‹ Lettres familières (volume 2)Chapitre 14 sur 39 · ASSOMMEUR S. J · texte numérisé non relu

ASSOMMEUR S. J

20 mai 1908.

Monsieur,

Vous l'avez dit excellemment, et cet aveu, recueilU de votre bouche, acquiert un prix inestiiuaUe : la France marche à la guerre civile et religieuse, à la boucherie immanente, au carnage sans pitié qui f<»idera son avenir intellectuel.

Tout recommence. Vico donnait avec raison le corso e ricorso des événements comme une loi primordiale de THistoire. L'humanité, an lieu qu'elle se renouvelle et progresse vers un état moins abject, réitère à chaque instant les mémos sottises, ks mêmes horreurs. Au Tî&gtième siècle, après la Révolution, après Diderot, après Renan, après Claude Bernard, après l'ethnographie et l'anthropologie et la

linguistique oQrant aux hommes un trésor de connaissances qu'Helvétius, que d'Holbach et Montesquieu ne soupçonnèrent point, mais dont les fermes esprits des encyclopédistes n'eurent aucun besoin pour atteindre à la vérité, la France en est juste au même point qu'au lendemain de rassemblée de Péronne. Dans Tordre logique, sinon dans Tordre chronologique, Tannée 1903 succède à Tannée 1576.

L'eflectif n'a pas varié. C'est le même personnel recruté dans les abattoirs, les mauvais lieux et les monastères : dévotes lubriques, moines assassins, ruffians orthodoxes, enivrés par Todeur exécrable du sang, par la luxure du meurtre comme les suppôts de Mayenne et du Balafré.

Si TEspagne, descendue au dernier rang des nations, est impuissante, comme sous Philippe II, à soudoyer Tinsurrection, à fournir les ligueurs d'argent et de soldats, c'est toujours la vertu du catholicon qui met sur pied les bandes scélérates. A présent, le catholicon est devenu franco-russe et notre « petit père » le fit goûter aux Finlandais. Les bouchers de Sabran-Pontevès, qui tire vanité de sa grand'mère, une catin, ont exactement le même esprit que les quarteniers au service des Guise, les Hébert, les Louchard et autres Barillier de ce temps-là. Même les tonsurés, Capucins immondes, grotesques Dominicains, Prémontrés, Augustins, ceux d'alors et ceux d'aujourd'hui,

encombrent la voie publique de robes sales et de puanteur, comme aux beaux jours des processions d'Henri III.

Mme de Montpensier revit dans la duchesse d'Uzès, autre douairière, tandis que les curés épileptiques ou sournois, les Valadier, les Sara, les Soulange-Bodin, reprennent fidèlement la tradition meurtrière des Aubry, des Guignard et des Boucher.

La Ligue antisémite provoque à l'assassinat par les bouches de tous ses égouts. Les Drumont, les Gaston Méry, les Daudet, les Boisandré n'auraient pas tenu, aux États de Paris, de plus infâmes harangues. La Saint-Barthélémy des juifs, après celle des huguenots, aurait de quoi délecter ces mangeurs de chair humaine.

Dans l'ombre, aussi vivants, aussi tenaces, encouragés par la complicité des pouvoirs publics — tels qu'ils furent après le concile de Trente — les Jésuites, ces Jésuites dont Coubé, Oriol et vous attestez publiquement le cynisme ou la férocité. Coubé, proxénète des grands mariages, directeur du faubourg Saint-Germain, conseil des belles adultères, fade bavard attaché aux églises mondaines, se fait interviewer par les journaux du Boulevard. Il se contenterait volontiers de pérorer, encore que, le jour d'Aubervilliers, il se soit évertué de son mieux à « exécuter » Charbonnel. Oriol et vous faites la

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grosse besogne. Les gourdins, les os de mouton, le coup de poing des souteneurs de barrière, sont les armes spirituelles que vous employez à la conquête des intelligences.

