‹ Lettres familièresChapitre 2 sur 6 · A M. JEAN RICHEPIN · texte numérisé non relu

A M. JEAN RICHEPIN

toutes les nobles intelligences, et de qui la mystérieuse, la nostalgique séduction n'aura jamais de fin.

Il y a quarante ans ou peu s'en faut, que parut La Chanson des Gueux, La poétique de ce livre qui fit tapage, un peu avant l'éclat de V Assommoir^ était d'une simplicité que j'ose dire guenonique. Boire à dire d'expert, s'empiffrer comme un chantre, ingurgiter de la vinasse, faire ce que la nourrice de Juliette appelle par son nom, déambuler chez les bistros et tout ce qui s'ensuit, voilà ce qu'enseignaient les trois ou quatre mille vers de ce premier volume. Peu après vinrent Les Caresses^ où vous aviez sans doute mis vos fonds de tiroir. ïl y avait là beaucoup de choses plates, des romances, des apostrophes aux oiseaux de passage, une piquette romantique fort éventée et qui sent l'aigre. Quelquesunes, tout à fait dégoûtantes :

La salive de tes baisers sent la dragée,

et cette Idylle des pauvres qui vous procura l'animadversion de la magistrature, peut-être, et je n'en serais pas surpris, à cause que les robes rouges vous tinrent pour un anarchiste, car tout arrive ici-bas. Mais ce qui dominait, c'était l'impression que donne l'ensemble, impression d'un honnête « devoir », d'un thème en bigorne, d'un ouvrage de tout repos, truffé de bonnes expressions, équilibré par un sage rhétoricien, ayant appris à développer suivant une discipline judicieuse, aimable garçon lequel ne se débraille, ne vocifère et ne pétarade qiie pour complaire à l'acheteur.

Le public ne s'y trompa guère. Il vint à vous, entra dans votre cirque. Il vous afferma son admiration et vous guerdonna de son respect.

Comme les belles de nuit qui, pendant les heures de bureau, miment des pâmoisons et des transports illusoires, vous mettez à faire de mauvaises manières un zèle soutenu. Vous

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déférez aux vœux secrets de votre clientèle, en découvrant à ses regards tous les seins que Ton ne saurait voir. Affichant comme vous le dites « le mépris des lois », même en ces temps fougueux de votre jeunesse, vous conservâtes le respect du juge de paix, du percepteur, du commissaire de police, de l'hygiène. Et vous buviez à plein bord les sources de Vichy dans le hanap de Pantagruel. Vos disciples ne l'ignoraient point; ils ne vous en aimaient que davantage.

Car debout, cambrant le torse et tendant vos biceps, toujours grondant, toujours déchaîné, pré-aryen et funambulesque, vos mains brandissaient des poids en carton pâte et domptaient des fauves en baudruche, cependant que vous faisiez le simulacre de casser les blocs de fonte et de bouffer les tigres; car nul plus que vous, monsieur, en maillot noir, zinzolin, vert pomme ou caca d'oie, les bras nus, le jarret au vent, les pieds sans chaussettes, et le reste sans chemise, nul n'a

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soulevé plus de boîies à sardines et fait rugir plus de descentes de lit!

Et cela dure toujours ! Car, le spectacle fini > de'shabillé, frotté, séché, après avoir emballé dansungiletdeflanelle votre «torse d'écuyer», un bon foulard autour du cou, vous reprenez l'omnibus avec tranquillité pour souper sobrement etrevoirles comptes de votre cuisinière. Vous aveziitenté un vacarme peu banal, une réclame d'un bel américanisme; vous avez marié la grosse caisse au cornet à piston. Mais, lesquinquets éteints, la parade finie, il ne reste de ce boucan, de ces pétards, de ces zim-laïla aucune chose dans l'esprit ni dans le cœur.

Horace avec deux mots en fait bien plus que vous,

dit Agnès à son tuteur. Verlaine qui fut réellement l'ivrogne dont vous avez pris le masque, Verlaine qui, en fait d'académie, eut des accointances avec la seule académie absinthique de la rue Saint-Jacques et ne porta

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d'autre chienlit que les guenillesdesa misère. Verlaine aussi, avec deux motSj en fait bien plus que vous. Ce pochard scandaleux, ce vagabond, hélas! trop sincère, assemblait des pierres précieuses, des e'meraudes et des diamants plus beaux que n'importe quel trésor de roi. Vos papelourdes, vos bouchons de carafe et votre chrysocale se dédorent et s'éteignent, pendant qu'il resplendit. Le soleil de sa gloire fait pâlir vos chandelles. G Syrien frisé qui sait des chants d'amour! O prêtre de Vénus! O goinfre! O biberon énormedela Chanson des Gueicxl O toujours adolescent idéal des petites oies blanches! O Nana Saïb ! O professeur de tango!

Vous incarnez la morale en même temps que la fantaisie et décernez à vos congénères tout ce qu'ils peuvent endurer de passion et de lyrisme.. Ces braves gens se délectent de voir en vous-un nomade, un pèlerin attardé des migrations humaines; ils contemplent non sans ravissement chacune de vos attitudes :

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ils VOUS aiment en palefrenier, vous chérissent en avaleur de sabre et vous gobent (révérence parler) en « touranien » c'est-àdire en sémite venu des quais d'Alger.

Leur illusion est si forte que rien n'en peut diminuer la vigueur.

Vous, le poète des vagabonds qui, dans le ChemineaUy invectivez sur le riche coupable de manger le pain que d'autres ont semé, propriétaire, un jour, d'une bicoque suburbaine, vous avez à ce qu'on dit livré aux gendarmes et fait mettre à l'ombre desZingaris, des Trawjc's coupables d'avoir égorgé mesdemoiselles vos poules ou tordu le cou à messieurs vos lapins. L'histoire est-elle véridiquePEn tout cas elle est, convenez-en, d'une saveur aigrelette. Elle montre à quel point la qualité de bourgeois est inaliénable. Une si juste rigueur vous acquiert la bienveillance de tous les honnêtes gens.

Et vous ne poseriez pas votre candidature! Et vous ne seriez pas député! Ahl Monsieur,

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une carrière comme la vôtre ne serait pas complète, si les gloires du parlementarisme n'en rehaussaient l'éclat. Grâce pour vousmême! Ne refusez pas au Palais-Boubon la gloire de vous contenir. Et qu'un jour, lorsque aura pris fin votre longue jouvence, que la postérité vous compte parmi les aigles de la Tribune et les lions du parlement; qu'elle vous inscrive au Temple de mémoire, entre les Démosthènes de la troisième République, sur les tablettes d'or où les siècles futurs liront avec piété les noms de Gocula et de Pédebidou.

AU PRINCE GoNSTAiNTIN DE SlESVIG-HoLSTEIX-

Sonderburg-Glucksbourg, concierge en disponibilité

Ce titre de « concierge » dccerné par Henri Heine au frère de Louis XVI, que restaurait l'Invasion sur le trône de France, n'a rien qui puisse déplaire à l'honorariat de votre majesté. Concierge vous le fûtes, sur ce trône de Grèce où les intrigues qui suivirent le grand cabotinage de l'Insurrection hellénique avaient placé le moins qualifié des principicules, une sorte de roi inpartibnSy de qui les puissances européennes avaient droit de surveiller les poches, de dicter les harangues et de régir les mouvements. Depuis Oihon V%

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né à la royauté par raccouplement de la France, de l'Angleterre avec les Gapo d'Istria, les Maurocordato, les Kolokotronis et autres ministres d'opérette, jusqu'à votre auguste père — honneur des claquedents — les potentats investis de la royauté grecque n'élevèrent jamais leurs désirs plus haut que ce modeste emploi. « Concierge couronné » comme, en style soutenu, les chiens sont « dévorants », mais concierge tout de même et rien de plus. Entre la mer Sonienne et l'Archipel, entre le mont Olympe et le cap de Ténare, leur office était de garder, au seuil des Balkans, l'arche de la paix; il consistait — peut-on dire — à fermer, sur le visage des intrus, la porte du Concert Européen. L'emploi manque de reliefs. C'est pourquoi votre auteur, non moins que le défunt roi des Belges, autre subalterne richement appointé, faisait ses délices de Paris, d'Aix-les-Bains, des théâtres subventionnés, des maisons closes et généralement de tous les abris où, sans être

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en butte aux entraves constitutionnelles, mondaines et de'votes, les Oints du Seigneur peuvent se mettre en chemise et se comporter comme les moins épiphanes des goujats. Ce père ne professait à votre égard qu'un amour fort minime. Dans le diadoque, héritier de son trône, de sa liste civile et de prérogatives que possède encore un souverain en redingote noire, sous le contrôle de bourgeois conglomérés en parlement, il pressentait le Tartuffe morose, l'imposteur maladroit, le fantoche couard et tortueux que vous seriez un jour. Venu de race germanique, fils d'un prince danois et d'une princesse russe, vous n'aviez pris des slaves que leur pente orientale au mensonge; vous aviez pour la parole donnée et les engagements pris, ce dédain que les R. P. Jésuites — éducateurs, sous la Troisième République, de la jeunesse française — inculquent à leurs élèves. Si vous n'aviez ni l'inconsistance philosophique du Scandinave Hamlet, ni la ruse industrieuse

de riieliène Odusseurs, vous trichiez aux jeux de la diplomatie avec le sang-froid d'un grec venu de Monte-Carie ou d'Ostende. Vous brigarîdiez sur votre diminutif de trôné, avec là scélératesse ingénue et meurtrière d'un Klephte détroussant les voyageurs. Dansl'acropole de la Déesse, où gouverna Périclès, où le divin Alcibiade couronna Socrate de violettes, où mourut Philopœmen, vous aviez sans une ombre de vergogne, intronisé les mœurs d'Hadji-Stavros.

La coultoure allemande, si fort à la mode^ pendant votre jeunesse, avait singulièrement développé vos aptitudes. Tels que les ont dépeints César ou Jornandès, les Gots d'à présent, comme ceux du premier ou du quatrième siècle^ tiennent pour licite, le vol commis hors de leurs frontières. L'espion, le délateur, passent, chez eux, pour des parangons de la vertu civique. Le parjure fait partie, à bon droit, de leur impératif catégorique. Chamfort disait d'un

espion de police : « voilà un homme qui fait « pour son pays ce que Brutus n'eût pas fait « pour le sien ». Or, il n'est Allemand de bonne race, qui ne tienne à honneur de faire la mouche et de cafarder pour son pays. Vos dispositions naturelles s'épanouirent à leur aise dans un tel milieu. Avant d'assumer la pourpre du Basileus^ n'étant que prince héritier, vous commençâtes l'apprentissage de l'exil. Les palikares de votre père, déjà, vous vomissaient.

A la suite d'une insurrection, d'un mouvement populaire dont vous étiez l'objet, vous dûtes prendre la voie amère des Saunis et, moins juste qu'Aristide, mendier une place aux foyers de l'étranger. La grasse Bavière accueillit en pèlerin passionné, le diadoque mis à la porte par ses futurs sujets. Vous eûtes, alors, tout ce qu'il vous fallait d'indépendance pour étudier la civilisation germanique. Vous apprîtes à boire, à manger, à penser, à trahir suivant les doctrines et l'exemple

de Bismarck, leur génie ! à combiner la bassesse et l'orgueil, l'hypocrisie huguenote et la férociié poméranienne, dans un mélange si parfait que, dès lors, on reconnut en vous ce laquais superbe, mâtiné de soudard et d'espion qu'est un gentilhomme allemand. 11 ne vous restait d'oriental que juste assez pour n'éprouver aucune répugnance, à l'endroit du mauvais café, de la jusquiame dans l'oreille et autres instruments de règne, aux pays où le Rossignol chante à la Rose ses amours.

Alors, au pouvoir et maître du royaume, Venizélos vous tira d'affaire. Avec l'inconscience des grands cœurs, il porta le serpent gelé au coin de l'àtre, marmitonna votre pardon et rouvrit le séjour d'Athènes à votre ingratitude. En quoi l'Aigle de la Crète manqua un peu de sens politique et de discernement.

Votre laideur, puisque à présenties oracles se taisent, l'aurait dû prémunir. Ce Iront en tuyau d'orgue, aux tempes étroites, ces traits

blafards et mal équarris, ces yeux recuits d'aigrefin ou de pandour, ce masque fait pour la coiffe du Scaramouche sinon pour la casquette du rôdeur, avéraient le nocturne bandit, l'homme des préméditations louches et des tortueux agissements.

Ami de la France, habitué de Paris dont il prisait « jusqu'aux verrues », le roi Georges, votre père, fut, en igiS, poignardé à Salonique. On était à la veille de la Grande Guerre. L'incendie, à peine contenu, rayait déjà l'horizon de fumée et de lueurs menaçantes. L'Allemagne qui, par l'entremise de L Action /?'a«C£7/5e, préparait l'assassinat de Jean Jaurès, l'Allemagne, dont l'œuvre homicide tendait à se rendre, chaque jour, plus parfaite, salua, dans cette mort si opportune, l'avènement de sa domesticité sur le trône de Grèce. Un concierge couronné — tout à sa dévotion — pourrait ouvrir ou fermer, dorénavant, selon ses ordres, aux peuples en armes, les portes de l'Orient.

Naguère, tandis que le bannissement et la vie au bord de la Sprée vous caporalisaient jusqu'aux moelles, un grand honneur vous e'tait advenu, prince chétif et monarque de fantaisie, un beau jour, l'Olympe fit accueil à votre personne. Vous épousâtes la sœur elle-même de l'Empereur allemand. Laide, sèche, hommasse, impérieuse, âme damnée de son frère, colonnelle de hussards et plus Hohenzollern que toute la gent de Frédéric, cette Bradamante de Poméranie apporta dans votre demeure les ordres souverains de son redoutable aîné. Vassal de Guillaume II, quand par surcroît vous devîntes son beau-frère, il ne vous resta plus rien, que Tobligation de vous déshonorer aussi souvent qu'il plairait au chef de la maison.

Certes vous étiez plus ou moins déjà le consanguin, l'allié, le parent du Kaiser, Kn effet, c'est justement que les princes, quelles que soient leurs origines, se traitent mutuellement de « frères ».

AU PRINCK COINSTA.MÏIS 23

Il est erroné de prétendre que tel ou tel de ces bergers « entre », aujourd'hui plutôt qu'hier, dans une maison régnante.

Car les rois ont cela de commun avec les bohémiens, que, se mêlant toujours entre eux, ils forment une espèce hybride, une race à part, dont l'inceste et la consanguinité ont remanié les caractères, fondu l'esprit selon des types uniformes. Le roi d'Angleterre, cousin germain de Guillaume II, se bat contre son parent pourThégémonieeuropéenne, pour la maîtrise de la mer de même que deux bourgeois soutiennent un procès d'héritage et se disputent, devant les tribunaux, quelques douzaines d'assiettes. Car on ne se hait bien qu'entre cousins. Et le cousinage, en aucune maison, n'est aussi manifeste que chez les souverains, types du sang-mêlé, de Vheiinathos et du métèque, dont la semence est, depuis dix siècles, barattée au fond des mêmes moules. Ni Français, ni Allemands, ni Russes, ni Danois, ce sont les métis de la toute-

puissance, que les Nations alimentent bénévolement, sous couleur qu'ils représentent la race et le pays ! Une fois sur le trône et l'incendie allumé, vous apparûtes au monde comme le plus parfait saltimbanque dont le front ait jamais supporté le diadème. Restif vous eût qualifié de « Jean-foutre » et c'est vraiment le mot qui doit servir. La suite de vos reniements, de vos parjures a quelque chose qui renverse l'entendement. Les dates de vos pantalonnades pourraient servir d'éphémérides au Plutarque de la Grèce nouvelle. En 1915, lorsque la Serbie écrasée, envahie, en proie aux Kaiserliks, aux reîtres de l'Autriche, agonise, tend les bras vers vous, sans broncher un instant, vous refusez d'obéir au traité gréco-serbe. Chiffon de papier ! L'expédition des Dardanelles vous incite à congédier Venizélos, à qui vous devez peutêtre la vie, à coup sûr votre couronne. Cela, nonobstant l'offre de Chypre que vous fait l'Angleterre. Nul déménagement suivant

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l'usage de Berlin n'est possible en de tels pays, seulement habités des chacals, des scorpions et des vautours. Pei^iere riiinœ! A quoi bon, dès lors, promener vos knemides ^ur le rivage qu'ont illustré, aux âges homériques, les sombres nefs des Achéens?

