‹ Lettres grecques de madame ChénierChapitre 15 sur 19 · LETTRE DE GUYS · texte numérisé non relu

LETTRE DE GUYS

Vous avez vu, M., les Grecs dans la joie de leurs solemnités, ou des festins et des noces, je vais vous les montrer dans le deuil, dans la douleur, dans les larmes. Tel est le cours de la vie humaine, les chagrins suivent par-tout les plaisirs. Dans le pays dont je vous décris les mœurs, et que je vous fais parcourir, en sortant d'une prairie

riante, on trouve souvent une triste allée de cyprès, et l'on aime quelquefois à se reposer sous leur ombre.

Suivez-moi dans cette maison, oii les cris perçans des esclaves et des domestiques nous annoncent que la mort vient d'entrer. Cette femme défaillante est une mère désolée, qui a perdu sa fille (i) ; vous ne la verrez pas oppressée par rabattement, dans le silence de la profonde douleur; elle exprime avec énergie ce qu^elle sent, et on ne lui répond que par des gémissemens et des larmes. Elle s'écrie :

» O ma fille! ma chère fille! toi qui me pré- » venois toujours, qui la première m''a donné » le doux nom de mère, qui voloig dans mes » bras en me voyant, tu es sourde à mes cris! » Hélas! mes cris perceront jusqu'au fond du » tombeau où tu descends, ils s'élèveront jus- « qu'aux cieux : c'est ta mère qui t'appelle. » Ma fille! que dis-je? mon ame, ma vie, » mon soutien, as -tu pu m'abandonner ainsi? » As -tu pu cesser de vivre dans la force de

(i) Les fanérailles des enfans sont toujours prématurées, lorsque les mères y assistent. Vie de Séiièq. p. 3-]3. C'est ce même Sénèque qui a dit : l'âme s'échappe du vieillard sans effort, elle est sur le tord de sa lèvre. Id. p. 297.

» Vàge (i), dans la fleur de ta jeunesse? Non, » tu dors d'un sommeil profond et tranquile, » et c'est moi qui meurs de douleur. O som- » meil de la mort! sommeil éternel! nuit horrible » qui es la dernière nuit! tes ombres m'envi- » ronnent : c'est toi qui m'enlèves ma fille sans » retour, c'est toi qui me réuniras à ce que j'avois

» de plus cher au monde Barbares que vous

)) êtes, pourquoi m'arrêtez-vous, » continue-t-elle d'un ton ferme et d'un œil sec? " Jie vais voir ma » fille, elle m'attend, elle m'appelle. Non, elle » n'est point morte, non : ah! par pitié, laissez- » moi dans mon erreur; ou, si elle ne vit plus, » laissez-moi embrasser ce corps glacé. Ne puis-je » le réchauffer, lui redonner la vie?

» Ciel! j'entends les chants de mort et les cris » lugubres : c'en est fait, on m'arrache, on m'em-

» porte ma fille. Arrêtez, Barbares Je vais...

» soutenez-moi... ma chère fille, je te suis; c'est » toi qui m'entraînes dans le tombeau ».

Cette mère échevelée, en désordre, suit le convoi funèbre. Elle est soutenue par ses esclaves en

(i) Tels sont les regrets de la mère d'Euryale :

Tune illa Jenec^T Sera mece requies, potuisti linquerc solam Crudelis? etc. Mneid. I. IX.

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pleurs. Elle s'appuie, elle se laisse tomber sur leurs bras, et ne se relève que pour redoubler ses cris. « O ma fille, » s'écrie-t-elle, « toi qui faisois » toute ma joie, tu n'es plus, et je vois, je parle, » et je marche (i) »!