Un écrivain libre et droit, écœuré par le spectacle de la bassesse ambiante, dam« des termes outrés, je le veux bien, conseille aux m'Oujiks enrôlés par la troisième République, de bâtonner Nicolas II, représentant de cette alliance russe qui déshonore en même temps la France et la Russie. L'écrivain coupable d'un si exécrable méfait, pour neuf lignes insérées dans un journal obscur, gagne un an de prison ; et, certes, beaucoup d'autres arrêts sont plus honteux que celui-là.

Quant à vous, monsieur, vous pouvez prêcher rhomicide, faire inviter par vos « casseroles » tout ce que vous mobilisez de gredins à frapper la tête des honnêtes gens qui vous bravent et vous méprisent. Non seulement on ne vous jugera point — car il n'est pas de juges, et l'affaire Flamidien Ta bien prouvé quand il faut punir les crimes sacerdotaux — mais vos églises restent ouvertes; mais le président du conseil, édifié, sans doute, par les pieux comportements de ses collègues et de la gens Loubet, se courbe devant la dérision de la prêtraille ; il laisse fouler aux pieds ses ordonnances et briser les os de ses défenseurs.

Elh bien I monsieur, il convient de se réjouir, d'accepter un état de choses qui permettra de vomir, enfin, le catholicisme et les hontes qu'il implique. Cette machine d'abrutissement, concertée avec tant de force que la suite des temps et les révolutions ne l'avaient pu détruire tout à fait, nous en briserons les derniers rouages; nous ne l'abandonnerons sur les terrains vagues de l'Histoire qu'après l'avoir, pour jamais, réduite à l'impuissance et à l'innocuité.

Vous voulez la guerre. Que la guerre soit bienvenue !

Vous armez vos tueurs de bayados et de cassetète. Nous prendrons aussi des gourdins ou des masses de plomb.

S'il faut que la poudre parle, nous irons comme vous sur le chemin de guerre, nantis de revolvers.

Frappez à la tête : la tête se défendra.

Nous qui vivons laborieux, pauvres, nous qui prêchons les saintes révoltes, qui tôt ou tard affranchirons les peuples de votre joug exécré, nous descendrons sur la place publique où vous nous insultez. Npus ne souffrirons plus qu'un Jésuite, engraissé d'infamie et de rapine, calomnie, à dire d'expert, les juifs, les francs-maçons, les libres penseurs. L'ère de votre domination abominable s'achève. Bientôt, les évêques qui vous protègent, les curés qui vous exhibent.

cesseront d'être des fonctionnaires publics, salariés — les drôles! — par ces mêmes francsmaçons^ par ces mêmes libres penseurs qu'ils injurient du haut de leur chaire d'imposture et de stupidité.

Trop longtemps, éprise d'un libéralisme fallacieux, trop longtemps, la France qui travaille, qui pense et qui récolte, a souffert vos injures, les plates diatribes dont vous honnissez les meilleurs, les plus probes citoyens. Au lieu de vivre dans leur Temple, adonnés au rite d'un symbolisme quelque peu désuet, au lieu de se confiner dans des travaux de bienfaisance et d'éducation mutuelle, si les « Enfants de la Veuve » étaient entrés dans vos églises, interrompant vos conférences politiques et vos discours insurrectionnels, voici longtemps que vous auriez cessé les bravades et les insolences.

Le Concordat, ce Concordat maudit de Tinfâme Bonaparte, vous donne droit à un prône, le dimanche, pendant la messe grande. Hors de là, vous n'avez qu'à vous taire ou bien à psalmodier des oraisons. Les contribuables ne vous entretiennent pas dans vos cathédrales pour en faire des tribunes aux harangues et des clubs électoraux.

Madame,

Vous venez de quitter Paris laissant force regrets au curé Soulange-Bodin et aux fournisseurs de la rue de la Paix.

