RÉPONSE DE MADAME CHÉNIER
Je relis toujours avec un nouveau plaisir, M., ce que vous avez écrit sur les Grecs. Le parallèle que vous faites de cette nation parvenue à la célébrité, avec les Grecs modernes asservis et subjugués par un peuple barbare, est de la plus grande justesse. La Grèce ancienne, peuplée de cette foule de héros que la fable a divinisés, arrosée par les eaux fécondes de THippocrêne, illustrée par la naissance des Muses, ressembloit à un jardin toujours paré des seules mains de la nature. La Grèce moderne, ayant perdu sa liberté, n'a plus les mêmes ornemens; mais la Nature, qui n'est point marâtre, lui a conservé son génie, et Ton ne peut disconvenir, d'après vous, que les Grecs, tout défigurés qu'ils sont, ne soient encore reconnoissables. Quoique Athènes et Lacédémone n'aient plus de législateurs, de philosophes, ni de guerriers; quoique la Grèce n'ait plus d'Homère, elle ne laisse pas, comme vous l'observez très-judicieusement, de conserver son caractère et son génie qui, aidés de la liberté, feroient encore renaître de ses cendres les mêmes hommes et les mêmes vertus.
Telles sont, M., les réflexions que j'ai faites à la lecture de votre livre, dont je voudrois pouvoir vous dire tout le bien qu'il mérite, et tout celui que j'en pense; mais comme mon suffrage pourroit paroître intéressé, je me borne à vous faire, au nom de la Grèce moderne, le plus juste hommage de notre reconnoissance, puisqu'en remuant les cendres de nos pères, vous tirez les Grecs de Foubli où le tems, les préjugés, et la barbarie de leurs conquérants les avoient ensevelis.
Encouragée par votre exemple, M., autant que par vos conseils, je me suis hasardée à ajouter quelques observations à celles que vous avez vous-même faites sur les danses Grecques, dans votre treizième lettre. Les remarques sçavantes dont vous avez embelli cette partie des amusemens de la Grèce, rendent vos recherches d'autant plus intéressantes qu'elles ne permettent pas même de douter que les Grecs n'ont rien fait au hazard, et qu'ils ont voulu apprendre à la postérité que, jusqu'aux amusements les plus simples, tout doit concourir au bien de la société et à son avantage. Ce n'est pas seulement sur des monuments périssables, exposés à la rigueur des tems et à la barbarie des hommes, que les Grecs ont voulu
nous conserver le souvenir de leurs goûts, de leurs usages, et du rapport qu'ils avoient avec les événements : des tableaux vivants qui se reproduisent sans cesse; les danses dont les mères, dans le sein de leurs familles, ont soin de donner la leçon et l'exemple à leurs enfants, retracent encore aujourd'hui aux yeux clairvoyants ce que la Grèce a eu de remarquable dans les siècles les plus reculés.
La danse appellée la Candiote, moins intéressante par elle-même, que par son origine et par les grâces dont vous la peignez, s'est conservée telle qu'elle a dû être dans les siècles fabuleux, et j'y trouve avec vous une partie de l'histoire de Dédale, de Thésée, et d'Ariadne. a De la Candiote, » dites-vous (i), «est venue la >) danse Grecque que les insulaires ont conser- » vée. Pour vérifier la comparaison, il reste à » voir comment cette danse de Dédale en a pro- ') duit une autre qui n'étoit que l'imitation plus » composée du même dessin. »
Voici, M., quelle seroit mon opinion sur les variations de cette danse qui, quoique toujours la même quant au fond, ne diffère que par les circonstances. Dédale composa sa danse pour con-
(t) Voyage littéraire, f. 1S2, édition de 1771.
server la mémoire de son ingénieux édifice, et pour que la belle Ariadne pût en connoître tous les détours; alors la Candiote se danse sans rien tenir à la main, parce qu'il ne s'agit que de désigner les détours du labyrinthe.
Quand on danse la Candiote avec un cordon, je croirois assez que c'est en mémoire du peloton de fil qu'Ariadne avoit donné à Thésée, et par le secours duquel ce héros, après avoir vaincu le Minotaure, sortit triomphant du labyrinthe.