Mais suivons aussi jusqu'au bout ces tristes obsèques. Les proches parens et les amis ne manquent point, comme anciennement, d'en faire partie. Les femmes et les filles y vont les cheveux épars, et en pleurant; la marche est sans cesse interrompue par les cris de la mère éplorèe. On arrive au lieu de la sépulture, et on pleure encore. Alors les cris de cette mère inconsolable redoublent; elle veut se précipiter dans la fosse. C'est donc ici toute la marche ancienne, telle que vous la trouverez dans la première Scène de VAndi-ienne. Là, Simon racontant tout ce qu'il fait pour son fils, rappelle

^i) Kopr,u.oj, ■/.ava/3ésr,u.oj 03v sTje; 7:).'.à, y.a\ s'/oj ji-aTta, xai ï/ta aToaa, v.ol: "î'/w ~ooi^:x. xa\ jJÀEno), /.ai ÀaAw, ■/.%<. — EO'.— aTw. Telles sont les expressions de la nature et le cri de la douleur qui ne se contraint point. C'est ainsi qu'Hécube fait éclater la sienne au milieu des Troïennes qui l'environnent '■ o Mon fils, " s'écrie-t-elle, dès qu'elle apperçoit le cadavre d'Hector, « mon cher » Hector, pourrai-je vivre après t'avoir perdu ? tu étois pour moi, » nuit et jour, un sujet de joie et de triomphe. Tu étois le salut des » Troyens et des Troyennes, qui te regardoient comme un Dieu. Ta » valeur faisoit toute leur gloire, et tu n'es plusl»... Ses sanglots, entrecoupes d'un torrent de larmes, ne lui permettoient pas d'achever. lliai. 1. XXII.

la mort de la sœur de la jeune fille d'Andros, et ce qui se passa à ses funérailles, auxquelles il voulut assister pour Tamour de son fils, qui aidoit à en faire les honneurs (i).

Dans la planche i35 des Monumenti Antichi de M. Winkelmann que j'aime à citer, on voit Andromaque suivie des Troyennes, et le corps d'Hector que l'on porte à Troye.

Stace représente ainsi les femmes d'Argos, pleurant la mort de leurs parens tués au siège de Thébes (2).

Voici, chez les Grecs du 18° siècle, ce que j'ai été à portée de voir et d'entendre. Mad. Tigoniti, la plus belle des Grecques modernes, aimoit tendrement son frère. Elle eut le malheur de le perdre. Cette dame accompagne le convoi suivant l'usage, et fondant en larmes, elle revient ensuite

(i) Iq funus prodeo.

Etfertur, imus. Interea inter mulieres

Quae ibi aderant forte unam adspicio adolescentulam

Funus intérim

Procedit : sequimur, ad sepulchrum venimus. In ignem imposita est, âetur, etc.

(2) Dejecti in pectore crines,

Accinctique sinus

Tristibus iliabens famulis, iteriimque resurgens, Quxrit inops Argia vias.

Thébaid. I. XII.

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chez elle. Là elle s'arrête à l'entrée de la maison, soutenue par les femmes qui Tenvironnent, elle fait éclater ainsi sa douleur :

« Secourez-moi, je n'en puis plus : j'ai eu la » force d'accompagner mon frère, mon cher frère, » au tombeau, où j'aurois voulu entrer avec lui. » Je ne puis me résoudre à rentrer dans cette mai- » son, qu'il a quittée pour n'y plus revenir.

» Que vois-je et qu'entends-je ? ici voilà ces » plantes, ces arbrisseaux, et ces fleurs dont il » avoit soin; voilà ce vivier qu'il aimoit tant. » Plantes, Fleurs, Arbrisseaux que mon frère » aimoit tant, vous ne le verrez plus, vous ne » serez plus arrosés de ses mains, vous sécherez » de regret, vous mourrez comme lui ; et vous, » Poissons muets, qui ne paroissez plus sur l'eau, » parce que vous ne voyez plus celui qui se plai- » soit à vous appeler et à vous nourrir, vous l'avez » perdu et vous ne lui survivrez pas. Vous n'en- » tendrez que les cris de ma douleur; et moi, » moi plus malheureuse que vous, moi sa sœur » chérie, je ne verrai plus mon frère. Je verrai » périr après lui les fleurs, les plantes de ce jar- » din, et les poissons de ce vivier, et je pourrai » tenir encore à la vie! O mon frère, je cesserai de

» parler et de vivre, lorsque ma voix éteinte ces- » sera de t'appeler ».

Antigone, désespérée qu'on refuse la sépulture à Polynice son frère, pour avoir amené dans son pays une armée étrangère, s'écrie : c O mon frère, » ta sœur ne t'abandonnera pas après ta mort : » non, des animaux féroces ne se rassassieront

» pas de tes membres épars Mes mains, ces

» mains foibles, lui creuseront un tombeau. Je Ty » porterai moi-même, je l'envelopperai de mes » voiles ( I ) ».