Autrefois, dans ce bon vieux temps où la Monarchie et rÉglise, Tune et l'autre glaive au poing, absorbaient la richesse publique, où le Spirituel, d'accord toujours avec le Temporel, efficacement, collaborait à la tonte du bétail humain, le Peuple s'empressait afin de contempler les Rois. Borgne, bancal, scrofuleux comme Charles IX, idiot comme Louis XllI, ou fétide comme Louis XIV, le Prince en justaucorps doré, en pourpoint de satin ou même en redingote bleue, ^ ainsi qu'on voit Louis-Philippe sur un vitrail de Saint-Denis, le Prince, entouré d'une pompe

religieuse et militaire, à la fois évêque et généralissime, donnait contentement au goût français pour les dictateurs et les prélats. Deuil, hyménée ou baptême, processions ou carnages, tout servait de prétexte à l'épiphanie de rhistrion fleurdelysé. La maladie elle-même, les infirmités les plus dégoûtantes concouraient à Tapothéose. Et du trône à la garde-robe, le monarque très chrétien gardait son allure triomphante. Un troupeau de ducs, de gentilshommes, de princesses et de mémorialistes se prosternaient devant la bile noire et les digestions du Roi-SoleiL Dangeau n'a pas fait grâce d'un lavement à la postérité.

Chose plus étrange! la foule obscure, qui n'attendait ni grands cordons, ni brevets, ni épingles de la cassette royale, dont les femmes et les vierges ne montraient pas les quartiers suffisants pour les ruelles de Versailles et ne pouvaient, comme les Rohan, les Mortemart ou même les Sabran, offrir à l'Oint du Seigneur desgouines blasonnées, la foule ne voulait rien perdre néanmoins du royal spectacle. Elle tenait à voir son maître au lit, à table, à la promenade, à la messe, au bal, sur sa chaise percée, remportant des victoires toutes faites, dansant uneentrée de ballet ou jetant des épluchures aux. carpes de Fontainebleau.

A présent, d'autres mœurs, non moins sau-

yages, règlent le cours du monde. Car nous vivons toujours (opinion de Karl Marx) dans les siècles de la préhistoire. Charles Maurras est au même degré d'évolution que Thomme des cavernes, et le capucin a fort à faire pour monter au singe anthropoïde.

Cependant quelque chose pourrit dans la mécanique royale. On ne recrute guère d'applaudisseurs, A'augustani pour les chefs d'État, qu'à renfort de pourboires, de paraguantes et de bonnes-mains. Les fonds secrets alimentent seuls, dorénavant, l'enthousiasme pour Félix Faure, ou pour Loubet le Pieux.

Aussi, bien loin que les peuples se dérangent» ce sont les rois qui bouclent leurs valises, et qui, les uns incognito, les autres en cérémonie, offrent aux peuples l'hommage de leur curiosité. Leurs .préférences vont naturellement aux gourgandines^ aux théâti^s bas, aux plaisirs imbéciles. Toutefois, ils supportent M. Le Bargy dans les galas officiels.

Vous, madame, vous avez effectué dans Paris la « balade » printanière, agréable aux riches provinciaux. Le mois de mai s'est mis en fête» Vous pouviez croire que ce fut en votre honneur.

Aux arbres verts, des grappes d'or, des fleurs de pourpre, des thyrses et des bouquets blancs. Une ombre légère tombe sur les pelouses, le long des avenues qu'embellissent tilleuls et marron-

niers. Le ciel clair, tour à tour, et le soleil doré luisent sous la feuille mouvante. C'est « la saison des nids et des secondes fleurs », où la beauté des choses console de la hideur humaine.

Les aspects que recherche Votre Majesté ne furent pas à ce point bucoliques. Les couturiers, les sports, les spectacles, k dévotion occupent les loisirs d'une grande princesse. Il y faut joindre encore Tamusement qu'elle goûte à voir la plèbe se démener et se battre pour cause de politique ou de religion.

A cette fin, Votre Majesté rendit visite à l'église de Plaisance, et,, loin des garçons tripiers, loin des énergumènes eucharistiques, des petits énervés de Soulange-Bodin, attendit le massacre. La poire que devaient cueillir, à Belleville, des farouches amis de la liberté, n'était point mûre encore; le massacre brilla par son absence. Tous les cœurs français, chrétiens et monarchiques, prennent part à la déception de Votre Majesté.

