‹ Lettres grecques de madame ChénierChapitre 19 sur 19 · ÉPITAPHE · texte numérisé non relu

ÉPITAPHE

« Ici repose le corps d'une âme juste, qui n'a » jamais cessé de méditer la loi du Seigneur durant » sa vie, qui a été trop courte. (Elle n'a vécu que » cinquante-sept ans.) Pendant ce temps, elle a ras- » sasié ceux qui avoient faim, rafraîchi ceux qui

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» avoient soif, et couvert ceux qui avoient froid; » elle n'a jamais rien dit qui pût affliger personne; » elle a protégé la vertu, et a eu compassion des » vicieux ; elle n'a point été attachée aux richesses, » et même après sa mort, elle les a sacrifiées pour » diminuer les peines des autres, autant qu'il a été » en son pouvoir. Passans, priez pour elle, et » imitez-la. »

La veille de certains jours en été, on invite les parens et quelques amis à aller passer la journée dans ce jardin. En y entrant, tous s'approchent du tombeau, et le plus proche parent, les yeux et la tête baissés, s'incline respectueusement, et lui adresse ces paroles :

<( Mânes sacrés qui reposez dans ce marbre n froid, recevez l'hommage de notre souvenir, de » notre respect, et de nos regrets, qui ne doivent n finir qu'avec notre vie.... » Après un moment de silence, on se répand dans les allées; chacun se promène; les uns y cueillent des fleurs et font des bouquets; les autres font l'éloge de la personne dont l'ombre est honorée dans cet endroit. Le jardin lui-même invite aussi à faire des réflexions sur tout ce qui se présente aux yeux. Ces arbres, tout élevés et robustes qu'ils sont, un

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jour viendra ou ils seront coupés, déracinés, étendus par terre, sans fraîcheur et sans vie. Le petit ruisseau qui murmure en suivant tous ces détours, ressemble à notre vie, que nous voyons s'écouler dans mille situations diverses, presque toujours mécontens et murmurant contre le sort. Ces fleurs sont l'image de cette même vie qui ne dure que Tespace de quelques instans, et qui passent pour ne plus revenir; car chaque année ramène des fleurs, mais ce ne sont point celles que nous avons vu fleurir et disparaître.

On profite des dispositions que la vue du tombeau doit produire sur ceux qui sont présens, pour faire quelque réconciliation entre des maris et des femmes, des enfans et leurs parens, qui sont mal ensemble; ces réconciliations réussissent toujours, parce que c^est le propre des réflexions sages et faites à propos, d'adoucir et d'attendrir les cœurs.

A une certaine heure, tout le monde s'assemble pour manger; on sert un repas abondant, mais sans beaucoup d'apprêt, au bord du petit ruisseau, sur l'herbe naissante : ce sont un ou deux agneaux cuits au four, farcis de pignons et de raisins de Corinthe; un poulet rôti pour chaque convive; des écrevisses de mer et d'autres coquillages cuits

à Teau et au sel, au moment ou ils viennent d^être péchés; beaucoup de fruits; plusieurs cruches remplies de toutes sortes de vins Grecs; du fameux vin de Chypre; du muscat de Ténédos, situé visà-vis le promontoire de Sigée, où fut jadis Troye; du muscat de Smyrne, qui rélève Téclat des couleurs des belles Grecques, lorsque les jours de fête elles vont danser au bord du Caïstre ; du muscat de risle de Scio, qui inspire les poètes (i). Après que le fils de Sémélé, toujours jeune, a répandu dans toute l'assemblée la gaîté et le sel attique, quelqu'un de l'assemblée commence à chanter, et invite les autres à danser; chacun à son tour fait le coryphée, et les autres répondent en choeur. Le sens de ces chansons est à peu-prés le même que celui de ces vers d'un charmant Auteur Français.

Profitons du moment qui passe.

Il est fort près de s'envoler.

Et remplissons du moins l'espace.

Ne pouvant pas le reculer.

On danse, on s'amuse jusqu'à l'entrée de la nuit. Alors l'assemblée se retire chez quelques personnes de la compagnie, et la bonne humeur se

(i) L'Ile de Chio est une des îles qui se vantent d'avoir donné naissance à Homère.

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prolonge encore bien avant dans la nuit. Ne sontce pas là toujours les Grecs d'Anacréon, que les danses et les chants accompagnent par-tout? Vous voyez, Madame, que pour des gens qui reviennent d'auprès d'un tombeau, ils n'en sont pas moins aimables et moins gais.

Mercure de France, i5 novembre 1778.

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