‹ Lettres familières (volume 2)Chapitre 35 sur 39 · VALET DE BOURREAU A SAINT-QUENTIN · texte numérisé non relu

VALET DE BOURREAU A SAINT-QUENTIN

4 septembre igoS.

Vous occupez, monsieur, l'étrange emploi d'inquisiteur civil, disposant comme il plaît à vos haines, comme il profite à vos ambitions, de la liberté, de la vie et de l'honneur des citoyens.

Vous cachez sous votre robe les abus les plus infâmes de Tespionnage, de la calomnie et de la méchanceté juridique. Vous avez congé de nuire, de mentir, de propager la douleur autour de vous sans que nul contrôle mette un frein à vos caprices les plus ineptes ou les plus scélérats. Idole irresponsable, votre pouvoir sinistre n*a de bornes que la raison, Téquité dont vous a pourvu l'éducation ou la nature.

Ceux de vos pareils qui gardent encore des entrailles humaines sous la grotesque simarre et

la chie-en-lit du magistrat, ceux dont la conscience n'est pas oblitérée à jamais par Tempoisonnement des Jésuites, par Tégoïsme du monde bourgeois, peuvent à la rigueur vaquer à leur besogne sans abus ni prévarication, et donner quelques moments à la recherche de la vérité. L'amour des faibles, lé droit des malheureux, toute cette justice que le président Magnaud proclame à la face des exploiteurs — en dépit de ses confrères acharnés à l'oppression des victimes — trouve quelque audience dans les prétoires, où Tesprit chrétien et la sagesse capitaliste n'ont point d'accès.

Vous, monsieur, loin de faire effort pour atteindre à ces hautes clartés, vous employez le plus net de vos labeurs à propager l'imposture, épaississant la nuit autour des infortunés que vous désignâtes pour les sacrifices juridiques. Vous avez le cachot, vous avez le secret, vous avez la guillotine. Vous jouez en artiste consommé de cette lyre. Vous êtes le pourvoyeur tenace et frénétique de M. Deibler.

Au moment de vos noces, vous avez mis dans la corbeille, par façon de morgengabe, à l'épousée, la liberté de deux klephtomanes qui, depuis une année, croupissent en cellule, attendant votre

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bon plaisir. Vous avez trouvé le moyen de choir plus bas que ces voleuses, tandis que pommadé, vernis, la bouche en cœur et l'air bête du philistin qui convole sans remords et sans crainte, vous alliez toucher avec la dot les prémices de la femme qui porte votre nom.

Votre chef-d'œuvre, néanmoins, ne fut pas l'incarcération des tire-laine prises à la gare de Saint-Quentin. C'étaient de pauvres larronnesses qui ne méritaient, en aucune façon, les hommages prodigués sans relâche par les « Hommes noirs » à la famille Humbert. L'affaire Loizemant était digne de tout votre zèle : ce fut votre bataille d'Austerlitz.

Faire décapiter un innocent, torturer d'honnêtes femmes, le tout pour complaire aux âmes pieuses, aux clergés, aux cercles catholiques de Ribemont, c'était un coup de maître qui ne pouvait qu'aider à votre avancement. Le profit qu'on en retire ne rend pas moins délectable une action infâme, et la robe rouge, après l'exécution de Tinfortuné rat-de-cave, n'était pas une perspective pour vous induire à le ménager. A la chambre des mises en accusation de Douai disculpant Flamidien, la Cour d'assises de l'Aisne envoyant un innocent à l'échafaud, quelle réplique majestueuse, quelle fête pour les marchands d'eucharistie et les grossoyeurs de jugements!

Quesnay de Beaurepaire, à propos de l'affaire Dreyfus et de !'« inutilité des preuves », se glorifiait naguère d'avoir fait condamner Pel, l'horloger de Montreuil, accusé d'avoir occis, puis incinéré sa servante, encore que Taccusation n'eût pas retenu un seul témoignage concluant, et seulement parce que lui, Quesnay, le badaud, le mystifié de Karl, gardait sans nul motif plausible la haine du pauvre homme et la persuasion de sa culpabilité. Ces choses peuvent s'écrire dans un journal tiré à de nombreux exemplaires, leur auteur habiter place Possoz et déambuler chaque jour, sans que l'indignation publique éventrece bandit.

Vous êtes peut-être moins sot que le Beaurepaire ; mais vous n'êtes pas moins exécrable que lui. On vous dépeint comme une sorte de malade, jaune, souffrant, torturé par une hypertrophie de la vésicule biliaire, en proie aux vautours de la jalousie et des coliques hépatiques. La pierre de Calvin, la fistule de Louis XIV ont allumé vingt bûchers ; le labeur de vos digestions réclame, de temps à autre, une hostie expiatoire. Votre méchanceté guérira peut-être avec une bonne place et des doses de calomel.

Puget, votre confrère en iniquités, Puget, l'ennemi des Diaconales, de Jean Lorrain, de

Charbonnel, de Tartiste magnifique et du penseur ardent, condamne pour se venger de déboires intimes. Quand il a mis aux fers quelque pauvre diable, sa pelisse de loutre lui semble moins pesante, et les nargues du barreau un peu édulcorées.

Loizemant innocent, le jury confondu, les calomniateurs catholiques, le clergé retournant dans la boue, élément quidditif de ces gredins, que fera de vous la vindicte publique ?

On déplore le temps humain où nous vivons, l'absence du bourreau chinois pareil à celui du Jardin des Supplices : Testrapade, Tessorillement, le brodequin, la question de Teau et du « froidmortell » décrits dans r Homme qui rit^ seraient de trop douces représailles pour celui qui prostitue à son intérêt ou à ses rancunes la majesté de la Loi ; qui, refusant de chercher la vérité d'un cœur humain et d'un esprit impartial, fait entrer la nuit chrétienne, le mensonge, l'imposture dans le calme asile du droit, dans le temple où s'élabore la civilisation.

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