Une femme Grecque pleure son époux, son fils, etc., avec ses amies pendant plusieurs jours; elles chantent ses louanges et leurs regrets. Nous traiterions de folie ces emportemens de la douleur, parce que la nature, abandonnée à son énergie, choque nos bienséances factices, et notre politesse artificielle; mais, telle est l'ivresse des passions, telle est l'expression de la nature, le délire de la douleur et même de la joie. On pleuroit amèrement et on chantoit en même temps les morts.

« Pleurons, filles Thébaines, pleurons, » dit le Chœur, après la mort des deux frères ennemis; « que le bruit de nos gémissemens accompagne ces

(i) Les sept Chefs devant Thèbes. Act. 5, se. r.

» Ombres malheureuses dans la barque des

» morts C'est à nous à commencer ces chants

» tristes, ces concerts lamentables qui se font » entendre jusqu'aux enfers (i) ».

Les Grecs observent Tancienne coutume de laver les corps avant de les ensevelir, ce que pratiquent aussi les Turcs. On loue, comme autrefois, des pleureuses, qui précèdent le convoi funèbre en s^arrachant les cheveux, et en chantant les louanges du mort. Ces pleureuses, chez les Romains, étoient appelées Prœficœ (2). Les chants de deuil, nommés par les Latins Nœniœ^ se nommoient anciennement îotXsfjLo;, et sont appelés par les Grecs modernes jjLupoÀoy.a. Dans la Morée, qui est Tancien Péloponnèse, les pleureuses ne quittent pas la maison du défunt pendant un espace de temps plus ou moins long, suivant la condition ou les facultés de la famille. Leur emploi est de chanter les louanges du mort, elles recommencent pour chaque visite qui arrive. Leur chant est également appelé ii..jpoXo-{î(x, fatale Carmen.

Dans Euripide, on ne veut pas croire la mort d'Alceste, parce que, dit le représentant du Peuple,

(i) Les sept Chefs devant Thèbes, Act. 4, se. 2.

(2) Voyez les pleureuses du Mttsœiim Capitolinum, t. III, p. 127.

ou le Chœur, Je ne vois pas l'eau pour laver le corps, ni des cheveux coupés ; et que je n'entends pas les cris des femmes, toutes circonstances d'usage dans les deuils (i).

Les femmes, dans une maison en deuil, ne cessent pas aujourd'hui de pleurer, elles se refusent la nourriture et le sommeil; mais, comme observe bien un Poëte Grec, dans leurs plus grands chagrins, elles s'endorment en pleurant (2).

Les expressions de la douleur sont encore aujourd'hui, comme elles étoient autrefois, de s'arracher les cheveux, et de déchirer ses vêtemens. La tendre Héro, appercevant, au lever de Taurore, le cadavre flottant de son cher Léandre, pousse des cris, déchire sa tunique, et se précipite dans la mer, pour ne pas survivre à son mari (3).

Les Myrmidons, et Briséis elle-même, s'arrachent les cheveux, pour en couvrir la tombe d'Achille (4). Les femmes Grecques font encore la même chose : mais cet usage est principalement

(1) Alcest. se. 2.

(2) rioÀXa/.!; urvoio'Jî'.v otî •/.Xaiojut -pvaTzî;. Coluthi Lycopol. Theb. Je rapt. Helen, lib. I, v. 36 1.

(3) Mus. V. i55.

(3) Quintus Smyr. Derel. 1. III, v. 685

conservé par les pleureuses à gage, qu'on loue(i).

Patrocle est étendu dans la tente d'Achille, le visage tourné vers la porte, «va Tcpo'Oupov T£Tpa[x[j.^voî. Les Grecs et les Romains plaçoient de cette sorte les morts dans le vestibule de leurs maisons, les pieds tournés vers la porte (2). La même coutume s'observe encore aujourd'hui parmi les Grecs modernes, ainsi que chez nous.

C'étoit anciennement (3) faire injure aux morts, que de les garder trop long-tems; on se hâte encore aujourd'hui de les ensevelir.

Si c'est une jeune fille, on lui met ses plus beaux habits, et on la couronne de fleurs; les femmes, de leurs fenêtres, jettent des roses, et des eaux de senteur sur son cercueil, quand il passe.