Et, dès lors, vos augustes poumons eurent le mauvais goût de suppurer. Fallait-il attribuer cette infirmité, peu guerrière, aux soucis du pouvoir? Était-ce une flatterie ingénieuse à Totite de Wilhelm? Une bourgeoise pleurésie? Ou bien encore, l'intervention du baron Poignard, diplomate si estimé de tout rOrient?

Quoi qu'il en soit, votre Pénélope du Brandebourg ne tira point de cette purulence un motif de deuil. Le concierge alité, ses mains de reine prirent le cordon qui représente votre sceptre. Non seulement elle régna, mais elle gouverna, raccolant des ministres pangermanistes, Dragomir, Lombros et autres berlinois. La machine montée, à la

mode prussienne^ opéra comme par le passé. Vous en réchappâtes, néanmoins. Aussitôt rétabli — on n'est pas roi des Grecs sans qu'il y paraisse I — vous délibérâtes de mettre en jeu la subtilité d'Ulysse. Quand les coups pleuvent, en effet, mieux vaut le plus adroit que le plus fort. Achille mourut en face dllion; Philoctète ne fut ramené de son île que par l'intervention divine, tandis que le Laertiade, traité par la Déesse de « menteur », avec un singulier amour s'endormit plein de saisons, dans la belle demeure que convoitaient les Prétendants.

Vous tournâtes vers le tzar l'effort de votre politique. Vous rappelâtes au somnambule, autocrate de toutes les Russies, que vous aviez, en 189 1, protégé sa vie, et que s'il vivait encore, après l'attentat de Tokio, c'est à vous qu'il en était redevable. Par lui vous cherchâtes à vous retirer du jeu, à vous faire investir du tabou qui garde intacts les personnes souveraines et les biens qu'elles ont

amassés. Puis encore ce furent vingt ma^ nèges : la tradition à Nicolas de pseudoanarchistes et d'authentiques nobles dames (aventure de votre belle-sœur même princesse Georges de Grèce avec qui vous savez), toute une suite d'intrigues, de machines, de sapes qui vous permirent de gagner quelques mois, d'ajourner un peu l'échéance et le départ vers les Saules de Babylone. Vous essayâtes, alors, pendant quelques mois, l'état de naufrageur, ouvrant aux sous-marins allemands toutes les anses, toutes les crique^, tous les golfes du littoral et des îles, jusqu'au temps où la France vous débusquât de ce poste dangereux pour ses armes. Ainsi prirent fin les ruses d'Ulysse et les guets-apens d'Hadji Stavros.

« Il y a quelque chose de pourri en Danemark! » Il y a quelque chose de pourri en Allemagne ! Votre départ, sire, peut passer pour un indice heureux de cette décomposition. La bête meiyrtrière, acharnée à la conquête de

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l'Occident et du monde, finira par lâcher prise. L'univers tout entier se dresse contre elle. Déjà les subalternes attachés à son service perdent pied, abandonnent les trônes de hasard où l'intrigue les avait portés.

Malgré sa force, malgré l'étalage de son orgueil, de sa vigueur, de '^on indomptable férocité, le Léviath^m germanique se sent visé en pleine poitrine, en plein cerveau. Des signes précurseurs de la défaite viennent à nous, portés par l'Atlantique de ce monde nouveau qui, fondé sur la paix et la liberté, défend, à son tour, la paix et la liberté de l'Univers.

Ainsi, dans votre ancien royaume où les soldats en fustanelle, pareils aux fantoches des Orientalesy ont succédé aux troupes de Léonidas et de Miltiade, — quand les hordes asiatiques de fer et d'or que menaient, contre l'Hellade, les Satrapes de Xercès eurent envahi la Terre des muses, des présages bien venus apparurent dans Téther, annonçant aux peuples

de la Grèce et des Iles ces jours lumineux où naîtrait la Civilisation occidentale, civilisation faite d'ordre, d'harmonie et de clarté que poursuivent encore, aujourd'hui, de leur haine impuissante, les Barbares de l'Est.

La foudre éclata dans le ciel sans nuages. Sur les jeunes hommes qui chantaient le péan de Sminthée-Apollon, du dieu à l'arc d'argent, un oiseau de favorable augure, la chouette d'Athènes, vola sans peur dans les flammes de l'Aurore, sur la belle prairie de Marathon.

A WiLHELM II DÉ HoHENZOLLERN

histrion déchalandé.

Tant de larmes ! Tant de ruines ! Tant de jeunes hommes, saignant leur vie à flots! Tant de crimes! Et ces foules conduites, sans relâche, à l'abattoir! Le sang, le feu, l'acier déchirant les poitrines, labourant les entrailles, jetant, comme une ordure, sur quelque ignoble mur la pulpe des cerveaux humains, des cerveaux qui pensent et qui, peut-être, un jour, eussent créé de la Science ou de la Beauté! Les sanglots des mères, des veuves, des amantes, le regard des femmes en voiles noirs, sur la route déserte par où l'absent ne reviendra jamais! Deuil, misère, faim, tout ce

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que garde la vieille Terre de fléaux et de (' plaies », toutes les horreurs que la Civilisation dérobe sous une façade mensongère!

L'effroi, la scélératesse des armes! Tous les forfaits, meurtre, viol, incendie et rapine, la Guerre, enfin, déchaînés par vous, au nom de vos intérêts infâmes et de votre scurrile vanité!

Sur le tréteau de Charlemagne, de Barberousse, étrangement consolidé par le génie astucieux de votre Bismarck et les fantasmes du blême Napoléon III, vous paradez en grand costume, depuis vingt-neuf ans. Vieux, manchot, l'oreille humide et la gorge cancéreuse, affublé de harnois qui sentent l'opéra, depuis la (( blanche armure » de Lohengrinjusqu^k la pourpre cardinalice et le' turban du hadjiyYous tenez, avec plus de conscience que de talent, ce rôle d'Empereur que les applaudissements de l'Europe n'ont jamais consacré. Un appétit de cabotinage que rien ne peut satisfaire, un goût néronien pour les oripeaux, le clin-

quant et les succès de théâtre vous ont poussé, de folie en sottise, jusqu'aux derniers confins de la scélératesse. Ils ont de vous fait un monstre à visage humain, une sorte d'ogre à la fois ridicule et sinistre : l'Homme à La Barbe-Bleue ou l'hôte du Petit-Poucet. Car jamais vous n'introniserez votre gloire à côté de ces fameux conquérants par qui frémit le sol et tombent les étoiles. Cette guerre que vous avez faite, voulue, imposée à l'Occident ne vous égalera jamais aux terrible chevaucheurs, aux grands barbares blancs dont vous êtes issu. Vous n'êtes ni Arminius, ni même Attila, ni, surtout, le prince de Bismarck. Il ne suffit pas, en effet, de répandre le sang comme l'eau des fontaines, pour vêtir la pourpre infamante des criminels, exécrés, d'âge en âge, par l'Histoire. Nonobstant la foi parjurée et l'invasion criminelle, en dépit de Louvain, des femmes au poteau, des multitudes réduites à la famine, à Texil, vous n'apparaîtrez aux époques futures que sous l'es-

pèce d'un acteur inhabile et consciencieux, promu au faîte par l'ironie incomparable des choses, mais qui — désafïublé de ses titres, de son harnois, du prestige séculaire que la bêtise des peuples attribue aux personnes souveraines — garde pour tout bien, un stupide orgueil et la plus consternante médiocrité.

Votre cousin, le duc d'Orléans, sous sa jaquette noire, assume l'apparence d'un marchand de bestiaux. Vous, Sire, non moins allemand que lui, mais plus artiste, vous ambitionnez l'aspect -d'un Roi de Trèfle ou de Carreau. A tout moment vous changez de défroque, tel, dans les beuglants d'autrefois, l'Hommeaux-Trente-Six-Têtes ou le mime Frégoli.

Vous prenez au sérieux les moindres, les plus mauvais rôles que vous décernent les hasards de la naissance ou de la politique. Pour jouer au Maître du Monde, vous ne reculez devant le parjure ni l'assassinat. Plaudite, Germant/

Pourtant, une heure vient où, malgré la pompe qui l'environne, l'ignorance où le main-

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tiennent ses flatteurs en dépit même des biens que la Fortune lui dispense, afin de le pre'cipiter un jour dans quelque désastre mémorable et de le frapper sur un sommet, le plus absolu des rois se trouve en face de lui-même, seul, abandonné, chéiif, n'ayant d autre soutien que la mémoire de ses forfaits, d'autre espérance que l'oubli.

Quelle épouvante, quelle angoisse vous étreignent alors Empereur Guillaume II, quand l'ombre des éphèbes que vos ordres, si prématurément, ont dévoués au tombeau, se dresse autour de votre lit, dans un suaire maculé de boue et taché de sang! Les voix du cauchemar vous profèrent à l'oreille une parole de malédiction : Despair and die!

Quand votre lampe meurt et que, suivant le mot de Gœthe, vous n'êtes plus qu'un homme devant la nuit, les spectres vengeurs, les ombres pareilles à celles que voyait Richard III, proclament leurs noms dans les ténèbres :

« Je suis Edith Gavell! — Je suis l'octogénaire que tes uhlans ont fusillé devant son feu! — Parricide! Je suis Frédéric-le-Noble. Je suis le meilleur, le plusgénéreuxdesHohenzollern. Fils dénaturé! Ta jeunesse de bête fauve persécuta mon agonie. Et ta fièvre d'héritier s'efforça de hâter mon dernier jour! »

Puis, ce sont les vaisseaux-fantômes, les nourrissons torpillés, les vierges, les éphèbes que l'eau froide et noire engloutit dans ses remous, les bibliothèques en flammes, les émigrants que la Mort saisit au revers du chemin, les petits Anglais, foudroyés par les tauben! Ces victimes, Kaiser Wilhelm de Hohenzollern, c'est toi qui les a faites! Ces catastrophes, ces morts, ces désastres, ton pouvoir maudit les a déchaînés! Despair and die! Désespère et meurs!

Peut-être, alors, sur l'écran de votre mémoire, passe, en images rapides^ la vision de

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ce que vous fûtes et des actes que vous avez commis. Histrion couronné, cabotin sanglant, vous revivez peut-être ce cabotinage emphatique, cette mascarade impériale, votre vie. Un immense désir de plaire, afin de mieux tromper; tout ce que le mensonge permet de séduction; l'art de faire des dupes et de les renvoyer en belle humeur, telles sont les caractéristiques de Votre Majesté. Pourvu de goûts assez balourds, aimant les fumures, les soles frites, la bière forte, les pommes vertes, la musique d'opérette et les propos de garnison, vous n'avez point hésité à jouer les diktlanti. Vous avez reçu les courbettes du petit juif, M. Cohn, dit Camille Saint-Saens. Vous avez composé V Hymne à Agi/\ fait concurrence à Richard Strauss, débité des sermons et posé chez tous les photographes de vosÉiats.Vousteniez encore l'emploi de grand premier rôle; mais vous êtes d'une race où les fils endurent impatiemment la longévité des pères. La haine du Kronprinz vous a précipité

dans la Guerre, tant que, pour sauver d'abord votre popularité, peut-êtreaussivotrecouronne et même votre vie, il vous a fallu déchaîner le grand massacre. Avec une impériale cruauté, vous avez condamné à mort quelques millions de jeunes gens, « La guerre fraîche et joyeuse », prétend votre dauphin, héritier présomptif du trône, qui, déjà, vous succède en la dégénérescence physique des Hohenzollern. Scrofuleux, dément, rongé par le cancer héréditaire, mégalomane, demi-fou, atteint de cette amoralité qui, depuis Frédéric-le-Grand, est avec la syphilis, l'apanage de votre maison, ce fantoche à l'épine circonflexe, à l'oreille décollée, prend la tête du pangermanisme. Chd des j'unkers ^ des agrariens, de la « maigre noblesse prussienne », de tout ce que la Poméranie et le Brandebourg élèvent de hobereaux ivrognes et sanguinaires, il apparaît à ces fils de Wotan comme le jeune dieu qui leur ouvrira le vignoble français. En attendant, il vous force à tirer l'épée, à conquérir l'animad-

version de l'Europe et du monde, fils maudit ! Il venge, de la sorte, le nom de votre père; vous refusâtes délibérément la couche mortuaire aux médecins capables de prolonger sa vie. Alors vous mîtes en œuvre toutes choses pour que le dénouement eût lieu dans le plus bref délai. Par un juste retour, le monde apprendra, bientôt peut-être, que vous abdiquez en faveur du Gésarion. Gésarion, issu de vos justes' noces, afin de sauvegarder ce que votre commune folie aura laissé de territoire à l'Allemagne et de pouvoir à votre maison.

Piétiste, bigot même, chaste par frigidité, beaucoup trop peu humain, d'ailleurs, pour goûter des plai>irs au-dessous de la cravate, vous croyez à votre mission. Vous êtes le Prédestiné ; sinon l'Oint du Seigneur, de Luther de la méthode allemande. Vous croyez, en outre — car il n'est bandit complet sans cette autre chose — vous croyez en Dieu. Encore qu'une guerre comme celle-ci dût effacer des

angues humaines, jusqu'au nom de cette Hypothèse mal famée, il existe encore des princes chrétiens et même huguenots. Or, la bonne foi de votre majesté sur ce point, donne un relief de plus à votre longue imposture. Vous n'êtes vraiment sincère que dans Tobscurantisme et la stupidité!

Si, convaincu de votre « sainte » prédestination, vous demeurez sur le trône, jusqu'au temps que la mort s'ensuive, la leçon que donnera votre fin au monde sera instructive à ce point qu'elle rachètera pour ainsi dire la plupart des crimes dont vous êtes noirci.

Quand vous installâtes vos grâces de pandour et vos élégances de reître dans cet Achilleion de Gorfou, que hantera toujours le fantôme adoré d'Elisabeth, votre impudent sacrilège orgueil précipita dans la mer le marbre d'Henri Heine. Henri Heine! Relisez,

monarque absolu d'hier, Souverain constitutionnel de demain, relisez, Empereur d'Allemagne, les strophes de Gennania. Par une intuition qui donne aux poètes cette « âme prophe'tique » dont parle Shakespeare, le chantre de Nord-See a raconté d'avance, les crimes, les sottises, la sinistre laideur, la barbarie enfin, dont vos Prussiens et vous, tentez de souiller l'univers; ses fioritures, vengeresses, les cris divins qu'il pousse vers le Rythme, vers la Beauté, vers la Jeunesse éternelle, vous ont châtié d'avance. Ils ont appris au monde que, là où vous passez, rien ne fleurit plus de ce qui charme et console. Le Prussien est l'ennemi-né de l'Art comme de la Bonté.

AU MARQUIS DELLA ChIESA, DIT BeNOIT XV

autocrate des sorciers

Donc, monsieur et père soi-disant de la chrétienté, vous tenez, depuis deux ans, le a papaliste » — ainsi François Villon nommait à la fois votre industrie et le riche domaine qu'elle vous donne à exploiter. Vous êtes le sorcier-chef, maître des jongleurs sacrés, depuis le cardinal vêtu d'écarlate, jusqu'au prestolet fétide, qui vend des messes au rabais. Vous commandez à la troupe crasseuse des moines; les évêques, en dépit de leur insolence coutumière, sont devant vous tel un cancrelat, en face du Popocatepelt. Vous régnez sur l'entendement des laïques

44 LETTRES FAMILIÈRF.S

pieux, non moins que sur l'intellect des portesoutane. Vous versez au Monde le vin de la Bêtise; en échange, le Monde vous entonne des flots d'or. Socialistes chrétiens «donnez », sœurs de tout poil et de tout fumet, bigotes à chaufferettes, pucelles hors d'âge, catins sur le retour et les messieurs venus des capucinières, jalouxde conserver l'esprit qu'ils ont, dans les siècles des siècles; toutes les sortes de frères convers et de Paul Bourget orientent leur pensée — oserai-je dire — vers le trône d'or, où, vêtu de blanc et tel qu'un Pierrot suranné, dans votre blême souquenille — vous mettez l'absurde en petits paquets dont les abrutis — élèves des Jésuites ou de l'Université moderne — se délectent avec un fétichisme que leur envieraient les moins éclairés des Aléoutiens ou des Papous.

