MARTYR
4 juin 1903.
Vous voilà donc, monsieur, cloué au poteau de l'Histoire, mal noté dans Tesprit des personnes délicates, et pendu (en effigie) aux réverbères par les mains irréprochables de Mermeix. L'homme aux pustules, depuis le krach du Boulangisme, ne suintait plus dans les papiers publics. Sa face, lépreuse comme une échine de crapaud, n'ornait plus le trottoir parisien, site naturel des opérations qu'il effectue : on pouvait le croire mort, sinon exclusivement occupé à l'ingurgitation des robs dépuratifs. Il n'en est rien. Mermeix boit de l'iode, il mâche du cresson; mais, fidèle aux travaux de sa jeunesse, il compose et divulgue toujours des papiers compromettants. C'est le biffin de la Congrégation.
Andrieux, le sympathique Andrieux de Mme Eybin, Andrieux aux gants gris perle, a peut-être Thonneur d'inspirer cette noble intelligence, de rénover, par son entremise, le jeu des petits papiers, dont il fut, autrefois, Fun des plus élégants virtuoses. Mais, que l'inspirateur habite la coulisse, Mermeix chante seul au Figaro l'air de la calumnia, Basile a quitté son chapeau de jésuite, son balandras d'ignorantin. Cependant le fond reste le même. L'art de « diffamer à dire d'expert » semble avoir fait des progrès, depuis que la troisième République s'adonne à la piété. Après le bordereau annoté par Wilhelm II, après les « témoins » du magnanime Quesnay, après le million des Chartreux et les historiettes sur M. Combes fils (qui s'appelle Edgar comme lelaird de Ravenswood), c'estvous que la Calomnie, en discrète personne, offre à l'animadversion des benêts comme aux injures des malins.
Depuis les noirceurs au compte-gouttes que distillent, pour le compte de M. Aynard, de M. Etienne et autres libéraux, les cuistres des Z)^6a/s, jusqu'aux poissardes invectives de Drumont ou de Cassagnac, le tutti se déchaîne avec un grand ensemble, une précision, témoignant que les artistes du Gesù ont passé par là. « S'ils avaient intérêt à vous supprimer, disait Chamfort, ils prendraient le poison le plus doux. »
Mais, ici, la douceur n'est pas de mise, l'on ne
VOUS épargne ni les aconits de Médée, ni la cantarelle des Borgia. Il faut que la victime crie et proteste, et se cabre. Si elle pleure de surcroît, cela ne vaudra que mieux, et Calmette aura gagné jusqu'au bout son argent.
Au début, les héros du pesage, les gentilshommes d'écurie et de tripot, les garçons d'abattoir et les officiers de jésuitière incriminaient le négligé de vos façons. Le temps que vous auriez pu consacrer utilement à visiter les parfumeurs, les chemisiers en vogue, les tailleurs impeccables ou le bottier de Syveton, les heures de la noce et de la haute vie, au lieu de hanter les grands bars, vous les donniez à l'étude imbécile des choses maritimes. Vous appreniez ce qu'ignorent, le plus souvent, amiraux et capitaines, les élégants officiers du Borda et autres, beaucoup plus experts dans l'art de servir la messe, de conduire des cotillons et de lécher le P. Coubé, que dans la science de la navigation. Il n'est infime caboulot, café-concert de bas étage où les théâtreuses chères au paddock, les roulures nationalistes ne vous aient reproché le manque d'ablutions et ne vous aient offert du savon de toilette. Des chansonniers composent ces ordures, des femmes à diamants les vomissent comme une bouche d'égout. Des fils à papa, greluchons ou marlous des cercles catholiques, les dames préposées à leurs éjaculations applaudissent avec bonheur à de pareilles ordures. C'est
laid, malpropre et canaille comme la hideuse Baltby. Rien conséquemment de plus adéquat à rintelligence que font à leurs disciples les Congrégations.
Après cet agréable prélude, le morceau de résistance, la pièce capitale qui débarrassera de votre importunitélesfournisseurs de la marine, les officiers dévots à saint Michel in periculo maris, les •coloniaux dont vous blâmez la familiarité envers leurs ordonnances, les contrebandiers en uniforme dont vous gênez le louable commerce avec autant d'obstination que de rusticité!...
