‹ Lettres grecques de madame ChénierChapitre 5 sur 19 · CS · texte numérisé non relu

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A son retour au Maroc, il eut de nouveau à se plaindre des inégalités du caractère de TEmpereur, et de ses contrastes de brusquerie et d'attention. « Votre Excellence, » écrit-il un jour, «■ verra avec étonnement les dégoûts aussi variés que suivis auxquels un galant homme se voit exposé dans ces climats barbares. » Enftn ce sont des pluies abondantes, des épidémies, Tabsence de médecins et la famine. Le pain est à dix sols la livre (i).

Toutes ces fatigues et ces difficultés n'empêchent pas Louis Chénier d'être un bon observateur des hommes et des choses, et de s'élever, comme disait de lui le comte de Vergennes, au-dessus de la sphère bornée de ses intérêts particuliers. Dans ses Recherches suj- les Maures, il nous montre, avec des détails pittoresques, le Prince toujours à cheval, à Tabri d'un parasol, marque distinctive de la souveraineté. Il nous décrit la simplicité rustique de la cour, les plats si copieux, qu'il faut un brancard pour les porter, les négresses esclaves qui font le service du palais, et la garde de femmes avec commandante. Il nous apprend qu'un empereur du Maroc avait épousé huit mille

(I) V. Archives. Salé, 10 févr., 25 mars, 2 avril 1776; 8 oct. 1778; 3 avril «779.

femmes dont il eut huit cent vingt-cinq tils et trois cent quarante-deux filles (i). Enfin, il recueille des observations et remarques sur Téclipse totale de soleil qu'il y eut le 24 juin 1778, et fait dans le pavs la recherche des productions relatives à rhistoire naturelle pour Madame Tarchiduchesse Marie-Anne, sœur de la Reine (2).

Les années succédaient aux années. Au mois d'avril 1779, M. Chénier écrit au ministre : «Je supplie Votre Excellence de me permettre de partir pour France dans le courant de Tannée prochaine, ne fût-ce qu'en congé. » Le 29 novembre 1780, il renouvelle sa demande : on lui accorde sa retraite. Il écrit de Salé au ministre qu'il le prie d'agréer les sentiments qu'il doit à ses bienfaits à l'occasion de sa retraite. « La grâce d'en jouir bientôt, » dit-il, « sera un accroissement à ma reconnaissance. » Il prie le ministre de hâter son rappel et de lui accorder ses bons offices auprès de M. le marquis de Castries, pour lui procurer une place à son retour (3). Il sollicite pour

(1) V. Recherches historiques sur les Maures et histoire Je l'Empire du Maroc, par M. de Chénier, ijS~,che\ l'auteur, rue des Culturcs-Saint-Cervais, iti-8, tome III, pages 463 et suiv.

(2) V. Archives. Maroc, cart. cons. Salé. 26 juin 1778, 28 novemb. 1779.

(3) V. id. Salé, 20 avril 1781.

deux de ses fils, et expose qu'il a quatre garçons à pourvoir et « une demoiselle qui, » dit-il, « serait déjà mariée si j'avais pu lui ménager une dot. » Il disait, en parlant de lui, qu'un homme de bien n'oubliait jamais qu'il était père et qu'il était époux (i).

Louis Chénier s'embarquait à Tanger le 1 7 août, était à Cadix le 1 3 septembre et arrivait à Brest au commencement du mois d'octobre 1782.

Pendant cette longue séparation (1767- 1782) Madame Chénier était à Paris. Il est peu probable qu'elle ait partagé le séjour qu'André et Marie-Joseph firent en bas Languedoc, auprès de leur tante paternelle (1768). L'un avait six ans, l'autre quatre. On leur avait ménagé cette résidence pour épargner aux soins que leur mère donnait à l'éducation de leur sœur et de leurs deux frères aînés. Elle ne vit point « les beaux pays, les eaux, les fontaines » dont André Chénier se souvenait avec attendrissement. Elle ne fut point de ce pèlerinage dans la montagne, où beaucoup de peuple en dévotion se pressait sous une petite voûte où il y avait deux Madones, et une fontaine dont l'eau était « superbe et fraîche. » André eût voulu, dans un asile à sa