Vous êtes le pontife éternel, suivant Melchisedech, le type des somnambules extralucides, le maître des tireusesdecartes, jeteurs de sorts et faiseurs de miracles.

Que dis-je? vous êtes même prévu par le Code Pénal comme les autres marchands de surnaturel, jeteurs de sorts, voyantes foraines, liseuses de tarots, vous débitez à vos ouailles de l'illusioncontre remboursement. Vous leur mettez en poche des contremarques pour le paradis. Vous reboutez les hystériques; vous prêchez à la horde qui vous suit une morale pour maison de fous. Si vous habitiez une roulotte et non la rive du Tibre; si, au lieu de satins, de brocarts, de joyaux et de dentelles, vous portiez un jupon de mérinos graisseux; enfin, si vos murailles en guise de tableaux consacrés par Tadmiration des âges n'avaient d'autre ornement qu'une hulotte empaillée, il est à croire que dès longtemps les Tribunaux s'occuperaient de vous. Néanmoins, vous brillez au faîte de la société bourgeoise,telle que l'ont pétrie, avecleurs adroites et fortes mains, vos Jésuites. Pour vous défendre contre le peu qui survit encore de bon sens et de raison, parmi les Ténèbres

contemporaines, vous avez deux forces auxquelles, jusqu'ici, nul n'a re'sisté : la Bêtise et l'Argent. Mieux que vos gardes-nobles, Argent et Bêtise montent la garde autour du Vatican, ce Vatican dont les prêtres de campagne font aux peuplades naïves, les plus sombres peintures et que ces pieux escrocs assimilent aux oubliettes, geôles et in pace où, pendant une dizaine desiècles, votre Doctrine d'amour a torturé ses ennemis. L'argent vous acquiert des soldats, aussi bien dans le Monde que dans l'Église (encore qu'il écrivît fort mal, Eugène Sue, avec son père d'Aigrigny, n'était pas si ridicule), mais la Bêtise au besoin suffirait. Par des moyens à eux connus, vos pédagogues déforment le crâne de leurs élèves, émasculent de toute pensée et de tout noble désir ces aspirants au crétinisme. Par une culture savante des instincts les plus abjects ; avarice, couardise, fétichisme, ils mettent l'infortuné hors d'état des'instruire désormais. L'homme reste envieux, médisant, paillard,

espion, gonflé de sotte vanité, goujat, mais persuadé, comme Barrés, que la Religion fait partie intégrante des belles manières. Il ne s'élèvera point au-dessus du fumier bénit dont vous avez fait sa couche. Gomme ces tristes pinsons que les oiseliers de l'Ardenne rendent aveugles dans le but d'améliorer leur chant, ils resteront les yeux fermés devant la raison elle-même et les fulgurations de l'évidence. Ils pourront, à leur tour, empoisonner les nouvelles générations, préparer à l'Obscurantisme des sujets abrutis et résignés.

« La civilisation d'un peuple aussi bien que d'un individu se mesure à la dose de christianisme qu'il est en possession d'éliminer », a dit un moraliste dont le nom importe peu. Hélas! depuis cent ans, la France n'élimine guère, tant chacun de vos suppôts a pris soin d'offusquer ses émonctoires! Si le ridicule

pouvait déraciner la plus bouffonne superstition qui, jamais, ait obscurci Tintelligence humaine, le rire de Voltaire eût suffi à la besogne, avec, pouracolytes, l'Ironie exquise de Renan, le souriant Nihilisme d'Anatole France. La passion vengeresse de Michelet, de Quinet, de ces grands cœurs dont quelques vauriens de sacristie, à présent, outragent la mémoire, s'est brisée, inutile, contre l'indifférence du public. Et l'érudition n'a pas été plus heureuse. Épigraphie, anthropologie, recherches historiques, étude et comparaison des langues, rien n'y fait. Le Sacré-Cœur déshonore Paris de ses moulins à poivre. Monsieur Henry Bordeaux chante vêpres et le général Gherfils adore l'Onochoète de Tertullien, lequel représente encore le Sauveur des catholiques, protestants, byzantins et autres sectateurs de la chose chrétienne.

Vous dominez sur elle, comme le tzar, au temps d'Ivan-le-Terrible, dominait sur les troupeaux humains dévolus à sa garde. Vous instituez des miracles. Vous chaufïez pour Lourdes des trains à prix réduits, vous consacrez des amulettes. Vous bénissez des chapelets « instruments catholiques », disait Voltaire « que toujours il faut citer ». Grimpé sur une chaise d'or que portent vos esclaves harnachés en soldats, éventé, comme un sultan, comme un radjah, par de vastes chasse-mouches, coifïé d'une tiare, ainsi que Joad, Sardanapale ou Saïtapharnès et, de pied en cap, fanfreluche tel un dentiste forain, vous célébrez en pompe quelque thaumaturgie, au grand contentement des Yankees, Chiliens et Patagons qui naviguèrent l'Atlantique pour apprendre sur quel modèle vous avez le nez fait. Moyennant finances, vous leur baillez vos savates à

lécher. Tant de splendeur! Et, néanmoins, le prestige vous fait un peu défaut ainsi que la beauté. Un vice-dieu est tenu, comme un boxeur, d'avoir quelque prestance. Or, vous ressemblez moins au Prêtre de Nemi qu'à l'une de ses acolytes, Sacrificulus, ou Ganeo. Chafouin, béat, l'œil poissé d'une humeur tenace et gluante, l'air d'un sacristain ou d'un usurier villageois, vous apparaissez iirbi et orbi,SiWe.c^ dans chaque détail de votre habitude, les stigmates de l'eunuchisme poussés en cramoisi.

Neutre parmi les Neutres, et non le moins odieux, neutre de pensée et neutre de cœur, vous arborez les signes manifestes de votre neutralité dans la grotesque représentation et la magnificence de théâtre dont votre personnage est investi.

Une seule contingence, parmi les soins qui vous incombent, semble, en effet, tenir une

place minime dans vos soucis quotidiens : La Guerre. Savez-vous, au moins, qu'elle existe, cette guerre, que chaque jour, elle emporte quelques milliers d'hommes offerts en holocauste à l'orgueil des souverains, à la cupidité' des banquiers, fauteurs uniques de n'importe quelle prise d'armes?

La Guerre! D'un seul mot, vous auriez pu l'arrêter, vous le vice-dieu qui parlez en maître à la conscience obtuse des archiducs, des princes héritiers, des empereurs et des rois. Mais, valet souverain que vous êtes! il vous faut sans réplique obéir à ceux qui vous mirent aux épaules cette robe de pontife dont la blancheur dérisoire assume un éclat de mort, auprès des fleuves de sang qui coulent à vos pieds.

L'Autriche fait les Papes. Elle détient le glaive apostoliv{ue. Elle décerne les clefs au portier de son choix. Naguère elle imposait

son veto à l'élection de Rampolla, suspect d'aimer la France. Maîtres du Conclave, toutpuissants à la cour d'Autriche, les Jésuites imposent leur candidat, sitôt qu'il a obtenu 1' « agrément de Vienne ». Ceux d'Allemagne et d'Autriche, d'accord avec l'empereur Guillaume et l'archiduc héritier, chef du parti militaire, avaient prémédité le colossal égorgement. L'attentat de Sarajevo, l'assassinat de Ferdinand pensa tout remettre en question. Cependant les hommes noirs tenaient à leurs massacres. Le Ghésu fit, alors, intervenir Tisza, Conrad de Hœtzendorf. La vieille maîtresse de l'empereur octogénaire, Sophie, ancienne danseuse à la dévotion des Jésuites, fit le reste. L'ultimatum du 29 juillet épouvanta l'Europe et donna le signal de la grande terreur.

Votre pouvoir, Très Saint-Père, naquit de ces trames, de cesrouges intrigues qui promet»

taient à la plus horrible fin quelques millions d'êtres jeunes et beaux. Vous êtes le Pape de la Guerre, mieux que cela vous êtes le Pape de la Mort! Pour maintenir sous le joug les catholiques de l'armée austro- allemande Polonais, Saxons, Bavarois, pour assister, sans la moindre parole d'indignation ou de miséricorde à tant de ruines et d'horreurs, il fallait un Pape, d'une incassable neutralité, un Pape qui osât le même geste de bénédiction ou de prière sur les victimes et les bourreaux, un Pape, enfin, tel qu'on n'en pût rêver de plus servile ni de plus odieux.

— « Gela s'est passé — disiez-vous en parlant des horreurs commisesen Belgique — sous le pontificat de mon prédécesseur. »

Et trempant vos mains dans la cuvette de Pilate, vous n'avez pas trouvé un mot, un cri pour stigmatiser et maudire tant de lâches forfaits, de meurtres inutiles, de sanglantes fureurs !

Vous avez octroyé le baiser de paix aux

chrétiens fratricides, vous qui rançonnez les peuples crédules aussi bien que les rois ignorants sous couleur de prêcher à tous une loi de clémence et de fraternité, d'asservir aux conquêtes de l'Amour haines, rancune, orgueil, à la fin désarmés.

Certes, la Bêtise humaine — d'après un mot fameux — peut, seule, donner là mesure de l'Infini. Croyez-vous, cependant, que votre honteuse indifierence aux crimes de l'Allemagne, votre sournoise dilection pour les reîtres des Kaisers, ne feront pas tomber quelques pierres de l'autel qui vous enrichit?

Ne craignez-vous ni le rire, ni les imprécations de fureur, ni le dégoût qui désormais escorteront, à chaque pas, vos hommes noirs, quand ils proclameront la bonté de leur infâme dieu, leur dieu repu de chair et de sang humain, comme la Diane deTauride ou le Moloch des Phéniciens ? Oserez-vous encore prêcher le renoncement à l'égoïsme et la louange de la pitié, de la pitié que si

A BEISOIT XV 55

honteusement vous méconnûtes, aux jours impitoyables de la guerre, vous à qui les simples d'esprit donnent encore le nom de « père » et qu'ils invoquent dans leurs peines et leurs abaissements?

Ah! si, la crosse en main, et les trois couronnes au front, tel qu'un juge suprême, à la fois terrible et miséricordieux, vous eussiez fait gronder sur la mêlée où s'acharne l'Occident, la voix séculaire de la Papauté; si, comme Innocent ou Grégoire VII, parlant au nom d'un principe divin plus haut que les vils intérêts qui déchaînent tant d'abjection et de férocité, vous aviez suspendu — puisqu'ils tremblent encore devant ces foudres illusoires — une menace d'anathème sur les rois catholiques ; si, au lieu de vous dérober, d'attendre le dénouement du conflit, pour vous prononcer en faveur du plus fort, vous

B6 LElTHES FAMILIÈRES

aviez noblement pris parti pour les victimes ; si, enfin libre de tout servage envers TAutriche, vous aviez parlé en homme, en apôtre, une gloire sans seconde^ une gloire que la Terre elle-même n'aurait pu contenir, eût magnifié votre règne, placé votre nom si haut que nul sarcarsme, dorénavant, ne l'aurait pu atteindre.

Eh! qui, désormais, parmi ceux-là mêmes qui savent et ne pourraient, sans déshonneur, acquiescer à l'imposture chrétienne, qui donc eût osé railler la Foi profonde, la Foi miséricordieuse, la Foi capable de susciter, dans les poitrines humaines, un tel flot d'amour, une si noble source de compassion et de bonté?

Voilà, Pape Benoît XV, un miracle digne de ramener, dans vos bercails, les esprits et les coeurs! un miracle suprême, le plus beau dont votre sagesse eût, en aucun temps, pu instruire l'Univers. A cette apothéose inouïe, à l'honneur d'un tel geste vous avez préféré

Tobédience de l'Autriche, le service des Empereurs maudits. Restez-y donc à jamais! C'est votre pilori. Et c'est là — puisque un jour l'Histoire devra, quand même, s'enquérir de votre minime personne, c'est là que, vous montrant aux siècles à venir, l'Histoire, féconde en châtiments, dira : « voici le Pape « qui, tel Ponce-Pilate, a ratifié le supplice « du Juste, le Papequi, sur le cadavre d'Abel, <( a pris fait et cause pour le meurtre et pour « Caïn ».

A MONSIEUR D. Bienfait N. C.

Président Honoraire de la Chambre syndicale

des Entrepreneurs de fumisterie^

Conseiller prud'homme de la Seine^

laïque pieux.

Madame Laurent Tailhade,

47, rue du Ranelagh — E, V.

D. Bienfait N. C. a l'honneur de vous demander si vous lisez bien les articles que votre infâme .'. de mari fait passer dans Le Pays — le journal de ,*, et de la basse pègre — et si oui, vous demande comment, après sa satanique /"va sa !^ élucubration du 3 courant, il se tirera d'affaire le jour du jugement dernier.

De minimis non curât prcetor! Le grand petdéperiglo dont Zeus foudroya Gopanée et qui donna au bonhomme Franklin cette occasion rare de bêtifier sur les deux continents,

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le paratonnerre « ne bombarde pas — comme disait Gringoire — une laitue ». Apercevoir des poux sur le chef d'un capucin est chose malsaine. Une punaise — fût-elle de sacristie — est de moindre conséquence que Bagheera, la panthère ou que le tigre, Shere Khan. L'orgueil du pou, le venin de la punaise même ne sauraient équivaloir à la morsure du trigonocéphale. Ce n'est pas sans effort que l'œil discerne la vermine, de floréal à vendémiaire. Toutefois et, pour une semaine, récusant l'honneur de converser avec les Maîtres de la Terre, vous ne trouverez pas incongru que je me penche sur le trou punais où votre zèle pieux distille son petit venin. Doyen des ramoneurs! vétéran des fumistes! patriarche de la Suie! Ange du fourneau! Séraphin en qui les vertus, ces flammes théologales, ardent comme un feu de cheminée ou comme un pocle Choubersky.

Vous l'emportez, mon frère, sur la majo-

rite de vos pareils : chalands du Sacré-Cœur, jésuites de robe courte, bedeaux, tertiaires, amateurs de neuvaines, pèlerins de Lourdes, sociétaires du Devoir Chrétien et autres charançons qui gobent, dès le potron-minet, Monsieur de l'Etre sans poivre ni moutarde, en guise d'apéritif. Je ne sais quel vestige de loyauté résiste en vous h la fréquentation du prêtre, à l'enseignement congréganiste, à cette goutte de bêtise quotidienne que Diderot nommait « la Grâce » et dont vous êtes si imbu. Vous mettez sous enveloppe le catéchisme poissard des gazettes pieuses et de patronages d'ouvriers. Mais une pudeur — où va-t-elle se nicher? — vous détourne d'écrire et de celer votre nom. Contrairement à la plupart des bigots frénétiques dont les épîtres délectent nos loisirs, vous dédaignez l'anonymat. On sait où logent vos oreilles, ces oreilles que le poète des Châtiments se plaignait de ne trouver jamais chez les « Zoïles cagots». Cependant, vivez en paix!— Gardez*

VOUS de crainte! Les oreilles de Midas ne m'inspirent que douceur et bénignité'.

Ainsi donc, très dévot monsieur, vous travaillez dans « Téternel féminin ». Vous semez la zizanie à travers les ménages. Vous auscultez le point de moindre résistance. Vous provoquez les « épouses chrétiennes ». Vous suggérez à l'éternelle blessée, à l'être inquiet et nerveux que le Ghriitianisme fait de ses adeptes, une complicité qui livrera, tôt ou tard, le foyer au marchand d'imposture. Vous êtes le saint Paul des Phébés parisiennes. Par la poste, au hasard, vous envoyez vos épîtres édifiantes; l'espoir de nuire vous anime. Pareil à la marquise de Brinvilliers — une sainte! — quand elle distribuait aux pauvres de l'Hôtel-Dieu ses tourtes de pigeonneaux à l'arsenic, vous exercez par plaisir le métier de délateur et de mouchard.