Les Anciens paroient les morts de couronnes de fleurs, pour marquer qu'ils avoient enfin surmonté les misères et les chagrins de la vie; d'où Ton appelloit un mort i7£oava)p.£vov, un couronné. Une femme dit dans Aristophane (4) : Receve:( ceci de

(i) Solon avoit cependant défendu aux femmes de s'égratigner et de se meurtrir le visage aux enterremens, et de faire toutes les simagrées qui provoquoient les larmes et les cris de ceux qui suivoient les convois funèbres. Plutarq. Vie de Solon.

{2] In portant rigidos cakes extendit. Pers. Sat. 3.

[3)Id. 1. III, V. 323.

(4) Dan. Clus. Th. Cent. Cap.

moi, prene:{ cette couronne et cette autre aussi; Car on vous attend ( i ) . Ce sont ces couronnes funéraires, et celles du mariage, que Ton voit dans le bas-relief de M. de Peyssonel, où Mémius, couronné mort par son fils ou par un de ses proches, couronne sa femme Néïopolis, morte avant lui (2).

Le fameux Périclès, dit Plutarque, vit périr de la peste la plupart de ses enfans, de ses parens, et de ses amis, et au comble des malheurs son âme ferme n'en fut point ébranlée. On ne le vit ni pleurer, ni suivre le convoi funèbre d'aucun de ses proches. Mais lorsqu'il voulut mettre la couronne de fleurs sur le dernier de ses enfans que la mort lui enleva, il ne fut plus le maître de s:i douleur, elle éclata par des sanglots, il répandit un torrent de larmes (3).

N'omettons point le repas des funérailles. Dans

(i) Lés fameux soldats grecs, que commandoit Xénophon dans la Thrace Asiatique, après la défaite de leurs compagnons, leur donnèrent la sépulture; ils élevèrent ensuite un cénotaphe et un grand bûcher sur lequel ils jettèrent des couronnes de Heurs : /.al -upàv (jLsyâXrjV, xal aTSoâvoj; l-soîaav. Xénophon. De Cyri exped. 1. VI, cap. V.

(2) Ce bas-relief a été gravé dans le recueil des Anti'jttités grecques de .M. le comte de Caylus, pi. LXXIV.

(3) V. de Périclès, Irad. de Dacier, t. II, p. 274, 27:.

la harangue de Démosthène pour Ctésiphon, où cet orateur paroît si glorieux d'avoir été choisi par préférence à Eschine, et à d'autres rivaux d'éloquence, pour faire Téloge funèbre de ceux qui avoient été tués à la bataille de Chéronée : « Ce » ne fut pas, » dit-il, « seulement le Peuple, qui » se comporta de cette manière, à mon égard; les » pères des morts, et leurs frères qu'il avoit char- » gés du soin de leurs obsèques, en usèrent de irnême. Dans l'obligation où ils étoient de faire » le repas des funérailles chez le plus proche » parent de chaque mort, comme c'est Tusage, ils » firent ce repas chez moi, et avec raison. »

Le repas des funérailles n'a pas été négligé par les Grecs modernes; c'est le plus proche parent qui est chargé de ce soin, et qui par-là termine la cérémonie.

J'ai dit que les pères et mères suivent leurs enfans, quand on les porte au tombeau. Il faut que le public soit témoin des sanglots d'une mère inconsolable. Sapho, pour exprimer sa douleur en l'absence de Phaon, lui écrit qu'elle a poussé des cris perçans, qu'elle a même arraché ses cheveux, pour marquer l'excès de sa douleur, elle se compare à une mère éplorée, qui accompagne le convoi

funèbre de son fils, qu'on va mettre au tombeau (i).

Les pleurs et les cris des femmes qui la suivent, pourroient bien Taider dans ce triste office, si elle en avoit besoin; mais elles font naturellement ce qu'ont toujours fait les femmes Grecques.

« Ces malheureux, » dit Anne Comnene, en parlant de ceux qui avoient éprouvé la cruauté des barbares, « jettoient des cris aigus, et semblables » à ceux que les femmes jettent ordinairemert » dans les funérailles (2). »

S. Chrysostome, qui a beaucoup censuré les Grecs de son tems, n'approuvoit ni les deuils, ni les pleureuses qu'on prenoit à gage, ni toute cette ostentation de douleur, à la place de laquelle nous n'avons mis nous-mêmes que le faste et la pompe d'un convoi nombreux, lorsqu'on veut donner aux obsèques l'éclat et l'appareil dont elles sont susceptibles (3).

