Lettres françaises inédites de Joseph Scaliger
On a publié, de notre temps, deux importantes études biographiques et littéraires sur Joseph Scaliger, Tune en France, due à M. Charles Nisard, aujourd'hui membre de l'Académie des inscriptions et belles-lettres ;• l'autre, en Allemagne, due à M. Jacob Bernays.* Dans ces deux ouvrages, aux qualités diverses, et qui se complètent l'un l'autre.
' Le triumvirat littéraire au xvi* siècle. Juste Lipse, Joseph Scaliger et Isaac Gasaubon (Paris, Amyot, in-8*, p. 149-308). Le volume ne porte pas d'indication d'année, mais la préface, qui semble être un fragment des mémoires de Tauteur, est datée du 1er mai 1852. M. SUvestre de Sàcy, de l'Académie française, a rendu compte du livre de M. Nisard dans le Journal des Débats du 30 octobre 1852. Voir Variétés littéimres, morales et historiques, t. II, 1858, p. 552-565. M. Nisard a reparlé de Jos. Scaliger dans les Gladiateurs de la république des lettres aux xv«, xv!» et xvii« siècles (2 vol. in-8', 1860). Tome II, biographie de G. Scioppius.
' Joseph Justus Scaliger, Berlin, 1855, in-8» deIV-316 pages. L'épitre dédicatoire au professeur F. Ritschl (à Bonn) est datée de Breslau, le 12 juillet 1854. Le volume, orné d'un portrait de Scaliger, est enrichi d'un excellent index. La monographie de M. Bernays est en allemand. On aurait bien dû la traduire en notre langue. D est juste de rappeler que deux savants français avaient déjà recueilli la plupart des renseignements bibliographiques utilisés par M. Bernays. Voir l'ample chapitre consacré à Jos. Scaliger dans le Gallia orientalis de Paul Colomiès (1665, in-4o, p. 111-143) et surtout la liste minutieusement exacte et complète des travaux du même érudit dans le Nouveau Dictionnaire historique et critique de J. George de ChaufTepié (t. IV, Leyde, 1756). H^fU'
6 LBTTBBS FBANÇAUBS UlàDlTB»
le sujet a été épuisé, et je ne m'aviserai pas de refaire ce qui a été deux fois si bien fait. Renvoyant donc les lecteurs aux travaux de MM. Nisard et Bernays, je me contenterai de dire quelques mots des lettres inédites que je viens mettre en lumière.
Ces lettres, dont j'annonçais déjà la publication il y a plus de douze ans,* m'ont paru mériter à divers titres l'attention des esprits sérieux. Presque toutes autographes,^ elles ont le mérite d'avoir été écrites en français,' et l'on verra combien le grand humaniste, qui se servait si facilement €t si purement, en prose comme en vers, du grec et du latin, manie avec aisance et bonheur la langue de son pays.* Le fond ne sera pas trouvé moins intéressant que la forme. On remarquera dans la plupart des lettres adressées à Pierre Pithou,
* De la fondation de la Société des bibliophiles de Guyenne, Auch, 1866, p. 26.
' N'ayant, en quelque sorte, que l'embarras du choix au milieu des nombreux documents épistolaires laissés par celui qui a pu dire : jamais personne n'a tant fait de lettres que moi [Secunda Scaligerana, édition de 1740, p. 557), j'ai le plus souvent écarté les pièces qui n'étaient pas originales.
* Jusqu'à présent on a imprimé assez peu de lettres françaises de Scaliger. Voir, h V Appendice, sous le n* 1, la liste de la plupart de ces lettres.
* Pierre de Ronsard ( Préface de la Franciade ) avait exprimé le vœu que Scaliger et quelques autres usassent, en leurs écrits, de la langue maternelle : « quantes fois ai-je souhaité que les divines têtes sacrées aux Muses de Joseph Scaliger, Daurat, Pimpons, d'Emery, Florent Chrétien, Passerat, voulussent employer quelques heures à si honorable labeur.
« Gallica se qmntis attollet gloria verbis. »
ÙM iOBEfU fCALIfiU.
à Jacques Auguste de Thou, à Claude du Puy et à ses fils, de curieuses particularités, les unes relatives à Scaliger luimême, les autres relatives à ses amis et h quelques-uns de ses ennemis. Tout en nous faisant mieux connaître Tesprit comme le caractère de l'auteur du Thésaurus temporum^ sa correspondance ajoute bien des détails à Thistoire littéraire des dernières années du xvi« siècle et4es premières années du xvii% et presque en chaque page on goûtera la saveur des choses nouvelles.
Enfant de TAgenais, j'éprouve une joie toute particulière à rendre hommage, par ma publication, à la mémoire de l'incomparable érudit que l'on peut à jamais regarder comme la plus éclatante gloire de cette province. Il m'est d'autant plus doux de rendre cet hommage à Jos. Scaliger, que l'on s'est généralement plus occupé parmi nous jusqu*à ce jour de Jules César Scaliger, son père,* pourtant bien inférieur à
• Dans le Recueil des travaux de la Société d'Agriculture, sciences * et arts d'Agen, on trouve : L'éloge de Jules-César Scaliger, par M. Briquet, couronné par la Société, le 11 juin 1806 (l»"' série, t. II, 1812, p. 1-21) ; le Rapport pour le concours de Véloge de J»-C, Scaliger, par M. Lafont du Cujula {Ibid,, p. 131-147) ; Jules-César de Lescale, par M. Jules de Boùrrousse de Laffore (2e série, t. I, 1861, p. 24-69) ; enfin. Documents sur Jules-César Scaliger et sa famille,' publiés par M. Ad. Magen, secrétaire perpétuel {Ibid., t. III, 1873, p. 161-276). Ce n'est qu'incidemment que Jos. Scaliger figure en ces divers travaux, ainsi que dans les exquises études sur le xvi* siècle de M. R. Dezeimeris, lequel, au contraire, a consacré au père de mon héros une brochure spéciale intitulée : Lettres grecques de J.-C. Sca- Uger à Imbert, publiées, traduites et annotées (Bordeaux, 1877, grand in-8o).
8 LSTTMl VAANÇAIlBt WiOlTIf
lui, ^ et qui d'ailleurs ne fut pour la Gascogne qu'un fils adoptif ,* tandis que le créateur de la science chronologique et de la science épigraphique nous appartient par sa naissance même.'
J'ai Tardent désir et le ferme espoir de donner, un peu plus tard, à Joseph Scaliger, au nom de TAgenais tout entier, un nouveau témoignage de respectueuse sympathie. Je voudrais, en son honneur, réimprimer, avec addition de documents nouveaux et de notes explicatives, le recueil devenu si rare et qui est si précieux, intitulé : Epistret françoises des personnages illustres et doctes à Joseph Juste de la Scala mises en lumière par Jacques de Reves,^ Ce recueil, où tant d'amis et d'admirateurs de Scaliger ont célébré comme à Tenvi son prodigieux mérite, serait utilement rapproché du recueil que voici, et Ton aurait ainsi désormais le facile moyen d'étudier, à la fois d'après les pages intimes
* On lit dans le Secunda Scaligerana (p. 552) : « Il [mon père] me disait toujours : je voudrais que vous fussiez plus docte que moi.»