C'est là un jeu à vous faire casser les os, si le ridicule ne vous défendait contre les nasardes mieux que l'armure de Galaor ou le glaive de Tristan. Autrefois, au temps périmé de la «république athénienne », quand Juliette Lambert obtenait d'un sourire l'indulgence pour les romans qu'elle pondait, un entrepreneur, même de fumisterie, eût hésité à produire de telles sornettes : c'était risquer sa clientèle! Certes les catholiques ne manquaient point alors : vieilles Cydalises dont même les collégiens ne veulent plus et qui prennent le bon Dieu pour amant lorsque les hommes sont en fuite, élèves des « bons » pères, vilains enrichis, crétins de toute espèce, les rebuts d'humanité que la bourgeoisie procrée avec l'asseniiment du notaire, les « bons pauvres », les écouteurs aux portes et les domestiques fidèles à l'anse du panier. Mais ils n'arboraient point, comme aujourd'hui, leur incongruité. Avec un certain malaise, ils supportaient le nom de

« christocoles ». Ainsi, les quidams pourvus d'un lupus ou d'une « maladie secrète ». Les temps sont bien changés ! Le fidèle agressif, le moins insolent, tel un dogue de boucher, le cureton, pourfendeur et va-rt-en-guerre, s'exhibent, à pre'sent, comme le plus phanérogame des babouins.

La Guerre favorise leur industrie. Elle échauffe leurs tempéraments. Elle donne au trafic des porte-soutane un relief, une expansion qui ne tarderont guère à travestir la France en une sorte de Paraguay,

Soutenir le choc de l'Allemagne et de ses alliés ; endurer, pendant combien d'hivers? le froid, la faim, les bombes, l'asphyxie et les shrapnells; recevoir, nuit et jour, la pluie incessante, la pluie atroce, plus terrible, dit Barbusse, que les engins de la balistique ennemie; opposera l'envahisseur le gai courage de la France; recommencer les fastes de Jemmapes et de Valmy, quand la jeune République faisait naître du Royaume esclave

la Nation victorieuse, tout cela n'est qu'un jeu pour la vertu française. Elle trouve dans la Guerre, le plus noble des sports.

Mais se défendre contre l'invasion noire; mettre en fuite le microbe divin; rompre la baguette du sorcier; imposer silence aux rhe'teurs du mensonge; fermer la boutique où les marchands de paradis escroquent le pauvre monde, voilà, certes, un labeur plus malaisé que de ressusciter les Victoires d'Aëtius, aux Champs Gatalauniques, de Kellermann ou de Dumouriez, aux bords de la Meuse et du Rhin.

Quant à vous, monsieur, « vous parlez « bas à Toreille des femmes ». Abbé séculier, vous leur mandez, franches de port, vos exhortations à la discorde. On ne sait jamais où cherra la graine de jusquiame, la semence d'aconit! Ceci, néanmoins, vous surprendra.

66 LKTTHES FAMILIÈUES

Malgré la neurasthénie et l'ébranlement nerveux suscités par la Guerre; en dépit des arrachements, des deuils et des adieux éternels, en dépit même des stupides espérances que le hideux Catholicisme vend si cher à ses dupes, quelle que soit la tristesse de voir engloutis dans le néant ces troupeaux de jeunes hommes que l'orgueil des rois et la férocité des classes dirigeantes offrent en pâture aux mâchoires dévorantes de la Mort, il est encore un petit nombre d'Intelligences qui ne défèrent point aux superstitions chrétiennes. (Le plus infime des négritos, le boshiman du Cap, l'indigène de l'Archipel Andaman ne professent pas doctrines plus ineptes que vos théologiens.) Entre la Diviiie comédie et les incantations du chaman jaune ou de l'obi noir, le style seul crée une différence. Il existe encore d'honnêtes femmes qui ne regardent pas la Terre comme le Centre et le but du monde, fe nmes que ne souilla jamais le contact d'un pourceau en jupon noir, qui

A M. DE BlENKAiT 67

ne reçoivent pas au visage la fétide haleine du prêtre, femmes, en un mot, qui ne vont pas, dans les obscènes te'nèbres du confessionnal, prostituer, tour à tour, les secrets de leur sexe et l'honneur de leur époux. Ces femmes sont libres, saines et bien portantes. Elles refusent de croire à votre exécrable dieu. Force consciente et dominant les actes des hommes, qui souffrirait de tels carnages, qui prendrait plaisir à un tel spectacle de douleur et de mort! Elles comprennentque votre dieu n'a qu'une excuse, celle de ne point exister. Amour, pitié, douceur, grâce et charité, voilà ce que prêchent sur leurs pieux tréteaux, les saltimbanques noirs, tes tonsurés dont vous êtes l'esclave. Meurtre, viol, rapine, assassinat, voilà ce que vos Jésuites, confesseurs des trônes, approuvent et commandent à leurs pénitents couronnés. L'Empereur d'Autriche, roi apostolique de Bohême, a donné le signal de l'universelle boucherie, avec la complicité des pouvoirs ecclésiastiques,

du Saint-Siège, du Ghésu, de toute la pieuse canaille, qui, dans le meurtre, la dévastation et la douleur d'un peuple entier, ne voit qu'une fertile occasion de s'enrichir, de dominer sur l'épouvante et sur le désespoir.

« Le fait de se passer du surnaturel — disait Flaubert — sera toujours celui « d'un petit nombre d'aristocrates ».

Ces femmes, dévot monsieur, vous ne les connaissez point. Elles sont la gloire et le charme de cette aristocratie intellectuelle que vos catéchumènes, vos bigotes, vos sœurs et vos ménagères, ne comprendront jamais, pas plus que les nocturnes oiseaux ne verront le soleil. Petit est le nombre des sages. Mais leur influence est plus vaste que la terre. Mettez dans une balance toute la racaille bénite qui grossoie et bafouille dans les journaux bien pensants. Ajoutez les romanciers d'Académie et les bavards, des Annales, Entassez Henry Bordeaux, Charles Maurras et quelques autres! Mettez par-dessus Barrés ;

que pèsera cette clique au regard de Clémence Royer ou de madame Ackermann?

Votre erreur, au surplus, n'a rien qui me surprenne. Toute femme, à vos yeux, est une proie acquise aux talapoins. L'éducation qu'elle reçoit, dans les familles chrétiennes, aurait de quoi rendre stupide Minerve ellemême. Le Saint-Esprit, d'ailleurs suspect aux yeux des bons catholiques, ne collabore en aucune manière à continuer cette pédagogie.

Un des plus beaux traits dans les méthodes jésuitiques, c'est de rendre le disciple idoine à parler sur n'importe quelle chose, de le vernir, d'étendre sur lui une mince couche de lettres, de sciences qui lui permet de passer, avec honneur, concours, examens, de triompher dans les assauts de mémoire et de remporter sur des gens beaucoup plus

instruits mais moins excellemment serinés. Après quoi, le bon e'iève, désormais incapable de retenir une idée ou de suivre un quelconque raisonnement;, se transforme en bourgeois catholique, bon pour un opulent mariage et désormais idiot.

Ceci est le côté des hommes ! Quand à celui des femmes, cher monsieur Bienfait N. C, comme elles n'ont besoin d'aucune espèce de culture pour entendre la messe et pondre avec acharnement, comme l'exige leur très immonde confesseur ; à part quelques tiotioris vagues des programmes universitaires, elles apprennent au couvent je ne sais quel dessin ni quelle musique, propre à délecter les sourds, mais, avant toute chose, elles hantent les offices et débobinent la Vie des Saints. Les Saints, voilà quels sont les grands hom*mes de votre église! D'autres disent : Renan, Michelet, Voltaire, Montesquieu ou Rabelais. Vous dites Benoît Labre, et cela fait compensation. Le Catholicisme apprend à la jeunesse

qu'il n'est pas de vertu plus haute, ni de plus fier exemple que de manger des excréments à l'instar d'Elisabeth de Hongrie, ou de vivre en ignorant l'usage des bains comme la plupart des messieurs prêtres, qui développent ainsi, pendant les grandes chaleurs, ce que Leconte de Lisle nommait 1' « odeur de sainteté ».

Quant au « jugement dernier », mon bonhomme, j'espère que tous les insolvables dont vous avez, durant votre carrière, fait saisir le mobilier et vendre le Saint-Frusquin auront un mot à vous dire, ce jour-là. J'espère, en outre, que le vieux monsieur dénommé Père Éternel voudra bien assigner aux gens de lettres une place dans la Géhenne loin des papelards, mangeurs de crucifix, des nonnes aux pieds sales et des frères Quatre-Bras. Le fin fond de la Citta dolente, avec ses abî-

72 LETTRES FAMILIÈrtES

mes de glace, doit être un séjour infiniment gracieux pendant la canicule.

Je suppose même que, fatigué d'ouïr chanter vêpres à son lutrin, malgré le Soprano de Sainte Cécile, malgré la haute-contre de ces gitons ailés qu'on nomme chérubins, jugeant stupide la conversation de Coppée, Huysmans et autres bienheureux dont vous serez, n'en doutez point! cher monsieur et fumiste, le bonhomme Javeh, pour se divertir un peu, rendra visite à son compère Satanas. Et le Paraclet, ce ramier qui, dans la famille- Dieu, représente l'apport intellectuel, viendra causer, de temps à autre, avec Ulrich de Hutten, Montaigne et le bon François Villon, prendre un soupçon de Macouba dans la boîte de Voltaire, peut-être même, — horreur! — fumer une pipe avec Nietzsche et son vieil ami Schopenhauer.

AU TRES MAGNANIME, TRÈS SAGACE ET TRÈS ILLUSTRE SEIGNEUR SkYRESH BoLGOLAM, GrAND

Amiral DES flottes lilliputiennes, chancelier DE UEteignoir Sac7^é, du Hanneton Lyrique^ DE LA Happeloiirde Militaire et généralement de tous les Ordres, Gommanderies et Dignités EN vigueur dans LES ÉtATS DE S. M. LE

TRÈS puissant Momarem Ully Gué, empereur DE Lilliput, Blefuscu et autres lieux circoNvoisiNs, Délice et Terreur de l'Univers.

D'aucuns s'étonneront de trouver parmi ces épîtres adressées à de trop vivantes humanités, un discours adressé à Votre Excellence qui n'a jamais existé, sinon dans l'esprit de Jonathan Swift, lequel ayant

74 LETTRES FAMlLlÈnES

trépassé au début de l'automne, en 1745, serait fort empêché de prendre la parole en votre nom. Tel est, du moins, le sentiment du vulgaire, d'autant plus erroné qu'il est plus répandu, car les opinions humaines jouissent d'un crédit proportionnel au manque de raison qu'elles font paraître. En eflPer, Seigneur Bolgolam, quel homme de sain jugement oserait prétendre que votre vie est un mensonge, que vous n'êtes pas beaucoup plus vrai, beaucoup plus vivant et — pour tout dire — beaucoup plus réel, que ces pâles ombres quotidiennes, les vivants? Ceux-là mourront demain ; ils fermeront à jamais la parenthèse qu'ouvrirent dans le néant leurs vagues personnalités. Retournant à la vie élémentaire, leurs âmes éparsesne garderont des bourgeois qu'ils furent, aucune chose, pas même la puanteur (vous entendez par « âme» — n'estce pas? — le souffle vital : car ce vocable, devenu grotesque par la suite, ne signifie en bon langage que cela)* Rien ne subsistera

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d'eux. A moins que, hors da mondes ils ne trouvent un paradis à l'usage des simples, comme l'affirme^ dans ses actes apostoliques, le général Maurice Barrés. Tandis que vous, monseigneur, vous vivez, plus tenace que les aqueducs romains, plus éternel que lebronze. Gulliver, Prospero, don Quichotte et, sur son biudet épluchant un oignon, l'énormeSancho Pansa reluisent d'immortalité. Leurs domaines font la gloire d'une géographie ignorée du bon Reclus; Brobdignac, Laputa, Gloubbdoubdrib, pays des fantômes et des magiciens, l'ile de Barataria, celle de Prospero sont à jamais situées dans la mémoire des hommes. Nul n'a visité les terres de Gulliver? Sont-elles, pour cela, moins réelles à nos yeux que les Iles Aléoutiennes, la Tasmanie, ou même la Chine d'autrefois?

Prospero' s Jslajid! Barataria! Néphélococcygiel Aimables séjours! L'Allégorie habite ces rivages, tantôt emplumée, avec le protagoniste des Oiseaux^ tantôt, sous l'habit de

gouverneur qui transforme le rustre manchois « nourri de glands et d'ail » en un juge plus avisé que le roi, Salomon. Elle se rit des censeurs. Elle offre aux personnes de bon entendement — intelligenti pauca — le plaisir de comprendre ce que la Troisième République ne permet pas qu'on dise. Avec toutes sortes de bœufs et d'ânes rouges sur la langue, muets, cadenassés, verrouillés, sigillés d'un triple cachet, comme le pourpris de la Sulamite, nous vous prenons pour interlocuteur, afin de raisonner à l'aise touchant les mœurs des nains ou des géants. Car nul de nos grands hommes ne voudrait se reconnaître dans n'importe quel pygmée. Et nous savons bien, nous autres, malgré notre badauderie intense, que, depuis gS, la race des géants a cessé de provigner.

Donc, seigneur Bolgolam, causons, s'il vous plaît, des changements survenus dans les

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coutumes lilliputiennes, peu de temps après la grande victoire que l'Homme Montagne remporta, pour le compte de votre gracieux monarque, sur Tost de Blefuscu. On connaît mal cette histoire. Pleine, comme elle est, d'amertume et de profondeur, les pédagogues ont grand soin de la faire lire à des marmots que l'on mouche encore; ilsn'y comprennent goutte, ne trouvent dans ses fables si riches d'enseignements qu'une lourde, ennuyeuse et vaine fantasmagorie. Il en va de même pour don Quichotte et, bien au-dessous d'un tel poème où s'agite, souffre, pense et rit toute l'Humanité, pour La Fontaine; l'écolier n'y voit que les sornettes de la Cigale ou du Corbeau. Ces livres — livres saints de l'homme qui sait — ne demandent pas moins que l'expérience, la maturité, la sagesse acquise dans la pratique des affaires et du monde pour être non seulement pénétrés mais entendus. Or, on en fait des objets d'étrennes, des livres pour le jour de l'an. Viennent ensuite

78 LETTRES FAMILlÈriES

des gavroclies qui les a. illustrent », d'autrts qui les « arrangent », les tripatouillent, avec un zèle de bêtise que ne rebute en aucune façon le mépris de quiconque sait lire. Enfin,les hongreursdeprofessionsqui travaillent pour la maison Marne et autres capucinières, avec l'assentiment de NN. SS. les évêques, archevêques et cardinaux, qui mettent Rabelais « à la portée des jeunes filles » — quelles jeunes filles?— et chaponnent le Maître de Pantagruel. Mais revenons à Lilliput.

Jadis, au temps où la reine Anne recevait les affronts de Sarah Jennings, où Louis XIV infligeait sa mauvaise odeur àsavieillecomplice de tous les crimes que les Jésuites luisuggé^^ raient, où la Maintenon se mourait d'ennui près d'un Gérontecouronné, les trou pesdeBlefuscu, supérieures dans les arts de la Guerre et qu'un souverain fou d'orgueil avait longuQ'^ ment rompues à tous les crimes, saisissant le premier prétexte venu, sans respecter le droit des gens, occupèrent, autour de Lilliput, lc3

AU SEir.NEUH BOLGOLAM 79

t:irritoires neutres et, bientôt, le pays même dont vous, gardiez les côtes, avec une élite de marins. Cette guerre lut atroce; les Gains de rinvasîon n'e'pargnèrent ni la faiblesse de l'âge, ni la grâce des femmes, et l'on en vit qui massacraient au berceau les tout petits enfants pareils, avec leurs cris, leurs bras menus, agités comme une aile, à des oisillons déplu^ mes. Tout fut brûlé, pillé, mis à sac. L'incendie embrasait, mettait en cendres jusqu'aux ruines, calcinait ce que les déprédations de la horde ne pouvaient arracher du sol. Une terreur planait sur les départements, sur les provinces que foulaient aux pieds l'infâme troupeau des conquérants. Leurs bandes, agiles sous la pesanteur des armes, s'avan* çaient à grands pas. Elles menaçaient déjà l'acropole sainte de Lilliputien, la capitale même de l'empereur, avec ses musées, ses bibliothèques, ses théâtres, sa ménagerie et son Institut, ses richesses de tout genre, y compris les lieux de plaisir où les matrones

opulentes consacraient, par jour, quelques heures à figurer certaines danses obscènes, rappelant, mais avec moins de franchise, les pantomimes de Babylone devant l'autel de Mylitha.