Le même Père fait ces reproches aux Grecs de

(i) Postquàm se dolor invenit, nec pectora plangi,

Nec puduit scissis cxululare cotnis :

Non aliter quàm si gnati pia mater adempti,

Portet ad exstructos corpus inane rogos. .

{2)Hist. Bi;ant.

(3) Mém. de l'Acad. des inscrip. Extraits du P. Montf.

son tems : < Les femmes dans le deuil font une » vaine montre de leur affliction ; elles découvrent » leurs bras, elles s^arrachent les cheveux, elles » se déchirent les joues, les unes portées à ces ex- » ces par la douleur, les autres par pure osten-

» tation O femmes! que faites-vous? Vous

» déchirez vos vétemens, vous arrachez vos » cheveux, vous jetez de grands cris ; vous dansez, » vous imitez les Ménades, et vous ne croyez pas » offenser Dieu! Quelle extravagance (i) ! »

Les pères et les mères, en Grèce, portent le deuil de leurs enfans, et ce deuil est très-long. Cet usage est encore ancien parmi les Grecs. Entre plusieurs exemples, il suffira de citer celui que nous fournit Eschine, dans cette harangue où il emploie toutes les ressources de son art, pour rendre Démosthène odieux aux Athéniens. Vous savez que les Orateurs Grecs n'étoient pas plus polis dans leurs disputes que les Dieux et les Héros d'Homère : sur quoi j'observerai, en passant, qu'en ce genre le Grec vulgaire a des expressions dont notre langue n'est pas capable, et que notre délicatesse d'ailleurs ne supporteroit pas. Ecoutons Eschine.

« Ce misérable, » dit-i., en parlant de Démos-

(i) Serm. 62. sur S. Jean.

thène (il, « sept jours après la mort de sa fille, » avant que d'avoir payé le tribut de larmes, et sa- » tisfait au devoir qu'exigent en pareil cas la nature » et la coutume, parut couronné de fleurs et vêtu » de blanc, tel qu'en un jour de fête; il immola » des victimes, et viola toutes les règles, lorsqu'il » venoit de perdre la personne, qui la première » et la seule, l'avoit appelé du doux nom de père : » ce que je dis, non en vue d'insulter à son mal- » heur, mais pour faire connoître son caractère. »

Vous pouvez bien voir, sur cela, les notes du savant Traducteur qui cite plusieurs passages des Anciens, pour prouver l'usage où étoient les pères de porter le deuil de leurs enfans. Je trouve encore cet usage, dans la prière que fait Iphigénie à sa mère, avant de mourir (2). « Après ma mort, » lui dit-elle, « ne coupez pas vos cheveux, et ne prenez » pas des habits noirs. » Elle lui demande la même grâce pour ses sœurs.

Ainsi ce sont toujours les mêmes Grecs, de quelque côté qu'on les envisage. Les hommes d'aujourd'hui dans la Grèce, sont les hommes de tous les tems. Si cette vérité a .;soin de nouvelles preuves,

(i)Trad.deM. deToureil.

(2) In Euripid.

pour désabuser ceux qui n'aiment encore à louer que les Anciens, il m'en reste pour plusieurs autres lettres; et, dans la première nous nous arrêterons à contempler les tombeaux des Grecs. Je suis, etc.

REPONSE DE MADAxME CHENIER

Après m'être entretenue des danses avec vous, M., je vais, comme vous, passer à un objet plus triste; je vais ajouter quelque chose à ce que vous avez dit des Enterremens. J'ai été extrêmement attendrie par le portrait que vous faites de cette mère qui suit le convoi de sa fille, et qui, par la force de ses expressions, peint l'agitation de son ame et l'excès de sa douleur. Il n'appartient qu'aux Grecs, comme vous l'observez très-bien, de peindre aussi fortement ce qu'ils sentent; une

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imagination très-vive, avec une langue fort expressive, leur donne peut-être plus de moyens de rendre les mouvemens de la nature; et les usages de leurs pères, qu'ils ont fidèlement conservés, donnent à ces mouvemens plus de liberté. Les descriptions que vous faites sont si vraies, qu'elles mettent les objets sous les yeux. En lisant le détail de TEnterrement dont vous nous faites le récit, j'ai cru me retrouver à Constantinople, où j'ai été témoin d'un spectacle tout aussi touchant, dans une occasion à-peu-près semblable.