(i) V. Archives. Tanger, 29 juillet 17S2, i5 nov, 1781.

fantaisie, arranger une fontaine de la même manière avec une statue aux Nymphes et imiter ces inscriptions antiques : De fontibus sacris'[i). C'est ainsi qu'il multipliait les dieux. On sent déjà « le rejeton imprévu, le dernier et non pas le moins désirable des Alexandrins (2). » Si sa mère se sépara de lui, elle Tavait déjà fait mordre aux fruits des Muses hellènes et il avait conservé le goût de leurs saveurs originelles. Madame Chénier, comme lui, mariait en elle le xvin° siècle de la Grèce au xvni* siècle de notre France. Ce hasard heureux devait la faire réussir dans une société éprise de Tantiquité habillée à la mode du jour, et qui, par un goût de simplicité raffinée, voulait se donner les mœurs de Lacédémone et les lois de Minos.

En Tannée 1777, Madame Chénier demeurait rue de la Culture-Sainte-Catherine, n° 8. Elle y demeura dix ans (3). Malgré nos recherches, nous n'avons pu rétablir son domicile aux dates antérieures. On peut croire que si d'abord elle n'habita pas cette rue même, elle s'était fixée dans ce quartier,

(1) V. Œuvres en prose d'André Chénier, édit. Becq de Fouquières. Paris, Charpentier, r8y2. pages 343, 344.

(2) V. Sainte-Beuve. Portraits contemporains, tome Ilf, page 394.

\.3)Y. Almanach ie Pans (impartie) contenant la demeure, les noms et qualités des personnes de condition. A Paris, chei Lesclapart.

qu'elle sembla toujours affectionner. De 1787 à 1796, elle habita des rues voisines ou contiguës: rue des Cultures-Saint-Gervais, n" 7; rue du Sentier, 24; rue de Cléry, 97 (i). C'était un des quartiers les plus beaux et les plus actifs. L'Almanach de Paris (i''" partie), auquel nous nous sommes référé, mentionne la demeure, les noms et qualités des personnes de condition.

La rue de la Culture-Sainte-Catherine conduisait de la rue Saint-Antoine à celle du Parc-Royal. Le prieuré Sainte -Catherine et le couvent des Filles Bleues ou Annonciades Célestes étaient dans cette rue, Tun vis-à-vis, Tautre proche Thôtel Carnavalet. Madame Chénier voyait la belle architecture de cet hôtel, la porte de Jean Goujon, ornée de refens vermiculés et de deux bas-reliefs. Elle n'avait qu'à prendre la rue Neuve-Sainte-Catherine pour être à la place Royale et admirer cette cour régulièrement carrée, ses trente-sept pavillons, ses corridors, ses grilles de fer avec ses ornements dorés, et ses grands tapis de gazon vert (2). Les

(i) V. Almanach des demeures des ci-devant nobles résidents à Paris. Chei Mme Lesclapart.

(2) V. Description historique de la ville de Paris et de ses environs, par M. Piganiol de la Force, m dcc lxv, tome IV, pages 407, 420, 422, 428.

mosquées et leurs arabesques n'avaient pas accoutumé ses yeux à ces grandes lignes régulières et à cette ornementation classique. Mais son esprit studieux se plaisait à tout. Une femme qui lisait VÉducation Physique de Balegser de Genève ne devait être étrangère à aucune sorte d'étude (i). Son intelligence eut toujours un tour didactique qu^embellirent des grâces natives.

Le monde qu'elle aimait à fréquenter était le monde agréable et savant. Elle ne voyait guères que des artistes et des littérateurs. C'était Palissot, l'auteur de la Diinciadc; c'était l'académicien Suard, traducteur élégant de V Histoire d'Amérique de Robertçon; c'était le peintre David, passionné pour les Républiques de la Grèce et de Rome; c'était Lebrun-Pindare, le poète de Louis XVI et de la République ; c'était Thelléniste Brunck, le correcteur de V Anthologie ; c'éiahle comxe, Alfieri, qui eut de rudes et belles fiertés tragiques, et la comtesse Alfieri, veuve du dernier des Stuarts, et Vigée, poète insuffisant qui dirigea longtemps VAlmanach des Muses, et le sensible Florian qu'encouragea Voltaire (2). Elle connut Madame Vigée-

(1) V. Lettre sur les Danses grecques. Iii fine.

