‹ Lettres grecques de madame ChénierChapitre 3 sur 19 · CS'"^^ 20 '=S · texte numérisé non relu

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font pas croire à une jeunesse solitaire. Nous aimons à nous la représenter belle, spirituelle et admirée, au milieu d'un cercle d'étrangers érudits, délicats et lettrés. Nous la voyons aller en visite, couverte d'un voile blanc, tissu d'or aux extrémités, accompagnée dans les rues d'un cortège de suivantes, ce qui dans le pays annonçait ce qu'au siècle dernier annonçait chez nous un bel équipage. Nous la retrouvons chez son père, les cheveux noués selon l'usage, des chaînes d'or au cou, agitant un éventail de plumes de paon (i), et toute attentive aux conversations des visiteurs. La maison de Santi Lomaca devait être une de ces maisons grecques dont parle d'Ohsson, où l'on dansait des menuets, des contredanses françaises, anglaises et allemandes, et qui, tout en suivant les usages, s'initiaient avec goût aux mœurs occidentales (2).

C'est évidemment dans les rapports que Santi Lomaca eut avec la colonie européenne, soit comme négociant, soit comme interprète ou agent diplo-

(0 V. Voyage littéraire de la Grèce, lettres v, vi, vu, passim.

(2) V. Tableau gétiéral de l'Empire Ottoman , par Mouradja d'Ohsson, interprète et chargé d'affaires du roi de Suède à la cour de Constantinople. Paris, mdcclxxxvii, 3 vol. in-fol., tome II, page 234.

matique, soit à tous ces titres à la fois, qu'il fut mis en relation avec M. Chénier.

Louis Chénier, fils de Guillaume Chennier (i), naquit à Montfort le 3 juin 1722. L'on dit que sa famille était originaire de Chénier, petit hameau sur la lisière du Poitou et de la Saintonge, d'où elle a tiré son nom. L'on a répété que ses aïeux occupèrent longtemps la place d'inspecteur des mines du Languedoc et du Roussillon. Ce qu'il y a de certain, c'est que cette famille n'était pas riche et qu'à la mort de ses parents, Louis Chénier se désista de ses droits sur l'héritage en faveur de sa sœur, qui se retira dans la suite à Carcassonne et mourut célibataire (21. Il ne retint qu'une somme suffisante pour se rendre à Constantinople. Il avait vingt ans.

Son esprit raisonnable et courageux lui conseillait d'aller tenter fortune dans le pays où le comte de Bonneval était pacha à deux queues, et où les capitulations et l'influence française assuraient à

(i) V. copie de l'acte de naissance de Louis Chénier, fils de Guillaume Chennier, né à Montfort, canton d'Axat, arrondissement de Limoux (Aude), alors évêché d'Alet, le 3 juin 1722. Envoi de M. Teissier, archiviste de la Chambre de commerce de Marseille, au Journal des Sociétés savantes des départements.

(2) V. Œuvres poétiques d'André de Chénier. Paris, 1874, notice page V).

nos nationaux des chances favorables. Le 2 août 1742, la Chambre de commerce de Marseille Tautorisait à aller à Constantinople comme commis de la maison Lavabre et Dussol ( i ) . « Les sieurs Lavabre et Dussol s'établissaient en 1788 sur cette Echelle, en conséquence d'un certificat restreint à la vente des draps, et leur donnant dix ans de résidence (2). »

Le marquis de Villeneuve, ambassadeur auprès de la Porte, avait quitté Constantinople le 9 mars 1741. Il eut le mérite de procurer à la Porte une paix glorieuse et de renouveler les Capitulations. Il contribua à faire réglementer la fabrication annuelle des draps du Languedoc pour la Turquie, et à la faire réduire à la quantité estimée nécessaire à la consommation des Levantins. « Cette époque, » dit Saint- Priest, « fut celle de la véritable prospérité du commerce des draps. » Le marquis de Villeneuve, qui était né à Marseille et qui en avait été le lieutenant civil, ne fut peut-être pas étranger au départ de Louis Chénier, soit que l'ambassadeur donnât lui-même des éclaircissements avantageux sur le

(i) Envoi de M. Teissier, archiviste de la Chambre de commerce de Marseille.