Si Ton danse plus souvent encore la Candiote avec un mouchoir à la main (et alors elle exige plus de vivacité), il est vraisemblable que c'est pour rappeller et peindre la douleur d'Ariadne, quand elle fut abandonnée par Thésée dans l'isle de Naxos (Naxie) ; on croit voir cette princesse désolée, entourée de ses femmes, les cheveux épars, sa robe négligemment traînante, son voile déchiré dont elle tient une partie dans sa main, tantôt pour essuyer ses larmes, tantôt pour faire un signal à Thésée qui est emporté par son vaisseau. Agitée entre la crainte, l'espérance et l'amour, elle aime encore trop Thésée pour vouloir l'accuser, elle accuse les éléments : « Non, » doit-elle dire, v Thésée n'est point infidèle; un
» héros aussi grand que lui ne sçauroit ternir par )' une trahison Téclat de ses actions. Non, Thésée » n'est point assez ingrat pour oublier une prin- » cesse qui l'a tant aimé, que, pour le suivre, » elle a abandonné son père et son pays. C'est » toi, onde fugitive, qui par ta nature n^es Jamais » stable, qui seule emportes mon cher Thésée. » Cette apostrophe m'a paru nécessaire pour donner à cette circonstance de la danse la liaison historique qu'elle doit avoir; puisque Ariadne, s'adressant ensuite au vaisseau même de Thésée, lui dit :
Kaoaoïv d noj £{i;a£-a£;, /.al i~'.pci tov /.aXo'vixoj tx (jLaTOy.;'a /.ai TO ooafiOa, Stà «rcpcrtaou «pïpcaeTOva yta êXa k'-aps xai l'fjicva.
ff Navire qui êtes parti et qui m'enlevez mon bien- » aimé, la lumière de mes yeux, revenez pour me » le rendre ou pour m'emmener aussi. »
Vous vous rappellerez peut-être. M., d'avoir entendu cette chanson (i) quand on danse la Candiote, que l'on appelle plus communément aujourd'hui la danse Grecque : le chœur répond sur le même air :
KotpaÇo x;p'. à-^TîvT'.'aoj, y.a'. vâsx/.îps T.T.y vi'j'j , v. t;'v Oîao t;v Ço:|xo'j, otà atpî'naoj oEpc[xî'TOva yi'a T/.x k'naoî za\ k'jj.cva.
(i) On appelle cette chanson, et l'air même, le Karavino, mot compose des deux premiers mots grecs de la clianson.
(f Maître du navire, mon seigneur; et vous, no- » cher, mon ame, que ferai-je de ma vie : ou » revenez pour me le rendre, ou pour m'emmener » aussi? »
Cest donc dans la différence des positions de Dédale, de Thésée et d'Ariadne que je crois avoir trouvé les différences que vous observez dans la façon de danser la Candiote, d'autant plus que le mouvement même de ces danses doit exprimer la diversité des circonstances; et je serois infiniment flattée, si je me rencontrois, à cet égard, de même opinion avec vous.
Je vais vous parler de VAj'naoïite. Cest avec raison, M., que vous mettez cette danse au nombre des danses militaires : elle en a tous les caractères, et je ne Tai jamais vu danser, telle que les Grecs la dansent publiquement à leurs fêtes de Pâques (i), que je ne me sois représenté la marche et les mouvements de la phalange Macédonienne, ayant à sa tête Alexandre-le-grand.
(i) Autant que le grand Visir leur en donne la pernjission, que l'on demande en vertu de la capitulation par laquelle Mahomet II accorda aux Grecs la conservation de leurs usages et de leur culte, dont la danse, dans cette occasion, semble faire une partie. Car, parmi les Grecs, aussi fidèles observateurs du carême qu'avides de danses, le commun ne croit pas participer au mérite de la résurrection, quand il ne danse point à Pâques.