(2) V. Œuvres poétiques d'André de Chénier. Xotice de M. Gabriel Je Chénier. Paris, iSj4, tome f, page xx.

Lebrun, sa voisine. Elle fut peut-être, à Thôtel Lubert, de ce souper grec fameux où Lebrun-Pindare, revêtu d'un manteau de pourpre et couronné de fleurs, récitait des odes d'Anacréon. Le marquis de Cubières tenait une lyre d'or et avait une toge de calicot blanc. Madame et mademoiselle de Bonneuil, coiffées et costumées à la grecque, servaient le festin. Une volaille, des raisins, des figues, du miel et une bouteille de vin de Chypre (i) firent tous les frais de ce souper, improvisé par quelques lecteurs élégants et enthousiastes du Voyage du jeune Anacharsis.

Madame Chénier « occupait constamment près d'elle » un peintre nommé Gazes, qui donnait des leçons de dessin à ses enfants. Elle lui fit peindre en tableaux les sujets des vingt-quatre chants de l'Iliade. Elle réunissait une fort belle collection d'estampes et un assez grand nombre de médailles antiques. Elle avait sans doute commencé à rassembler ces médailles à Constantinople, car il y avait dans cette ville « beaucoup d'antiquaires de profession, tous Grecs, qui étaient prêts à procurer tout ce qu'on pouvait désirer en ce genre (2). »

(i) V. Souvenirs de A/"»» Louise-Elisabeth Vigée-Lebrun, 3 v., i835. (2) V. Œuvres de Lady Montague. Paris, 1804, 4 vol. in-i8 Tome II, lettre de Constantinople, 29 mai 17 17.

Madame Chénier subit Tinfluence de VEncj'clopédie dans ce siècle remué où Ton voulait tout savoir. Elle était artiste et femme de lettres. Elle recherchait les correspondances illustres. Son mari écrivait au Maroc ses Recherches sur les Maures. Les fragments historiques qu'elle recevait ne lui parurent pas indignes d'être mis sous les yeux de Voltaire. Voici la lettre que le vieillard galant écrivait en réponse à celle que Madame Chénier lui avait adressée :

« Un vieux malade, un mourant, Madame, reprend un peu dévie à la lecture d'une lettre qui vient du pays de Juba, de Massinisse et de saint Augustin. Je suis dans un état qui ne me permet pas de parler mais qui me permet d'entendre, et c'est ce qui fait que Je souhaite passionnément d'avoir l'honneur de vous faire ma cour.

» Le i*"" avril 1778.

» VOLTAIRE (l). »

Cette même année elle publiait une Lettre d'une dame grecque à une dame de Paris, dont la forme parfaite révèle une nature toute épicurienne et toute délicate (2). Elle fait, dans cette lettre, la description

(i) V. Notice de Gabriel de Chciiier, page xlix. (2) M. Gabriel de Chénier et M. Bccq de Fouquières se complètent. L'un indique seulement la publication de la Lettre sur les Tombeaux

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fleurie d'un tombeau grec, et raconte le genre de visite que Ton fait aux morts.

« Ciiacun à son tour fait le coryphée et les autres répondent en chœur. Le sens de ces chansons est à peu près le même que celui des vers d'un charmant auteur français :

Profitons du moment qui passe; Il est fort près de s'envoler, Et remplissons du moins l'espace, Ne pouvant pas le reculer.

» L'on mange un agneau cuit au four, farci de pignons et de raisins de Corinthe. On cueille des fleurs et on fait des bouquets. On danse, on s'amuse jusqu'à rentrée de la nuit. Alors l'assemblée se retire chez quelques personnes de la compagnie, et la bonne humeur se prolonge bien avant dans la nuit. Vous voyez, Madame, que, pour des gens qui reviennent d'un tombeau, ils n'en sont pas moins agréables et moins gais. »

Comme André, elle aimait la vie et les manifestations de la vie. C'est sans doute ce que Chénedollé appelle : « être athée avec délices. » Cette lettre parut dans le Mercure de France, en même temps qu'une EpUre à Télésie de M. Dorât, qu'une

dans le Mercure de France du i5 nov. 1778; l'autre ne signale que la réimpression de i8o5 dans le tome IV du Petit Magasin des Dames.

