‹ Lettres franques à Napoléon III, empereur des françaisChapitre 18 sur 26 · LETTRE XV · texte numérisé non relu

LETTRE XV

Je ne m'aveugle pas sur l'état maritime de la France. Je m'abuse moins encore sur la situation redoutable de l'Angleterre à cet égard.

Entre celle-ci et nous, la différence de moyens et de forces est considérable. Il est évident qu'elle nous est supérieure, en ce moment, sous ce double rapport.

Si nous avons été autrefois l'égal et même le

supérieur de l'Angleterre, nous pouvons le devenir encore, non pour dominer les mers, mais pour les rendre libres et servir la civilisation.

Si l'Angleterre retire d'immenses avantages de l'abondance et de la supériorité de ses fers, si elle est favorisée de bassins houillers aussi avantageux que féconds, si son génie particulier a été excité par les moyens dont la nature a été si prodigue envers elle, elle a dû ses accroissements prodigieux et celte supériorité qui l'aveugle, moins à l'énergie particulière dont elle se vante qu'au laissez-faire de la France, ridiculement absorbée, je le dis encore une fois, parles expéditions d'Italie sous Louis XII, Charles VIII et François P' d*abord, expéditions qui n'ont pas empêché l'Autriche de peser sur la poitrine de la Lombardie et de Venise; ensuite à nos guerres religieuses , qui ont été si désastreuses pour la France. Nous n'avons ouvert les yeux que tard et lorsque l'Angleterre avait déjà placé, selon son expression, ses corps de garde aux quatre coins du monde.

Cependant sous Louis XIV et après lui , nos marins, maintenus à un nombre considérable par la navigation qui était puissante et prospère, pouvaient lutter, et ils l'ont fait avec avantage tunt que les mers ont été libres çomt ^\ïi(l^ \»x)\* que nos coJonies ont été nombreuse?» cX. '^ôyvv

- gisantes, tant que TAngleterre, senle à nous eombattre, n'a pas détmtmé nos coups en nous don^ nant sur le continent de l'Europe dix ennemis pour un. Car pour obtenir satisfaction complète de l'Angleterre , nous pouvons le dire pour le passé comme pour l'avenir, il n*y aurait eu qn*à nous laisser faire contre elle et corps k corps aveceye...

Voilà tout le secret de Taccroissement de la puissance de F Angleterre, la nature de cette puissance et les revers certains auxquels elle serait soumise si, loyale adversaire, elle était seule h se mesurer avec nous.

On a toujours dit : « La France est particulièrement une puissance continentale; c'est un grand atelier d'agriculture, puisque plus des deux tiers de ses habitants sont adonnés aux travaux agricoles; elle n'a pas besoin de marine... «

Il est vrai que la France est surtout agricole et industrielle; qu^elle renferme dans son sein, sous ce double rapport, des ressources immenses* Mais cela devrait-il jamais être un obstaèle à raugmentation de sa prospérité?

L'Angleterre est aus^ un pays d'agriculture par excellence. A cet endroit, elle nous donne encore des leçons dont nous devrions profiter. Elte sait obtenir de son sol des rendements de

beancotip suipérreurs aux nôtres. C'est aussi pout cela que nous voyons, t;hez elle, les classes laborieuses mieux nourries , mieux vêtues. Gela Fempéche-t-il d'avoir, indépendamment de ses quarante-cinq mille matelots au servicede l'État, plus de deux cent mille marins qni sillonnent toatesks mers?

Si la France est une puissance agricole, rien ne l'empêche donc de devenir puissance maritime. Il n'y a pas, après l'Angleterre, de peuple topographiquement plus favorisé qu'elle dans l'univers. Elle n'a pas seulement son littoral sut rOcëan et sur la Méditerranée ; elle a aussi deis fers, des houilles, des forêts pour sa marine. Elle a des bras intelligents et braves pour servir celle-ci , quand il lui aura été permis de vivre.

Mais un peuple peut vivre, sans doute, sans inârîne. La Prusse n'en a pas; l'Autriche n'en a pas ; d*àutres peuples n'en ont pas, et ils vivent. Cela ne veut pas dire que ceux qui peuvent en aVôîr doivent s'en passer quand ils peuvent en créer une, et se donner, en liberté, des avantages qui accroissent leur activité et leur bienêtre ? Pourquoi l'Angleterre serait-elle seule?...