Cette danse a reçu son nom des Ar?ianuis, peuples qui habitent l'ancienne Macédoine, et qui paroissent conserver dans leur figure ainsi que dans leurs habits ce caractère militaire qui a toujours distingué les Macédoniens, et qui, dans les différentes confédérations de la Grèce, les a mis audessus du reste des Grecs.
L'Arnaoute, que vous auriez décrite bien mieux que moi, M., se danse à Péra, et plus communément encore à la place de THippodrome à Constantinople par deux ou trois-cents Kassaboglan (i), et quelquefois davantage; ils sont rangés Tun à côté de Tautre et se tiennent par lu ceinture pour être serrés de plus près : ils font le même pas, et semblent ne former qu'un corps. Ils ont à leur tête deux danseurs détachés qui ont un long couteau à la main : Tun des deux est distingué par la richesse de ses habits, et par une houpe sur son bonnet qui représente un panache. Quinze autres danseurs détachés aussi de cette file et figurant avec elle, sont également armés, les uns avec des
(i)On appelle Kassab-oglan ou corps des bouchers les Grecs employés aux bouciieries. Ils sont Macédoniens, bien faits et hardis; ils jouissent de bien des privilèges que les autres Grecs n'ont pas, comme de porter de grands couteaux et de pouvoir en vo3'age porter le turban et l'habit vert, comme les Turcs.
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couteaux, les autres <iyec des bâtons ou des Camchik (i). Ne reconnoissez-vous pas dans les deux premiers Alexandre avec Ephestion, et ne croyezvous pas voir dans les autres Parménion, Séleucus, Antigone, Ptolémée, Cassandre, et autres capitaines d'Alexandre? Ces capitaines, dans la mesure et le mouvement de la danse, viennent successivement faire une génuflexion devant leur Général, qui de son arme ou de sa main leur fait un signe pour porter ses ordres dans tous les rangs. Ces capitaines, après ce signal, parcourent cette file en diligence. En se partageant dans le centre et les extrémités, ils frappent vivement du pied et du Camchik contre terre, et cette milice dansante fait alors un mouvement en arrière; ensuite on la remet au pas ferme, et, pendant qu'elle semble s'ébranler, ou qu'elle danse sans bouger de sa place, le Général et son second, suivis de quinze capitaines, parcourent encore en cadence, et font le tour de la file. Le Général alors a les mains derrière le dos; il regarde fièrement, et avec un
(i) Sorte de fouet avec un manche un peu long. C'ctoit anciennement une marque de commandement que les Turcs eux-mêmes ont conservée. Les.Janissaires ne connoissent de police que celle de leur corps : ils seroient déshonorés, s'ils étoient châties par d'autres officiers que les leurs, qui, dans ce cas, ne peuvent se servir que du Camchik.
air de confiance, chacun des danseurs, qui font des génuflexions, à mesure qu'il passe devant eux. Lorsque le chef revient à son poste, après avoir fait la revue de sa troupe, on voit approcher une autre danse qui représente sans doute Tarmée de Darius. Alors le Général avec les quinze capitaines font un instant une danse en rond qui semble figurer un conseil de guerre; après cela, les instruments jouent plus vite; les capitaines partent en diligence pour hâter la marche de Tarmée, et la danse, qui en est Timage, s'avance elle-même à grands pas. L'air des instruments change ensuite tout-à-coup (i); les danseurs se divisent en pelotons qui ont chacun à leur tête un Coryphée, et ils s'avancent en sautillant. Je ne sçais, M., si l'on ne seroit pas fondé à croire que cette position représente le passage du Granique (2) ; les danseurs, qui font ici les soldats d'Alexandre, vont en sautillant, pour marquer, ou la vivacité d'une action, ou plus vraisemblablement les obstacles que le terrein ou l'impétuosité des eaux opposent
(i) On appelle ce changcmeni d'air Kata-Koptos, tout coupé; ce qui paroît signifier le signal de division.
(2) La danse divisée en pelotons représente autant de détachements, parce qu'il n'étoit pas pratiquable que la Phalange pût passer le Granique sur sa longueur.