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romance de J.-J. Rousseau, Edn>in et Emma, que V Éloge de M. Qiiesnay par M. d'Alembert fil. Cette lettre indique déjà un sentiment avanicoureur des nouvelles façons de voir et de sentir qu'André allait révéler.

Les deux lettres qui furent publiées ensuite dans le Voyage littéraire en Grèce de Guys, Tune sur les Danses, l'autre sur les Enterrements, nous montrent une érudition aimable, une philosophie éloquente et une belle amitié du plaisir.

Après une agréable description de la Candiote, de l'Arnaoute qui se danse à Péra et sur la place de THippodrome, elle établit, avec coquetterie, une différence entre les usages de son pays et ceux du reste de TEurope.

« Il me paraît que les Français, qui ont adopté tout ce que Tantiquité leur a présenté de grand et de solide, qui ont perfectionné tout ce qu'il y avait d'agréable, ont une grande conformité avec les Athéniens. Ils conservent dans l'Europe cette supériorité que cette célèbre république avait acquise sur les Etats de la Grèce. Avec l'esprit, les connaissances, les talents, la bravoure et la politesse des Athéniens, ils en ont la gaieté et le même

(i) V. Mercure de France, i5 nov. 1778.

goût pour les modes, pour la galanterie et pour les spectacles. Mais, bien loin de leur ressembler par le goût pour la danse, ils ont répandu du ridicule sur les personnes qui , passé trente ans, oseraient encore danser. Il est surprenant que le beau sexe, qui a tant de pouvoir sur cette nation aimable et sensible, n''ait pas réclamé contre une décision si rigoureuse. Les Dames ont-elles oublié que la danse fait une partie des agréments de leur sexe? Pourquoi donc y renoncer? Pourquoi en faire le seul attribut de la jeunesse? La danse est inséparable des Grâces : or les Grâces 'sont de tous les âges; ainsi l'a voulu le maître des Dieux. On dit que, lorsque Jupiter assignait à chaque Divinité ses attributs et sa puissance, les Grâces arrivèrent trop tard, et, comme elles ne purent obtenir aucun culte particulier, Jupiter, pour les en dédommager, leur donna le pouvoir de se trouver partout. Depuis ce temps, on trouve les Grâces dans tous les pays; elles sont de tout âge et de tout sexe. Si, d'après cette disposition, les Grâces sont le partage de tous les âges de Thomme, la danse et le chant, qui servent à les faire briller, pourraient être aussi de tous les âges.

» Que nos usages, Monsieur, sont différents de

ceux du reste de PEurope! On multiplie chez nous les visites, pour multiplier les occasions de se voir; chaque visite est une petite fête dont la danse fait tous les frais. On défère poliment à la personne la plus apparente, sans aucune distinction d'âge, rhonneur de commencer la danse, si elle veut; et nous avons vu quelquefois, vous et moi, la grand' mère danser avec sa petite-fille. A Paris, au contraire, on ne danse plus à trente ans. S'il est un âge pour renoncer aux agréments de la société, je voudrais savoir qui a eu le droit d'en fixer le terme? Car enfin les Grâces, la santé, une constitution heureuse sont des dons delà Nature contre lesquels personne, ce me semble, n'a droit de réclamer. Est-ce une convention? Qui l'a. établie? Serait-ce la Jeunesse ? Elle y perd assurément la première, puisque chaque instant la rapproche elle-même du terme si court qu'elle avait mis à ses amusements; car on l'a déjà dit, et l'expérience ne le confirme que trop : on a peu de temps à être jeune, et longtemps à ne Têtre pas. Sont-ce les personnes del'àge mur qui ont établi cet^te convention ?ellesy perdent encore davantage. S'il y en a dans le nombre qui n'aient aucun goût pour la danse, ne craignentelles pas qu'on leur fasse l'application du Renard

de la Fontaine, qui propose à ses confrères de se couper la queue, parce que lui-même n'en avait pas. Au reste, je ne prétends pas, à beaucoup près, que tout le monde doive danser; mais je voudrais que chacun fût libre de danser, sans être obligé de produire son extrait baptistaire. La comparaison des usages des deux pays auxquels je tiens par les mêmes sentiments, m'a fait naître ces réflexions. D'ailleurs, en parlant en faveur de la danse, je ne fais que revendiquer, au nom de la société, le droit qu'elle a sur les talents agréables, sans exclusion d'âge, parce que, tout bien pesé, l'automne a ses agréments comme le printemps a les siens (i). »