Lilliput, néanmoins, se ressaisit. Les danseuses, tout à coup, cessèrent d'évoluer en public. Dans leur étui, les violons s'endormirent. Chaque musée emballa dans ses caves obscures, les plus purs chefs-d'œuvre antiques ou modernes : marbre de Scopas, toiles de Carolus-Duran et tous les articles de Perse, achetés au bazar de l'Hôtel de Ville, par le ménage Dieulafoy ! Le peuple, ce peuple que les théoriciens de Blefuscu représentaient comme ruiné par l'alcool, sans vertu ni courage, comme divisé en factions ennemies, se dressa, tout à coup, joyeux et formidable, en face de l'envahisseur : « Nous nous levons, alors!,.. » dit un poète de Lilliput. lisse levèrent aussi, les enfants de la glèbe, les gars de Tusine, les héritiers des riches et des puis-

AU SEIGNEUR BOLGOLÂM 81

sants ! Tous, alors, se trouvèrent le même cœur. Tous marchèrent à l'ennemi d'un élan unanime. Et la chose publique fut sauvée. Au début de la Guerre, ce fut le peuple seul qui, d'un cœur invincible, répara les erreurs, les fautes, le manque de prévoyance. Il fut partout, présent toujours et toujours dévoué, ce cœur, infatigable pour combattre et pour mourir. L'abnégation des petits, des humbles, de tous ceux qui n'avaient aucun intérêt personnel à défendre la terre paternelle, ceux dont « un liard eût fort bien couvert toutes les terres », fut la cuirasse et l'égide, et le palladium de la patrie en danger. Ce grand courage pénétra l'Univers d'admiration. Lilliput mit au nombre de ses conquêtes le cœur des pcuplcsgénéreux. Les nations voisines s'émurent d'une telle vertu. Et bientôt — Swift a narré cette histoire — un géant traversa la nier afin de lui porter secours.

Nulle récompense ne saurait égaler tant d'énergie et de vertu. Un imbécile proposait de donner à l'armée, enfin victorieuse, le domaine public et les biens particuliers, encourageant les héros d'hier au pillage qu'ils honnissaient dans leurs ennemis. D'autres, plus sages, rêvaient des honneurs inouïs, des triomphes surhumains, une longue théorie en marche vers le Gapitole, des soldats vieillis et couronnés. Déjà, dans sa crasse bénite, la bande tonsurée excogitait des TeDeum.

Le plus rapide salaire offert aux braves, ce fut une avalanche de décorations, de crachats et d'insignes, tels que vous-même, Seigneur Bolgolam, en dépit de la grande habitude, vous ne saviez plus où donner la tête ni discerner les couleurs. « On avait mis toute la pièce », comme disait naguère monsieur Leygiies à feu Ghauchard, en lui donnant la croix de commandeur. Jaune, bleu, vert,

AU SEIGINEUR BOLGOLAM 83

violet, indigo, zinzolin, aventurine et pruncde-Monsieur, l'arc-en-ciel confond, dans son arche de perles, moins de couleurs, de nuances, de teintes somptueuses que la poitrine des Lilliputiens.

Chaque forme de péril, chaque manifestation de courage y correspond à une forme nouvelle de soierie. Il en est pour la tranche'e ; il en est pour l'ambulance ; il en est pour l'avion et pour la charge à la baïonnette. Le regard s'émerveille, la mémoire se perd devant un tel flot de rubans, plus diaprés qu'uneprairie au mois de mai. Les guerriers, au demeurant, n'eurent pas le monopole de ces honneurs muhicolores. Et les dames de Lilliput arborèrent bientôt sur leurs gorges opulentes ou succinctes, les austères joyaux, croix hospitalières, palmes obsidionales, couronnes hygiéniques et tout ce qui s'ensuit. Telle qui n'avait fait que ravauder un pied de bas ou fomenter des compresses émoUientes pavoisa son corsage de la plus

généreuse ferblanterie. Une décoration modeste, en principe destinée aux primaires, La Violette du rudiment^ mais qui servit, peu après, à désintéresser le tailleur, le bottier, et le pédicure des ministres, était, depuis longtemps, venue en discrédit. Les bas-bleus n'en voulaient plus, même vieilles, pauvres et laides. Quant à VÊpinard insigne agricole, destiné aux cultivateurs, les paysans, qui ont autant d'esprit que les Bourgeois de sottise, en faisaient des gorges chaudes. Et plus d'un, après boire, attachait le ruban vert au tire-bouchon de son goret. La guerre contre Blefuscu remit en l'honneur les décorations. Chacune de ces faveurs, chacun de ces cordons, lambeau de satin ou de moire, signifiait un passé de bravoure, souffrances, dangers, renoncements héroïques, luttes obscures et glorieuses ; la tache cramo, écarlate comme le sang, verte comme la terre que défend le soldat, la tache reluisante sur l'uniforme noblement déteint, signalait au respect de

AU SEIGNEUR BOLGOLÂM 85

tous le héros que la mort épargna. Et celui qui raillerait la profusion de ces marques honorables, assumerait un geste pour le moins inopportun. Rien n'est si mal à sa place que l'esprit critique dans les choses du cœur.

Cependant, ne craignez-vous pas, seigneur Bolgolam, que cette grande prodigalité, ce bariolage, cette confusion de ce que les hérauts d'armes nommaient « pièces honorables », n'ait pour conséquence je ne sais quel amoindrissement, quelle diminution des honneurs dont elles sont l'image et le symbole? A force de chatoyer, l'iris de la Gloire amusera les regards plus qu'il ne frappera les coeurs. Assiieta vilescunt. Si bien, que cette juste prodigalité de récompenses aura pour effet d'en diminuer le mérite et l'exemplarité.

Napoléon premier, nonobstant l'opinion

que professait Octave Mirbeau, ne fut pas le dernier des imbéciles. Bourgeois dans les moelles, bourgeois et prudommesque, il mit sur le pavois la Bourgeoisie, intronisa les Cartons Verts et créa cet animal amorphe, l'employé. Il rassura l'Argent effaré par les représailles de la Terreur et les exactions du Directoire. En outre, et malgré Chateaubriand, lequel affirme que, sauf lart de gagner des batailles, il n'eut rien d'un général, on peut sans rétrospective flagornerie et sans la moindre bassesse, tomber d'accord que le Petit Caporal entendait assez bien laGuerre. Ce vainqueur, ce dieu, cet homme dont un demi-million de soldats faisait l'objet d'un culte dévoué jusqu'à la mort, avait pour les actions d'éclat — si grandes qu'on les imagine — la récompense unique de sa Légion d'Honneur. Quiconque portait le ruban écarlate méritait le titre de héros. L'Empereur lui-même consacrait le nom de ses grognards, lorsque :

AU SEIGNEUR BOLGOLA^I 87

Touchant leur poitrine avec ses doigts de flamme Il leur faisait jaillir cette étoile du cœur.

Il n'en va pas de même à Lilliput. La variété des ordres met je ne sais quelles ténèbres dans les esprits enthousiastes, dans les cœurs bienveillants.

La Guerre est hostile, par essence, aux moindres complications. Elle mérite d'être nommée, en toute occurrence, la grande simplificatrice. Or, le byzaniinisme des récompenses et, disons le mot, la chinoiserie, ingénieuse, avec excès, du loyer accordé aux divers genres de bravoure, n'est pas sans porter atteinte à cette égalité parfaitement légitime qui couronne d'un même respect tous ceux dont l'intrépidité n'a point faibli dans le péril ni reculé devant la mort. Les héros sont frères. Qu'un signe unique, une étoile, comme celle de l'Empereur, consacre cette auguste fraternité, mais, de grâce, qu'une admiration trop zélée et quelque peu tatillonne, que l'imaginative des bureaux, n'en décompose pas les

rayons, comme un jet de soleil, dans le cristal du prisme! Que l'emblème sacré soit le même pour tous I Une infirmière qui se donne, qui passe au chevet de malades contagieux, des nuits de dévouement, mérite la même palme que le soldat couronné pour une action d'éclat. Mais, épargnez à son retour dans l'existence normale, dans la société de l'après-guerre, k cocasserie et la défaveur des emblèmes tisaniers! Ainsi vous fonderez l'unité de la reconnaissance publique, de la gratitude nationale. Vous éviterez ainsi un bariolage dont le moindre tort est de faire songer aux frivoles ornements d'un bal masqué, d'un champ de course et autres mauvais lieux.

Le drapeau français donne de cette fière simplicité le plus glorieux exemple. Ses couleurs fondamentales — bleu et blanc — sont celles de la France elle-même, du pays fertile et doux, au ciel d'azur contrepointé de nuages blancs. Rabelais, au courant des traditions, habille Pantagruel de satin blanc et 4e velours

AU SEIGNEUR BOLGOLAM 89

bleu. Par son génie et sa richesse, par l'importance qu'il a prise dans le conglomérat français, Paris a le droit d'unir la pourpre, sa couleur, aux couleurs de la France. Azur, argent et gueules, c'est le drapeau tricolore dont une gloire nouvelle retrempe les émaux. Le drapeau est un; l'insigne national doit faire paraître la même unité.

C'est pourquoi, seigneur Grand Maître des Ordres à Lilliput et autres lieux, je me suis fait l'honneur de vous écrire. Vous vivez toujours, vos exemples, à bon droit, peuvent instruire les peuples situés dans un compartiment de la planète, moins idéal que celui où vous habitez, à jamais, par la volonté du doyen de Saint-Patrick. Ne les épargnez donc point à vos féaux admirateurs.

A Monsieur Cornuchet

ministre sans portefeuille

des divertissements ftocturnes,

arbitre des élégances et des plaisirs publics.

Il est permis de supposer, monsieur, et sans vous faire outrage, que la lecture des « auteurs » n'absorbe pas le meilleur de vos loisirs, que vous fréquentez Pétrone sans aucune assiduité, que Tacite et Juvénal ne sauraient passer, même avec beaucoup d'imagination, pour vos livres de chevet. Il faut laisser aux pédants ces balivernes! Plus d'une sorte de « grands livres » existe, par bonheur et les tomes ne manquent point, susceptibles de charmer vos regards. La récapitulation de votre actif, la lecture — si l'on ose dire — sou-

tenue et quotidienne des valeurs que vous avez acquises dans la bataille de Paris, voilà, certes, de quoi rendre plus joyeux vos moments perdus. Ainsi, Napole'on, sous les maigres ombrages de Longv^ood remémorait ses combats.

Mais le soir de Waterloo n'engloutira jamais votre gloire à son couchant. Vous ne cessez point de monter au Capitole, sans crainte qu'on vous précipite jamais dans le Barathre d'à côté. Vous êtes roi, mais un roi de l'espèce inamovible, un re/ netto dont la puissance n'a d'autres limites que l'atttachement de vos sujets fidèles et la probité de vos croupiers. Vous comptez, parmi « les figures bien parisiennes... )),au même titre que mademoiselle Mistinguett, le père Coubé, monsieur Albert Thomas et quelques juifs de distinction. Le mois d'août vous appartient. Il est vôtre comme juillet fut celui de César. Car pendant que l'été s'achève en poussière d'or gur Içs plages norm^ndes^ la capital^ où vpi4§

A M. CORNUCIIET

régnez absorbe l'attention de l'Univers. Deauville est, quoi qu'il advienne, le centre du monde, pour une semaine ou deux.

La guerre sévit. Thanatos-la-Gamarde fauche l'herbe humaine comme le foin trop vite desséché, du prophète hébreu. Qu'importe! votre règne arrive. La cagnotte s'amplifie et les élégances balnéaires vont en fleurs ! Les quelques milliers d'hommes qui tombent chaque jour, frappés au matin, là-bas, sur le front, loin des viveurs qui s'amusent et des dames qui s'exercent à les distraire, n'ont pas la moindre importance comparés à la troupe qui festoie, en toute saison, dans les sites enchanteurs que vous lui préparez.

C'est pourquoi, il est permis de regretter que les fortes entreprises où votre génie a donné sa mesure ne vous aient pas laissé le teaips de lire ces témoins de la vieille Rome qui semblent raconter les historiettes d'aujourd'hui. Trimalcio est un nouveau riche. Les Fabius, les Torquatus qui se font cochers,

histrions, pis encore, mais qui, ruinés, discrédités, suspects à TEmpereur et poursuivis par leurs créanciers, vont se faire casser la tête aux bords de l'Euphrate ou du Danube, ressemblent comme un portrait d'hier aux jeunes d'à présent. Et vous même, ô Cornuchet /mperatorJ vous jouez auprès d'eux, le rôle de ces affranchis, engraissés à la table de leurs maîtres et qui, tout à coup, devenus premiers ministres, excellaient dans le gouvernement des hommes et la conduite des États. Grand politique, observateur et discret autant que vous l'êtes, il ne vous manque pour atteindre le faite qu'un sourire encore de la destinée, un de ces événements tels que les émeutes de l'Après-Guerre en doivent susciter pour les hommes tels que vous. Cette croix, ce ruban rouge que des amis influents n'ont pu arracher naguère au pharisaïsme de la Troisième République, s'attacheront d'eux-mêmes à votre col. Bien plus! c'est vous qui les dispenserez aux revenants du front, ainsi qu'aux marchands

A M. CORNUCHET 95

de nouveautés. La fortune des Palias, des Epaphrodites n'est jamais si reluisante que dans les heures profitables où les Socie'tés, après de lugubres ennuis et les angoisses des longues catastrophes, s'efforcent tout d'abord à la rc'organisation du plaisir.

Vous présidâtes aux jeux de l'avant-guerre. Pendant que les marmites éclatent et que les tauben font pleuvoir, sur les campagnes somnolentes, leurs étoiles de mort vous persévérez dans cette glorieuse tâche. Nul doute que la paix signée, une fête ne commence dont, à la fois, vous serez le metteur en scène, le banquier, et le magnifique parvenu. Adve* niai ?^egnum tuum !

Vos exploits d'avant-guerre sont entrés dans l'Histoire. A qui, désormais, voudra connaître ce que furent les jeunes hommes du vingtième siècle, imaginer leurs goûts,

96 LETIUES FAMILIÈRES

leurs mœurs et leur esprit, deviner à quelles œuvres l'élite de la nation employait ses vingt ans et sa richesse, il faudra, tout d'abord, compulser vos mémoires. Pour peu que vous ayez retenu quelques traits de votre clientèle, noté les accidents, les étapes de la route que vous suiviez au pourchas des filons d'or, vous léguerez aux futurs historiens un portrait, tel que Rembrandt ou Frantz Hais n'en ont peint de meilleurs.

Vous avez assisté à la sarabande quotidienne de la vanité, de la luxure et de l'intempérance. Vous avez glané, chaque soir, les louis d'or que laissaient fuir poches ouvertes et panier percé. Comme les philosophes de Couture, vous avez contemplé, d'un œil aigu, l'orgie en pleine effervescence. Et bien plus avant qu'eux vous avez plongé dans rintrinsèque des buveurs. Eux, stoïciens maussades, regardaient avec la hargne ostentatoire et l'envie intime de l'homme qui n'a pas d'argent ou qui souffre de l'estomac, le

A M. COUiNUCHET 97

festin couronné de verveine, le vin deCécube dans les coupes d'or, la nudité des courtisanes chères à Ve'nus de Pompéi.