Ce goût des réunions subversives n'est, d'ailleurs, pas sans exemple dans votre illustre maison. Louis-Philippe, votre auguste bisaïeul, étant duc de Chartres, fut admis au Club des Jacobins. Il se tenait à la porte, vérifiant les cartes d'entrée, scrutant les visages et « tuilant » comme il faut, chaque nouveau venu. L'autre censeur, attaché à la porte, n'était rien moins que le chanteur Laïs.

Faute de scandale mettant obstacle à Y « exercice du culte », Votre Majesté ne connut d*autre amusement que de regarder Téglise Notre-Dame et le patronage y annexé.

La bâtisse est fort laide, sans velouté, n'ayant aucune grâce qui rappelle à vos yeux le style « manuelite ». On dirait, là-bas, une reconstitution du Chat-Noir, avec l'horloge en bannière et l'architecture vilainement archaïque des cathér drales d'à présent.

Mais ce qui n'aura pas manqué de frapper un esprit aussi clairvoyant que celui de Votre Majesté, c'est l'impudente richesse du hangar clérical, dominant sur la rue impécunieuse et dolente, écrasant de son orgueil la cité de misère et de travail. Ces noires maisons de puanteur, de vermine, ces boutiques poudreuses, ces mornes débits d'aliments et de boissons innomables, ces ténèbres, cette léproserie infâme, produisent la richesse que dévore insolemment le parasite accroupi sur le quartier famélique. N'est-ce pas un symbole éclatant de la domination chrétienne et de Tesclavage où le prêtre cherche à réduire les forces vives de l'humanité ?

Et, courbée sous la main scélérate, obéissant à l'Homme noir, la troupe bovine des « fidèles » se révolte, non pas contre ses exploiteurs, contre le riche, le soldat et le prêtre, mais contre ceux qui rêvent d'alléger sa misère, de faire con-

naître aux déshérités ravènement de la justice etde Tamour!...

Vous avez pu voir aussi, madame, le « bon géant » de Drumont, le Soulange-Bodin qui manœuvre Tos de mouton comme un Alphonse de barrière et les pompes comme un vidangeur.

Quand un Jésuite, le P. Coubé, tient des discours homicides, tout le Gesù parle par sa voix; car un Jésuite, vous ne l'ignorez point, ne saurait écrire une ligne, ni proférer un mot sans l'agrément préalable de ses supérieurs. Or, les Jésuites, c'est le pape, c'est la catholicité, c'est TÉglise. Pour que jésuites et curés, toute TÉglise, sortent de leur attitude cauteleuse et perfide, pour qu'ils prêchent ouvertement l'assassinat, pour qu'ils se déchaînent, autres Jack TEventreur en cotte noire, c'est qu'ils se jugent bien forts ou qu'ils se sentent perdus. On ne joue, avec tant de fureur, que les derniers coups d'une partie.

Espèrent-ils faire une Belgique de la France, ou bien un Portugal? Les Coubé, les Albert, les Oriol, pensent-ils avoir dans la main les armes de Torquemada ou de cet inquisiteur de Lisbonne dont parle Voltaire dans Scarmeniadof Le règne des padres et des mouchards est-il près d'advenir ? Ou bien la panique de la décadence iait-elle pousser aux bétes nocturnes et rapaces des cris de haine épouvantée ?

L'Église catholique reçoit encore les hommages

des rois et des ministres, depuis Loubet jusqu'au tsar Nicolas, depuis M. Lépine qui fait assommer les libres penseurs, jusqu'à M. Von Plehve, qui -se plaît à saigner les juifs. Mais elle est fardée et peinte autant qu'Inès de Castro; elle n'est g'uère plus vivante qu'elle ; son dernier prêtre chantera bientôt le requiescat sur Taatique buveuse de larmes et de sang.

Votre Majesté, pour se consoler des dragonnades et des Saint-Barthélémy, dont elle se voit si déplorablement frustrée, et dont elle-même eût donné le signal pollice verso, aura les matches d'automobiles et puisque, fille d'un Mecklembourgeois, femme d'un Saxon, elle règne sur le Tage, ces admirables courses où les caballerosen plaza, avec tant de maîtrise, implantent le rejon dans la nuque des taureaux ensanglantés.

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