‹ Lettres grecques de madame ChénierChapitre 18 sur 19 · CS · texte numérisé non relu

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caractère; il aimoit à rendre justice à ses sujets, surtout à ceux qui étoient moins capables par euxmêmes de repousser l'injustice (i). Il ne cédoit à aucun de ses prédécesseurs pour la grandeur d'ame et Tart de gouverner. De son cabinet, il ûx la guerre à trois grandes Puissances limitrophes avec lesquelles il sut faire une paix avantageuse (2). Il étoit un des hommes de son Royaume qui savoit le mieux sa langue, T Arabe et le Persan. Après ce portrait, peut-être un peu trop long, je vais reprendre le fil de ma narration.

Cette Dame avoit attendu Sultan Mahmoud à son passage, et dès qu'elle le vit à une distance où il pouvoit l'entendre aisément, elle Tappela, en élevant la main dont elle tenoit le mémoire qu'elle vouloit lui présenter. Le Grand-Seigneur tourna la tête, et cherchoit des yeux celle qui Pavoit appelé ; alors un des deux cents valets-depied qui entourent le cheval du Sultan, se détache,

(1) Presque jamais on ne lui a vu renvoyer au Visir les requêtes que les femmes lui présentoient ; ordinairement il avoit la bonté de les examiner toutes lui-même. Sa maxime favorita étoit que « les ) Grands ne sont jamais si grands que lorsqu'ils viennent au secours 1 des foibles. » Quelle belle maxime dans la bouche d'un Souverain! Quelle morale sublime! Il ne faut pas être compatriote de ce Prince pour sentir l'énergie et la beauté de ces paroles.

(2) L'Allemagne, la Russie et la Perse.

prend la Dame par le bras, et l'aide à suivre le cortège jusqu'à l'endroit où Sa Hautesse doit mettre pied à terre. On lui lit les requêtes qu'on lui a présentées ce jour-là (i). Plusieurs de ces affaires sont encore renvoyées au Visir, pour être jugées à son Tribunal en dernier ressort; mais le Sultan s'en réserve un certain nombre, qu'il veut bien se donner la peine d'examiner lui-même. L'affaire de cette Dame fut heureusement du nombre de ces dernières; la requête étoit à peu près conçue en ces termes : « Celui qui a créé les » astres, qui est le Seigneur des Rois et de tous » les hommes, ne dédaigne point de faire attention » au besoin du moindre des insectes; souffrez, » Seigneur, que je me présente devant votre face » auguste, et que, prosternée aux pieds de votre » trône sublime, je puisse vous exposer mes dou- » leurs et implorer votre clémence. »

On lui permit de se présenter devant le Sultan ; elle se tint long-temps prosternée dans un profond silence, et quand on lui eut ordonné de parler, elle s'exprima ainsi :

(i) Le Grand-Seigneur, lorsqu'il marche, est toujours suivi d'un ou de deux Secrétaires, dont les fonctions sont de lire les requêtes qu'on a présentées ce jour-là.

'( Seigneur, puisque mon père et mon époux ont

» eu le malheur de paroître criminels et dignes de

» mort, je viens me jeter à vos pieds, pour vous

» conjurer de changer la sentence prononcée contre

» eux; s'il faut absolument deux victimes pour

» appaiser votre justice, prenez ma tête et celle de

» mon fils, il est juste que nous sacrifiions notre

» viepour ceux qui nousTontdonnée. — Mais, >' dit

le Sultan, « ce n'est point vous ni votre fils qui sont

» criminels, c'est votre père et votre époux. »

Elle répondit avec tant de respect et de sagesse aux

différentes questions que lui fit le Sultan, et il fut

si touché lui-même de la grandeur d'âme de la

suppliante, qu'il dit tout haut, en se tournant vers

ceux qui l'environnoient : « Je ne puis résister aux

» larmes de cette femme ; qu'on lui rende sur le

» champ son père et son époux. » Puis se tournant

vers elle avec un air serein et plein de bonté :

(( Allez, » lui dit-il, « retournez chez vous avec

» votre fils; n'ayez aucune inquiétude; je vous

» rends les deux hommes qui vous appartiennent;

» je vous rends aussi tous vos biens; mais faites en

» sorte qu'aucun homme de votre famille ne se

» mêle des affaires d'Etat, puisqu'ils ont tant d'en-

» nemis. < Cette vertueuse Dame revint chez elle

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pleine de reconnoissance, et pénétrée de la joie si vive et si pure d'avoir sauvé la vie à deux personnes qui lui étoient si chères. Quelques années après, cet époux, qui lui avoit coûté tant d'alarmes , mourut; et quoiqu'elle fût belle, riche, et assez jeune encore pour pouvoir, sans ridicule, accepter un parti digne d'elle, qui lui fut offert, elle aima mieux rester veuve que d'affliger son fils en se remariant. Elle mourut dix-huit ans après avoir perdu son mari, Son fils pour éterniser ses regrets, lui fit élever, dans une de ses terres, un superbe tombeau, que je vais décrire.

Figurez-vous, Madame, un grand jardin en quarré-long, situé à l'extrémité d'un village, et dont les murs sont percés de plusieurs fenêtres qui donnent, d'un côté sur la mer, et de l'autre sur une grande route ; il est planté de cyprès, d'ormes et de peupliers ; les murailles sont tapissées de fleurs qui vont en espaliers, et qui ne demandent pas beaucoup de soin, comme des jasmins, des roses, des chèvrefeuilles, etc. Le sol est couvert de violettes et de toutes sortes de fleurs de prés. D'un des angles de ce jardin il sort une petite eau courante, qui murmure doucement, en faisant plusieurs détours ; elle conserve la fraîcheur

de ce beau lieu, où règne un printemps éternel; Tombre des arbres, le silence et la tranquillité, la variété des fleurs, le murmure du ruisseau, tout donne Tidée de ces champs fortunés, où les anciens Grecs croyoient que les âmes vertueuses étoient reçues et récompensées.

Cette eau, dont j'ai déjà parlé, et qui serpente dans le jardin, vient se jeter dans un réservoir adossé contre la muraille, lequel a plusieurs robinets en dehors, dont un toujours ouvert, forme un ruisseau destiné à abreuver les troupeaux. Les autres robinets sont fermés, et servent à désaltérer les passans. Il y a cinq ou six tasses de cuivre argenté, attachées au réservoir par de longues chaînes, et dont les gens à cheval se servent pour boire, sans être obligés de mettre pied à terre. Il y a aussi un bâtiment qui communique au jardin, composé d'un oratoire, et de plusieurs chambres pour loger les Prêtres destinés à prier, et à conserver la lampe toujours allumée devant le nom de Dieu, qui est gravé sur un triangle vermeil de trois à quatre pieds de diamètre. A côté du triangle, est placée aussi une image de la Sainte- Vierge. Le Samedi, jour où l'Église Thonore plus particulièrement, les Prêtres se tiennent toute la

journée à la porte du jardin, pour distribuer des aumônes, sans distinction, à tous ceux qui en demandent. On prie les autres d'accepter des fleurs. Au milieu du jardin s'élève une grande caisse de marbre blanc, couverte de même : du côté où se trouve la tête de la personne qui y est ensevelie, on a posé une pierre quarrée, toute droite, de la même matière et de la même longueur que la caisse. On y a gravé en lettres d'or une prière et une épitaphe que voici :

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