(2) Archives du ministère des affaires étrangères, dossier de Louis Chénier. V. Lettre du 2 août 1747.

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commerce du Levant , soit que la renommée récente de fortunes prospères eût accompagné son retour ( i ) . Louis Chénier, muni d'un certificat de catholicité, s'embarqua, dans la seconde moitié de Tannée 1742. II trouva à Constantinople Michel- Ange, comte de Castellane, qui venait de succéder au marquis de Villeneuve. Nous ignorons les rapportsqu'il put avoir avec cet ambassadeur, économe jusqu'à Tavarice, et « habile à accroître son bien à un point singulier (2) . » Louis Chénier eut bientôt à se plaindre de Lavabre et Dussol « qui, » paraît-il, « se montraient peu reconnaissants de ses services (3). » Dans une lettre du 2 août 1747, il sollicite de la Chambre de commerce de Marseille « l'expédition des certificats de négociants aux sieurs Bailhot et Chénier pour régir la maison languedocienne établie et régie par les sieurs Lavabre et Dussol dont le terme est expiré. » Il demande à la Chambre « d'ordonner l'enregistrement de ces certificats (4). »

(i) V. Mémoires sur l'ambassade de France en Turquie, par A/, le comte de Saint-Priest. Paris, Ernest Leroux, i<ij~, pages 3i2, 3i8, 327.

(2) Loc. cit.

(3) V. Arch. du ministère des affaires étrangères, dossier Chcnier, lettre du 2 août 1747.

{4) Loc. cit.

Cette année même, Roland Puchot, comte des Alleurs, était nommé en remplacement du comte de Castellane. Il eut une grande influence sur la vie et la carrière de Louis Chénier. Le comte des Alleurs avait une fortune pécuniaire en assez mauvais ordre. On lui avait donné Pambassade de Constantinople pour s'y refaire. Il faisait une dépense au-dessus de ses moyens, voulant, disait-il, « faire oublier Ja lésinerie de son prédécesseur (i). » L'argent du Roi n'était pas plus épargné. Il consacrait de grosses sommes à se ménager de prétendues intelligences dans les hautes classes de la société à Constantinople. Pourunhomme juste etambitieux, il y avait à prendre auprès de ce prodigue officiel un rôle profitable de bon conseiller; c'est ce que v ne manqua pas de faire Louis Chénier. Il fut complaisant dans la limite de son devoir. Il pourvut, au nom de la Nation « aux dépenses tant extraordinaires que secrètes pour le compte du roi (2) » , et « fit les avances particulières pour le service (3). » Il chercha à éviter à l'ambassadeur les charges exorbitantes du change à dix et douze pour cent,

(1) V. Mémoires du comte de Sainl-Priest.

(2) V. Archives du m. des aff. étr. Turquie, vol. 1 27. (?) V. id. Cartons consulaires, 1754-1755.

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et l'ut utile dans le tratic sur les blés que le comte avait entrepris avec Guys (i). Enfin la connaissance qu'il avait du pays lui permettait de désigner les personnages auxquels il était le plus utile de distribuer les lunettes d'approche à quatre tuyaux, les tabatières d'améthyste, les montres et les pièces de draps écarlates, tous présents d'usage en Orient (2). Le mariage qu'il fit nous est une preuve des liaisons qu'il entretenait dans la société de Constantinople.

Le comte des Alleurs se montrait reconnaissant, et il écrivait au ministre de la marine le 10 avril 1754 : « Je ne puis assez me louer de la dextéritéj de l'intelligence et des attentions du sieur Chénier, premier député en exercice L'expérience que )'ai faite de ses talents, de son discernement, me le fait regarder comme le négociant le plus consommé de cette Echelle. Il est plus au fait qu'aucun que j'ai vu ici des lois et des usages Tui'cs. — Je ne dois pas passer sous silence le désintéressement qu'il a marqué par son refus de deux pour cent qui lui revenait par droit d'usage pour avoir été chargé de la liquidation du nommé

(i) V. Archives. Turquie, vol. 128.