à leur passage (i). Après que la première danse a peint ces difficultés, le premier air recommence; la danse reprend sa première figure et ne forme qu'une ligne qui se trouve en face de la troupe qui vient lui disputer le terrein. Les deux danses opposées Tune àPautre, dans une sorte d'agitation, représentent le choc de deux armées; et Timage d'une attaque qui n'est que de pure convention, dégénère ordinairement en un combat réel entre ces jeunes gens, parce qu'échauffés par la danse et par le vin (2), ils s'emportent insensiblement, et représentent au naturel l'acharnement d'une mêlée, dont la danse ne devoit être qu'une légère imitation (3).
(i) Cette danse n'ayant d'autre objet que de peindre quelques actions d'Alexandre, on ne la cite pas comme un monument qui doive être assujetti à toute l'exactitude de l'histoire. Cependant, quoiqu'au passage du Granique, Alexandre ait attaqué les Perses avec sa cavalerie, on voit dans le supplément de J. Freinshemius à l'histoire de Quintcurce, liv. 2, que la cavalerie des Perses ne prit la fuite qu'à la vue de la phalange macédonienne, qui, ayant aussi passe le fleuve, attaqua le corps de l'armée et le défit.
(2} A la suite de la danse, il y a quelques jeunes gens qui, comme les vivandiers, portent des cruches pleines de vin pour donner à leurs camarades; indépendamment de celui que les Dames leur font distribuer, pour retenir long tems la danse sous leurs fenêtres.
(3) Dans ces combats qui ressemblent à celui des Lapithes, il est resté quelquefois quinze et vingt hommes sur la place. C'est à ces excès qu'il faut attribuer l'interdiction des danses publiques défendues depuis quelque tems à Constantinople. Les Janissaires marquoient
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Il semble donc, M., que nous pouvons avancer avec quelque fondement que VArnaoute est nonseulement une danse militaire, mais encore que, semblable aux fameux tableaux de le Brun, elle sert à retracer aux yeux observateurs une partie des exploits d'Alexandre. Indépendamment des preuves que la description de la danse peut m'en avoir fournies, il s^en trouve une qui paroît convaincante dans la chanson que les joueurs de lyre chantent pendant VArnaoute. Elle commence par ces mots :
r.oj ;'v 0 AXEÇavopo; 6 Ma/.îoovi5, tzoj ophtv t;v oxoyiiEviv îÀ;v.
« Où est Alexandre le Macédonien qui a commandé à tout Tunivers? «
Si VArnaoute nous rappelle le souvenir des actions d'Alexandre, comme je le crois, elle a le mérite de ces médailles antiques qu^on a quelque peine à déchiffrer; elle a même sur elles l'avantage de nous amuser, en nous instruisant.
aussi quelque jalousie de voir les Infidèles armés, quand eux, vrais croyans, n'ont pas la liberti; de l'ctre.
Les danses publiques, aux fêtes de Pâques, étoient chez les Grecs une marque éclatante de réjouissance; il peut se faire que la dispense appartînt au Patriarche, qui n'ayant plus aujourd'hui la même autorité, va, au nom de la nation, demander par un placetau grand Visir la liberté des danses : mais il a soin de se faire prévenir par un autre
Je crois, M . , pouvoir mettre comme vous la danse Valaqiie au nombre des danses bacchiques : elle est peu intéressante, et son mouvement assez lent exige beaucoup de précision. Dans cette danse, les danseurs ne sont jamais en grand nombre; ils se tiennent par la main, éloignés les uns des autres; enfin tout consiste à battre des pieds en dansant, à tourner bien Juste à droite quand on bat du pied gauche, et de même à gauche quand on bat du pied droit. On bat une fois, puis deux; on se quitte, et on bat des mains, le mouvement alors est plus vif : on bat en cadence des mains, et trois fois de chaque pied. Cette danse paroît être la figure des vendangeurs qui foulent le raisin chacun dans son cuvier, comme cela se pratique dans la Grèce. Il peut se faire que les Valaques aient reçu cette danse des
placet, pour qu'elle ne soit point accordée. Il concilie en apparence, par ce moyen, ce qu'il doit au vœu du peuple, ainsi qu'au maintien des privilèges nationaux, et il prévient le mauvais effet qui résulte toujours de cette tolérance.