' Jules-César Scaliger, né en Italie (avril 1484), amené par i'évèque Antoine de la Rovère, à Agen, y épousa, le 13 avril 1526, âgé déjà de quarante-cinq ans, Andiette de La Roque, qui n'en avait que seize, et qui ne devait pas donner à son heureux époux moins de quinze enfants (cinq garçons et dix filles).
» Joseph-Juste Scaliger naquit à Agen, le 4 avril 1540, dans une maison située rue Saint-Georges, près de Téglise de Saint-Hilaire. Même vers la fin de sa vie, et sous le ciel de la Hollande, Scaliger restait encore gascon par Taccent , sinon par le cœur. On lui fait dire, en effet {Secunda Scaligerana, p. 559). « Ego adhuc animadvertor esse Vasco, nam habeo quosdam accentus. »
* Harderwyck, 1624, petit in-8".
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qu'il écrivit et les pages intimes qu'il reçut, le grand homme que l'Allemagne considère comme le premier des savants français,* et qui, devançant le jugement de la postérité, a eu le droit de dire, sans mettre cette fois, la moindre exagération dans sa fière parole : « Il n'y a homme qui se puisse vanter d'avoir plus avancé les lettres, que j'ai faict.* »
Gontaud, le 25 janvier 1879.
* C'est aussi ce que pense un de nos plus remarquables philologues, M. Charies Thurot, de rinstitut. Il m'a fait Thonneur de me le déclarer de vive voix, et il Ta déclaré aussi dans cette Revue critique dont, noble victime de travaux excessifs, il est éloigné par la maladie, mais où — je le désire trop pour ne pas le croire — il reparaîtra bientôt avec une santé aussi solide que son érudition elle-même.
* Lettre inédite du 12 février 1597 à Jacques Auguste de Thou.
40 UTTftll riAMÇAlfU IXÉttTIf
A PIERRE PITHOU
Monsieur, je fus très aise de la lettre que vous m*escrivistes dernièrement jaçoit que bien tard, et pour le désir que j'avois de savoir de voz nouvelles, et pour le temps qu'il avoit que je vous escrivis. Maintenant je m'estime bien heureux de la souvenance que vous aves de moi, et mesmementdes vers que vous m'en voiastes, lesquels j'açoit que j'eusse desja trouves en un vieux exemplaire, et insérés à mes Catalectes,' si est-ce que les Tetrastiches esloient impar-
^ Bibliothèque nationale, collection Du Puy, vol. 496, (* 171. — Pierre Pithou, non moins célèbre comme érudit que comme jurisconsulte, naquit à Troyes, le l*r novembre 1539, et mourut à Nogent-sur-Seine, le !•' novembre 1596. Du même âge, à peu près, que Scaliger, il fut un de ses meilleurs amis. Voir sur les Pithou en général, sur Pierre Pithou, en particulier, le Secunda Scaligerana, édition de 1740, la seule que je citerai, j'en avertis une fois pour toutes, p. 506-508, et, si Ton veut de très abondants détails, l'ouvrage de Grosley : Vie de Pierre Pithou, avec quelques mémoires sur son père et ses frères (Paris, 1756, 2 vol. in-12).
* Les Catalectes parurent, quelques mois plus tard, sous ce titre : Publii Virgilii Maronis Appendix, cum supplemento multorum antehac nunquam excusorum Poematum veterum poetarum. Josephi Scaligeri in eandem Appendicem Commentarii et castigationes. Ad clarissimum virum Jacobum Cuiacium, Juriscons. Nostrœ œtatis facile Principem. Lugduni, apud Guliel. Rovillium, 1572, in-8o. M. Bernays donne à la première édition des Catalectes la date de 1573, mais l'auteur du Manuel du Libraire observe (t. I, col. 1639) que certains exemplaires sont de 1572 et certains autres de Tannée suivante.
DB JOSBTB SCAUfiBI. 41
faictz. Et ce que me resjouist le plus, c'est qu'aiant trouvé le dict exemplaire fort corrumpu, je n'en ai faict aulcuine correction, que je n'aie heureusement excogitée,* d'autant que les vostres me le confirment, et comme je les avois corrigés, je l'ai ainsi trouvé dedens les vostres.^ Or puisque vous m'avez faict tant de bien et honneur, il ne vous grèvera pas, s'il vous plaist, de m'envoier aussi les vers d'Eucherîa,* si jamais vous me feistes plaisir. J'escris à Monsieur Senneton,*
* D*Excogitare,imeiginev. Excogiter, que l'on rencontre déjà dans y Institution chrétienne de Calvin (1541), se retrouve encore dans les Mémoires du duc de Saint-Simon. Voir le Dictionnaire de la langue française de M. Littré. Le mot n'a été admis ni dans le Dictionnaire de Richelet, ni dans celui de Trévoux.
' On sait qu'au nombre des plus brillantes qualités de J. Scaliger, il faut mettre cette admirable sagacité qui lui permettait de reconstituer les textes dont l'état semblait le plus désespérant. Si Ton m'objectait que le merveilleux devineur, Vaigle dans les nuées, comme le surnommait Juste Lipse, comme, après Juste Lipse, aimait à le surnommer Guez de Balzac, s'est trompé quelquefois, je répondrais, poursuivant la métaphore, que l'aigle lui-même, malgré toute l'acuité de son regard et toute la puissance de ses ailes, n'atteint pas toujours le but vers lequel il vole.
' On a conjecturé qu'Eucheria vivait en Gaule au v» siècle de notre ère, mais on n'en a aucune preuve. Aussi les Bénédictins, auteurs de V Histoire littéraire de la France, n'ont-ils donné la moindre place à Eucheria dans leur beau recueil. On n'a de cette mystérieuse femme-poète qu'un fragment de vers élégiaques dirigé [facit indignatio versum) contre un rustre qui avait eu l'irrévérence de demander sa main. Ce fragment a été inséré dans les recueils de Wemsdorf, de Burmann, etc.
* Claude Senneton, qui appartenait à une famille originaire du Forez, était un imprimeur libraire de Lyon, rue Mercière, à l'enseigne de la Salamandre. Les Sennetons, appelés quelquefois Sanneton, professaient la religion réformée et ils existaient encore à Lyon au xvii« siècle. La forme donnée par Scaliger au nom du libraire parait être la bonne, car on la retrouve dans divers ouvra-
IS LMTTWU rBAMÇAlSM IRiomi
et le supplie de m'envoier un Hermenopulus,^ à quoi je lui prometz que vous raiderés,c'est-à-dire à le recouvrer : ensemble Collectanea fraginentorum veierum poetarum grœcorum per Fulvium Vrsinum.^ Il vous plaira de le recouvrer de
ges imprimés, tantôt (1550) apud Senetonios fratres, tantôt (1564) apudClaudiumSennetonium. Claude Senneton était un ami de Pierre Pithou, comme on le voit dans une lettre que lui adresse cet érudit {Adversaria subsesciva, 1565, Paris; 1575, Bâie). Il est question de Senneton dans une lettre de Cujas à Pithou écrite de Lyon, le 12 juin (année non indiquée), lettre qui est au f*» 16 du volume 700 de la collection Du Puy.
