‹ Lettres familières (volume 2)Chapitre 22 sur 39 · A M. JACQUES DADELSWARD DE FERSEN · texte numérisé non relu

A M. JACQUES DADELSWARD DE FERSEN

au joug de la Mère des Amours, tout ce que les bas-fonds les plus dégoûtants, la littérature pour maisons de passe alimentent de proxénètes et de gaudissarts, les Willy, les sous-Willy accréditent leurs ordures, se targuent des poursuites éventuelles que pourrait édicter contre ces choses le priapisme à rebours du sénateur Bérenger.

Hier, vous étiez un inutile, un amateur de lettres, inférieur dans la mesure du possible au comte de Montesquiou, perpétuant la tradition des marquis de Pimodan et du Belloy : « Car, disait Fontenelle, quand un gentilhomme fait des vers, il prend soin de les faire assez mauvais pour ne point déroger à noblesse. » Pauvre, sans relation, venu de Cette ou de Bourganeuf, vous auriez péniblement acquis, vers le onzième lustre, les palmes académiques et la bienveillance de M. Dorchain, heureux de trouver, enfin, un primate ayant aussi peu de talent que lui. François Coppée qui, pendant plus de vingt-cinq ans, feignit de ne pas connaître Verlaine et qui, la main forcée par la gloire du pauvre Lélian, écrivit pour le « choix » de Fasquelle une préface (une préface du Petit Épicier à l'auteur de Sagesse !) où la perfidie et la mauvaise foi concourent avec la plus nauséabonde platitude, Coppée, au lieu de cirer vos bottes, de vous offrir les respects que tout larbin académique porte aux maisons dont vous sortez, eût jeté au

panier Ebauches et Débauches comme une ordure bien au-dessous des Humbles ou de Bénédiction. A présent vos émules, vers-libristes, parnassiens, naturistes, l'Ecole française, l'Ecole de Clichyla-Garenne saluent en vous le génie adolescent et prisonnier. Vous avez quelque chose là (c'est de rintellect, évidemment, que je parle). Achille Essebac, dont les éphëbes portent voluptueusement les maillots du Sodoma, aura gardé pour vous quelques-uns des pleurs qu'il versait naguère sur Mac Donald, ami des Cingalais aux chairs de bronze tiède.

Cette fortune vous était due. Outre l'ignorance profonde qui donne à Loti ce charme de bayadëre inconnu aux Michelet, aux Renan, aux Flaubert, vous avez un goût bien moderne, un goût de votre époque, de votre milieu, pour le catholicisme contrepointé d'amour thébain. Certes, il convient que les disciples des Jésuites, les pénitents de Maumus ou de Coubé fassent paraître quelque sodomie, à condition qu'ils n'oublient pas le denier de Saint-Pierre et qu'ils achètent au prix fort le pardon réservé aux sexuelles inadvertances.

Madame votre mère, une grande chrétienne, ornement de toutes les ligues pour l'extinction de la Libre Pensée, a déduit excellemment la chose devant le juge Vallès. Un gentilhomme de votre rang, de votre fortune, a le droit de s'amu-

Page 1