‹ Lettres familières (volume 2)Chapitre 12 sur 39 · ANCIEN CHEF DE LA SÛRETÉ · texte numérisé non relu

ANCIEN CHEF DE LA SÛRETÉ

Ainsi donc, monsierur, renouvelant à chaque heure la face du peuple et la mécanique des cités, les hommes succèdent à leurs devanciers. Gomme une vague etîace le moutonnement du flot qui marche devant elle, une génération abolit ce qui fut le charme et l'orgueil des aînés. Morale, drame en vers, « sanctuaires » peu ou prou miraculeux, musique de danse, opinions politiques, dentistes, prédicateurs et cuisiniers, tout casse, tout lasse, et vous n'ignorez point que ce n'est pas avec les vieilles lunes que les étoiles se refont. Elles montent en graine, les professionnal beauties qui, tantôt se dessèchent, et tantôt se poulardent; les ténors perdent l'ut dîèze et la pastosité qui les rendaient non moins adorables que les plus héraldiques officiers de cavalerie, cependant que les policiers eux- mêmes,

dont VOUS fûtes, abandonnent à leur jeune postérité les arcanes de la filature et les dossiers de la Tour pointue.

Cependant que vous goûtez la joie innocente de ne point travailler sous les ordres un peu verjus de l'hépatique et antipathique préfet Lépine; cependant que vous rédigez mémoires, sous-mémoires, contre-mémoires, historiettes et souvenirs, Gabrielle Bompard, qui fut jadis votre cliente sensationnelle, rendue à Texistence bourgeoise, abandonne pour jamais la scène pénale où son espièglerie de la rue Tronçon-Ducoudray lui procura, pour ses débuts, de grands et légitimes succès. Vous nous avez narré minutieusement Tanecdote de la malle, du fiacre et des cheveux de ce pauvre Goufïé passés au noir par les sucs de la putréfaction ; la gentillesse, à Taudience, de la fille Bompard, si j'ose emprunter à la magistrature ses formes élégantes ; puis les sombres ana thèmes d*Eyraud ; enfin, la cocasse intervention de M. Liégeois, psychiatre de Nancy. Les jurés ne partagèrent point Tavis de ce galant homme, touchant la suggestion. Malgré les mignardises, le piquant et Tinsolence de Gabrielle, malgré son chapeau Gainsborough, on lui prodigua les années de réclusion, et la maison centrale — roche tarpeïenne — succéda promptement aux capitoles du prétoire. A présent, la délicieuse créature qui suicida Goufïé, comme,

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plus tard, les geôliers d*Umberto devaient suicider Bresci, fait dans le monde sa rentrée, exquise comme devant, agréable aux journalistes, sympathique aux bureaucrates, concupiscible aux calicots.

Avant elle un ange non moins déchu, non moins regrettable, et qui, par son allure élégiaque, faisait songer un peu à Mme Lafarge^ cette Eloa de Farsenic, uneautre Gabrielle, épouse Fenayrou, était enfin rendue à Testime de ses contemporains. Mme Fenayrou est une chrétienne sincère, une épouse comme TÉglise catholique en élève sur ses genoux. Après qu'elle eut badiné quelque peu avec Aubert, ami et confrère de son conjoint, parce que le traître ne voulait pas se dessaisir pour les Fenayrou de je ne sais quelle médecine dont il se disait Tinventeur, le couple pharmaceutique Tassomma dans une cave du Pecq. Obéissant aux injonctions de son mari, Gabrielle avait mandé son amant,

Comme au beau temps de leur ivresse,

puis, Tattendant contre la porte, l'avait fait choir sous le marteau de Tassassin. Après quoi, ces honnêtes gens lièrent le cadavre avec des tuyaux à gaz dont le plomb se trouva trop léger, ne donna pas un lest suffisant. Aubert, dilaté par une longue immersion, revint à la surface comme le corps de

Mary Roget, dans la nouvelle d'Ëdgard Poe. Il ne tvti pas malaisé de prendre la piste des meurtriers. Votre collègue Macé, nonobstant Tinfatuation qui le distinguait obstinément, ne rata pas les Fenayrou, et la cour d'assises travailla pour eux.