* Je ne reconnaissais pas d'abord, je l'avoue, cet Hermenopulus. Mais un habile helléniste, M. Graux, qu'a bien voulu consulter pour moi M. Alfred Morel-Fatio, a eu l'obligeance de réveiller mes souvenirs au sujet du personnage que l'auteur des Plaideurs (Acte III, scène III) appelle Armeno PuL II s'agit là de Constantin Harmenopule, né à Constantinople, vers 1320 et mort en la même ville, vers 1380. Voir sur ce jurisconsulte un ample article de Harlès, dans l'édition de 1808 de la Bibliothèque grecque de Fabricius (t XI. p. 260 et 56^.), et un article moins développé, mais excellent, donné par M. F.-A. Isambert (de la Cour de Cassation) dans la Nouvelle Biographie générale, (t. XXIII, 1858, col. 417-420). En remerciant ici MM. Graux et Morel-Fatio de leurs aimables communications, je remercierai non moins cordialement les autres érudits qui, tantôt sur un point, tantôt sur un autre, m'ont aidé de leurs bons conseils ou de leurs bonnes indications, MM. Louis Audiat, président de la Société des Archives historiques de la Saintonge et de l'Aunis, H. Beauchet-Filleau, membre de la Société des Antiquaires de l'Ouest, Prosper Blanchemain, de la Société des Bibliophiles français, Léonce Couture, rédacteur en chef de la Revue de Gascogne, R. Dezeimeris, qui vient d'être nommé, aux applaudissements de tous, correspondant de l'Institut, Jules Dukas, Ad. Magen, Redet, ancien archiviste de la Vienne, A. Vingtrinier, directeur de la Revue du Lyonnais et l'un des conservateurs de la Bibliothèque de la ville de Lyon.
' Fulvio Orsini, né à Rome en 1529, mort en 1600, fut un des célèbres antiquaires du xvie siècle. Il faut remarquer pourtant
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Bernardino Turrisan,* et le livrer audict sieur de Senneton, et il vous le paiera. Je suis après mes Catalectes pour les faire imprimer. Ce que eust esté ja despeché, n'eust esté ma grande maladie.' Soies asseuré que le premier qui en sera estrené ce sera vous, et estimés que je vous tiens pour un des plus grands amis que j*aie en ce monde, voire que je m'estime heureux que d'avoir lieu entre les vostres. Je ne puisescrire plus amplement, reservant cela à mes premières lettres, par lesquelles je vous communiquerai quelque chose de bon. Cependant souvienne vous de chercher les dicts livres ci dessus nommés pour les bailler à M. Senneton , lequel me les faira tenir. Car asseurés vous que si je puis avoir les dictes collections de Fulvius, que ce ne sera en vain que je les lirai. Car desja moi estant à Rome * je fus adverti de
que ce qu'il a fourni pour les Inscriptions de Gruter est plus que suspect aux épigraphistes compétents : « Caute ursiniana arripere soleo, » écrivait Reinesius fcité par Orelli, Inscr. latin, amplis, coll. t. I, p. 66\ — Le Recueil réclamé par Scaliger doit être, quoique portant un titre un peu différent, celui-ci : Novem illmtrium fœminarum et septem lyricorum carmina (Anvers, 1568, in-8»). Sur Fulvio Orsini et sur ses œuvres, comme sur la glupart des érudits mentionnés dans les lettres qui vont suivre, j'aurais facilement donné de copieuses notes, mais j'imiterai le plus possible Joseph Scaliger et son père dont il est dit dans le Secunda Scaligerana (p. 550) : « Se et Patrem nihil unquam scripsisse quod scivissent ab aliis dictum aut scriptvm. »
• Je suppose qu'il s'agit ici de Bernardin Trévisan, lequel, à la mort de l'illustre Fallope (1562), lui avait succédé dans la direction du jardin des Plantes de Padoue.
' Voir quelques détails sur la santé de Scaliger dans le Prima Scaligerana (p. 148).
' On lit dans le Secunda Scaligerana (p. 555) : « J'ay esté deux fois à Rome, ayant 25 et 26 ans, deux ans l'un après l'autre, c'està-dire en 1565 et 1566. » Et encore (p. 552) : « Il y a quarante ans que i'ay ouy la dernière messe à Rome, » ce qui met le propos tenu par Scaliger en 1605 ou 1606.
14 unnm niKçAiiii niEDmf
Paulus Manutius * touchant ledict livre, et ce qu'il contient, dont nous en avons faict nostre project du despuis. Cependent.
Monsieur, je présenterai mes humbles recommandations à vostre bonne grâce, priant le Seigneur vous donner en santé bonne et longue vie.
De Vallence,^ ce 8 novembre 1571.
Vostre plus affectioné à vous faire humble service, Joseph de La Scala.
• PaulManuce, né à' Venise, en 1511, mourut dans la même ville en 1574. Feu M. Ambr. Firmin Didot nous apprend {Nouvelle Biographie générale, t. XXXIII, col. 306), que Tiliustre imprimeur, en 1556, « hésitait encore entre Rome, ot il avait fait plusieurs voyages, et Ferrare ou Bologne, pour aller s'y fixer, » quand la fondation de VAccademia Veneziana le décida à rester fidèle à la reine de V Adriatique.
* Dans le Prima Scaligerana (p. 74), le reconnaissant disciple de Gujas, après Tavoir salué du titre de margarita jurisconsultorum, ajoute : « Je quittay ma patrie, c'est-à-dire le lieu de ma naissance pour aller à Valence, ot je fus recueilly par Cigas, qui me ex illa navi jam nauseantem, omni bonorum studiorum gustu refecit. Deus benefaciat optimo et incomparabili viro, qui m£ bona spe sustenr tavit. » M. Rapetti, auteur de l'article Cujas dans la Nouvelle Biographie générale (t. XII, col. 599), dit de l'éminent professeur : « Il avait alors (1570) pour auditeurs, au milieu de la multitude de disciples dont il peuplait la ville de Valence, un des premiers historiens français et le plus grand des érudits de son temps, Jacques Auguste de Thou et Joseph Scaliger. ; ce dernier fut môme préservé par Cujas du massacre de la Saint-Barthélémy. » On ne s'explique pas qu'un érudit du mérite de M. Rapetti ait, contre tous les témoignages, fait de Gujas le sauveur de Scaliger, lequel (S^^^nda Scaligerana, p. 552), nous apprend ainsi lui-môme qu'il ne pouvait courir auGun risque : « J'estois à Lauzanne lorsque le massacre fut fait, et le sceus à Strasbourg, d'oii je vins incontinent à Genève. »
DB MSWH tCALMBft. 46
J'ai escrit desja par deux fois k Monsieur Daniel < et suis marri et m'esbahis que pour le moins je n'aie quelque response de lui.