Donc, vous avez touché des Humbert quinze mille francs ou vingt-cinq mille et paraphé votre nom d'une signature que le Figaro avait clichée ■d'avance. On ne saurait être plus chéquard.
Il est vrai que le moins attentif des hommes, quand bien même il aurait la barbe hirsute et le cheveu embroussaillé, se fût ingénié de celer à tous un commerce avec Parayre, le factotum de Thérèse, notre escroc nationale, et de n'aborder que sub rosa ce vieillard compromettant.
Vous, le plus mal culotté des grands de la terre; vous, le roi Dagobert de la démocratie, vous scellez d'une griffe authentique, vengeresse, la preuve accablante de vos trafics et prévarications. Jupiter vous a démente apparemment. Et vous voilà perdu.
Les sages, vos amis d'hier, pincent leur narine
entre le pouce et l'index, hochent la tête et s'éloignent d'un air sagace. La Libre Parole desserre d'un cran son bandage herniaire, et Y Autorité danse le cake-walk des meilleurs jours.
Des gens qui ne connaissent pas le bel air des choses, qui n'ont pas appris à raisonner sous la discipline d'Escobar ou de Lacordaire, seraient capables d'objecter en votre faveur quelques petites choses propres à émouvoir les simples. Celle-ci, par exemple : Depuis votre accession au ministère, depuis un an ou peu s'en faut, vous avez la haute main sur tous lés marchés, sur toutes les soumissions de fournitures qui concernent la marine. Cela se chiffre par centaines de millions. Or, les nombreux Lechat qui vivent d'un tel commerce ne lésinent pas sur les pots-de-vin, quand la pudeur officielle incline aux capitulations. Le plus modique pourcentage sur ces trafics grandioses comblerait un homme plus renchéri que vous quant à la coupe de ses redingotes, quant au choix de ses cigares, quant à l'état de sa maison. Les quelques mille louis de Parayre semblent, au regard de telles sommes, un pourboire de grigou.
L'important pour vous, monsieur, n'était pas, sans doute, de réaliser fortune, mais bien de commettre une petite infamie agréable à Méline, auxpacfres, à l'amiral de Cuverville. Vous auriez touché un placard de timbres-poste, que dis-je?
A MONSIEUR CAMILLE PELLETAN lOÔ
un cruchon de Rubinat, que vous n'en seriez pas moins, pour eux, concussionnaire et prévaricateur. Ainsi tombent les empires et s'efface la gloire des noms les plus vantés !
Que cette leçon vous instruise désormais!
Apprenez qu'à vouloir être honnête homme on joue un rôle peu enviable, et qu'il ne faut ni délivrer les galériens, ni déranger les filous 1
Relisez Don Quichotte. Si vous aviez laissé les aumôniers, les fournisseurs, les « maritimes » de tout poil exercer en paix le brigandage, la pédérastie et le catholicisme, vous seriez le plus grand ministre. Les cuirassés auraient coulé à pic, les torpilleurs éclaté, les marsouins ne cesseraient d'ingurgiter par ordre un certain nombre d'hosties consacrées, et Charles Maurras vous donnerait du Louvois par la figure. Vous avez préféré l'honneur, cette vieillerie, et le devoir, ce trope. La noblesse vous bafoue, le clergé vous anathématise, cependant que les chiens de la presse, trop édentés pour mordre, aboient autour de vous, dans la puanteur excrémentielle de leurs déjections. Vous êtes martyrisé, non de pommes cuites, comme saint Guodegrin, mais de cacas à la Mermeix. C'est bien fait, et cela vous apprendra que lorsqu'on prétend à garder une conscience, il faut éviter, comme la peste, les ministères et le Parlement.
AUX 4c baïonnettes intelligentes ^
DU COLONEL NAUMOVITCH
20 juin 1903.
Illustres conjurés, Témeute qui réussit, qui plante sa bannière dans les montjoies de cada» vres et les cloaques de sang, devient, par le fait même, une révolution, un acte politique : elle appartient à THistoire ; elle s'impose à Tacquiescement des indigènes, à la neutralité bienveillante des cabinets. Fiesque, Marino Faliero^ Ankarstroêm, le général Mallet furent des mazettes, n*ayant pas su tuer à propos, ni saisir le pouvoir dans les râles du Sénat ou du tyran»
objet de leurs fureurs. Les meurtriers de César^ qui, cependant, exécutèrent un travail du plus beau style, afiermirent la dictature et posèrent au front d'Auguste le laurier impérial.