(2) V.' id. Turquie, vol. 127.

Ventre (i). » L. Chénier était moins désireux d'amasser une fortune que de jouer un rôle o fficiel auquel il se sentait quelque aptitude. Nous le voyons toujours plus habile à résoudre les questions de commerce général qu'à diriger ses propres affaires.

Lorsque le comte mourut, le 21 novembre 1754, Chénier « crut devoir prévenir, par des politesses, les créanciers de Monsieur l'Ambassadeur (2). » Il était premier député de la Nation en exercice (3). En cette qualité il avait été chargé verbalement, par le comte des Alleurs mourant, de gérer les affaires du commerce et d'en rendre compte au ministre de la marine, conjointement avec le sieur Deval, secrétaire interprète du Roi. La situation des sieurs Chénier et Deval (4) était très irrégulière. Voici

(i) Archiv. Cartons consulaires, 1754-1755, 10 avril 1734-

(2) C. c. 1754-1753, lettre du 2 déc. 1754.

(3) On appelle Nation l'ensemble des résidents appartenant à telle ou telle nationalité. Parmi ces résidents, un certain nombre sont classés comme notables. Ces notables peuvent être considérés comme une sorte de représentation générale de la Nation. La Nation est officiellement représentée par des députés. La fonction de député est un muiius publicum.

(4) <i Le sieur Deval, secrétaire interprète du Roi et premier drogman de l'ambassadeur de France à la Porte depuis 1756 jusqu'en 1771, a fait une savante traduction française des capitulations, précédée d'une préface instructive et d'un index fort commode et bien divisé. • V. Mémoires de Saint-Priesl, page 3i3.

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ce qu'écrivait à ce sujet le sieur Peyrotte, premier secrétaire de Tambassade : « Madame TAmbassadrice, pour qui je ne saurais avoir trop d'égards, paraissait ouvertement désirer que cette correspondance restât entre les mains du sieur Deval, quatrième drogman, et du premier député de la Nation, et étayait cet arrangement de sa protection. Monsieur l'Ambassadeur était trop bien instruit pour disposer de la direction des affaires, pendant la vacance de l'Ambassade, comme d'un effet de sa succession, mais j'aurais vainement réclamé. Le complot était formé à l'avance : les sieurs Deval et Chénier étaient nantis des lettres du ministre de la marine, du chiffre pour correspondre avec lui, et de toutes les lettres et correspondances dans les Echelles. Tout Téclat que j'aurais pu faire n'aurait servi qu'à faire ici un schisme inutile. — Il serait bien à craindre que les affaires de commerce du Levant, se trouvant ici confiées à un négociant et à un drogman, le premier ne fût tenté de chercher à étendre le sien aux dépens de celui des autres, ou du moins qu'il ne s'écartât des règles prescrites aux négociants de Constantinople, dans un temps où l'exécution de ces mêmes règles se trouverait pour ainsi dire à sa discrétion. D'un autre côté, le

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drogman pourrait manœuvrer de manière à favoriser toutes les entreprises du négociant (i). »

Louis Chénier avait plus d'ambition encore. Dans une lettre du 16 août 1754, il sollicitait du ministre des Affaires étrangères le titre de chargé d'affaires. « L'expérience que j'ai du pays et des affaires, » disait-il, « par une résidence assez longue et un travail suivi, me fait connaître tout le poids de ce fardeau; mais, par la même raison, j'ai cet avantage sur tout autre, et j'oserais aspirer à la gloire de recevoir les ordres du Roy. » Il invoquait aussi « le crédit personnel qu'il avait sur le pays, les affaires délicates qu'il avait terminées et l'amitié du comte des AUeurs, qui, depuis quelques années, l'honorait d'une confiance qui lui rendra toujours sa mémoire chère (2). »