* Pierre Daniel, né à Orléans, vers 1530, mourût à Paris en 1603 ou 1604. Voir : Une correspondance littéraire au xvi« siècle. Pierre Daniel, avocat au parlement de Paris et les érudits de son temps, d'après les documents inédits de la Bibliothèque de Berne, par L. Jarry (Orléans 1876, grand in-8o). il est question de diverses lettres de Scaliger « le prince des critiques de la Renaissance, » à P. Daniel dans les pages 63 et 64 de cette curieuse et savante brochure. Voir aussi l'esquisse littéraire publiée en 1873 par le Dr Herm. Hagen : Der jurist und philolog Peter Daniel aus Orléans — et l'article à ce sujet de M. Chi Thurot : Revue critique^ 1874, 1, p. 6.
46 utTTus vftiiiçAisu nfftDinf
A PIERRE PITHOU
Monsieur, j'ay receu deux paires de voz lettres despuis que je vous escriviS; Aux premières vous m'envoiastes de vostre grâce les vers d'Eucheria et Servastus,^ lesquels, pour n'estre guerns metables, je ne mettrai poinct entre mesCataleetes. Aux aultres, qui sont les dernières, vous m'envoies les épitaphes de Hector et Achilles , lesquelz ja longtemps y a sont esté imprimés en AUemaigne et Anvers ; davantage une epigramme ' intitulée Avieni ad amicos de agroMsAs c'est un epigramme de Martial du cinquiesme livre.* Toutes ces choses, j'açoit que je ne m'en puis servir, si est-ce toutesfois qu'elles me servent de tesmoignage de la bonne voulunté que vous me portés, et du désir que vous avés que m'es Catalec-
* Ibid., f« 172.
* Servastus, poète latin d'une époque inconnue. Il existe de lui trois strophes saphiques insérées sous le nom à' epigramme dans divers recueils, particulièrement dans VAnthologia latina de la CollecHo Pisaurensis (t. IV, p. 488) avec ce titre : De vetustate, Sulpicii Servasti junioris,
' Le mot epigramme, dont Lazare de Baïf, au témoignage de J. du Bellay, a fait cadeau à notre langue, resta pour presque tous masculin pendant tout le xvie siècle et pendant une bonne partie du XYiie. Non-seulement Amyot et Montaigne disaient un épigramme, mais encore le grand Corneille (en 1642). Ménage, s'appuyant sur Balzac, donnait au mot les deux genres, comme Scaliger les lui donne tour-à-tour ici.
* On chercherait en vain cette epigramme dans le recueil de Martial, mais elle se trouve dans les trois Anthologies latines de Burmann, de Meyer et de Riese (dans celle-ci, tome I, page 82, n*> 26). Ce qui explique l'erreur de Scaliger, c'est que l'épigramme a été mise dans quelques manuscrits sous le nom de Martixilis.
DB JOflPB SOAUtn. 47
tes soient enrichies de voz recherches, qui prof fl tient touz les jours à tant de doctes personnages. Premièremment il me souvient de ce que vous me proposés en cest épigramme : qui caput ad lœvam deieit^ glossemata vobis prœcipit. Os milliim^ vel poilus pugilis. C'est qu'il entend ipsum fuisse grammaticum. Grammatici munus est glossemata prœcipere et dictare.Os nuUum.vel potius pugilis : quia deiciebat caput ad loBvaniy qui est gestus gladiatoi'umvelpugilum^ eum immineniem pugnum adversarii declinatione corporis évitant. Corduba me genuit, item epitaphium Senecœ, addas etiam
Terentii natus in excelsis tectisCarthaginis altum^sinedubio non sunt sœculorum noslrorum, sed sane neque priscorum, Itaque extra centurias nostras in subsicivis sunto. Quant aux variétés de TiEtna etCulex, je les ai trouvées in excerptis veterum atictorum, qui est un livre bien ancien, duquel je
me suis servi en plusieurs aultres choses, de Anteaque lo et toutes les autres variétés in XII signis, et semblables poètes j'y ai pourveu il y a ja un an, et qui plus est, XII signa, amnis glacie concretus, iris, ortus solis et semblables poèmes j'ai trouvé de quels poètes ils sont avec plusieurs autres choses non encore veues, que vous verres bien tost en l'édition de YAppendix Virgiliana, — Neque immutare cessât : non est dubium quin vera sit lectio neque incitare cesset. Et ainsi l'ai-je trouvé en un fragment de Tibulle, lequel j'estime si fidèle et certain que je ne pense jamais livre avoir esté manié plus asseuré que cellui-là. Je ne vous saurois asses louer icellui exemplaire, comme, Dieu aidant, je ferai connoistre en quelques autres Hvres que je délibère mettre en lumière,* moiennant que je les aie mis au net en attendant
* Ai-je besoin de rappeler que Scaliger^dédia , six ans plus tard, . à Claude du Puy, conseiller au parlement de Paris, un intime ami dont nous allons bien souvent retrouver le nom dans cette correspondance, les poésies de Tibulle, mêlées à celles de Catulle et de Properce ?
48 LiTnif nuHÇAiiif oiioim
qui les transcrive pour moi, n'aiant le loisir à cause de mon estude du droict. Si vous avés quelque chose de rare, je vous supplie nous en faire participans, et nous escrire souvent, et m'entretenir tousjours en mon bon heur, qui est quand je puis entendre de voz nouvelles, et que par voz lettres je suis tousjours asseuré de vostre bonne voulonté envers moi. Je n'ai receu encores les livres que vous avés livrés à Monsieur de DoUencourt* pour m'envoier^ combien que je crains que le livre de Fulvius Ursinus, que vous m'envoies, ne soit cellui que je demande. Car je demande touts les fragments des anciens poètes grecs colligés par le dit Fulvius.Mais comme je puis connoistre, à mon ad vis, vous m'envoies ce que il a faict sur Virgille, aiant amassé tout ce que Virgille a prins des anciens Grecs ; ^ mais je vous prie avoir l'œil sur les fragmens que j'entends avoir esté naguères imprimés à Venize, ou à chasque poète grec est rendu tout ce qui s'en trouve espars par les aucteurs et grammariens anciens, lequel livre il avoit desjà prest en mon premier voyage d'Italie il y a sept ans.^ Si vous me pouvés faire tenir ce livre lequel je m'asseure avoir esté imprimé, vous m'ôbligerés beaucoup à vous, jaçoit que ja multis nominibus tibi obligatus sim. Monsieur Lambin tient des propos de moi, qui sont autant indignes de moi que de lui, se faisant autant de tort qu'à moi,* et c'est parceque je ne lui ai baillé
* Je n'ai pu me procurer le moindre renseignement sur ce personnage, même en questionnant ce totU le monde qui rédige Vlntermédiaire des chercheurs et curieux,
2 Virgilius collatione scriptorum Grœcorum illustratus. Anvers, 1568, in-8*.
* Le manuscrit déjà prêt en 1565, fut imprimé en 1568, non à Venise, comme le croyait Scaliger, mais à Anvers, comme nous Tavons déjà vu.