Quant à vous, porte-glaives de raison d'Etat^
féroces comme les Huns d'Attila, perfides comme les décerveleurs de jésuitières, qui, dans la péninsule des Balkans, démontrez avec une splendeur ignorée des antisémites de Paris l'efflcacité du poignard, Tomnipotence du revolver et le loyalisme du sabre, vous succédez convenablement aux argyraspides qui jugulèrent les héritiers d'Alexandre, aux prétoriens qui déposaient les empereurs, exterminaient Caligula entre deux portes, Héliogabale aux latrines et Néron dans un bourbier, aux mamelouks, aux janissaires qui, de siècle en. siècle, ont, sous des noms divers, exclu de la lumière le suave Bajazet :
Nous Tavons rencontré.
De morts et de mourants noblement entouré,
les fils de Selim, Mustapha et Zeaugir, dont le mécompte fut aggravé bientôt d'une tragédie de Chamfort, et qui suicidèreni, il y a quelque vingt ans, Abdul Haziz, frère d'Abdul Hamid.
En ces sortes de besogne, la coutume ordinaire est de navrer toute la famille, depuis les macrobites jusqu'aux nouveau -nés, en passant par les femmes de tout âge, de toute condition et particulièrement celles dont les œuvres du despote ont fait lever le tablier. Il sied qu'un opérateur habile scrute les placards, fouille les berceaux, afin de promulguer son esprit de conquête à coups
de maillet sur le chef des nourrissons : Allidet pueros super peiram .
L'Eglise de Jésus-Christ, on peut le dire, n'a pas de rivale pour la minutie et la vigueur de ce travail. Les sorciers de quatre ans, brûlés vifs au moyen âge, les petits youpins de Kichinew, le mois dernier, en surent quelque chose. Encore ces éventremcnts ne donnent-ils pas toujours un triomphe certain. Ainsi, la reine Athalie oublia un fils d'Ochozias, qui joua plus tard à sa grand'mère la sanglante pièce, dont M. Duquesnel attribue la donnée exclusivement à Jean Racine.
Les familles d'hospodars, dont la Sublime Porte décrète volontiers la destruction en masse, eurent de tout temps une ou deux nourrices pour emporter le fœtus. Les gens de Bologne supprimèrent d'un coup les cinquante Bentivoglio.
Après maintes années, quand pareils aux grenouilles (( se lassant de l'état démocratique », ils regardèrent autour d'eux, ils mirent la main sur un tonnelier âgé de soixante ans qui venait de Tancienne maison régnante. Ils l'intronisèrent dans le palais ducal.
Et voici que Milan, fidèle aux traditions monarchiques, a laissé un bâtard tout aussi habile à succéder que le furent, au dix-huitième siècle, les fils de Montespan. Arthémise Johannidès vaut bien Athénaïs de Mortemart. Ce provin de Tarbre. héraldique si Ton veut, des Obrenowitch, fera son
entrée au moment opportun, égorgera sur son trône le frère de Kara et d'une saignée abondante ravivera les taches brunes dont le konak de Belgrade ne sera pas encore lavé ; c'est par de tels mouvements que Celui pour qui M. Brunetière fait la place, donne quand il lui plaît, de grandes et terribles leçons !
Ce qui, dans votre affaire, estomaque les Occidentaux, ce qui leur paraît, plus que toute autre chose, admirabonde et portenteux, c'est, ô guerriers, que dans vos montagnes l'Armée et la Nation vivent en plein accord. Ils n'y sont pas accoutumés, car la milice, chez eux, ne parvient à s'entendre qu'avec les rastaquouères, les moines et les camelots. Or, vous n'êtes rien de tout cela. Rastaquouères à peine et seulement lorsque vous venez à Paris entendre les opérettes, les discours académiques, les sermons sur Jeanne d'Arc, qui mettent les Français au niveau des babouins les moins anthropoïdes. Exonérés du smocking, du huit reflets et des cravates à la mode, vous redevenez soldats laboureurs, ense et aratro, paysans harnachés en colonels. Vous n'avez pas de noblesse. Vous n'avez pas de bourgeoisie. Vous n'avez pas de prolétariat. Vous continuez en mil neuf cent trois la Suisse du quatorzième siècle. Aussi rien de plus falot que cette idée extravagante des gouvernements européens, qui vous ont infligé leurs constitutions, leurs finances, mais non leur
tempérament de bureaucrates ou d'avocats. C'est pourquoi vous seriez dans la logique de votre histoire et de vos humeurs en instaurant des •canton^ helvétiques et non un état centralisé à la manière de Londres ou de Paris.
