VIE DE
Madame Chénier, née Sanii Lomaca (i), était originaire de l'île de Chypre. L'on a dit qu'elle descendait par sa mère de l'illustre famille des
(i) L'extrait de baptême d'André Chénier et l'extrait du registre des actes de décès de la commune d'Antony nous donnent Elisabeth Lomaca. Constantin-Xavier, dans une picce que nous reproduisons aux Pièces justificatives, écrit Sancti L'Homacca; Guys écrit Lhomaca (Voyage littéraire de la Grèce, Avertissement r, M- Gabriel de Chénier écrit Santi L'homaca; .M. Achille Gastaldy I Adolphe Tfiiers brochure de 3i pages. Paris, iSySj a donné la forme Santi-Lomaica; M. Becq de Fouquières adopte Santi-l'Homaka. Nous avons préféré l'orthographe donnée par les registres de l'état civil.
Lusignan (i). Faute d'aucune preuve, nous croyons qu'il faut renoncer à cette glorieuse légende. Son père était établi à Constantinople ; il était certainement de cette race de Grecs habiles et intelligents qui, depuis la prise de Constantinople par les Turcs, remplissaient auprès des Sultans et des Pachas les fonctions de drogmans et de secrétaires intimes. Leur influence fut grande au xvn*^ et au xviii° siècle. Depuis i/Bo, ils fournissaient des hospodars à la Valachie et à la Moldavie. Dans une de ses lettres (2), Elisabeth Lo-
Mme Chénier signait une lettre à la Sentinelle, que nous avons reproduite, E. L-, veuve Chénier, qu'on peut lire Elisabeth Lomaca. veuve Chénier.
Nous lisons dans la brochure de M. Achille Gastaldy : « Le grandpère maternel d'Adolphe Thiers, M. Amie, était un négociant de Marseille. Sa grand'mère maternelle était une demoiselle Santi-Lomaïca, d'origine grecque. Elle était sœur de M»"» de Chénier, femme du consul général de France à Constantinople, qui fut la mère des Chénier.
» La mère d'Adolphe Thiers, fille de M™» Amie, sœur de M™» de Chénier, était donc la cousine germaine, et Adolphe Thiers le cousin issu de germain des Chénier. v
(i) M. Gabriel de Chénier fŒwrrei poétiques d'André de Chénier. Paris, iB~4, tome I. page xlix) dit que M^o Chénier « descendait. par sa mère, de l'illustre Lusignan. » M. Becq de Fouquières nous paraît plus prudent, mais aussi incertain : M"'» Chénier « appartenait, » dit-il, « à la famille Santi-l'Homaka, issue de l'illustre maison de Lusignan. » (Œuvres en prOiC d'André Chénier. Paris, iH-^-J, page IX.)
(2) V. Lettres grecques de M">e Chénier. Lettre sur les Tombeaux.
maca parle avec avantage de « seigneurs grecs », parents des princes souverains de Moldavie. Elle leur témoigne un intérêt affectueux, qu'on ne peut attribuer qu'à une ancienne amitié, resserrée par des liens de parenté ou de commune origine. Quoi qu'il en soit, le père d'Elisabeth Lomaca devait occuper un certain rang à la cour du Sultan, puisqu'il fit partie de Tambassade envoyée par Achmet III au Régent de France. Santi Lomaca était sans doute « un des huit Notables portant barbe », dont il est question dans la « Relation de l'Audience donnée par le roy Louis XV à Céleby-Méhémet-Effendy, ambassadeur extraordinaire de l'Empereur des Turcs, le vendredi vingt-unième mars 1721 (i). «
Si l'ambassadeur et l'escorte de Turcs, portant des piques avec des queues de cheval au bout, furent l'admiration des Parisiens (2) ; — si, pendant le séjour de Méhémet-Effendi à Versailles, l'empres-
(i) « Son pore, établi à Constantinople, avait fait partie de la dernière ambassade envoyée par le Sultan au Régent de France, vers la fin de 1723 ou au commencement de 1723. » {Œuvres poétiques d'André de Chénier. Paris, 1874, page xlii.) M. Gabriel de Chénier commet une erreur de date facile à rectifier.