Louis Chénier n'obtint pas ce qu'il désirait. Par une lettre ministérielle du i 5 du même mois, le titre de chargé d'affaires avait été donné à M. de Peyssonnel, consul du Roi à Smyrne, lequel fit l'intérim jusqu'à l'arrivée du chevalier, depuis comte de Vergennes, nommé ambassadeur près la Porte Ottomane pour remplacer le comte des Alleurs

{ï) Archives. Turquie, vol. 128, lettre du 23 janvier i~b5. (2) Id. Dossier Chénier. Lettre du 16 août 1754.

(mai 1755). Il faut donc renoncer à cette opinion, pleine d'ignorance, qui faisait de M. Chénier un consul général à Constantinople, où d'ailleurs cet emploi n'existait pas.

Cest peu après la mort du comte des Alleurs, c'est-à-dire au courant de Tannée ijSS, qu'eut sans doute lieu le mariage de Louis Chénier. Elisabeth Lomaca avait vingt-six ans. Les amoureux grecs plient encore des feuilles de roses et de pavots pour les faire claquer sur leur front, et jugent par le bruit qu'elles font s'ils sont payés de retour. Il faut croire que bien des jeunes gens grecs usèrent en vain de ce jeu (i). On a le droit de s'étonner d'une si tardive union, dans un pays où les mariages sont précoces. L'éducation que reçut Elisabeth Lomaca, la fréquentation des étrangers n'expliquent point ces délais inusités. M. Chénier avait mis peutêtre en pratique le proverbe oriental que le comte de Vergennes appliquait à la politique turque : « Il faut chasser le lièvre avec un grabat (2). »

Salut! Thrace, ma mère et la mère d'Orphée, Galata, que mes yeux désiraient dés longtemps; Car c'est là qu'une Grecque, en son jeune printemps,

(i) V. Voyage littéraire de la Grèce, lettre xiv.

(2) V. Grabat « petite charette tirée par des buffles. » Loc. cit., lettre vui.

Belle, au lit d'un époux nourrisson de la France, Me fit naître Français dans les murs de Byzance (i).

Madame Chénier avait trente-trois ans quand naquit André.

André Chénier tenait de sa mère le don de ne voir que la beauté des choses. Il lui en devait bien un gracieux hommage.

Nous ignorons où fut célébré le mariage. Si nous cherchions à tirer une induction de l'extrait de baptême d'André Chénier, baptisé le 3o octobre 1762, à Péglise Saint- Pierre et Saint- Paul, à Galata (2), nous pourrions croire que la cérémonie eut lieu dans cette église des Dominicains (3). En tout cas, il nous paraît certain qu'Elisabeth abandonna la religion grecque, sans embrasser cependant la catholique. Son esprit fut toujours exempt de préjugé religieux. D'ailleurs, Louis Chénier n'eût pu, sans compromettre son certificat de catholicité, et sans manquer aux convenances, épouser une schismatique entêtée. Les prédications des papas ignorants et avides n'étaient pas faites pour

(i) V. Poésies d'André Chénier, édition critique par Becq de Fouquières; Paris, Charpentier, 1862, in-8<>, page i85.

(2) Communication de M. Dobigny, consul à Constantinople.

(3) V. Voyages du sieur A. de La Motraye, tome I, chap. x.

séduire une jeune tille instruite (i). Il n'y eut donc ni paranymphe, ni compère au mariage. Le prêtre ne présenta pas la coupe de vin aux nouveaux époux. Les portes de la maison ne furent pas couronnées de verdure et de fleurs, attachées avec des bandelettes. Ce qui resta des usages grecs fut, peut-être, la composition de la dot, qui consistait « en pierreries et en habits étalés avec faste (2). » Un patriarche grec venait de fulminer récemment une excommunication contre les pères qui donneraient en dot à leurs filles plus de trois mille piastres (3). Nous croyons qu'Elisabeth Lomaca n'apporta pas au delà.