Madame Chénier avait quarante-cinq ans : cette revendication piquante n'est-elle pas un trait touchant de caractère ?

Lorsqu'elle évoque de tristes pensées, elle sait donner un charme aimable aux douleurs humaines. Dans la lettre sur les Enterrements, avant de faire gémir une sœur sur la mort de son frère, elle nous peint la maison située sur le bord du canal de la mer Noire, le jardin d'où l'on découvre tout ce que le canal a de plus beau et de plus magnifique, les fleurs, les arbres fruitiers, la volière pleine d'oi-

(i) V. Lettre sur les Danses grecques.

seaux de toute espèce, le réservoir rafraîchi par les eaux de la mer et renfermant toute sorte de poissons. Elle fait remarquer combien le fond de ce tableau peut intéresser la scène.

« Où est mon frère? dit cette sœur accablée, en parcourant le jardin de ses yeux. Il n'est plus... il a passé comme une ombre... Vous, fleurs quMl cultivait avec tant de plaisir, vous n'avez déjà plus cette fraîcheur que vous deviez à ses soins, . . périssez avec lui... Courbez-vous, séchez jusqu'à la racine... Vous, poissons, puisque vous n'avez plus de maître ni d'ami qui veille à votre conservation... retournez dans les grandes eaux... allez courir après une vie incertaine... Et vous, petits oiseaux, si vous survivez à votre tristesse... que ce ne soit que pour acccompagner mes soupirs de vos chants lugubres (i). »

Tout ce que la mère d'André Chénier a écrit nous donne l'impression d'une poésie particulière. Ses visions sont nouvelles et charmantes.

Louis Chénierfut derctour à Paris à la tin de l'année 1782. Il avait soixante ans. L'état nominatif des

(1) V. Lctirc sur les Liiterrements.

pensions sur le trésor royal indique que sa pension fut de 6,000 livres. Elle lui était accordée «en récompense de ses bons services, et pour sa retraite à cause de sa mauvaise santé (i). » Cette pension, pour un homme « qui n^avait aucune fortune », était insuffisante, au moment où ses fils grandissants lui imposaient de nouvelles charges. Déjà, lorsqu^il était venu en congé en ij/S, il s'était occupé de les pourvoir. Il avait depuis obtenu la permission de s'adjoindre Constantin- Xavier comme secrétaire au Maroc. Louis-Sauveur était entré, en 1780, comme cadet gentilhomme au régiment d'infanterie de Bassigny. André et Marie-Joseph avaient été admis au même titre , Tun, en 1782, au régiment d'infanterie d'Angoûmois, l'autre, en 1783, aux dragons de Montmorency.

Pendant sept ans (de 1782 à 1789) Louis Chénier sollicita avec une ténacité que ses besoins pressants expliquaient.

Le 4 octobre 1783, il représente au ministre le temps, les circonstances de son service, les dégoûts suivis auxquels les caprices du Roi de Maroc l'ont exposé, l'impossibilité où il a été de faire aucune

[i) V. tome I, p. 171.

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économie, raccroissement des dépenses auxquelles son absence a exposé sa femme et ses enfants, le dépérissement de ses effets dans les déplacements auxquels le Roi de Maroc l'a contraint, le haut prix des subsistances pendant quatre ans de disette. — Il expose que la pension à laquelle il se trouve réduit est insuffisante à Tentretien d'une famille nombreuse. Il réclame la continuation de ses appointements pendant la courante année, une gratification quelconque sur la Chambre de commerce, une assistance annuelle à compter de la prochaine année jusqu'à ce qu'il ait de l'emploi (i).