D'autres soucis vous peignaient à leur aspect. Il ne s'agissait point de philosopher, mais de recueillir les fruits du spectacle déchaîné. La serviette sous le bras, l'échiné en cerceau devant les pochards de qualité, vous supputiez déjà la valeur de l'addition et fermiez vos portes au « coulage ». Aussi, les patriciens de la nouvelle France avaient pour votre logis une prédilection que rien n'était susceptible d'entamer. On ne saurait, à moins d'une pénétration vive et d'une psychologie excellente, vaquer au métier choisi par vous. Brébant s'est ruiné à sustenter les hommes de lettres. Car c'est un danger redoutable pour messieurs vos confrères que prétendre à la familiarité des gens d'esprit. Trop éclairé pour croire en des erreurs de ce genre, vous avez appelé autour de vous tout ce que la France a de plus méritoire en fait

98 LETTRES TAMILIÈBES

de nullités. Les patriciens venus des Croisades, s'il en existe encore, ceux à qui Rivarol disait : « Vous êtes bien descendus! » Taiistocratie impériale et, brochant sur le tout, la noblesse de coffre-fort, apprirent la route qui mène à vos cabinets particuliers. C'était le chemin de Corinthe. Or, nul n'ignore que, sur un tel chemin, les relais sont hors de prix. Cela fonda votre fortune avec, bien entendu, ce qu il fallait, en outre, de chaises longues et de cabinets particuliers. Fréquenter chez Maxtm's était un brevet d'opulence. Et comme les forestieri ne s'attardaient guère nuitamment chez vous, mal reçus qu'ils étaient par les « miches » quotidiens, ce fut en même temps un indice de parisisme que de puiser à la source même, les bons mots de monsieur Bertrand. Les olybrius, dont vous sollicitiez la pécune vivent moins de pain que de vanité. En leur faisant payer deux louis, une fiole de vin de Champagne qui vous revient à quelques francs, vous

A M. CORNUCHET 99

touchiez leur corde sensible; car ils éprouvaient un délice véritable, se saoulant comme des portefaix, à prévenir le monde que cette porcherie était d'un prix exorbitant. Les nuits deMaxim*s! Les soupers! Les chambres confidentielles! Et, plaisir sans second, rhonneur de boire avec Jean Guitry les plus énergiques spiritueux ! On en rêvait en province. Le hobereau de la Basse-Bretagne, le fils à papa d'un bouchon bordelais ne pouvaient s'arracher à ces jardins fascinateurs, dont vous étiez TArmide. Les prés, leschamps, les bois, les moulins, peu à peu, la gentilhommière y passait. Et, bientôt le quai des Chartrons apprenait que le père Chose, N. -C. refusait de payer les dettes de son fils.

Tel fut, monsieur, votre succès au début du siècle vingtième, siècle des Nouveaux- Riches, d*e Mayol et de Poirncaré. Tout

autre que vous eût fait le plongeon tant que séviront les hostilités, que le deuil public, ce deuil des mères, des amantes, des petits qui semble voilerde crêpes jusqu'au soleil d'été, revêtira denoir toutesles Cécile Bellanger, dont Henry Bataille s'est fait le peintre magnifique et douloureux. Mais vous n'êtes pas homme à prendre souci de telles contingences. Parce que d'autres meurent là-bas, les membres emportés, la poitrine ouverte et la mâchoire en lambeaux; parce queles rats se gorgent de viande humaine, parce que la mouche des cadavres dépose, depuis trois ans, ses œufs, dans de la chair française, l'État aurait l'imprudence, le mauvais goût de gêner, dans leur commerce, la Dame de pique, celle de Cœur et les Rois y afférents! Allons donc! La guerre, c'est la guerre et nous savons à quelles austérités patriotiques elle nous oblige. Priver les enfants, les vieillards du lait dont ils se nourrissent, enlever le sucre aux malades qui ne mangent pas*de viande,

A M. CORNUCIIET 101

servir aux Parisiens un pain empoisonné de graines vénéneuses? Quoi de plus juste ?Nous acquiesçons à ces mesures draconiennes sans cesser, d'ailleurs, de tourner en dérision le (f pain K K » de nos ennemis. Nous acceptons cette règle d'autant mieux que vous, à Deauville, vous savourez un pain léger, friable, ambré à peine d'un jaune maïs ou beurre frais. Et tout le reste à l'avenant. Et l'on prendrait contre vous des mesures fâcheusement restrictives! Quelle dérision! Le jeu qu'une casuistique subtile autorise chez vous, encore que partout ailleurs il demeure interdit, est un besoinprimordial de l'anthropopithèque nanti de billets bleus! Et l'amour! Etle déculottage des créatures délicieuses qui profitent des circonstances pour montrer leursgenoux — et le reste ! — au premier venu ! Dans leurs sacs de lainages, aux teintes criardes comme les plumes de l'ara, avec leurs cannes, leurs bottes et la hideur sénégambienne de leurs chapeaux, elles

102 LETTRES FAMILIÈUES

offrent au regard des peuples accourus le spectacle d'une prostitution qui, sauf la grandeur, fait rêver à ces fêtes noctures dont les matrones romaines (car il faut décidément, pour discourir de vous, nommer sans cesse Juvénal,) effarouchaient jusques aux rats fourvoyés parmi leurs danses et leur popinations. Quel ennemi des Grâces voudrait proscrire ces spectacles anacréontiques? La Française, quand elle a fini de se travestir en diaconesse, quand elle ne se pavane plus sous les voiles de la Croix-Rouge, ce qui, du moins, n'a rien que de fort honnête :

Mieux vaut poser en Junon, si l'on pose, Qu'en Cydalise...

apparaît en danseuse de corde; son absence de pudeur l'identifie aux guenons les plus simiesques, aux Bandar-Log de Rudyard Kippling! Mais quoi! ce sont des femmes riches. Elles ont des amants, des maris en place. D'ailleurs, très dévotes, pensant bien

A M. CORNUCHET 103

et d'autant plus chères à l'Église qu'elles ne regardent point aux libéralités. Quant à leurs compagnons, au mâle troupeau qui les suit devant la mer (La Mer pour de tels yeux!) tape diU golf sur leur toupie et leur donne la réplique aux heures douloureuses où leur néant se voit obligé d'échanger quelques paroles, qui donc s'opposerait à leurs plaisirs? Ce sont vos anciens clients, vos sujets, créatures de choix qui, lorsqu'elles vomissent en pleine ivresse écorchent un renard de cinquante louis. Ce qui les met naturellement fort au-dessus de Mes-Bottes, de Bibi-la- Grillade et autres Coupeaux, vautrés en pleine ordure, au mitan de leur grenier !

Soyez très honoré pour ces « grandes semaines.» que vous donnez, en dépit de la douleur universelle, et des glaives innombrables fichés dans la poitrine de la France,

aux personnes qui gardent encore le goût et le courage de s'amuser.

Les larmes pleuvent, le sang ruisselle.

Mais les cocodettes ne cessent point d'exhiber les modes otahitiennes que n'ont pas, semblet-il, emportées les couturiers viennois. La fonction des Césars fut, à Rome, d'instituer des spectacles et de donner à toutes les populaces— riches ou prolétaires — les divertissements qu'elles réclamaient. Combats de tigres ou de gladiateurs, sportules, distribution de viande et de breuvages, le divin empereur, en attendant les Barbares, gorgeait la Ville de plaisirs surhumains. Quand il partait en villégiature, on installait sur son passage, des prostibules et des cabarets où chacun pouvait s'enivrer à sa guise • de l'abjection qu'il aimait le mieux. Ainsi, le peuple, Maître du monde, s'amusait, en attendant la venue imminente des Barbares. Chez nous, les Barbares sont déjà venus. Ils flairent déjà le tripot, où, chaque soir, la

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bêtise humaine engraisse vos profits. Ils ricanent aussi — les tartuffes luthériens! — devant l'exhibitionisme du troupeau femelle qui parade en ce pays où vous régnez.

Mais (songez-vous parfois aux bouleversement des empires?) vous dansez — comme parlait feu Salvandy — sur un volcan. Le jour venu de la suprême liquidation, ni vos croupiers, ni vos clients, ni vous-même ne ferez lâcher prise à Togre teutonique. Et vous devez ressentir en vous une inquiétude secrète — ô Roi des plaisirs nocturnes, Cornuchet ! — à prévoir que peut-être, un jour, la Caisse, arche et tabernacle de votre puissance, cherra dans ses horribles mains. Car, alors, sans doute, par un juste retour des choses, vous finirez plongeur, plongeur de vaisselle, comme vous avez commencé.

AU DOCTEUR MaURICE BoIGEY

maîtf^e de palestre

Le désert du mois d'août a' conquis la « grand'ville »; sur .Paris muet, s'e'tend comme un crêpe funèbre la solitude accablante de réte'. Le Démon de Midi fait les places désertes; les portes bâillent, sous les fenêtres closes, comme une bouche entr'ouverte, sous des yeux endormis. Ceux que ne garde point la tranchée et qui vivent, dans leur maison, à l'abri des coups ont, suivant la coutume inepte des bourgeois, fait route vers les cachots de la montagne ou les ergastules de la mer. Les convois nauséabonds sentent le « pinard », mille autres

fétidités. Ils rampent, comme des limaces de fonte sur lesrails endormis. Qu'importe? Août grelotte. Les auberges provinciales raffinent encore sur la chère ignominieuse de Paris. Cependant, il faut vaquer au délice annuel, rencontrer, n'importe où, un certain nombre de visages hébétés avec, pour toile de fond, le Golfe de Brest ou la Chaîne Cantabrique. Même en temps de guerre, tandis que gronde, au Nord la tempête homicide, que le deuil plane, que, du soir au matin, l'Epouvante se lève, déplacements et villégiatures chôment la date consacrée. Il semble que la Bctise parisienne ait besoin de prendre l'air, comme une fourrure, sous peine d'être mangée aux mites. Et ce serait grand dommage, en vérité. Ainsi donc, tout fait relâche. Pourquoi lesarcasmc, à son tour, ne s'accorderait-il point le répit de la saison? Pourquoi ne cesseraitil, un instant, de polir et d'aiguiser les épines qu'il enfonce danslecuir de l'onagre, la toison 4u bouc, l'écaillé de la vipère q\ jes pustules

AU b'' MAURICE BOIGiiY 109

du crapaud? L'Indignation enfante le Rire, aussi bien que les vers de Juvénal. Or, qui pourrait dénombrer les sujets permanents que nous avons d'être indignés? Il est permis, néanmoins, de faire trêve à ce rire, de ne le point cracher, pendant une semaine, à la face des heureux, des puissants, des riches, fauteurs de massacre, des bandits et des inhumains qui, depuis trois années, mènent l'Europe à l'abattoir.

A ces causes, je me suis délibéré, monsieur, de prendre quelque repos dans la lecture de votre noble étude sur l'élevage humain. Le titre, ce titre qui ne manque à nulle de ses promesses, le titre lui-même en est suggestif et beau. Vous rappelez-vous dans Quincey, l'évocation de la déesse Lévana? Son culte le rattache aux sacf^a de la famille romaine. Et c'est un des rites les plus augustes du foyer.

L'enfant vient de naître. Le lien est rompu qui l'attachait encore à sa mère. Il vivra, désormais, sa propre vie. Une servante le pose à terre, mais aussitôt, le chef de la maison, agissant comme pontife du culte familial et mandataire de la Déesse, prend le nouveau-né, l'élève entre ses bras, le montre, semble-t-il, aux homme.-, et aux dieux. Telle fut célébrée, aux temps héroïques de Rome, la religion de Lévana dont l'humaniste anglais a reconnu les vestiges dans une phrase de Tite-Live. Cette déesse vous la pourriez invoquer à la première page du traité où vous enseignez une si pure et forte pédagogie. Elle préside, en effet, cette Déesse qui n'est, sous une appellation mythique, autre chose que l'éveilde la personnalité humaine, àl'éducation tout entière; c'est elle qui, par les sentiers quelquefois assez rugueux, de l'entraînement physique, mène d'étape en étape, Tenfant à la réalisation complète de son intelligence el de sa virilité.

AU D"" MAURICE BOIGEY 111

La culture de l'enfant, la préparation de l'individu au rôle social qu'il doit remplir un jour, fut, de tout temps, le souci des poètes aussi bien que l'étude souveraine des penseurs De Xénophon à Rabelais, cette question du dressage humain a préoccupé les plus nobles esprits. Dans VEglogue à Pollion, Virgile décrit la méthode harmonieuse qui permet au jeune homme la conquête des honneurs suprêmes, sitôt que l'âge a conforté ses muscles, sitôt que la science a éclairé son entendement. Celte pédagogie est fille de la sagesse hellénique. Elle embrasse toutes les activités. Elle se soucie également du corps et de l'intelligence. Elle estime que, s'il importe de donner l'instruction la plus étendue à l'élève, il n'importe pas moins de lui conférer la vigueur et la beauté. L'entraînement gymnique, la lutte, la course, les exercices non violents mais raisonnes préparent l'éphèbe aux luttes de la vie. Ils affermissent le cœur; ils engendrent une saine et vaillante fierté.

Par le développement logique de sa force l'homme acquiert un parfait équilibre, une mâle confiance; il apprend à oser, à vouloir, à ne rien craindre. Le juste orgueil qu'il tire de sa vigueur en fait un compagnon intrépide et loyal.

C'est au gymnase qu'Athènes s'est formée. Ellea conçu, dans la palestre, cette éducation incomparable qui, malgré tant d'efforts barbares et les ténèbres,, et l'obscurantisme, demeure à présent et dans l'avenir le type ne varietur de l'élevage humain. La réforme intellectuelle aussi bien que la réforme morale ont pour baie et pour appui ce développement corporel d'où procède entièrement l'évolution de l'esprit.

Les jeunes gens de Platon que Taine a si amoureusement portraiturés, les écoliers d'Athènes dont Aristophane a donné, dans les Nuées, une si radieuse image, portaient l'empreinte de cette culture bienfaisante. Libres, ingénus et fiers, chacune de leurs

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activités, leur énergie intégrale s'exerçaient dans la lumière d'Athènes, en pleine liberté. L'homme, si cruellement spécialisé dans le monde moderne, asservi à la fonction unique, au métier, parcourait le cycle entier des œuvres humaines. Soldat^ juge, orateur^ matelot, il n'était pas confiné dans la prison étroite où nous répétons à satiété le même geste, où nous prenons le pli d'un seul état.

Rome imprima sa dure estampille au « printemps sacré » des jeunes citoyens. La discipline militaire les fortifia mais les durcit. Ajoutez le manque d'art, l'esprit positif, le goût de la chicane. Avant la conquête de la Grèce et l'importation des Arts étrangers, le Romain ne cesse guère d'être soldat que pour devenir jurisconsulte, avocat, versé dans les luttes du Forum, dans la procédure. Il plaide et c'est encore un combat. L'éducation romaine toutefois restait libre et forte; un grand souffle patriotique, l'orgueil du nom romain la pénétrait. Mais si l'invasion des

Sophistes avait perdu la Grèce et fait triompher les misérables arguties, la déclamation des rhéteurs faussa bientôt le goût romain. Les enrichis se mêlèrent aux patriciens, formèrent bientôt une caste de viveurs dont Juvénal, Martial, Pétione ont laissé des portraits peu flattés. Les Barbares allaient bientôt venir.

Cette libre ascèse de la (jrèce et de Rome, le Christianisme a bientôt fait de la transformer en une école d'épouvante et d'abrutissement. Il invente de frapper l'enfant. La férule devient un instrument pédagogique. L'écolier abruti de stupidité, de mensonges et de mauvais traitements, s'enfonce dans l'hébétude qui transforme le Moyen-Age en cauchemar de dix siècles.

Au lieu d'Hermès, souriant, à la porte du Gymnase, le pauvre enfant ne trouvait, chez

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le docteur asinaire, que logomachie et mauvais traitements. Nul exercice! Pas d'air! Pas de bains! un carême qui ne finit point! La monotonie écœurante des offices, le pain moisi de la scolastique, le pédantisme et Timbécillité. Les collèges sont, alors, des bagnes, des Sodomes, des enfers!

Certes, la Loi Falloux a ramené', autant que faire se pouvait, ces mœurs du bon vieux temps. Couramment, les Jésuites fouettent leurs élèves. Quant aux Ignorantins, la férule est accrochée aux murs de leur classe, au même titre que la mappemonde ou la Groixde-par-Dieu. Les « bonnes » sœurs, angéliques éducatrices du peuple, font faire aux malheureuses fillettes des « croix de langue » sur le parquet des latrines, avec l'assentiment des ministres, du préfet de police et nommément des « pères de famille », lesquels préfèrent boire que veiller sur leurs enfants.