Une dame Grecque, que vous connoissez, M. (i) , aussi distinguée par son état que par la beauté de son âme, et qui joignoit à tous les agrémens de son sexe ceux d'une belle éducation, vivoit avec un frère cadet, qui, par excès de vertu, avoit renoncé aux honneurs et aux places auxquels son état et ses alliances lui donnoient droit d'aspirer. Il avoit pour sa sœur toute la tendresse d'un frère, et toute l'amitié d'un ami vertueux. Ce frère chéri fut attaqué d'une fièvre maligne à Biiyuk-déré (2),

(i) Mm» T... Y., dont un des frères avoit été interprète de la Porte, et plusieurs fois agent des Princes de Valachie et de Moldavie, auxquels cette famille étoit alliée.

(2) Village sur le canal de la mer Noire, et vis-à-vis de son embouchure; sa position est très-agréabk. Les .Ministres et plusieurs parti.

et il mourut après quatre jours de maladie, malgré tous les secours que lui prodiguoient Taisance et Tamitié. Sa sœur, suivant l'usage du pays, accompagna le convoi, précédée et suivie d'une partie de la Noblesse Grecque. Tout annoriçoit l'abattement de cette âme sensible; le désordre de son voile et de ses habits, la négligence de sa coëffure, ajoûtoient de nouveaux traits à toutes les marques de sa douleur. Le corps fut reçu à la porte de TEglise par le Patriarche de Constantinople. Après les prières d'usage, il fit la cérémonie que les Grecs ont conservée, et qu'on nomme o uitc'ovo? (x3-aaao;, Le dernier adieu (i). Après que le Patriarche eut embrassé le corps (2), lesparens, et ceux qui formoient le convoi, en firent de même. Cette scène, que Tidée d'un éternel adieu ne rend que trop attendrissante, le devint encore plus quand cette sœur éplorée, qui n'écoutoit que les mouvemens de sa douleur, déchira ses habits et arracha

culiers y ont des maisons de campagne. Ce village est à huit milles de Constantinople.

(i)M"» Chénier n'ignore pas qii'ai-a'jtxô; signifie embrassement ou baiser, parce qu'il vient du verbe i'^-i^O'^ia.'., amplector, osculor, saluto; ce qui signifie bien, en effet, suivant l'usage grec, le dernier adieu. (Note de Guys.)

(2) Les Grecs ont conservé l'usage d'habiller les morts de leurs plus beaux habits, et de les porter au tombeau avec le visage découvert.

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ses cheveux poar en couvrir le cercueil d^un frère qu'elle voit encore, et qu'elle ne doit bientôt plus voir. On fit des efforts pour abréger cette scène lugubre, et pour ramener la sœur affligée dans sa maison. Ses sens alors étoient moins agités, et sa douleur un peu plus calme. Comme les circonstances du tableau que je veux vous faire, dépendent beaucoup de la disposition de cette maison, je suspends ici votre sensibilité pour vous en donner une idée.

Cette maison, située sur le bord du canal de la mer Noire, a son entrée par un jardin d'où Ton découvre tout ce que le canal a de plus beau et de plus magnifique. Ce jardin étoit orné de belles fîeurs, et de quelques arbres fruitiers; il y avoit d'un côté une volière pleine d'oiseaux de toute espèce; et de l'autre, un réservoir, rafraîchi par les eaux de la mer, renfermoit toutes sortes de poissons. Ce jardin, ces oiseaux, ces poissons faisoient tout Tamusement du Sage (i) que la mort venoit de ravir à sa sœur et à ses amis. Vous sentez déjà, M., combien le fond de ce tableau peut intéresser la

(i) Il méritoit ce nom à juste titre. II avoit appris la médecine pour pouvoir secourir les pauvres, et il refusoit d'aller chez les riches, en disant qu'il n'étoit pas assez savant pour eux.

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