* Denis Lambin, né à Montreuil-sur-Mer en 1516, mourut à
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ce qu'il pense que jadis j'ai faict sur le Piaule, cujm poetœ novam editionem adomat.* Mais il ne fault pas qu'il procède par ceste façon pour avoir le cœur d'un Scaliger.^ Je lui escris, et par ce moien j'entendrai quid de me sentit homo irX£t(jt;ovcixt)ç,' et per quem nemini licet esse negligenti.
Monsieur, je présente mes bien humbles recommandations à voz bonnes grâces, priant Dieu vous donner en santé bonne et longue vie.
De Vallence, ce 13 février 1572.
Vostre meilleur ami et humble serviteur^ Joseph DE La Scala.
Paris six mois après queScaligerse fut ainsi plaint de ses procédés. Voir sur le savant philologue, outre Teissier (Eloges tir.es de M. de Thou) et Goujet (Mémoires historiques et littéraires sur le collège royal de France), une note dans la dernière édition des Sonnets exotériques de Imbert [Collection méridionale, t. II, 1872, p. 79, no 62). Des reproches adressés ici par Scaliger au professeur do grec du collège de France, rapprochons Féloge qui lui est donné par le Prima Scaligerana (p. 107) : « Lambinus erat vir bonus et doctus, qui Latine et Romane' loquebatur, optimeque scribebat. » Dans le Secunda Scaligerana (p. 416), Scaliger met au nombre des œuvres les plus remarquables, le Commentaire de Lambin sur Horace, ajoutant là que cet humaniste « avoit fort peu de livres.»
* Le Plante de Lambin parut à Paris, en 1576, in-folio, par les soins de Jacques Hélie. On assure que cette édition n'obtint aucun succès.
* Voir sur la petite querelle qui, à propos de Plante, s'éleva entre Lambin et Staliger, les citations réunies par M. Bernays(p. 164-166) et par M. L. Jarry (p. 61).
' G'estrà-dire, selon la traduction du Thésaurus d'Estienne, ôompluries Victor, et en français : « Ce grand vainqueur, ce superbe vainqueur, qui ne pardonne à personne une négligence. »
20 IBTTIBff PBA1IÇ1I8B9 IniDlTBS
A p. PITHOU.*
Monsieur, despuis que de Vostre Grâce vous m'envoîastes vostre Lex Dei^'^ de quoi je vous remercie bien fort, je n'ai eu aulcun moien de vous escrire, et vous remercier de vostre présent et du proffit que j'ai receu de vostre livre, mais m'estant avenu un grand bien, c'est d'avoir veu vostre frère ' en ceste ville,* par son moien je vous escris maintenant, comme n'estant jamais plus content que quand je vous puis escrire, et vous donner à cognoistre combien je vous aime, prise, et honore, comme la perle de ceux qui me font cest honneur, que de me recevoir en leur amitié. Monsieur vostre frère m'a parlé d'un Censorinus et Probus sur Juvénal, qu'il vous avoit laissé, et m'a asseuréquesije vous les demandois,
^Ihid., folio il^.
* Je ne vois rien touchant cette Lex Dei dans les livres que je viens de consulter sur les travaux de Pierre Pithou, pas môme dans la minutieuse monographie que nous devons à Grosley. On a de ScvAigev {Opmcula varia antehac non édita, 1610, in-4o, p. 56-70), une dissertation intitulée Diatriba de decimis in lege Dei,
* C'était François Pithou, né à Troyes en 1544, mort en 1621. Magistrat comme son frère, il fut, comme lui, un grand travailleur et un grand érudit.
* De quelle ville s'agit-il ici ? De Genève, où Scaliger, comme nous l'avons vu, s'était réfugié après la Saint-Barthélémy ? De Valence, où il revint après que l'orage d'août 1572 lui sembla calmé ?
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que, vous ne me refuseriés pas en cella : ains que de bon cœur vous me les fériés tenir. Or parce que j'avois délibéré de faire imprimer Gellius, Macrobius, Censorinus touz ensemble,* et que j*ai beaucoupde choses sur lêsdlctz aucteurs, ce me seroit un très grand bien s'il vous plaisoit, non seullement me faire participant desdictz livres escritz à la main, que de voz doctes conjectures, et annotations sur lesdictz aucteurs, desquelles je sai très bien que vous n'estes poinct desproveu. Et vous asseure que je me porterai si fidellement, et en telle loiaulté en icelle charge , que vous ne m'aurés communicqué un si petit apex et iota, que le tout ne vous soit rendu avec le tesmoignage de l'honeur que je vous doibs porter pour vostre vertu et savoir, et vous savés très bien que je suis si franc, que je ne daignerois faire aultrement. Je vous advertis aussi comment je prétends à faire des commentaires amples sur Manilius,* poète, comme savés, fort obscur pour la matière qu'il manie, et aussi pour les énormes et innumerables ^ faultes et transpositions par lesquelles il est misérablement gasté ! Dieu nous a faict la grâce pour le moins d'estre sortis à bout de toutz ces bourbiers, qui sont en ce poète. Nous laissons à escrire ou mettre au net les commentaires que nous faisons sur icellui. Il vous
^ Scaliger n'a pas réalisé ce projet.
' Ces Commentaires parurent en 1579 sous ce titre : M..Ma7iilii Astronomico^v libri quinqm. Josephus Scaliger JuL Cœs. F. recensuit ac pristino ordini suo restituit. Ejusdem Jos. Scaligeri Commentarius in esodem libros et Castigationum explicationes (Paris, Mamert Pâtisson).