Vous fêvez, monsieur, de substituer une éducation d'amour, de raison et de liberté, à ces cruelles méthodes qui, depuis 1849 ^^ Tavènement de cette loi qui porte le nom du sinistre Falloux, déshonorent la France. Vous énumérez en un style nerveux, éclatant et délicat les procédés idoines à la réalisation d'un si beau dessein, depuis Teugénique (ainsi appelle-t-on la science nouvelle fondée, à Londres, par sir Galton), la sélection matrimoniale jusqu'à la protection de la maternité. Vous recherchez comme le Froment du bon Lola, des remèdes à la stérilité française, oubliant que s'il est beau de procréer de nombreux enfants, il est juste de les nourrir. Enfin, par l'alimentation, la culture physique, par l'hygiène du vêtement, de la table, du sommeil, vous créez un ensemble de circonstances propres à maintenir la santé, à prolonger la vie, à faire naître une espèce nouvelle

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plus forte, plus résistante que les aïeux dont elle est sortie. Et le premier effort que vous demandez à vos élèves c'est d'acquérir une somme de vertus. La sobriété, la continence, la règle des mœurs, un régime non d'ascète ou de stoïcien maniaque, mais de sage qui n'entend pas gaspiller le trésor de son existence, forment l'assise première du système heureux que vous préconisez.

Vous savez aussi que rien ne se fonde sans amour; vous écrivez là-dessus de touchantes paroles :

Le bonheur conjugal est le plus puissant élément de santé, de longévité actuellement connu. Que le lit soit commun, peu importe! Mais que les préoccupations journalières, les'plaisirs, les soucis, les chagrins, les souffrances le soient. Les liens moraux, se resserrent plus étroitement parlacommunauté des pleurs que des rires, des douleurs que de la volupté. Le mariage est une association véritable de perfectionnement mutuel.

Avant vous, Michelet affirma «que la feinme,

« après avoir été l'enfant de son mari, finit

« par devenir sa mère ».

Ainsi vous rencontrez ce vibrant et chaleureux génie, aujourd'hui si calomnié, ce Maître de la poésie et de l'histoire, ce lumineux artiste que, par l'essence même de leur nature, exècrent les bêtes de la nuit.

Getteunionintime del'épouseet de l'époux, irréalisable dans la famille catholique où le prêtre, sans relâche, interpose l'obscène curiosité de son visage entre l'homme et la femme, doit préparerTavènement d'une société meilleure.

L'élevage sera parfait d'autant plus que s'harmoniseront les volontés éducatrices, que le père, la mère, autour de la frêle créature, un peu troublée encore, pleine d'hésitation en face de la vie, auront la faculté, le pouvoir de faire naître une atmosphère de bonheur et de paix.

La culture physique a pour aboutissant une double réforme intellectuelle et morale. Elle

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nepourra s'accomplir, cette réforme salutaire, que dans la quiétude d'esprit, quand nous aurons pour jamais renoncé à nos habitudes fiévreuses, à la vie excessive et trépidante, au goût des toxiques, à 1 ' « épate » (c'est vous, monsieur, qui parlez ainsi), au surmenage, à tout ce que la concurrence vitale impose aux jeunes Français de notre temps. Quiconque veut poursuivre son chemin, accéder aux honneurs, s'affranchir de la pauvreté a pour premier devoirde bander ses forces et d'atteindre la plus grande somme de rendement. Tempérance, modération, équilibre, voilà certes de magnifiques remèdes! Et l'on vous aime de les préconiser! Mais, quand les soldats, après tant de jours et les maux inouïs qu'ils ont soufferts, ayant désappris tout autre métier que celui des armes, reprendront dans la vie ordinaire leur place délaissée, ils apporteront — n'en doutez pas — un appétit formidable de jouissances, un acre désir de voluptés, un appétit déchaîné de sensations frénétiques,

une convoitise sans bornes pour tant de biens dont ils ont été sevrés.

Il est permis de craindre qu'ils ne se révèlent à leur descendance, non point éducateurs calmes et circonspects, mais pareils aux reîtres de jadis, faisant main basse éperdument sur Tor, sur le vin et sur le reste. Où prendrez-vous, en ce cas, les maîtres supérieurs à la passion humaine que vous attendez ? Nous aurons encore le spectacle d'une orgie énorme, de tumultes sanglants ou crapuleux, avant d'atteindre l'Icarie et la Thélême que devancent vos désirs.

Quand votre ami d'enfance, revenu des pays ultramarins, officier de marine et désabusé de l'illusion éternelle, s'écriait sur le vieux port de Marseille : « Tourner en rond, voilà le progrès ! » il disait sans doute vérité. Carimari, Carimara. Rien ne change, sinon les apparences, ni l'humeur des hommes, ni le cours des choses. Les Hommes, jusqu'à la fin des temps, égoïstes, cruels et frivoles,

AU D!" MAURICE BOIGEY 121

iront à la dérive, poussés, vers l'Inconnu par les souffles du Hasard. N'est-ce pas un rêve que de fonder sur eux, comme vous le faites, l'espérance, même douteuse, d'un avenir meilleur ? Si la destruction que poursuivent chaque jour les peuples en folie, adoucit leur cruauté première, le sage s'efforcera de panser leur blessure, d'élever, s'il se peut, le niveau de leur conscience et de leur esprit, en apportant des soins attentifs à l'hygiène de leurs mœurs ou, tout au moins, de leur santé.

A Monsieur Kérinsky Dictateur

De la mer Caspienne au Golfe de Riga, d'Arkangel à Sébastopol, deTiflis, avoisinant déjà les paradis où Kayam a chanté le délice des roses et le parfum du vin, jusqu'aux ténèbres de Tocéan polaire, le monstrueux empire, avec ses fleuves, ses montagnes, ses forêts primitives, ses plaines de froment, ses villes aux coupoles de cuivre jaune ou d'émail bleu, et le steppe infini que hantent les maigres chevaux de l'Ukraine, se déroule en perspectives sans bornes, tel un royaume de fantaisie et de rêve, aux confins de la prosaïque Europe, de l'Occident civilisé. Races, cli-

121 !.E!TRES FAI^IILIÈUES

mats et dieux se confondent ici. Ici, vingt peuples juxtaposés ont vécu sous le même joug, sans autre lien que le despotisme commun, l'obéissance héréditaire au maître qui les asservit. La pauvreté, l'ignorance, l'éloignement, la superstition, une routine plusieurs fois séculaire ont enchaîné des millions d'hommes. Entre le Tzar, les princes, les riches dévorateurs, sous la main ténébreuse de l'Hiver, dans ce climat de fanges et d'airain, « moitié pourri, moitié gelé », agonisait l'intelligence humaine. Accablés des maux, ignorants de leurs droits, ces Droits de r Homme que la Révolution Française — notre mère — a promulgués sur des tables de diamant et d'or, les malheureux, pour fuir le contact de leur misère et goûter les breuvages de l'oubli, se réfugiaient tantôt dans les infâmes délectations de l'intempérance, tantôt dans les narcotiques de la mysticité. Du buveur à l'illuminé la distance n'est pas grande. L'ivrogne sert aisément de chrysalide au pro-

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phète, suivant la doctnne lumineuse de Binet-Sangle'.

Doukobors, Skoptzis, thaumaturges, frères de la mort, toutes sortes d'extatiques et d'illuminés pullulaient dans l'énorme Empire, dans la véritablement « sainte » Russie. Autour d'eux les catéchumènes, les adeptes s'empressaient. Chaque mois et, peut-on dire, chaque jour donnait un hérésiarque de plus à cette Russie orthodoxe. Les oracles vaticinaient, plus nombreux depuis vingt ans que sous les règnes presque mythiques d'Ivan-le- Terrible ou de Boris Goudounow. Les uns venaient du bagne, les autres du sanctuaire — tous, d'ailleurs, ascètes ou bandits, portés par une même foi. Tolstoï, avec une édification pareille, envisage le meurtrier Alioucha et le saint vieillard Porphyre Efimowitch, transporté en esprit devant l'autel de Bethléem. RaskolnikofF, au roman de Dostoïewski, apparaît, dans la scène dernière, avec l'auréole d'un confesseur»

426 LETTRKS FAMILIÈRES

Et, bientôt, estimant les fictions de son génie insuffisantes au' besoin d'apostolat qui l'anime, Tolstoï octogénaire, comme le baghat de Rudyard Kipling, revêt la bure de l'évangéliste et les haillons du pèlerin. Il se fait prédicateur itinérant. Laïque, il devient pareil aux moines de TAthos, abandonnant le cloître afin de proclamer au monde la vérité qu'ils portent dans leur cœur. C'est le fond même du slave, mysticisme et drômomanie. Un besoin de prêcher, d'innover, de promulguer quelque religion nouvelle tourmente les esprits inquiets de ces Orientaux mal adaptés aux civilisations européennes. Il y a chez eux du nabi, du derviche et du fakir.

Or, jamais, dans TEmpire des Tzars, le messianismen'avait assumé uncaractère aussi violent d'épidémie. Un malaise, accru lentement par la bureaucratie atroce, la dévorante fiscalité, les persécutions de la pensée, et l'horreur des pogroms et les crimes de l'antisémitisme, suscitait, à chaque instant, les

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prophètes de la rue. Ils préconisaient l'avènement prochain de jours meilleurs.

Grâce à la contagion de leur noble démence, le faux illuminé Raspoutine, espion aux gages de TAllemagne, complice de Sturmer et de SCS agents, pénétra dans la familiarité des dieux, dormit sous les courtines des impératrices. « Le mal du Salut et de la Foi » qui tourmente aussi bien le dernier des moujicks dans son isba couverte de chaume que l'autocrate sur son trône lumineux permettait à ce misérable de trahir les siens, de crocheter les secrets d'État, de mener à la ruine sa patrie elle-même et ses alliés.

C'est que la Russie entrait, alors, dans un illustre moment et la plus haute crise de son histoire,

Tressaillant tout à coup comme une femme enceinte

au pressentiment de l'avenir qu'elle portait en elle et dont la Grande Guerre allait bientôt divulguer la splendeur.

Si vaste que soit le territoire de ce pays jeune encore et disparates les peuples qu'il héberge, sa renaissance apporte assez de gloire, de vigueur et de lumière, pour, avec tant de races, de familles humaines, diverses par les mœurs, le langage et les cultes, ne former, dorénavant, qu'un seul groupe d'hommes, ayant le même cœur, le même idéal et, créant la République, en faire une nation.

Le temps des oracles imposteurs s'achève. Les évangélistes du passé entrent pour jamais dans l'oubli et c'est en vous, monsieur, que l'Univers acclame un prophète véridique de ce glorieux avenir.

Le geste qui fit, en un seul jour, éclater votre nom témoigne d'une présomption étrange ou d'une foi surhumaine en vos propres vertus. Le Génie et l'Impudence arborent, souventefois, des masques impos-

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sibles à différencier. Les hommes de Plutarqueetceux de Quatre-Vingt-Treize avaient de pareilles audaces. Thémistocle emporte dans les trirèmes d'Athènes la patrie en danger. Beau comme Périclès, Danton se transfigure quand il relève un insolent défi, quand à l'Europe menaçante il jette en réponse une tcte de Roi. Heureux celui qui trouve, au moment décisif, la parole suprême, qui dicte au Peuple en armes l'énergie et le devoir! Il a vécu sa vie, en prononçant un mot qui ne meurt point.

Avez-vous dit ce mot? légué à THumanité quelque formule impérissable d'héroïsme et d'affranchissement? Peu importe, d'ailleurs. Les actes seuls jugent les hommes et le mutisme de Gaton vaut l'éloquence de César.

Inconnu, hier encore^ vous passiè-^ dans la foule, ignoré de tous. Quand la révolution

VOUS mit sur le pavois et vous tira de l'ombre, vous ne fréquentiez personne que l'on pût nommer. Les réfugiés politiques, les Russes besogneux, les Juifs, les raskolniks^ les étudiantes à cheveux courts (si laides!), hôtes accoutumés de la rue des Lyonnais ou de la rue Flatters, étaient seuls informés de votre existence. Néanmoins, et pour ce que vous fréquentiez chez eux, les mouches du tzarisme relevaient fréquemment votre piste. Ces. cavaliers opéraient en France, pour le compte de Nicolas 11, avec l'assentiment du ministre Delcassé, auteur, pour une grande part, de l'Alliance russe, et dont la politique — digne, à son gré, de Louis XI ou de Richelieu — eut l'honneur de préparer cette immense boucherie où, depuis trois ans, la Belgique, la France, l'Angleterre, l'Autriche, l'Allemagne et quelques autres nations de moindre importance font abattre les plus vigoureux de leurs entants.

Au mois de mars dernier (ce Germinal qui

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fut votre Quatorze Juillet), la gloiie de Camille Desmoulins fondit sur vous. La perspective Newski fut, à la fois, votre Palais- Royal et votre Bastille, Vous enlevâtes au faîte des maisons, les mitrailleuses et les argousins de la Deuxième Section qui les sers^aient. Alors, vous eûtes lieu.

Mais la Bastille russe trop aisément s'écroula causant aux révolutionnaires une stupeur égale, pour le moins, à l'ahurissement des tchivnowniks. L'événement n'avait pas eu de gestation historique! Les volontés n'avaient pas eu le temps de s'affermir, les partis de se grouper, les caractères de prendre position.

Derrière Taltruisme des formules s'embusquaient les appétits. Accrédités aux yeux des puissances, par l'entremise des Paléologue et autres ambassadeurs non moins clairvoyants que les diplomates d'opérettes, Milioukoff, Rodziansko — le parti bourgeois — détroussèrent immédiatement le peuple de sa victoire. Au lendemain du lo août, le 9 Ther-

132 LETTRES FAMILIÈUES

midor. Sur l'impérialisme du régime déchu, ces politiciens greffaient l'annexion de Gonstantinople, item de l'Asie mineure, pour un quart. Aussitôt, pleins d'enthousiasme envers un régime si conforme à leurs vœux, les pieds-plats que mon portier nomme « bourreurs de crânes » préconisèrent sa louange; avec accompagnement de rotatives, le chœur des journaux, sans relâche, tenait sa voix prête au service d'une ânerie ou d'une malpropreté.

Mais le Soviet^ comité de Salut Public, veillait au sauvement de la Démocratie. Il menaçait le gouvernement d'occasion. Il tenait la rue, une fraction importante de l'armée. Aussi, les Jacobins cosaques, tartares ou bouriates, les Saint-Just et les Marat du Transbaïkal eurent bientôt fait de réduire ces opportunistes. Milioukoff démissionna. Les chefs d'armée inféodés à sa politique le suivirent, ayant perdu l'espoir d'obtenir ce que, en France, le Gouvernement de Juillet

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avait accordé aux généraux de l'Empire.

Alors, monsieur, vous entrâtes en scène, où, du premier coup, votre souplesse fit merveille. Souplesse est loin d'exclure dignité. Le savoir-faire s'allie avec la fine trempe d'un caractère « historique ». Il est permis de se montrer adroit, sans cesser d'être droit.

Médiateur entre les forces antagonistes, vous épanchâtes sur la foule des tropes véhéments. Le devoir patriotique, le maintien nécessaire de la discipline exaltèrent vos prosopopées. Vous fûtes romantique, sonore et fulgurant. Cela, au demeurant, ne vous empêchait en aucune manière d'offrir aux « Cadets » la participation au pouvoir^ avec, bien entendu, la très légitime espérance qu'ils vous refuseraient. Avec Barrère pour collègue, Danton lui-même eût-il pu gouverner? Offre sincère ou manœuvre politique, vos avances ayant produit le résultat souhaité, vous formâtes un ministère de comparses,

Guesde OU Sembat moscovites, et, sans plus attendre, vous fûtes dictateur.

Ce n'est pas le fait d'un mince courage que d'oser cela. Eh quoi! vous- êtes seul, n'ayant d'autre appui que votre éloquence, d'autres armes que la persuasion! Et vous croyez possible d'obvier à la déliquescence de votre [.aysPInfuser à cent vingt millions d'hommes — pour la plupart illettrés — un vouloir unanime! A ce bétail humain, conduit jusqu'à présent par la nagaïka du tzarisme, et qui n'a connu que l'abattoir! vous donneriez la conscience de ses droits! Ne craignez-vous point d'aveugler ses trop faibles yeux en les tournant ainsi vers la lumière et vers la liberté?

« Je suis tuberculeux. J'ai peu de temps à « vivre. Aussi faut-il que je me hâte de faire c( k mon pays, avant de mourir, le plus de bien t< que je pourrai. » Ces paroles magnanimes

A M. KËRINSKY 135

réfutent victorieusement toutes les objections que l'on peut faire à vos projets.. Ni la Finlande, ni l'Ukraine qui vous menacent de la guerre civile ne peuvent rien contre vous. Qui méprise la mort est exempt de toute crainte.

