Lettres familières
Eh! quoi, monsieur, renonceriez-vous déjà au dessein que vous formâtes de briguer, aux élections prochaines, les caresses vineuses du suffrage universel? Quelques journaux et des mieux informés attestent que « ce projet n'aura pas de suite ». Vos nombreux auditoires, que dis-je ? la France elle-même et tous les pays ultramarins d*où s'importe chez nous le rastaquouère, ne peuvent sans cons-
1 . Cf. collection de La Raison hebdomadaire (i 903-1904), La Petite République ; Le Mercure de France (sous le pseudonyme de don Juniperien); L'Œ'«i;r(? hebdomadaire. En outre, Lettres familières^ un vol. in- 12, couverture d'Evelio Torrent (Librairie de La Raison, qui, lors de sa déconfiture, a « soldé » l'ouvrage).
ternation endurer si fâcheuse nouvelle. Par bonheur, les papiers publics sont remplis d'impertinences; quand ils baillent une conjoncture pour certaine, il est permis de la regarder comme suspecte, problématique et demandant caution.
Comment pourrait-on croire, en effet, à ce renoncement? Est-il possible qu'un homme de votre sorte ne tienne pas à honneur d'occuper le tréteau parlementaire où votre loquèle trouverait plus qu'en aucun lieu du monde les trompettes, les ophicléides et même les bigophones pertinents à l'infuser dans l'oreille du public? Chambre haute? Chambre basse? Peu importe ! Comment refuseriez-vous ce nouveau harnais, cette métamorphose, encore inédite, un surcroît de vestiaire et de travestissements ?
Car^ monsieur, nul être qui s'héberge sur la terre ne se peut glorifier de vous égaler en métamorphoses ni de vêtir en pareil nombre, tantdecostumcsjd'uniiormes, de talamasques
A M. JEAN RICIIEPIN
et de nez en carton que l'on vous voit. Le vieillard Proteus, au milieu de ses phoques, l'éphèbe Wischnou à croppetons sur sa tortue ont moins que vous assumé d'avatars, d'hypostases, d'incarnations etde visages. L'un se muait en brasier, en liquide fontaine, en bête dévorante ; l'autre, en gazelle, en géant aux mille bras, en tigre, en moine mendiant, vêtu de jaune.
Mais qu était la chétive Itaque, Auprès du beau château de Cracq?
Qu'étaient auprès des vôtres, les vicissitudes, bigarrures et déguisements de ces bons dieux-là?
Tour à tour saltimbanque, normalien, chemineau, portefaix (vous nous l'apprîtes, monsieur, dans cette inévitable conférence de la Mer qui, du ponant au levant, depuis trois lustres à peine, submerge les estrades, envahit les casinos, déferle dans les kursalls et vient mourir auxpieds de W^^ Yvonne Sarcey), puis
vagabond, prisonnier,' cabotin, ennemi personnel de Monsieur de l'Être; plus tard, prédicateur laïque, mettant Eschyle en tartines pour les vierges de five o'clock et passant au petit fer Shakespeare afin de le conduire dans le monde aux Annales, académicien du Quai Gonti (et non chez Vigneaux), impérialiste comme les anciens rôles du Cirque Olympique, vous déplacez beaucoup d'air et tenez énormément de place.
Vous débitez l'orviétan pindarique. Vous propagez le catholicon bonapartiste. Vous mettez en petites boëtes la thériaque de l'érudition.
Prose j vers, discours, toutes les variétés de speechs et tous les genres de toasts, brindes « antialcooliques », drames de n'importe quelle dimension, préfaces même pour ''^ débutants, aucune chose de la littérature vous est étrangère.
Devant les badauds conglomérés, en redingote à la hongroise, en trousse, en caftan, en
A M. JEA?{ lUCHEPIN
caleçon tricolore, de face, de profil, de trois quarts, avalant des sabres, mangeant du lapin cru, ramassant au vol des poignards, crevant des cercles en papier; mais, quelle que soit votre prouesse, avant tout bourgeois, irréductiblement, passionnément bourgeois, vous émerveillez, vous délectez leur espèce qui vous aime, qui vous admire et, comme dans un miroir fidèle, se reconnaît en vous.
A ses yeux fascinés vous représentez le poète, Têtre d'exception, l'animal de scandale et de gloire qui chevauche les hippogriphes et mène les femmes riches cueillir des étoiles dans les squares du firmament. Un peu d'esclandre ne nuit pas à vos succès. Le poivre des vices qu'on vous prête et le piment des aventures qu'on* vous sait, font, comme disent les concierges, venir l'eau à la bouche
LKTTRES FAMILIÈRES
des donzelles que vous menez vers la science par les chemins de la vertu. Car tout vous est permis. Et rien n'a pu entamer le bonheur extraordinaire dont vous êtes revêtu, ni les poèmes orduriers, ni les transports phanc'rogamiques, ni les hennissements, ni les blasphèmes de cocher ivre qui vous ont mis sur le pavois.
Condamné pour outrage aux mœurs, vous êtes le seul homme à qui la police correctionnelle ait ouvert les portes de l'Académie française, procuré tour à tour l'assentiment des ducs et l'admiration des Petdeloup. Il convient, certes, de louer votre génie et le tact que vous avez su mettre dans ces choses. Car la manière seule importe. Baudelaire traîna toute sa vie une condamnation moindre que la vôtre; il demeura suspect au philistin qui vous approuve; il fut honni des bourgeois bien pensants. A vrai dire, il joignait au grief de sa mésaventure le tort inexplicable d'être un poète pur, un poète qui fait rêver encore