Il est à craindre que la conduite que les Grecs ont tenue dans la guerre de Turquie ne soit pour eus une dernière révolution, et n'opère la consommation de leur esclavage. Cette ombre d'autorité qui du trône des Constantins avoit été transportée en Valachie et en Moldavie, paroît être à son terme, et l'on ne verra peut-être plus, dans la capitale, ces danses publiques qui en conservant l'image de la gaieté et du génie de la nation, nous rapproclioient des tems fabuleux de la Grèce. Cette révolution, si elle a lieu, ajoutera un nouveau prix à vos recherches, puisqu'elles nous retraceront toujours le souvenir des Grecs et les vestises de leurs usages.
Daces, comme vous Tobservez; mais, par le rapport que je lui trouve avec les vendanges des Grecs, je suis portée à croire qu'elle leur appartient-, et qu'on ne l'appelle Valaque que parce que les Grecs, libres dans la Valachie, auront pu y conserver, plus facilement qu'ailleurs, une danse purement bacchique. Mahomet et Bacchus ne se concilient guère, et ce n'est que par contravention qu'on les trouve ensemble.
La danse, comme vous l'observez vous-même, M., étoit chez les Grecs une imitation figurée des actions et des mœurs.
Par conséquent chaque divinité, chaque saison avoit des danses qui lui étoient consacrées. Outre la danse bacchique que je viens de vous décrire sur ce que j'en ai vu moi-même, c'est encore un usage commun à tous les villages Grecs que les familles entières vont, au mois de Septembre, passer les dimanches et les fêtes dans leurs vignes à boire et à manger, et reviennent le soir chez elles en dansant avec cette même gaieté qui rappelle l'idée des Bacchanales. Car dans ces moments de liberté, ou de tolérance, un peuple esclave se livre à la joie, avec moins de réserve qu'une nation indépendante.
Vous connoissez, M., les danses champêtres en rhonneur de Flore; vous aurez souvent vu le premier de Mai, à Belgrade, à Tlsle des Princes, et ailleurs, les femmes et les filles de village aller danser dans la prairie, cueillir et répandre des fleurs, et s'en orner de la tête aux pieds. Celle qui conduit la danse, toujours mieux parée que les autres, représente Flore et le Printems, dont rhymne qu'on chante annonce le retour (ij. Une des danseuses chante :
Kâ/.o; i).Ojv '. v:'|JLç;ax; i iJLX'.a i ixàia.
» Soyez la bien venue, nymphe, Déesse du mois » de Mai )^ ; et le chœur à chaque couplet répète, a Déesse du mois de Mai, Déesse du mois de Mai. » L'air de l'hymne est tendre, plein d'expression et de sentiment : tout dans cette danse peint les charmes de Flore et les douceurs du Printems (2).
Dans les villages Grecs, ainsi que les Bulgares, on observe encore les fêtes de Gérés. Quand la
(i) Quoique dans les capitales on connoisse moins les plaisirs consacrés aux saisons, les dames ne laissent pas d'en rappeller le souvenir dans leurs ornements; elles ont en pierreries et en émail des fleurs de toutes les saisons, comme aussi de petits raisins et des épis d'or dont elles ornent leur tête.
(2) Les Marseillois , descendants des Grecs , ont eux-mêmes conservé l'idée de cette fête. Dans les quartiers de la vieille ville où l'on voit ces anciens monume its consacrés aux divinités payennes, la
moisson approche Je sa maturité, on va en dansant au son de la lyre visiter les champs; on en revient de même avec la tête ornée de quelques épis entrelacés dans les cheveux, et le plus ou le moins de gaieté est le présage d'une abondante récolte. Le jour marqué pour la moisson, on va aux champs en dansant avec la faulx pendue à Tépaule; le joueur de lyre chante un air auquel on répond en chœur, et jusqu'au bruit que fait la faulx en sciant le bled, tout concourt à Tharmonic de cette musique champêtre. Le chant chez les gens de la campagne, ainsi que chez les ouvriers, est par-tout un aiguillon et un délassement du travail.