Les salons gardèrent leur sympathie à Gabrielle. Une ex-jolie femme, contemporaine des Hanssmann, qui avait marié au baron de Prinsac, noble à court d'argent, sa fille, grosse, dondon qui faisait dire qu'elle était elle-même la plus énorme tour de sa baronnie, prenait des airs penchés pour apprendre à ses hôtes que « la baronne avait été sur les mêmes bancs que cette pauvre Gabrielle, dont la première communion édifia tous les cœurs ».

Le tzarewitch de Montélimar, autre communiant plein d'édification, a peut-être sollicité la grâce de Mme Fenayrou, tant l'eucharistie aplanit la distance. Et, vraiment, c'est une pensée, on le peut dire, cordiale, que celle du mépris où les jurés tieun^nt la vie humaine, et des encouragements dont ils guerdonnent messieurs les chourineurs.

Je ne parle, bien entendu, ni des chartreux, que la troupe, fantassins et cavaliers, incite à réventrement des folliculaires, ni des agents qui cassent les tibias et défoncent les côtes pour obéir aux curés Valadier, Solange, aux rédacteurs

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du SiV/on, ainsi qu'à leur propre férocité. Ce«xlà sont les tueurs officiels, maillotins, reîtres et ligueurs prébendes, tenus en grande estime par la troisième République. S'ils nous font ThonnetiT de casser notre squelette et de réduire nos muscles à Tétatde beefsteak, nous avons la certitude que leurs comportements agréent aux mi- Mstères et qu'ils sont ordonnés par la Préfecture- Mais les vrais assassins bénéficient d'une pareille immunité.

Le jury, cruel jusqu'à la démence quand la peur étreint les bourgeois qui le composent, le jury quia fait guillotiner Vaillant, dont la bombe n'avait pas fait même une blessure grave ; le jury qui, pour les délits de pensée et les actes de révolte, se montre plus cruel que Domitien, et plus extravagant que Caligula, n'a que sourire à l'adresse des meurtriers notables, dès que l'enquête a établi que leurs motifs sont manifestement ignobies, et qu'il se trouve en présence de véritables gredins. Le crime passionnel, de tous le plus hideux, celui qui devrait avoir pour conséquences les pénalités les plus graves, les plus infamantes, puisqu'il suppose de la part du délinquant une méconnaissance totale des sentiments de justice et de pitié, la vengeance du mari qui saigne deux victimes parce qu'il a cessé de plaire à la malheureuse que la loi semble lui donner en toute propriété, ces horreurs enchantent la dou-

zaine de boutiquiers appelés à statuer sur Thomicide et le vol qualifiés. Un bandit comme Cornulier sort absous du prétoire, ayant licence de reprendre sa vie infâme, crapuleuse, avant même que les os de sa victime soient refroidis. Les atteintes à la propriété suscitent, comme il convient, la malveillance du tribunal populaire ; là'dessus pas de raillerie; nulle excuse n'est admise.

Pour les dandins de la bourgeoisie, il vaut mieux tuer une femme adultère que dérober un chanteau de pain. A Thomicide le pardon intégral, ou du moins les circonstances atténuantes, à récrivain le bagne, aux faméliques la prison, aux vitrioleuses, aux mégères, amazones du poignard ou du revolver, les bravos du prétoire et les aménités de la presse. En attendant que Loubet, ce qui ne tardera guère, invite à dîner les héros du progrome et le gouverneur de Kichinew, ne reverrez-vous pas, monsieur, l'une et l'autre Gabrielle, qui valurent tant d*éclat à vos recherches, tant de renom à votre perspicacité ?

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