FRANÇAIS DE FRANCE
27 août 1903.
M. Pugliesi-Conti., député de Paris, a informé M. Combes qu'il l'interpellerait, dès la rentrée, sur le chant de Vlniernaiionale qui accueille les ministres en voyage.
Jusqu'à ce jour, monsieur, vous observâtes, à la Chambre, où vous ont porté les nationalistes boutiquiers de la grand'ville, un pythagorique silence, imprimant à votre faconde le scel d'Harpocrate, ce cachet qui porte pour devise : « La ferme! » depuis les derniers beaux jours de y Assommoir.
Vousètes muet, non pas comme ce Conrart dont Nicolas Boileau transmit le nom peu coruscant aux rhétoriciens des âges postérieurs. Vous êtes muet d'un silence plus qu'humain et, si je lose
dire, ichtyomorphe. La dorade, Talose, le congre, les mollusques bivalves et les crevettes les moins loquaces ne remportent guère sur vous-même en sobriété de parole et continence d*élocution.
Quand Barrés fut au Parlement avec l'intention louable de continuer à la fois Gœthe, Michelet et Beaconsfield, sa bouche, où quelques dents épaves assument tour à tour le brun du roucou et rindigo des mouches à viande, sa bouche s'ouvrit pour, en langue d'office, morigéner la maison Hachette, dont l'orateur, sans doute, espérait quelque pourboire.
Peu de mots suffisent à préconiser son bégaiement. Le « professeur d'énergie » n'était point un Démosthène ; les placiers en vin qui, du matin au soir, colloquent des fûts de vermouth, consacrent à cet objet une rhétorique autrement généreuse, des tropes, des hypotyposes et des catachrèses qui ne fleurissent point dans le Jardin de Bérénice.
Elevé par de si grands exemples, filleul de la carpe congréganiste et du lapin tricolore, Français comme Archdeacon, vous demeurâtes coi sous le panache de Déroulède, sous le rifflard de Gamelle, sous le dais carnavalesque des flamidiens et des oblats.
L'extinction de voix était si forte en vous, que le cri : « Mort aux juifs ! » ne sortait de votre noble poitrine qu'aux fêtes carillonnées, aux grands
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jours de la « Patrie française », quand, mille contre un, vous dansiez la danse du scalp autour de vos éternels ennemis, les honnêtes gens.
Vous fûtes, dans le lazaret du nationalisme, le pestiféré qui ne dit mot, la puanteur de votre haleine témoignant seule qu'une vermine de plus entrait au service de Lemaître (ce Jules!), de Drumont et de Mercier.
L'abbé Garnier aboie, et le comte de Mun vaticine; Coppée ânonne et Marc Sangnier bredouille. Néanmoins, campés sur une estrade, ces babouins peuvent congrûment adjoindre, pendant une heure (Thorloge, aux impostures de Basile, aux mensonges de Tartufe, la sociologie de Loriquet. C'est lâche, c'est bébête, c'est abject, mais les patronages catholiques d'ouvriers et les écoles « libres » de jésuites ou d'ignorantins, apportent aux bavards nationalistes un effectif de disciples que le mensonge délecte et qu'émoustille la laideur.
Taciturne, jusqu'à présent, comme les Verw^oort les plus céruléens, vous montez en chaire. Du haut de la tribune, vous conculquez les maçons, les cosmopolites, les vendus, qui chantent V Internationale, et que dégoûte la Marseillaise commQ un plat trop réchauffé : Conquassabit capita in terra multorum !
Ce geste arrive à point et brille par son opportunité. Les amis, les admirateurs d'Eugène Pottier,
les survivants de la lutte magnanime où le vieux communard conquit ses éperons, quêtent pour sa veuve, pour son enfant, une aumône de gloire et de fraternité. Quelque chose manquait cependant à Tauteur de V Internationale : c'était l'injure des gredins, Fabomination des lâches et le reniement des imbéciles. C'étaient les chardons, les ronces et la ciguë, une couronne d'outrages apportée à sa tombe par les voyous et les faussaires, proxénètes du régiment ou du confessionnal.