La danse Ionienne et le Pas-de-deux dont vous parlez, M., est, sans contredit, une danse nuptiale ; j'oserois presque mettre dans le même rang toutes les danses à deux usitées par-tout, qui ont conservé plus ou moins de liberté, suivant le goût, les mœurs ou même'les progrès de réducation chez les nations qui ont retenu Tusage des danses. U Ionienne ne seroit-elle pas ce
Major et les Accoulles, et qu'un culte plus pur rend aujourd'hui plus respectable:., on trouve, le premier de Mai, de jeunes filles bien parées sur des autels garnis de fleurs, et leurs compagnes appellent les passans pour offrir des fleurs à la Mayo, qui représente Flore et le retour du Priqtems.
qu'on appelle dans TArchipel le Balaristo? On le danse beaucoup à Smyrne : mais, tel qu'on Texécute, il ne fait qu'une partie de la danse nuptiale qu'on danse encore aujourd'hui chez les Grecs. Cette danse, comme toutes les danses Grecques, se forme par un Choro ou une file qui est conduite par le marié. Tous les parents et les convives en sont; ils se tiennent sous le bras, et Ton observe avec soin qu'il y ait alternativement une femme à côté d'un homme. Le marié présente son bras gauche à la mariée qui lui donne son bras droit en tenant un mouchoir à sa main; elle est soutenue du bras gauche par la Paranymphe (il, et de la même main elle s'appuie sur sa ceinture; les convives viennent en file dans l'ordre de la parenté. Cette marche nuptiale fait très-gravement quelques tours dans la salle, puis elle s'arrête ; le marié, et la mariée soutenue de la Paranymphe^ continuent
(i) Quoique ce mot soit masculin en françois, j'ai osé bazarder de l'employer pour les deux genres; les Grecs appellent fj :Tapavj[i.'jr) celle qui conduit la mariée, et ô r:apavj;a.-.;'.o; celui qui accompagne le marié; la paranymphe et le paranymphe offrent la même idée. Du reste, c'est toujours une parente ou une personne mariée qui fait l'office de paranymphe, et qui est chargée des détails de la fête. Cette agréable cérémonie semble exiger plus d'apprêts dans les pays oii les filles se marient jeunes et sans avoir participé à la société, que dans ceux où l'on ne suit pas les mêmes usages. En général, chez les Nations Orientales, la noce se faisoit et se fait encore dans la maison de la
la danse à laquelle le marié met beaucoup plus de gaieté; mais la Nymphi (la mariée), les yeux toujours baissés, fait en dansant de très-petits pas sans oser regarder le cavalier à qui elle présente le mouchoir à mesure que celui-ci s'empresse de lui prendre la main. Le marié, toujours en cadence, mêle quelques génuflexions à toutes les expressions de son empressement. Enfin la Paranymphe se retire. Alors la danse réduite au pas-de-deux, sous Texpression d'une vivacité réciproque, représente un nouvel intérêt. Il est naturel que cette danse ait été ou soit encore susceptible de plus ou de moins de libené, suivant les tems, le goût et toutes les nuances qu'il y a dans les façons de penser.
Sans en donner précisément la raison, M., je mets au nombre des danses nuptiales le Menuet, Vaimable Vainqueur, le Rigodon, la Bourrée,
mariée. Les Juifs, qui, maigre leur dispersion, ont conservé religieusement leurs usages, et qui par leur ancienneté doivent servir de modèle, pratiquent la même chose : ils se marient fort jeunes, et leurs Paranymphes sont des femmes. Il en est de mûme chez les Arabes Orientaux et Occidentaux. Il est surprenant que chez les Romains ce fussent toujours trois garçons qui conduisoient la mariée chez son époux. (Voyez le dictionnaire de l'Académie au mot Paranymphe.)
Quoique les Grecs n'aient point conservé l'usage du voile rouge (Lettres sur les mariages, folio 228), ils ont encore leur Flammeum; il n'y a point de jeune mariée chez les Grecs qui n'ait un habit ou un Férégé couleur de feu.