(2) V. L'entrée de l'ambassadeur de la Porte Ottomane avec la liste des officiers qui sont à sa suite. 16 mars 1721. P. de 2 pages. — Sfercure de France, mars 1 72 1 .
sèment fut tel que les lits étaient loués jusqu'à dix écus par nuit, — avec quelle curiosité Santi Lomaca ne dut-il pas voir les magnificences de cette monarchie puissante ! Son esprit délié ne fut-il pas séduit par les formes nouvelles d'une civilisation raffinée? N'est-il pas permis de croire que, comme tous les Grecs, amoureux du changement, il fut aussi grand questionneur des étrangers? Il entretint la jeunesse d'Elisabeth Lomaca des souvenirs de son voyage en France, et la prépara ainsi à se choisir un jour une nouvelle patrie.
Il put dire les collations magnifiques chez le maréchal de Villeroy et chez le duc de Lauzun, — les symphonies de M. Lulli, — les conversations avec Tabbé Bignon sur la différence de la musique orientale et de celle de France, — les fêtes vénitiennes à rOpéra, — les intermèdes du ballet du Roi, — les feux d'artifice de la place de Grève, — les visites aux cabinets rares, aux bibliothèques choisies, aux jardins de curieux Aoristes, — la machine de Marly, et le jeu des eaux de cette superbe solitude (i). Il put dire l'audience solennelle donnée par le Roi dans le palais des Tuile-
(i) V. Galette, mars, avril, mai, juin, juillet 172 1. — Mercure de France, mars, avril, mai, juin, juillet 1721.
ries, — la galerie tapissée de la belle tenture des Gobelins, représentant les principales actions de la vie du feu roi Louis XIV, — les gradins de trois rangs, couverts de velours cramoisi, où étaient placées les dames les plus qualifiées de la cour, — le trône du Roi, d'un bois doré, sculpté à jour, — le dôme du trône garni d'une étoffe à fond d'or sur laquelle brillait un grand soleil à rayons, — et les princes superbement habillés, — et le duc d'Orléans avec un Justaucorps de velours bleu brodé en or, — et le jeune Roi, vêtu d'un habit de velours couleur de feu, s'avançant au milieu de ces pompes (i). « L'enfant royal, » disait Méhémet-Efîendi dans sa Relation, « avait de blonds cheveux d'hyacinthe » et « la démarche majestueuse de la perdrix (2). »
Ce n'est point dans cet appareil que la Majesté des rois de France apparaîtra un jour à la fille de Santi Lomaca. Louis XVI habitera le troisième étage de la petite tour du Temple; le Conseil lui accordera un lit à deux dossiers avec ciel de camelot rouge et jaune, six chaises de paille, une
(1) V. Mercure Je France, mars 1721, page i3i.
(2) V. Relation de l'ambassade de Màhémet-Effendy à la Cour de France en mdccxxi, écrite par lui-même et traduite du turc, page 117.
redingote de piqué de Marseille, deux culottes de drap noir, et les municipaux de garde écriront sur la porte de sa chambre : La guillotine est en permanence [i). La Révolution ne devait épargner ni le Roi ni le Poète, et la mère d'André Chénier devait un Jour associer son malheur particulier à la royale infortune.
Elisabeth Santi Lomaca naquit à Constantinople en 1729 (2), la vingt-sixième et avant-dernière année du régne d^Achmet III (3). Pendant un règne de vingt-quatre ans, Mahmoud I'^'" continua à Santi Lomaca les mêmes faveurs que son prédéfi) V. Louis XVII, par M. de Beauchesne. Paris, Henri Pion, t868, tome I, pages 240 et suiv., et page 343.
(2) Voici la situation de la sépulture de la famille Chénier au cimetière de l'Est : 8"" division, sur le bord du chemin circulaire. Concession perpétuelle (80071). Suivant procès-verbal, en date du 7 octobre 1844, M">' Elisabeth Santi l'Homaka a été inhumée au cimetière du Père-Lachaise, et ce par les soins et sur la demande de Louis- Joseph-Gabriel de Chénier. Le corps était exhumé d'Antonj', arrondissement de Sceaux (Seine), où il était déposé, dans une propriété appartenant alors à M. Persil, ancien ministre. C'est sur le tombeau du cimetière de l'Est que nous avons relevé la date de la naissance.