• M. Liiivé {Diaionnaire de la langue française , au mot innombrable), rappelle que Montaigne disait innumerable et cite cette observation de Vaugelas : « Du temps du cardinal du Perron et de M. Coëffeteau, on disait toujours innumerable et jamais innombrable ; maintenant, tout au contraire, on dit innombrable, et non pas innumerable. »
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plaira doncques de m'i aider, si vous i avés quelque chose de vostre industrie, ou de vieil exemplaire, comme je pense qu'avés, d'autant que vostre frère m'en asseure, et vous supplie bien fort de ne m'esconduire de ma demande. Et vous prometz que vous en aurés le principal honneur, si par vostre moien je puis adjouster quelque chose à mes conjectures, comme j'ai faict sur le Culex * par vostre membrane.' Je m'asseure tant de vostre honnesteté, que vous ne fauldrés • à me prester toute l'aide que vous pourrés en une si bonne entreprise. Je suis en peine de vous envoler de mes Varrons, car j'ai faict imprimer tant de lingua latina que de Re Rustica avec nouvelles castigations.^ Mais il ne fault poinct que
* Le CideXf que l'on a souvent, mais à tort, attribué à Virgile, fut inséré par Scaliger dans ses Catalectes. Scaliger, dans une des nombreuses lettres latines à P. Pithou du recueil de 1627 (Leyde, Elzevier), la lettre XXXII (p. 140), s'exprimait ainsi : « Auximus enim Catalecta nostra plusquam centum Poëmatiis, quœ antehac nunquam excusa fuerunt, et quorum multa suntPetronii... Sane luculentissimum Culicem, Cirim etiEtnam, atque adeo Moretum ipsum edemus.. » Déjà, le Culex avait été imprimé dans un recueil intitulé : Diversorum veterum pœtarum in priapum lusm; P. F. M. Cata^ lecta, Copa, Rosœ, Culex, Diras, Moretum, Ciris, jEtna, etc. (Venise, Aide, 1527, in-8»).
* C'est-à-dire parchemin.
' Scaliger avait publié, en 1565, les Conjectan^a in M. Terentium Varronem de lingua latina (Paris, Rob. Estienne). C'était là son premier ouvrage , comme le rappelle le rédacteur du Secunda Scaligerana (p. 550) : «Varronest le premier livre qu'il ait composé et fait imprimer. » On lit dans le Prima Scaligerana (p. 21) : « Confedt Conjectanea in Varronem anno œtatis vigesimo. » « Et lors, dit-il, étois-je fou comme un jeune^ lièvre. » En 1573, Scaliger publia de nouveau ses Conjectanea en y joignant des notes sur le De Re Rustica. Voici le titre de l'édition ainsi augmentée : M. Terentii Varronis opéra quœ supersunt. In libres de Lingua Latina Conjectanea Josephi Scaligeri, recognita et appendice aucta. In libres de Re RusHca notœ
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VOUS vous en peniez, d'autant que j'aurai tost le moien de vous en faire tenir. Je suis après pour faire imprimer TAusonne tout renouvelle et aultre qu'il n'est aujourd'hui avec de grans castigations et explications sur le dict Poète.* Gryphius en a la charge.^ Il ne tardera guieres à i mettre la main. Je vous prie de rechef de vous souvenir de moi touchant Gellius, Macrobius, Censorinus, Probus et Manilius, et me recommande bien humblement à vostre bonne grâce, priant Dieu,
Monsieur, vous donner en santé bonne et longue vie.
Ce 23 aoust 1573.
Vostre très humble serviteur,
Joseph de La Sgala.
ejusdem etc. (Paris, Henri Estienne, in-8o). La première édition des Conjectanea avait été dédiée à Louis de Chasteigner de la Roche- Posay, seigneur d'Abain, le généreux et fidèle protecteur de Scaliger.
' Cet ouvrage parut Tannée suivante, sous ce titre : Josephi Scaligeri Jus. Cœs. F. Ausonianamm Lectionum lihri Duo. (Lyon, Ant. Gryphe, 1574, in-16.) Il est dédié à Elie Vinet [Ad optimum et eruditissimum virum Eliam Vinetum Santonem). Vinet reproduisit le travail de Scaliger dans sa seconde édition des Œuvres complètes d'Ausone {Au>sonii Burdigalensis, viri consularis, amnia, quœ adhuc in veteribus Bibliothecis inveriiri potuerunt opéra, etc. (Bordeaux, Simon Millanges, 1590, in-4<»). Déjà dans la préface de la première édition des CEuvres d'Ausone (Bordeaux, S. Millanges, 1580, in-4'>), Vinet parlait beaucoup à propos des Ausonianœ lectiones, de Scaliger et de Gryphius.
* Antoine Gryphe était le fils de Tillustre Sébastien Gryphe, lequel Sébastien, mort à Lyon en septembre 1556, avait été, en 1540, l'éditeur du De causis linguœ latince lihri XIII de Jules César Scaliger (in-4").
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Tout ce que vous me vouldrés envoier, il ne fault doubler de Venvoier à Gryphius, car il me le faira tenir.*
* On sait combien étaient fréquentes, les relations entre Genève et Lyon, facilitées par le beau fleuve qui rapproche ces deux villes l'une de l'autre. Si Scaliger était alors à Valence, les relations étaient plus fréquentes encore entre la ville habitée par l'étudiant en droit et la ville habitée par son imprimeur ; car Valence, assise près du confluent de l'Isère et du Rhône, n'est séparée de Lyon que par une vingtaine de lieues. Comme on le voit par les lettres latines déjà citées (note 2, p. i4 ) , c'était parfois avec Cujas que Scaliger allait de Valence à Lyon mPropediem Ltigdunum ego et Jac.Cujacitis deferemus. »
Ai tOUMU SCiUfiSp. M
A P. PITHOU
Monsieur, de trois paires de lettres, que je vous envoiai dernièrement, il est impossible que vous n'en aies receu quelcun,^ mesmement cellui que je vous envoiai dernièrement avec un Varro de Lingua latina et de Re Rustica ensemble les Epidorpides ^ de feu mon père, et par ce m'asseurant que vous les aurés receues je me fie que vous aurés pesé et considéré de plus près la requeste que je vous faisois, et fais encores, touchant mon édition de Gcllius, Macrobius, et Censorinus, lesquelz aucteurs f ai délibéré ja long temps y a mettre en lumière plus correctz et en meilleur ordre qu'ils ne sont, et de cella en faire un volume. Sachant doncques que vous avés un Macrobe pour l'avoir d'aultres fois manié envostreestude,^ et estant adverti aussi par Monsieur Pithou, vostre frère, qu'il vous a laissé un Censorin escrità la main, je recours à vous pour vous demander aide et secours, et
* Ibid. fo 175.
- Le mot paire était autrefois du masculin. M. Littré a cité {Dic- Uonnaire de la langue française ) un passage de H. de Mondeville (xiv« siècle), où nous lisons, à propos de nerfs : le premier paire.
' De cTTi^opTriç , second souper, repas supplémentaire, dessert. Scaliger veut parler de reliefs des festins de son père, ou, pour mieux entrer dans sa pensée, de rogatons des collations de Tauteur de la Poétique,
* C'est-à-dire en votre cabinet de travail.