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r Allemande, le Fandango, et tant d'autres danses à deux que Je ne connois pas; car chaque pays et chaque province a les siennes, et le plus ou le moins de liberté peut tenir au climat, ou dépendre, comme je viens de dire, du goût et de Téducation. L'aimable Vainqueur et le Menuet, par leur décence et leur majesté, semblent avoir été consacrés à peindre le mariage des héros; les autres danses à deux n"'ont pas la même noblesse ; mais, en général, tous les pas-de-deux semblent avoir eu le même esprit et la même origine. La Polonaise me paroît être une imitation naturelle de la promenade.
Vous Tavez dit, et cela est vrai, M., les danses ont été chez les Grecs une image vivante des actions et des mœurs ; elles le sont encore. Le labyrinthe de Crète n'existe plus ; mais Dédale, Thésée et Ariadne, qui dansent encore chez les Grecs, semblent, par les charmes de la danse, le reproduire à nos yeux. Nous voyons, par le même secours, les marches d'Alexandre, et la tactique de Pyrrhus. Le peuple, qui agit en tout machinalement, et qui ne voit dans ce qu'il fait que ce qui flatte son goût, se livre aveuglément à ses usages; il n'appartient qu'à l'œil observateur d'en pénétrer les raisons.
Il peut se faire que toutes les nations aient célébré, par des danses historiques, les événements qui les intéressoient? mais ces danses ne se sont point conservées comme celles des Grecs. Je n'en chercherai pas la raison : cette recherche est audessus de moi, et n'est pas d'ailleurs de mon sujet. Je croirois cependant que la danse perfectionnée et devenue un art, comme elle Test en Europe, peut avoir fait négliger ces danses simples, qui, faites pour tout le monde, pouvoient bien plus aisément perpétuer le souvenir des faits mémorables.
Il n'y a point de maîtres à danser chez les Grecs ; une disposition, plus particulière peut-être, y rend les maîtres de danse moins nécessaires. Une mère, au sein de sa famille, apprend à ses enfans la même danse que sa mère lui a apprise : elle la danse avec eux, et leur chante, tout en dansant, l'histoire dont la danse exprime le sujet. En Europe, au contraire, les maîtres de danse, à l'envi les uns des autres, étudient sans cesse de nouvelles variations; et comme c'est le goût de la nouveauté qui décide la préférence, les danses n'y ont rien conservé de leur origine, elles n^ ont plus le même esprit. Peutêtre ai-je trop consulté mon inclination dans les
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remarques que je viens de faire sur les danses : permettez-moi d'y ajouter encore quelques réflexions.
Il me paroît que les François, qui ont adopté tout ce que l'Antiquité leur a présenté de grand et de solide, qui ont perfectionné tout ce qu'il y avoit d'agréable, ont une grande conformité avec les Athéniens. Ils conservent dans l'Europe cette supériorité que cette célèbre République avoit acquise sur les Etats de la Grèce. Avec l'esprit, les connoissances, les talens, la bravoure, et la politesse des Athéniens, ils en ont la gaieté et le même goût pour les modes, pour la galanterie, et pour les spectacles. Mais, bien loin deleurressembler parle goût pour la danse, ils ont répandu du ridicule sur les personnes qui, passé trente ans, ôseroient encore danser. Il est surprenant que le beau sexe, qui a tant de pouvoir sur cette nation aimable et sensible, n'ait pas réclamé contre une décision si rigoureuse. Les Dames ont-elles oublié que la danse fait une partie des agréments de leur sexe? Pourquoi donc y renoncer? pourquoi en faire le seul attribut de la Jeunesse? La danse est inséparable des Grâces : or les Grâces sont de tous les âges; ainsi l'a voulu le maître des dieux. On dit que, lorsque Jupiter