Lorsque le chevalier de Vergennes arriva à Constantinople, il fut mis en rapport avec M. Chénier, premier député en exercice, pour éclaircir la situation des affaires du comte des Alleurs. Le nouvel ambassadeur se montrait très favorable à la comtesse, et il invoquait « la seule générosité du Roi, pour débrouiller le chaos où se trouvait la succession (4). » Lubomirska des

(i) V. Voyage litt. de la Grèce, lettre xi.

(2) V. id., lettre xvi.

(3; V. id., lettre x.ti.

(4) V. Archives. Turquie, vol. 128, lettre du 26 juillet lySS.

Alleurs fut peu reconnaissante, et le chevalier de Vergennes s'en plaignit au ministre. « Il me revient de toute part, » dit-il, « que Madame la comtesse des Alleurs me traite on ne peut moins charitablement; qu'elle parle de moi, même avec scandale. Les traits d'humeur sont pardonnables dans une situation aussi fàc"heuse que celle qu'elle éprouve, et avec un esprit aussi impétueux que le sien ; cependant, elle pourrait ne pas oublier Thospitalité que je lui ai donnée, et que, si mon caractère était aussi inhumain qu'elle le dépeint, elle ne serait pas partie d'ici aussi bien nippée et pourvue de tout le nécessaire et le superflu qu'elle Ta fait. » Il s'indigne que Madame des Alleurs le dépeigne comme un homme avare, qui vit mesquinement et sans dignité, et il ajoute : c; Jamais le palais n'a été peutêtre aussi bien orné; mon domestique est propre et nombreux; j'ai cinquante personnes dans ma maison... Pour ce qui est de ma table, elle est servie tous les jours, et délicatement, pour quatorze personnes, et tout honnête homme y est bien reçu (i). » Il fallut sans doute quelque temps au nouvel ambassadeur, avant de protéger à son tour un homme que l'amitié impérieuse de la comtesse

{ 0 V. Archives. Turquie, vol. i3i, lettre du 4 février 1756.

avait pu d'abord compromettre dans son esprit; d'autant plus qu'on se plaignait , de Fontainebleau, « que la Nation eût favorisé le comte des Alleurs et que Sa Majesté voyait avec peine que sa facilité eût engagé le comte à en abuser ( i). » Une grande part de ces reproches pouvait revenir au s'" Chénier.

Pendant dix ans que Louis Chénier demeura encore à Constantinople, nous ne lui voyons plus prendre aucune part nominale aux affaires. Sa vie, pendant cette période, ne put être, malgré l'estime et la protection du comte de Vergennes, ni très heureuse ni très prospère. Les Anglais, qui tenaient la Méditerranée, et la guerre qu^ils nous faisaient aux Indes et au Canada, notre alliance impolitique avec l'Autriche, et, pendant sept ans, les revers cruels que nous fit éprouver Frédéric, embarrassaient notre commerce. Ajoutons à la guerre la famine, la peste, les tremblements de terre et les incendies, qui épouvantaient Constantinople, et nous comprendrons qu'il était difficile à un commerçant de faire fortune en cette ville. La correspondance politique n'est occupée, de mois en mois, que de l'annonce de ces fléaux. L'on est toujours sous le coup

(i) V. Archives. Turquie, vol. 129. Fontainebleau, u oct. 1735.