Cette lacune, vous la comblerez demain. Pour insulter à l'aise le ministre dont les mœurs vous déconcertent, dont la fermeté républicaine « vous fait honte et vous fait peur », vous traînerez dans la fange de vos discours le prolétaire qui donna une voix aux revendications des exploités, à leur espoir dans l'avenir.
Encore que fort supérieure au Godsave theKing de Lulli, au Beau Danois de la reine Hortense, au Vive Henri /F de la Restauration, V Internationale n'est pas un chef-d'œuvre. Le poème incorrect « dit mal ce qu'il veut dire ». C'est l'opinion de Gustave Kahn, qui, mieux que personne, juge définitivement en ces matières. La musique, sans fureur, est une élégie, un cantique, mais pas le moins du monde un chant de révolte ou de fraternité.
La Marseillaise, qu'ont embrennée à jamais la fiente jésuitique et les vomissements des hordes
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antisémites, avait du moins, pour elle, ce banal entrain de pas redoublé qui rythme l'allure du promeneur, contraignant la rue à suivre en mesure le cortège qui défile. Médiocre échantillon du style pompier qui triomphe dans les tableaux de David et le théâtre de Chénier, les strophes de Rouget de risle ne se relèvent que par un cri de bonté dont nul, aujourd'hui, n'a gardé la mémoire :
Épargnez les tristes victimes A regret s*armant contre vous.
Le Chant du Départ ^ où la sobre et large inspiration de Méhul se donna tout entière, est d'une facture autrement relevée, d'une incontestable grandeur. Les vers, en dépit de quelques poncifs, ont une magnificence, une profondeur d'accent digne de l'époque sublime qui les a portés. Mais pour exécuter le Chant du Départ, il faut des musiciens, des choristes exercés, une étude préalable, qui ne permet guère au premier venu d'y faire sa partie.
A ces restrictions, il convient d'ajouter que l'hymne de Méhul comme celui de Rouget de Tlsle, comme cette ardente Carmagnole, qui fait encore palpiter nos cœurs, sont des appels au massacre, des odes guerrières à la louange de la destruction, du meurtre et des nationalités. La trompette guerrière, le son du canon, le cri « aux
armes », la haine et rhomicide y grondent avec férocité; le péan de la mort agite leurs drapeaux.
Ce n'est pas un tel chant qui convient aux luttes fraternelles du socialisme, à la conquête de la terre par la Justice, par la Raison et par TAmour.
Comment le peuple de Paris a-t-il adopté la chanson de Pottier, en cet après-midi mémorable, où tous, femmes, enfants, ouvriers, poètes, vinrent saluer en masse la République de Dalou, République prolétarienne aux bras chargés d'épis et que traînent des lions ? Nul ne le saurait dire. Certes, le Soleil Rouge,\di noble musique de Marcel Legay, d'un souffle généreux et puissant, méritait davantage un pareil honneur. « Mais les chansons ont leur destin », comme dit la romance idiote de Tagliafico. Et ce destin fut propice à 17«ternationale, reflet incolore du Chant des Ouvriers, l'ode immortelle de Pierre Dupont.
Vos injures, la haine des pieds plats qui veulent interdire aux instituteurs d'enseigner la paix, la concorde et l'humanité, vont impartir une splendeur nouvelle à notre air de ralliement.
Vienne le poète qui formulera dans une œuvre perdurable, dans un mètre définitif, l'âme de la Révolution balayant à Tégout le Christianisme et la Richesse, colonnes infâmes de l'obscurantisme contemporain! Mais, en attendant, vieil
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Eugène Potlier, nous redirons tes stances rugueuses. Elles conquerront pour nous TEldorado prochain de Thumanité fraternelle, de cette Marianne qui les entendit gronder pour la première fois, de la Marianne des Pauvres et des Libres Penseurs, de la Marianne qui sème du pain et sourit à la foule, au pas harmonieux des fauves asservis.