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estre participant de cesl' œuvre mienne, et me faire plaisir des dictz exemplaires, et de ce que vous aurés d'aultres fois colligé * des vieulx livres sur Gellius pour faire un beau volume et correct de ces trois aucteurs, comme desja j'ai délibéré de long: temps.2 Aussi j'adjoustai en mes lettres touchant le Manilius, lequel j'ai desja corrigé et mis en son lieu toutz les lieus transposés, qui sont en ce grand poète, et je suis si audacieux jusques là, que je n'ai poinct eu honte d'entreprendre un si grand labeur. Mais avec l'aide de Dieu nous en sommes venus à bout. Il vous plaira aussi de m'aider de ce que vous en aurés dessus ledict poète, principallement ce que vous aurés amassé des anciens livres, comme ledict sieur vostre frère m'a asseuré que vous en a vies eu un exemplaire. Dadvantage s'il vous plaist aussi m'envoier le Probus sur Juvenal : j'ai délibéré soubdainement de le faire imprimer avec le texte du poète ensemble le Persius avec son vieil interprète Cornulus, lequel j'acoustrerai bien, Dieu aidant, et ferons un beau volume de cella. Je vous prie empacqueterle tout, et Tenvoier à Gryphius, lequel ne fauldra subitement à me le faire tenir. Messieurs de la Rochepozai •
' De Colligerâf recueillir. C'est surtout un mot du xvi« siècle, un mot d'Amyot et d'Ambroise Paré. On ne le trouve guère employé ni avant, ni après. Il figure pourtant encore dans la dernière édition du Dictionnaire de V Académie française (1878).
* Ce triple projet, si longtemps caressé, ne fut pas réalisé. L'ouvrage de Censorinus {De die natali) allait être publié, quelques années plus tard, pccr Manuce (Venise, 1581, in-8o).
• 11 s'agit là des fils de Jean III de Chasteigner, et surtout parmi eux de Louis de Chasteigner, seigneur d'Abain, qui était le septième, et qui avait cinq ans de plus que Scaliger. Louis, né le 15 février 1535, devait mourir en septembre 1595. Il était gentilhomme ordinaire de la Chambre du Roi lorsqu'il fut désigné pour accompagner le futur Henri III en Pologne. Voir, à ce sujet, VHistoire généalogique de la maison des Chasteigners, seigneurs de la Chastaign^aye,
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m'ont escrit pour me faire venir en Poloigne et suivre le Roi de Poloigne. Mais les excuses que j'en ai faict seront asses suffisantes pour me descharger de ceste peine.* Je vous supplie doncques très affectueusement ne mevouUoir esconduire de ceste mienne requeste laquelle je vous /ais touchant les exemplaires. Je n'eus jamais meilleure opportunité pour vacquer à telles choses et les faireimprimer. Je vous envoierai bientost, Dieu aidant, de mes Ausones , où vous trouvères quelque chose , laquelle peust estre vous plairra, si ce ne sera pour sa valleur, à tout le moins pour l'amitié que vous me portés.^ Je fais imprimer les poèmes de mon père non encorde imprimés. Je vous en envoierai, quand ils seront achevés d'imprimer. Car ce ne sera pas encores, d'autant que le volume est bien gros.' Je
de la Rochepozay, de Saint-Georges , de Rexe , de Lindoys, de la Rochefaton et autres lieux , institués par chartes de diverses églises, arrêts de la Cour de Parlement , titres domestiques et autres bonnes preuves, par André du Ghesne, géographe du Roy. (Paris, Sébastien Cramoisy, 1679, in-folio, p. 317 et suiv.) On peut citer encore sur Louis de Chasteigner une notice étendue de Dreux du Radier dans le tome II de la Bibliothèque historique et critique du Poitou (Paris, 1754, in-12).
' Rappelons ici que Jean de Monluc devait d'abord emmener en Pologne avec lui Joseph Scaliger et que la nouvelle du massacre de la Saint-Barthélémy avait obligé ce dernier à renoncer au voyage. Voir Notes et documents inédits pour servir à la Biographie de Jean de Monluc, évêque de Valence (1868, grand in-8*, p. 34-35). Cf. Henri de Valois et la Pologne en 4 512 par le marquis de Noailles (1867, in-8», 1. 1, p. 95-96).
' Phrase bien modeste et bien gracieuse et qui, comme tant d'autres passages de cette correspondance, montre que Scaliger, quant au caractère, vaut mieux que sa réputation.
' Poemata in duas partes divisa (Genève, 1574, in-8o). Le volume est très gros, la première partie n'ayant pas moins de 663 pages et la seconde en ayant 337. A ce total de mille pages s'ajoutent encore
^ I.BTTIUIS fBÀJHÇmU INEDITS!
VOUS prie, si vous cognoissés que Je vous puisse servir en quelque chose, de ne me faire ce tort, que de ne m'emploier comme cellui qui avés plus de puissance sur moi, qu'homme du monde. Et en tant,*
Monsieur, je présente mes biens humbles recommandations à vostre bonne grâce, priant Dieu vous donner en santé bonne et longue vie.
Ce 10 septembre 1573.
Vostre bien humble serviteur et ami, Joseph de La Scala.
Je vous prie si vous voies Monsieur de Marie , conseiller en la Court de Parlement,* de lui faire mes bien humbles recommandations à sa bonne grâce, et faire le semblable au fllz de Monsieur le Premier Président de Tou qui estoit Tannée passée à Vallence.'
70 pages qui contiennent la traduction en vers latins, par Joseph Scaliger de VAjax de Sophocle.
* C'est l'expression si chère au cardinal * d'Ossat qui l'emploie à la fin de presque toutes ses lettres.
' Voir dans le Moréri de 1759 |t. VII, p. 263^ la généalogie de la branche parlementaire de la famille de Marie.
' C'était Jacques-Auguste de Thou, le futur historien, troisième fils de Christophe de Thou et de Jacqueline de TuUeu. Ce condisciple et ami avait alors un peu moins de vingt ans. Le plus bel éloge qui ait jamais été fait de Joseph Scaliger, est l'éloge que le président de Thou en a retracé dans l'histoire de son temps (livre XXI), à l'occasion de la mort de Jules-César Scaliger (21 octobre 1558). Cf. ce qui est dit de J. Scaliger dans les Mémoires de la vie de J.-A. de Thou, au sujet de leur séjour commun à Valence, en 1571 et 1572.
DB JOISPH 8CAU6BB. 2^
A P. PITHOU
Monsieur, c'est pour la cinquiesme fois que je vous escris, et combien que je sois certain qu'il ne tient pas à vous que vous ne respondiez à mes lettres, si est ce que j'ai voulu encores surcharger ,2 et vous escrire ce que par tant de lettres je vous ai escrit : c'est qu'estant asseuré par Monsieur Pithou, vostre frère, que vous me bailleriés franchement les exemplaires de Probus, et Gensorinus avecque Macrobius, je me suis aussi asseuré de ma part, que pour nostre aâiitié vous ne me vouldriés refuser en çella ni esconduire. Je vous declairois mes dessains. C'est que voulant faire imprimer le Gellius pour y avoir de choses, lesquelles à mon advis méritent plustost d'estre emploiées à l'usage public que d'estre supprimées, j'ai voulu conjoindre Macrobe et Gensorinus avecques et en faire un beau volume in-folio, qui seroit à mon avis un livre plausible ' à touz gens de bon jugement. Aussi je ferois imprimer Juvenal et Persius avec leurs anciens Commentaires, ensemble les observations que nous y avons
' Ibid. folio 174.