Il entretint le vague espoir d'être employé dans l'administration de la Compagnie des Indes, dans le cas du rétablissement de cette Compagnie. En 1784, il voit M. de Montaran, avec lequel il s'entretient sur les fabrications du Languedoc, et profite de cette ouverture pour lui parler avec confiance d'une place de député du commerce de la ville de Paris. L'année précédente, il avait fait des démarches pour être placé à la tête d'un bureau de commerce dont il proposait l'établisse-

(i) V. Archives. Aft'. étr., dossier Chénier, 4 oct. 17S3. V. pièces justificatives.

ment. Il renouvelle ses instances à ce sujet le 24 avril 1787. « Il ambitionne d^ailleurs de remploi, » dit-il, « et préfère cette grâce à tout Targent du monde. » Mais il dut renoncer à Tespérance qu'il avait conçue trop facilement d'obtenir quelque place qui ajoutât à sa retraite un peu plus d'aisance (i).

Pendant ce temps, quelques changements avaient eu lieu dans la situation de ses fils. Il les expose lui-même.

« J'ai quatre garçons à ma charge :

» Un vice-consul à Alicante, qui aura encore besoin de mon secours (Constantin-Xavier).

» Un au service militaire, aspirant au génie, non encore reçu (Louis-Sauveur).

» Deux cadets, adonnés à la littérature , qui annoncent des espérances à venir, et qui ont besoin de secours présents (André et Marie-Joseph).

» Paris i3 mars 1787. »

En 1786, Mademoiselle Hélène Chénier avait épousé le comte de la Tour-Saint-Igest, sexagénaire et deux fois veuf. Elle suivit son mari à Tile de France. La fille d'un homme qui avait passé

(i) V. Archives. Dossier Chénier. Paris, 3 juillet 1783, 2 déc. 1784, 23 déc. 17S4, i3 mars 1787, 24 avril 1787. V. pièces justificatives.

quarante ans hors de son pays ne s'effraya pas d'un tel voyage. Vers le même temps, André avait quitté ses parents et était parti pour TAngleterre avec M. de La Luzerne. Marie-Joseph, après deux ans de garnison, avait, comme André, abandonné la carrière des armes. Il avait vingt-trois ans. Le 4 novembre 1786, la cour avait sifflé son A:^émire (i), copie affaiblie de Médée. Il méditait Charles IX, et bientôt les applaudissements violents de la foule le vengèrent des sifflets discrets des courtisans.

Jusqu'en 1789, nous voyons la famille Chénier solliciter la protection royale et manifester son dévouement. II avait fallu que Marie-Joseph intéressât directement la duchesse d'Orléans pour faire jouer sa pièce devant la cour. En 1787, Louis Chénier dédiait ses Recherches sur les Maures (f A Son Altesse Royale Monseigneur le comte d'Artois, fils de France, frère du Roi. » Il y avait là une flatterie toute personnelle, car « le public, on ne sait pourquoi, n'aimait pas la famille royale, la Reine et Monsieur le comte d'Artois surtout (2). »

(0 V. Revue des Deux Mondes, 1844, page 252- Etude de Charles l^bitte sur Marie-Joseph Chénier.

{2) V. Mémoires du baron de Besenval, lome II, page 53.

Louis Chénier c avait, « dit-il lui-même, « toujours donné à ses enfants les leçons et l'exemple du zèle qu'ils devaient à Sa Majesté. » Celui-ci ne dédaignait point la tournure aristocratique, mais sans affecter aucune prétention nobiliaire. Il parle « des attestations de service militaire dans sa famille depuis 1664, et de divers jugements rendus par les maréchaux de France qui, sans constater des titres de noblesse, sont des témoignages authentiques de rhonnêteté de sa famille et de son ancienneté. » Il ne prétendit rien au delà. Lorsqu'il s'agit de faire entrer trois de ses fils dans l'armée, il avoua « que ces titres ne suffisaient pas pour réunir les conditions de l'ordonnance de 1782 (i), » qui cependant n'était point rigoureuse. L'on fut moins modeste autour de lui. Pendant toute sa jeunesse, André porta le nom de Chénier de Saint-André. Marie-Joseph, le futur Jacobin, signait par élégance : le chevalier de Chénier, et cachetait ses lettres à ses armes : un chêne et une tour surmontée d'une étoile dans deux écussons avec la couronne de comte (2). En 1791, c'est VAlmanach des

(i) Archives. AfF. étr., cart. cons., Maroc, 1775-1776, 24 août 1774- Paris, 10 janv. 1783.