Pour la foule « orthodoxe )>,pour la Russie, en dehors d'une élite exquise mais combien peu nombreuse, c'est encore la nuit. La Puissance des Ténèbres^ l'engourdissement intellectuel, une basse idolâtrie, héritée en droite ligne de Byzance, le culte des icônes et des rites sacrés, la déformation de l'intellect poussée aux dernières limites par quinze cents ans de Christianisme, aggravée encore par les influences de l'Asie, entretiennent votre peuple dans une hébétude profonde.

Et la Russie, à l'heure tragique où la défaite, la misère, la faim, la trahison, les crimes d'un souverain inepte, d'une impératrice ennemie et scélérate l'ont menée au bord de la ruine, sans espoir, tend ses bras amai-

gris vers les fils aînés de sa tendresse, les enfants dont la gloire fait à cette mère commune un diadème d'orgueil et de clarté. Elle demande secours aux bien-aimés. Vous avez entendu cet appel. Vous avez, seul homme parmi tant de spectres ou d'ilotes, assumé la tâche redoutable et sacrée.

En quelques jours, vous avez franchi les étapes révolutionnaires, associé les actes aux paroles, évoqué les minutes sublimes où la France put, à jamais, se croire indemne et libre du passé.

Que son exemple vous instruise! La Révolution française est morte ! Elle n'oriente plus, aujourd'hui, les esprits ni le cœur. Depuis que l'éducation de la jeunesse fut rendue aux hommes ténébreux, aux fauteurs du mensonge et de l'obscurantisme, aucune ne survit des clartés qui rayonnaient au pays de Voltaire. Un poison subtil infusé dans les veines de la France la dégrade et Tabêtit.

Père de tout esclavage et de toute laideur,

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le fétichisme chrétien ravale ce pays, autrefois si clairvoyant, au niveau de sa brutalité.

Que son exemple vous instruise ! Votre pouvoir est sans bornes. Vous êtes le maître, le dictateur. La pensée et l'avenir du peuple sont en vos héroïques mains. La Gloire vous protège. Elle veille sur chacun de vos pas. Appuyé sur les faisceaux que domine la hache, à l'ombre de ses ailes, gardez la sainte révolution de l'ennemi intérieur aussi bien que de l'ennemi étranger. Frappez au cœur, frappez jusqu'au dernier les traîtres et les lâches ! Que nul, dorénavant, ne pactise avec les forces mauvaises que votre main robuste a su dompter. Ne livrez pas, ô maître! les biens que vous avez conquis. Écartez-en pour toujours, les Raspoutine de l'avenir!

A Monsieur Alexandre Ribot Gérante ministériel

Hélas ! monsieur, elles tombent, les rapides années, plus fugaces que le vol des arondes ou que le parfum des lilas!

Un vertige emporte les Heures. Elles tombent, périssables comme des fruits trop mûrs ! Elles se fanent comme l'herbe des prés! Et les gramens odorants, les douces fleurs, jeunesse de la Terre, flouves, fétuques, giroflée ou mélilot, seront, demain, le foin pour la bouche des ânes.

Cependant ne craignez point que je paraphrase, ici, le romain Flaccus ou l'hébreu Isaïe.

140 LETTRES FAMILIÈrSES

On mourait de leur temps.

Mais, grâce à la forte éducation chre'tienne, le bistro du coin, mon portier, l'archevêque de Paris, le garçon de lavoir, toutes les sortes de maquerelles et de maquereaux, convaincus, de'sormais, de posséder une âme spirituelle, ne doutent pas qu'ils revivront dans le sein d'Abraham. Ils y connaîtront la joie ineffable de tutoyer Monsieur de TEtre et, comme dit Barrés, d' <.< e'changer avec lui quelques idées ». Tels, s'affirment les mystères augustes qui font pâmer René Bazin, Paul Bourget, l'immense Paul Claudel — ce barde, — les adhérents de l'Action fraJiçaise et autres Henry Bordeaux.

Toutefois, pour savourer l'éternelle béatitude et chanter vêpres aux côtés de Benoît Labre, sous les ogives du Paradis, il importe de procéder à une opération intime que la plupart des gens tiennent pour saugrenue et butorde. A savoir, trépasser. Eux-mêmes, les élèves des Jésuites ne montrent à l'effectuer

aucun empressement. Les dires des hommes en jupon, la perspective de renaître en beauté ne leur inspire, au moment du péage, qu'un enthousiasme peu convaincu. Leur foi (cette vertu théologale, — dit Commerson, — que certaines gens font claquer très haut et qui prend, chez lesoies^^un développement considérable) s'ébroue et renâcle devant la Faucheuse aux longues dents. Ils partagent l'avis de Mœcenas. Au problématique espoir de la Jérusalem céleste, ils préfèrent cette Vallée de Larmes où, du moins, on peut ouïr encore le répertoire de Georges Feydeau.

Vous, monsieur, pareil aux Striidblugg de Swift, aux Makrobioï du mythe hellénique, un don mystérieux de Fortune semble vous exempter, sine die, de cette amère échéance. Par définition, vous survivez. Confit dans la chose parlementaire, ainsil'époused'Assuérus dans son bain d'aromates, embaumé, durci, pétrifié comme les forêts de Suez ou du Texas, comme les bestioles qu'on immerge

dans les eaux de Sainte-Allyre et dont mon^ sieur Prudhomme compose des ornements si laids, vous enterrez les hommes aussi bien que lesinstitutions de votre temps. Fossoyeur invaincu des régimes sans nombre qui champignonnent sous le couvert delà République, vous servez de témoin perpétuel au néant de nos institutions. Votre éloquence morne et poussiéreuse, votre parole grise viennent à la rescousse de toute idée arriérée et de tout geste rétrogade. Vous fûtes, sauf erreur, magistrat, magistrat sous l'Empire, ce qui ne va point sans quelque présomption de cautèle ou même de servilité. Le métier imprime à l'homm^e un stigmate indélébile. Témoins, l'ecclésiastique et le garçon de café. Quandil accommodait les historiettes grivoises de Lucie Herpin, le strumeux Quesnay de Beaurepaire empestait le remugle du prétoire, l'odeur scélérate de la chiourme et de la guillotine; il puait le délateur.

Moins sinistre que ce bandit en redingote

noire, sycophaate appointé des jésuitières et des corps de garde, vous avez, à coup sûr, plus de talent que lui. Cependant, monsieur, le caractère de votre fonction primitive n'a pas absolument disparu. Vous allez, sans la moindre hésitation, aux manœuvres louches, aux procédés tortueux. Vous amalgamez la politique et la police. Vous chuchotez à l'oreille de la Justice des ordres inavoués. Encore un ministère effondré sous votre poids 1 Car, si l'âge donne aux vieillards cette prudence qu'on admire, il accroît le cynisme du magistrat et — qu'on me pardonne ce langage — du politicien. Vous fûtes l'un et l'autre. Aussi, vos actes portent deux fois pour une le signe de l'iniquité.

Le tempsest beau pour les mauvais bergers. Nous vivons sous le règne d'Harpocrate, mille fois plus asservis, plus enchaînés, plus muets que les sujets du Grand Turc ou du Saint-Ottice. Torquemada bureaucrate, Schahabaan plumitif, les Scribes de la Censure

tiennent en chartre la Raison et la Vérité, dans son puits. A peine ose-t-on dire que le pain de Paris est empoisonné, que le charbon fait défaut et que les automobiles des officiers, nos maîtres, gaspillent plus d'essence que la Mer Morte n'en pourrait fournir. La conquête des « libertés publiques » aboutit à ce nouvel instrumentum regni : le silence. Pour éviter l'ennui de lui couper la tête on musèle tout net, le poète, l'historien, le philosophe, quiconque ne pense ou ne parle pas suivant le canon établi. Méfiez-vous! Taisez- vous! Ce ne sont pas des oreilles ennemies qui vous écoutent, mais bien les hongreurs officiels, attachés au ministère avec leurs grands ciseaux. Cela n'avait pas lieu d'autre façon, quand la boutique des libraires tenait au moins une porte ouverte sur le bûcher.

Il serait gracieux, néanmoins, de raisonner, sur ce fait divers qui, depuis les derniers jours d'août, fait une heureuse diversion à la misère publique, aux soucis de la Guerre, à,

A .M. A. RinOT 145

la Mort, toujours menaçante et qui frappe à chaque seuil.

Comment parler de l'affaire Almereyda?

Comment se taire là-dessus? Le chœur des papiers publics s'est prodigué en bavardages. H a narré de vingt manières la tragique et surprenante histoire, l'esclandre, l'anathème, rincarcération et la mort.

Quelques braves — on les compte — n'ont pas craint d'élever la voix. Puis, on a parlé d'autre chose; car nul, au début, n'a discerné dans ce « drame parisien » la culbute éventuelle du Ministère. Une allumette fait exploser la sainte-barbe. Comment neutraliser les réactions d'un tel événement, l'arrestation et la fin de Vigo, pareil aux moins plausibles inventions d'Eugène Sue ou de Conan Doyle?

On a traîné les choses en longueur. On a laissé dans l'ombre le « faiseur » prestigieux, disciple de Nietzche ou de Barrés jusqu'à la Cour d'assises, alliage singulier de Vautrin et de Julien Sorel, à qui ses maîtres, avoués

146 LETTRES FAM[LIÈI\F.S

OU non, offrirent, sans doute, pour digérer la vie, une" tasse de mauvais café.

Les de'bats, en effet, qu'a suscités la catastrophe n'ont pas mis en relief cette figure picaresque de bohème, à^golfo roussillonnais, parvenu au faîte et brusquement précipité dans la nuit.

Ce fut un joueur, un joueur de la grande espèce, mettant sa vie avec le reste sur le tapis vert, qui tint le coup, sans déchoir jamais de la superbe et de l'audace premières, homme du xvi® siècle, égaré, comme Altmayer, dans un monde sans volonté ni fantaisie.

A peine adolescent, Eugène Vigo — sans doute juif et juif espagnol, comme son nom le paraît indiquer, vient à Paris tenter fortune. Il quitte Perpignan où ne le retiennent guère des parents éloignés, le souvenir d'une enfance abjecte et maladive. Il s'affilie à des groupes anarchistes. Puis, un beau jour, sans motif, sans but et, par bonheur, sans résultat, il

fait exploser des pétards dans une vespasienne. L'acte est baroque, dénué de tout mobile, si évidemment fou qu'il ne paraît pas croyable qu'un tribunal en puisse condamner l'auteur. Mais l'oftice des Tribunaux — chacun le sait — n'est pas de rendre la justice. Les Brigades Centrales « tiennent à l'œil » Vigo, ses camarades, ses amis. Il est donc emballé^ au saut du lit, condamné, écroué à la Petite Roquette. C'est la geôle des enfants; car il n'a pas l'âge encore d'une prison plus virile.

Séverine s'émeut; elle s'intéresse à lui, car il intéresse le public. Elle verse quelques-unes de ses plus émouvantes larmes, prodigue les démarches, hâte la libération du jouvenceau. Dès qu'il a purgé sa peine, elle trouve une place au détenu, plus théâtral et, par suite, plus intéressant que n'importe quel honnête homme, le fait entrer, comme aide, chez Gerschel, photographe au boulevard des Capucines.

Vigo, redevenu, plus que jamais, Miguel Mmereyda, végète dans son atelier. Il vivote,

« bricole », retouche des épreuves, savonne la hure des bourgeois, met au bain force plaques de verre, le pantalon à franges, la semelle feuilletée et le sombr^ero huileux. C'est, alors, un beau jeune homme aux yeux nocturnes, enchâssés profondément, aux traits délicats sous un amas de boucles noires, dont les dents, mauvaises et déjà rares, indiquent seules, peut-être, la santé précaire et l'équilibre absent.

Il hante les réunions libertaires. Aussitôt, sa voix chaude, son éloquence vive et spontanée, un don oratoire, surprenant chez ce presque illettré, y conquièrent l'audience du public. Son étoile se dégage. Il rencontre, alors, monsieur Hervé, antimilitariste de gouvernement qui, de mèche avec la Tour- Pointue, plante « le drapeau dans le fumier » et, par la même occasion, cherche un professeur de tenue et de maintien.

Alniereyda le séduit par son « dandysme », l'enchante, l'émerveille.

Uni à,aft-»^m(n,M-.

A M. A. PaBOt 149

Le bohème — sans plus tarder — fournit au malotru des leçons d'élégance. Le Sémite décrasse le Breton. A partir de ce moment, Vigo floritdans le monde hervéiste. On le connaît. Onlecite.On lui emprunte de Targent. Il est entré, par les portes basses, dans les petits appartements, dans les coulisses et les cuisines de la troisième République. C'est une Éminence grise. Il achète des gants, se produit chez les bons fournisseurs, tient t-ible ouverte. Pendant près de dix ans, il vit sur le pied de quinze mille louis. Ses acolytes se propagent dans les restaurants de nuit. Les filUs de Montmartre égalent presque ces jeunes hommes aux bailleurs de fonds les plus exotiques, Russes, Valaques ou Brésiliens. Aprèsc'estlapelure d'orange, laglissadefinale. C'est la prison et c'est la mort.

Almereyda prenait de la morphine, d'autant plus abondamment que nulle inhibition n'existait pour un homme tel que lui. Or, nul n'ignore quel supplice donne au malheureux

qui l'endure le sevrage immédiat, la suppression brusque du merveilleux poison. Beaucoup pre'fèrent le suicide. Levinstein qui, le premier, gue'ritlesmorphinomanes faisait capitonner la chambre où sa clientèle endurait les tortures du « sevrage brusque » de peur qu'ils ne brisassent leur crâne contre les parois de cet appartement. Un médecin trop habile ou indolent quitte Vigo sans morphine. Sous sa main, par hasard, un instrument de mort. Gela peut suffire à expliquer un «mystère «que tous les nouveaux éclaircissements ne font que rendre plus obscur.

L'homme est trépassé. On a même égaré son cadavre. Le joueur a payé sa différence. Et le rideau tombe lentement sur ce personnage de Balzac.

Le ministère vivra-t-il plus avant? Cela, monsieur, ne regarde mie un passager tel que

moi que ne préoccupe en aucune façon la conduite du navire. Ce que Ton peut toutefois espérer d'ores et déjà, c'est qu'après avoir mené le deuil d'Almereyda, puis enterré vos confrères, vous verrez naître et mourir encore une longue suite de ministères dont les funérailles auront pour témoin, jusqu'à la fin des âges, votre sénile et tenace longévité 1 Vous avez suivi tant de corbillards qu'il vous est bien permis de relarder un peu sur l'automobile du progrès I

A Monsieur Paul Painlevé roi de France

Donc, monsieur, Téquinoxe d'automne, avec la houle meurtrière, déchaîne les vents ennemis, la tempête homicide; il prélude aux saisons d'où la joie est bannie, à grand renfort d'ouragans et d'averses; il donne un lever de rideau tragique au morne drame, drame de l'hiver. Sur les plaines de la Beauce, au bord de l'Eure, effleurant les coteaux du Perche, la brume froide roule une vague cotonneuse; elle retarde l'cclosion de l'aube dans ses flasques vapeurs. Déjà, sur la tour des églises, au bord des toits, à l'angle des murs que drape le deuil somptueux du lierre, les hiron-

délies en tumulte délibèrent sur le prochain exode. Par centaines, par milliers, poussant des cris aigus, rayant de leurs ailes noires le ciel rosé du crépuscule, c'est un parlement aérien où se heurtent avec fracas les avis contradictoires. Faut-il rester encore? Ou bien partir? Les sombres oiseaux que dore le couchant préconisent, en même temps que leur départ, la fin du bel été.

Derechef^ reparaît la date menaçante, l'heure sévère tinte à l'Horloge de la Vie. Elle clôt, pour six mois, les jours où la Terre se fait clémente à la détresse humaine. Depuis que l'orgueil, la violence et la destruction en armes ensanglantent l'Univers, le soleil a', par trois fois, parcouru ses domaines. Le Quatrième Hiver de la guerre se prépare. Le Froid, la Faim, la Maladie, une longue suite de fléaux naturels s'apprêtent à lui faire fête, cependant que la folie et la cruauté des hommes s'acharnent à regorgement des peuples fatigués. D'autres guerres ont duré

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