* C'est-à-dire revenir à la charge. D'autres écrivains, un peu plus tard, ont, en pareil cas, employé le mot recharger y Chapelain, par exemple, dans sa correspondance de Tannée 1640.
' De plausibilis , digne d'être approuvé, et, dans le sens propre, d'être applaudi. M. Littré rappelle que Bossuet s'est servi de l'expression, plausible à dans cette phrase : « en mille manières plau-
30 LBTTlIf FlARÇlISfl ntolTU
dessus.* Il est en vostre puissance de faire que ceste belle entreprise s'exécute, ou non. Je vous supplie doncques très affectueusement de me vouloir envoler les dictz exemplaires, avecques vostre Macrobius escrit à la main et je vous promectz que rien ne se perdra. Ains le tout vous sera rendu fldellement, ou à vostre frère, duquel je puis avoir nouvelles toutz les quinze jours. Je n'eus jamais meilleur loisir d'exécuter ceci, que j'ai maintenant. Aussi je vous prie n'oublier pas de m'envoier si vous avés quelque chose sur Gellius des anciens exemplaires,ou devez doctissimes observations, et le tout vous sera attribué fidellement. Vous pouvés adresser vos lettres et pacquelz à Gryphius, lequel ne fauldra à me les faire tenir. Je vous envolai dernièrement un de mes Varrons et epidorpides de mon père. Je vous envolerai bien tost Ausonius et le grand volume de toutz les poèmes de mon père. Monsieur, je présente mes bien humbles recommandations à vostre bonne grâce, priant Dieu vous donner en sant(? bonne et longue vie.
Ce 6 novembre 1573.
Vostre meilleur ami et serviteur, Joseph de La Scâla.
A Monsieur Pithou, Baillif de Tonnerre,^ à Paris.
sibles au genre humain. « De l'unique exemple cité dans le DicUonnaire de la langiie française, il est intéressant de rapprocher l'exemple fourni, un siècle auparavant , par le correspondant de Pithou. Le Dictionnaire de l'Académie ne s'est pas souvenu de l'ancienne signification du mot plausible et il en a donné une définition beaucoup trop restreinte, en ces termes : « qui a une apparence spécieuse. »
* Pas plus que l'Aulu-Gelle, le Censorinus et le Macrobe, Scaliger ne publia le Juvénal et le Perse annoncés ici. Mais les Scholies anciennes sur ce dernier auteur qui avaient été recueillies par notre savant, ont trouvé place dans 1 édition donnée par P. Pithou (Paris, 1584, in-8") et dans celle d'Isaac Casaubon (Paris, 1605, in-8")
» D'abord bailli de Tonnerre, P. Pithou ne tarda pas à devenir substitut du Procureur Général du Parlement de Pans.
DB lOflPB fCll.f6Bt. 31
A P. PITHOU
Monsieur, il y a asses long temps que je receux le Macrobius escrit à la main, ensemble le Censorinus, de quoi je vous devois incontinent remercier, si j'eusse voulu faire mon devoir. Mais vous m'excuserés, s'il vous plaist, si je ne rai faict aussi tost que je devois. Car nous n'avons pas la commodité de vous escrire toutes les fois que nous voudrions bien. Je suis en la plus grand peine du monde à cause de mon Ausonne,^ lequel Gryphius détient il y a desja un an. Et toutesfois il est presque desja imprimé, ne restant à faire que trois quayers au plus, et le laisse ainsi imparfaict pour si peu qu'il reste à achever, et n'en puis venir à bout nec precio, nec precarioJ Au reste en ces jours passés j'ai faict quelque petite chose sur le Festus, laquelle est desja sur la presse.'* Vous en aurés des premiers à la fin d'Aoust, si je
• Ibid. folio 176.
' Nous avons déjà vu (lettre III) que l'Ausone parut en 1579. Ce fut vers la fin de Tannée.
' Ni par promesses, ni par prière , les imprimeurs du xvi' siècle, même quand il s'agissait d'un Scaliger, n'étaient donc pas plus désireux que les nôtres d'épargner aux auteurs les tourments d'une longue attente.
* L'ouvrage parut, l'année suivante, sous ce titre : M. Verrii Flacci quœ extant. Et Sex. Pompei Festi de Verborum significatione libri XX. Josephi Scaligeri Juin Cmaris F, in eosdem libros castiga-
3S LBTTBB8 FlANÇÀISf S HfÉDITKI
puis trouver homme commode pour vous le porter. Je vous garderai vostre Macrobius diligemment, et vous le rendrai bona fide, et ne vouldrois pour rien du monde me monstrer ingrat ou nonchallant en ce que vous m'avés esté si libéral, que de me prester^ ce que vous tenés si cher. Il vous plairra de donner ordre que j'aie un Plante de Lambin si tost qu'il sera imprimé.* Car incontinent je despecherai le mien, m'asseurant que Monsieur Lambin m'aura laissé que trouver après luy, et en lui aussi. J'entends qu'il n'a pas faict sur les quatre dernières comédies. Si vous m'en pouviès faire tenir un encores qu'il ne fust pas achevé, moiennant qu'il y eust ce que Lambin y a faict, je ne l'aurois si tost receu, que je ne le despechasse. Il vous plairra doncques me faire ce bien si vous pouvés, et m'excuser si je vous importune. J'ai encores ma fièvre quarte laquelle je garde tantost dix mois ,2 qui est cause que je n'ai pas faict ce que j'avois projecté, et toutesfois, s'il plaist à Dieu m'en délivrer bientost, je poursuivrai d'aultres choses, que j'avois desja délibéré de faire.
Monsieur, je présente mes bien humbles recommandations
tiones, recognitœ et auctœ (Paris, Mamert Pâtisson, in-8-). L'auteur du Manuel du Libraire, qui ne mentionne point la publication de Scaliger, cite {qm Tdoi Pompeius) une édition qui suivit de près celle de 1575 : De verborum significatione fragmentum, ex veteri exemplari bibliothecœ descriptum, cum notis ( Rome, G. Ferrari, 1581, in-8")-
* Nous avons vu (Lettre II) que Lambin était mort en septembre 1572 et que son Plante ne vit le jour qu'en 1576.
- Il est question dans le Prima Scaligerana (p. 148) de la fièvre quarte qui consuma Scaliger pendant plusieurs mois.
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à vostre bonne grâce, priant Dieu vous donner en santé bonne et longue vie.
De Basle,* ce 24 juillet 1574.
Vostre meilleur ami à vous faire service,
Savait-on que Scaliger eût séjourné à Bàle, en juillet 1574 ?
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