(2) On trouve cette signature au bas d'une lettre du 24 janvier 1785, adressée aux artistes de la Comédie-Française. Il signa

demeures des ci-devant nobles résidents à Paris, qui nous donne Tadresse de Monsieur et Madame Chénier. Ils eussent mieux fait de se souvenir du proverbe oriental : « Qui possède un art, est grand seigneur. »

Tout changea avec les événements. L'esprit de la famille s'était plus ou moins aigri du peu de succès des démarches auprès des ministres du Roi et de leurs entours. Tous les Chénier étaient mécontents du sort que leur avait fait la monarchie. Leur voix allait se mêler au concert unanime de la nation soulevée. Le temps était venu des revendications confuses.

Louis Chénier envoya à sa fille exilée une lettre qui nous donne de précieux éclaircissements (i).

« Votre mère, » écrit-il, « a renoncé à toute son aristocratie et est entièrement démagogue, ainsi que Joseph. Saint-André et moi, nous sommes ce qu'on appelle modérés, amis de Tordre et des lois. G... (2) est employé dans la gendarmerie nationale,

ainsi jusqu'en 1790. Nous devons la communication des lettres de Marie-Joseph à l'aimable complaisance de M.M. Coppée" et Monval, bibliothécaire et archiviste de la Comédie-Française.

(i) V. Œuvres en prose d'André Chénier, par Becq de Fouquières, page XXVI.

(2) C'est un surnom illisible de Sauveur. (Note de M. Becq de Fouquières )

mais je ne sais ce qu'il pense, ni s'il pense. Constantin trouve qu'on n'a rien changé et que, quoiqu'il n'y ait plus de parlements, c'est comme du temps qu'il y en avait. Il a raison, car on marche, on va, on vient, on boit, on mange, et par conséquent il n'y a rien de changé. »

Nous ne nous intéressons que médiocrement au lourd scepticisme de Constantin-Xavier. Louis- Sauveur nous est plus qu'antipathique. Pour obtenir un emploi de capitaine dans la gendarmerie, il adressait, en 1791, au directoire du département de Paris, un mémoire où il se faisait gloire d'avoir fait « les premières démarches pour assurer l'insurrection du 12 juillet 1789(1). » Une brochure destinée à provoquer une anarchie militaire (2), des tentatives d'embauchage dans les casernes des Gardes-Françaises, la distribution de sa brochure parmi les Suisses campés au Champ-de-Mars, parmi les ouvriers du faubourg Saint- Antoine et parmi les groupes du Palais-Royal, voilà en ces temps de troubles les titres qu'invoque « un officier

(1) V. Cabinet historique, 8« année, mai 1862, pages 144-146.

I2) V. Lettre à M. le comte de Mirabeau, l'un des représentants de l'Assemblée nationale, sur les dispositions naturelles, nécessaires et indubitables des officiers et des soldats français et étrangers, par un officier français. (Juin 1789.)

français (i). » On avait conscience dans la famille de rinfériorité morale de Sauveur. " Je ne sais ce qu'il pense, ni s'il pense, » disait son père.

Vers la même époque (avril 1789) M. Chénier avait fait paraître ses Idées pour un cahier du Tiers- Etat de la ville de Paris. Comme on a déjà pu le remarquer, Louis Chénier était un élève de M. de Malesherbes, sensé, timide et bourru. Il restait, avec André, Vami de l'ordre et des lois. Au rebours de la grande Catherine, le mot justice ne lui paraissait pas trop fort pour l'homme et il n'y préférait pas le mot équité. La pratique habile qu'il avait des hommes et des choses n'avait pu entamer sa droiture un peu roide et son amour de justice attristé et mécontent. Cet honnête homme ne réussit jamais selon ses désirs. André avait tout le caractère de son père, et c'est vers son père que semble incliner sa préférence affectueuse. Il termine ainsi une lettre datée de Londres: «Adieu, mon très cher père, je prie ma mère d'agréer l'assurance de mon respect. J'embrasse mes frères de tout mon cœur et vous prie de compter à jamais sur ma res-

(1) Nous avons sous les jeux le Mémoire public par .M. Bccq de Fouquières {Œuvres en prose d'André Chénier, page xix). L'on ne saurait porter un jugement trop sévère sur la conduite de Sauveur Chénier.