Vous avez ratifié parle meurtre votre choix entre •deux maisons rivales. Vos griefs contre les Obrenovt^itch ne s'imposent guère à l'entendement occidental. Car Milan et son fils n'étaient ni plus ni moins insolents et corrompus que les minis- Jtres opportunistes d'hier, que les ministres socialistes de demain. L'effet du pouvoir, comme celui <le Talcool, est à peu près le même chez tous les hommes; l'abrutissement des grandeurs ne le •cède guère à la démence du trois-six.
Il est vrai que ces Obrenowitch reluisaient peu. Après s'être fortifié de la Russie, — quand Michel tut mis à mort pour affaires d'alcôve et que Milan fut amené de Paris, où son éducation avait Bobino pour gymnase, — le Roi, comme tout « radical » (serbe), devait prendre la consigne de Pétersbourg. 11 se déclara «libéral » et la fut chercher à Vienne.
Ceci impliquait l'abdication du rôle providentiel qu'il venait d'assumer. 11 ne rétablirait aucunement l'Empire de Justinien. Plus de grande Serbie. En revanche, une grande Bulgarie. Dans le conflit qui marqua les premières années du règne de Milan, Obrenowitch et Battenberg,
voyant leurs soldats héroïques se battre, conçurent l'un et l'autre une peur si véhémente qu'ils s'enfuirent vers les districts les plus éloignés et désertèrent le champ du combat.
Pour d'aussi beaux exploits, maintenant, vous avez pris Pierre I®^ Que ne vous ètes-vous adressés à Arsène, le Kara du Helder ? Shakespeare, voilà bien tes deux masques, la scène de Belgrade et la scène du grand bar ! On va chercher le prince ! On lui porte le glaive et la couronne I Mais où donc ? Au café. Il est contenu à la façon de Louis XIV. Il fuit les journalistes et leurs interviews. Mais en quels lieux ? Au champ de courses. Le cabinet de travail où pensait Frédéric II était •différemment situé. Reste encore Alexis, l'Ibrahim de la famille, et Bogidar qu'il serait cruel d'arracher à ses gaufrures, aux poèmes qu'il rêve, aux historiettes qu'il écrit.
Enfin, d'accord avec le Times,M. Skrivanewitch avait penché vers la République. Hélas ! ô doryphores, on ne la conçoit plus sans président. Pour le cas où le désir vous tiendrait de fabriquer <5et objet de luxe, n'oubliez point l'avis de Gondorcet à la Constituante : « Qu'il soit en bois, en fer et à ressorts; il sera facile de le réparer, tant qu'il devienne éternel. Cela vaut mieux que d'être héréditaire. »
Gardez-vous bien de l'ethnographie. Vous auriez trop de guerres sur les bras : Vos frères
serbes de Macédoine, d'Agram, de Dalmatie et de la plaine hongroise, vos frères Slovènes d^lUyrie et Carinthie, les uns appartiennent aux Turcs, les autres à rAutriche. Il ne serait pas bon de les reconquérir : car, après de telles conquêtes, vous seriez absorbés sur-le-champ par vos frères slaves de Pétersbourg.
Et surtout ne réfléchissez pas. Vous êtes la grande force de destruction, bête comme la dynamite, comme elle irrésistible. L'armée est l'instigatrice véritable des promptes destructions. Salve magna parens ! Méprisez les lois, tels jadis les prétoriens de Rome, tels, à présent, Gonse, Pellieux, Mercier, tels encore le commandant de Saint-Rémy, le lieutenant Portier. Imposez par le fer la désobéissance, la révolte et l'insurrection. Abrogez les Codes par votre bon plaisir. Un vent de folie emporte l'Europe, la met aux pieds des assassins. Que le mépris qui vous caractérise, du Droit, de la Justice, de la pure légalité, renverse les trônes chancelants et nous aide à fonder l'avenir ! Colonels, officiers, bourreaux conscients, libertaires malgré vous, l'hécatombe sacrifiée à vos appétits, à vos rancunes, présage la libération des misérables, l'avènement delà juste cité.