(3) Achmet III reçut magnifiquement Charles XII après la bataille de Pultawa. Il épargna Pierre le Grand cerné sur les bords du Pruth. Il était doux, humain, et se plaisait, entouré de toute sa cour, à écouter des concerts de serins et de rossignols en cage.
cesseur. II est, du moins, permis de le supposer au portrait élogieux qu'en fjiit Madame Chénier dans sa lettre d''ime dame grecque à une dame de Paris. « Si quelqu'un de ceux, « écrit-elle, « qui ont été à Constantinople sous le règne de ce prince, voulait se charger d'écrire son histoire, on verrait que ce n'est point à tort que je lui ai donné le nom de Grand. Un pareil ouvrage pourrait guérir un grand nombre de ces incrédules dont je parle. Je pourrai peut-être quelque jour prendre sur moi ce travail pour lequel j'ai déjà préparé quelques matériaux {ï\ » Quoiqu'elle eût plaint les « Grecs modernes asservis et subjugés par un peuple barbare (2), » Madame Chénier voulait que les incrédules eussent foi en Mahmoud. M. Chénier, n^ayant pas sans doute les mêmes raisons qu'elle, montrait moins d'enthousiasme c pour ce règne plus agité, » dit-il, « par la cruauté et par les passions que par les événements (3). » Néanmoins, nous comprenons que la fille de Santi Lomaca ait eu quelque admiration pour la pompe éclatante et le luxe bien
(i) V. Lettre sur tes Tombeaux.
(2) V. Lettre sur les Danses grecques.
(3) Révolutions de l'Empire Ottoman, par M. de Chéniet: Paris. i-;8q, cite; Bailly, libraire, rue Saint-Honorc. et che; l'auteur, rue du Sentier, n-> 24. V. pages 160 et suiv.
ordonné de cette cour orientale, et qu'elle se soit prise à estimer un prince artiste qui faisait exécuter ses propres dessins à la manufacture de Sèvres. Les fêtes continuelles, sous un ciel sans pareil, ne pouvaient point déplaire à une jeune tille belle et honorée. S'il fallait toujours amuser la curiosité du prince, il n'était pas indifférent pour un esprit curieux de prendre part à ces amusements.
La lettre que nous avons citée est à la date de 1778 (i). Madame Chénier avait, dans Page mur, conservé sa jeune et fidèle sympathie au Sultan Mahmoud. Celui-ci n'en était pas indigne, car, de l'aveu même de M. Chénier, « ce prince était doux, affable, humain, et ces qualités, qui ont plus d'éclat encore dans les gouvernements despotiques, firent oublier ses défauts (2). »
Si nous essayons de nous représenter la jeunesse d'Elisabeth Lomaca, nous la verrons avec sa famille, un peu mêlée à la cour mystérieuse du Sultan et en relation avec les ambassadeurs, les voyageurs et les étrangers résidant à Constantinople. Il n'est pas douteux qu'elle connut le comte et la comtesse des AUeurs ; Guys, l'auteur du Voyage
(i) V. Mercure de France, i5 nov. 1778. (2) V, id. Révolutions de l'Empire Ottoman.
littéraire en Grèce \\)\ de Peyssonnel, consul de France à Smyrne.
Les jeunes filles grecques, au xviii° siècle, ne sortaient que rarement et, pour la plupart, n'allaient à Tëglise que lorsqu'elles étaient mariées. Elles brodaient chez elles en chantant, et, lorsqu'elles étaient de condition, ne filaient que de la soie. Entrez dans la chambre d'une tille grecque, vous y verrez des jalousies aux fenêtres et, pour tout meuble, un sopha, un coffret garni d'ivoire, où sont les soies et les aiguilles, un métier à broder et une lampe devant les Saintes Images (2). Il n'est pas probable qu'Elisabeth Lomaca fût, comme ses compagnes, ainsi renfermée. Son père, qui avait voyagé, semble avoir donné plus de liberté à sa fille. La belle connaissance qu'elle avait de la langue française, sa science de l'antiquité, sa politesse ne furent pas dus à une étude tardive, et ne
(i) « Je n'ai pas moins profité des remarques de Mm» et de M. Chénier, consul de France au .Maroc, que j'avais connus à Constantinople : ces derniers connaissent les Grecs modernes aussi bien que M. et M">« Dacier connaissaient les anciens, o Voyage littéraire de la Grèce. Paris, mdcclxxxiii. V. Avertissement, vj. « Je suis redevable à M. le comte de Saint-Priest, etc , et à M. Lhomaca de
quelques nouvelles recherches dont j'avais besoin pour rendre cette édition plus complète. » V. id. v. C'est sans doute du père de M"»» Chénier qu'il s'agit ici.
(î) V. Voyages litt. de la Grèce, édition de 1783, lettre iv.