assignoit à chaque Divinité ses attributs et sa puissance, les Grâces arrivèrent trop tard ; et, comme elles ne purent obtenir aucun culte particulier, Jupiter, pour les en dédommager, leur donna le pouvoir de se trouver partout. Depuis ce tems, on trouve les Grâces dans tous les pays; elles sont de tout âge et de tout sexe. Si, d'après cette disposition, les Grâces sont le partage de tous les âges de rhomme, la danse et le chant, qui servent à les faire briller, pourroient être aussi de tous les âges. Que nos usages. M., sont différents de ceux du reste de TEurope. On multiplie chez nous les visites, pour multiplier les occasions de se voir; chaque visite est une petite fête dont la danse fait tous les frais. On défère poliment à la personne la plus apparente, sans aucune distinction d'âge, rhonneur de commencer la danse, si elle veut; et nous avons vu quelquefois, vous et moi, la grandmère danser avec sa petite-tille. A Paris, au contraire, on ne danse plus à trente ans. S'il est un âge pour renoncer aux agréments de la société, je voudrois savoir qui a eu le droit d'en fixer le terme? Car enfin les grâces, la santé, une constitution heureuse sont des dons de la nature contre lesquels personne, ce me semble, n'a droit de récla-
mer. Est-ce une convention? Qui l'a établie? Seroit-ce la Jeunesse? elle y perd assurément la première, puisque chaque instant la rapproche elle-même du terme si court qu'elle avoit mis à ses amusements; car on Ta déjà dit, et Texpérience ne le confirme que trop : on a peu de tems à être jeune, et long-tems à ne Tétre pas. Sont-ce les personnes de l'âge mûr qui ont établi cette convention ? elles y perdent encore davantage. S'il y en a dans le nombre qui niaient aucun goût pour la danse, ne craignent-elles pas qu'on leur fasse l'application du Renard de la Fontaine, qui propose à ses confrères de se couper la queue, parce que lui-même n'en avoit pas? Au reste, je ne prétends pas, à beaucoup près, que tout le monde doive danser ; mais je voudrois que chacun fût libre de danser, sans être obligé de produire son extrait baptistaire. La comparaison des usages des deux pays auxquels je tiens par les mêmes sentiments, m'a fait naître ces réflexions. D'ailleurs, en parlant en faveur de la danse, je ne fais que revendiquer, au nom de la société, le droit qu'elle a sur les talens agréables, sans exclusion d'âge, parce que, tout bien pesé, l'automne a ses agréments comme le printems a les siens.
M. Balegser,de Genève, auteur estimé, a prouvé, dans son Education Phisiqiie^ que la gaieté contribue beaucoup à la santé. Les sages, parmi les Anciens, pensoient la même chose de la danse. Socrate, que vous citez, disoit qu'elle empêche Tesprit de s'appesantir. Ces philosophes, qui trouvent dans la danse un moyen de conserver la santé, n"'ont fait aucune exception, parce que la santé est nécessaire à tous les âges. Socrate lui-même, qui fut reconnu pour le plus sage des hommes, dansoit à soixante ans, et conseilloit à ses disciples d'en faire de même. Voilà bien des autorités en faveur de la danse, qui, considérée dans les rapports qu'elle peut avoir avec la santé, devroit être, ce semble, d'un usage plus général, dans les pays où l'on fait peu d'exercice. Je vous avoue que, si j'avois l'honneur d'être de la Faculté, j'ordonnerois de préférence l'usage de la danse; mais vous me direz peut-être que je ressemblerois à ce Médecin qui, parce qu'il aimoit le cafifé, l'ordonnoit à tous ses malades.
Vous me trouverez bien téméraire, M., d'avoir hazardé mes observations sur les danses Grecques, dans une langue qui m'est étrangère. Pour m'y encourager, il ne falloit pas moins que vos solli-
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citations et la confiance particulière que j'ai dans votre indulgence et votre amitié (i).
J'ai rhonneur d'être, etc.
(i) Nous n'avons pas cru nécessaire de discuter les origines et les
traditions que M"" Chénier attribue aux Danses des Grecs du
xviii« siècle. Les légendes qu'elle évoque à ce sujet sont peut-être
moins certaines qu'ingénieuses. On ne demande aux femmes et aux
poètes que de plaire. Nous n'aurions fait que gâter, en la critiquant,
une œuvre agréable.
LETTRES
SUR LES