Ce qui est hors de doute, c'est que rien n'active l'industrie comme une navigation développée. Le commerce ainsi soutenu ofhe '^\^ y^^" sance gui J'exerce l'avantage de XiiV^^R.e.'t ^^.'s»

LETtRÈ xin:

Prince ,

Vous avez sous les yeux les prîncipauiit documents du dëbdt. Leur authenticité et leuï^ Câriactère historique leur donnent FimpOftance la plus grave. Jamais situation n'a été plus tranchée ! Jamais des intérêts si grands n'ont été à juger et par vous et par le monde eïrtier.

L'Angleterre, vous l'avez vu, Se moqué de la France en rappelant le mot du grand Richelieu : « La France veut une marine. »

L'Angleterre se moque de la France en rappelant cette pensée d'un diplomate illustre : « La France est un soldat, » auquel elle répond avec une ironie amère : « L'Angleterre est un matelot, » et ce matelot rit de votre soldat.

L'Angleterre se moque de la France en lui jetant au visage « le dépérissement de son com- « merce, sa langueur incontestable, qui n'a pcis (t besoin de marins,., »

L'Angleterre insùRe la France quand, en parlant de nos intrépides marins, elle les appelle des hommes d'embarras dans les mjoments décisifs, sachant à peine se tenir fermes à la mer dan» les gros temps^, et autres ëtrangetés indignes d'un grand peuple.

L'Angleterre insulte la France et rhumanité tout entière quand elle répète à satiété et avec une joie féroce : » .... La France ne saurait nous « empêcher, quel que soit l'accroissement dé sa <( marine , d'incendier ses flottes , ses ports , t( ses arsenaux et de saisir se^ navires marte chands !!...»

L'Angleterre insulte à la dignité et à l'indépendance de tous les peuples « avec ses corps de « garde maritimes au moyen desquels les navi- « tiens étrangères sont placées sous la police «t britannique. »

L'Angleterre insulte à la civilisation du monde quand elle proclame « que le sceptre du monde K lui appartient... que la domination de la mer <( est celle du monde... et que le gouvernement «( anglais n'a rien à craindre pour lui à l'égard t( de la domination des àiers. »

L'Angleterre insulte à toutes les lois morales de l'univers quand elle dit par la bouche de Pitt et qu'elle traduit par toutes ses actions ce honteux sentiment : « Si nous étions justes un seul

<( jour, nous n'aurions pas un an à vivre ! !...)^

Qu'est ce donc qu'un peuple qui ne peut pas être juste j même un seul joui\ ?. . .

Ce peuple, il faut le dire, existe contre les lois de toute société, contre les lois de Dieu !

Un tel peuple périra tôt ou tard... Votre bras ne se lèverait pas sur lui, qu'un bras plus terrible peut-être, dans un avenir qui ne peut pas être éloigné, écrasera sa brutale insolence et sa perversité...

Qu'il s'en souvienne donc : sans l'assassinat de Paul I**^, Londres ne serait peut-être, aujourd'hui, qu'une sous-préfecture française..,, — Uno avulso, non.,, deficiet alter!

Chez toutes les nations du globe, la politique n'a que deux courants, le principe ou l'intêrct -r- ou ces deux choses simultanément. Le principe s'avoue; l'intérêt aussi. L'un et l'autre, dans l'acception qui leur est universellement donnée, impliquent un sens moral qui n'effarouche ni les idées de droit, ni les idées de justice.

L'Angleterre ne professe ni l'une ni l'autre de ces deux politiques : car soii principe est la négation de tous les principes , comme son intérêt est la négation de tous les intérêts.

L'Angleterre a pour maxime : Maintenir l'anarchie chez autrui pour maintenir la dictature

universelle que cette anarchie rend facile. Sa politique est donc, par ce côté , toute proudhonienne. Elle a donné raison à Fauteur des Con-tradictions sociales.

Vous devez, Prince, donner raison, à votre tour, à la France, en apprenant aux peuples que la civilisation n'est pas plus le brigandage en gants jaunes que la propriété n'est le vol légalisé.

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