d'une contagion qui dure depuis très longtemps ; Ton ignore si le dernier tremblement de terre est sur sa lin, car il y en a eu dans ce pays qui ont duré de trente à quarante jours ; Ton mande qu'une partie des murs de la ville est tombée, que plusieurs belles mosquées ont été endommagées ; que plusieurs villages des environs ont été détruits. « On campe dans les jardins, afin de jouir du moins, la nuit, sous la tente, d'une sorte de tranquillité. » Il n'est question, dans les dépêches, que d'incendies très considérables, et de Constantinople embrasée. La sécheresse dans la Roumélie et l'Anatolie expose la capitale à la famine. La guerre et l'incendie n'accommodent point notre commerce.. Le consommateur, se prévalant de ces disgrâces pour ne pas payer ses dettes, réduit le drapier à faire banqueroute. L'Union des négociants est rompue ; il n'y a plus de règles pour bien vendre. Les draps sont vendus vingt pour cent meilleur marché qu'en temps de paix. Ce ne sont qu'observations sur la mauvaise qualité de la fabrication. Les draps sont légers et déliés. Enfin les négociants atterrés ont constaté le mauvais état de la caisse nationale, le dérangement de la caisse

de la Chambre de Marseille et la suspension de ses paiements (i).

Louis Chénier eut sa part des maux communs. Il n'est fait particulièrement mention de lui dans aucune des dépêches qui nous sont passées sous les yeux. Nous avons cependant trouvé sa signature au bas de deux actes : Tune jointe à une délibération de la Nation assemblée à Galata : Bailhot et Chénier; Tautre à une pétition : L. Chénier^ Amie et C". Amie fut le parrain d'André. Parmi les signataires de la pétition, nous avons remarqué le nom du sieur Michel par procuration de M. J.-L. Piscatory et C'" (2). Ce fut chez la fille de Piscatory qu'André Chénier fut arrêté à Passy (3).

Découragé des entreprises commerciales, las d'un long et inutile séjour loin de son pays, soucieux déjà de l'établissement de cinq enfants qui lui étaient nés, Louis Chénier préparait son retour en France. Il allait tenter d'obtenir du ministère une occupation en rapport avec ses goûts

(i) V. Archives. Turquie, vol. 127, sept., 2 nov. 1754; vol. 129, 3 sept. 1755. — Cartons consulaires, 4 juillet 1756,22 juillet; 3 février, 20 juin 1759; 29 avril, 33 juin 1761, 23 mars 1764.

(2) V, id. Cart. cons., i" sept. 1760, 9 oct. 1764.

(3) V. Procès-verbal du 18 ventôse an If. [Œuvres en prose d'André Chénier, par Becq de Fouquières. Paris, Charpentier, 1S72, page Li.)

administratifs et ses aptitudes d'excellent fonctionnaire.

Voici la lettre que, dans sa justice, M. de Vergennes écrivait au ministre de la Marine (i) :

« A Constantinople, le 20 avril 1765.

» Monsieur,

» Le s'' Chénier, Tun des plus anciens et sans contredit le plus habile négociant de cette Echelle, devant se rendre à Paris où des affaires exigent sa présence, il désire que je lui procure Thonneur de vous faire sa cour. J'ay d'autant moins de difficulté à vous le présenter, Monsieur, que vous aimez les personnes de mérite, celles surtout qui, s'élevant au-dessus de la sphère bornée de leurs intérêts particuliers, savent appliquer leurs talents à Tutilité publique, et, à cet égard, le s»" Chénier est digne que vous Fhonoriez de vos bontés et de votre protection. Si vous daignez Tentendre, Monsieur, vous le trouverez très au fait des affaires du Levant ; il possède Tensemble et le détail de notre commerce; dans toutes les occasions où il s'est agi du plus grand avantage de ce même commerce, ses conseils m'ont été d^un grand se-

(i) V. Archives. « Répondu le 28 oct. 1765. Ecrit à M. de Montigny et à M. Chénier. »

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cours, et je ne rougis pas d'avouer que je lui dois principalement le peu de lumières et de connaissances que je puis avoir dans cette partie. Cet aveu, qui justifie la liberté que je prends, Monsieur, de vous recommander le s'" Chénier, me donne lieu d'espérer que vous voudrez bien lui faire ressentir les effets de la protection que vous accordez si volontiers aux personnes de mérite.

» Je suis, avec un respect infini, Monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur,

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