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pectueuse tendresse [i . " Les termes un peu froids, dont il se sert envers sa mère, ne sont peut-être que l'expression de ladéférencedehontonàlaquelle le siècle poli avait habitué les dames. Néanmoins il n'eut pas été déplaisant de voir André témoigner plus de tendresse à celle dont Tintelligence était si parente de la sienne.

S'il est permis de faire ici des divisions psychologiques, nous remarquerons qu'André tenait de sa mère toutes les facultés Imaginatives et les belles délicatesses de son intelligence, de son père toutes les qualités morales, un cœur juste, une âme fière et chagrine. Marie-Joseph, au contraire, tenait de son père toutes les traditions de style et de pensée. Il fut, avec quelque tempérament, le dernier des classiques du xvni"^ siècle. Il avait le caractère de sa mère, enthousiaste, prompt, changeant et glorieux. C'est en lui que Madame Chénier avait mis toutes ses complaisances. Elle avait pour André un amour sûr, une estime profonde, mais elle subissait plus volontiers le charme entraînant, Tac-

(i) V. Œuvres en prose, page 35i, lettre du 24 nov, 1789.

Le 19 janvier 1790. il écrivait : « Adieu, mon très cher père, je vous embrasse avec la plus respectueuse tendresse, et vous prie de présenter mes respects à ma mère, et mes tendres amitiés à tous mes frères et à ma sœur quand vous lui écrirez. » V. id., page 353.

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tivité bruyante, la fougue ambitieuse du plus Jeune de ses fils. André était tranquille, lent et mystérieux. Il était rarement auprès d'elle. Il voyageait en Italie, en Suisse, avec les Trudaine. « Il était riche de la richesse de ses amis et s'en faisait gloire (i). » Marie-Joseph, toujours agité, plein de besoins qu'il ne pouvait satisfaire, vivait très empêché dans le début. Les mères ont des faiblesses entêtées pour les fils prodigues et dissipés. Enfin, la face puissante d'André ne pouvait pas être comparée au beau visage de Marie-Joseph. Il n'en faut souvent pas plus à la vanité maternelle pour déterminer un sentiment intime de préférence inavouée. Et voilà de quelle manière Madame Chénier devint, comme Marie-Jcseph, « entièrement démagogue. » Comment Madame Chénier n'eût-elle pas aimé la jeune gloire de l'auteur de Charles IX? Le nom de son fils emplissait tout Paris. Le succès dépassait toute mesure. Talma était admirable dans la pièce. Les loges étaient louées pour onze représentations, les cinq premières valaient trente mille livres aux comédiens. L'auteur « veut inculquer aux hommes des vérités importantes, pour leur

(1) V. Lacrelelle (Ch.), Dix an?iccs d'cprcuvcs pendant la Révolulion, Paris, 18.(2, in-8", page 81.

inspirer la haine de la tyrannie et de la superstition, rhorreur du crime et Tamour de la vertu et de la liberté, le respect pour les lois et la morale, cette religion universelle.»

Quels applaudissements à la peinture pompeuse des traîtrises d'une cour et des forfaits d'un roi ! Quelles vengeances savourées par la foule à voir un Cardinal prêcher les m.eurtres, commander les bourreaux, bénir les poignards ! Certains prêtres refusent Tabsolution aux fidèles qui vont voir cette tragédie. Mais on peut lire aussi dans Tinterrogatoire de Favras cette étrange demande : « Si, à la troisième représentation de Charles IX, il n^a pas conçu le projet de faire tomber la pièce? « Bientôt tous les casques de laine et tous les bonnets gras du boulevard exigeront la pièce dans les petits théâtres, et les districts voteront une couronne civique à Chénier.

Au sortir de la première représentation, Danton s"' était écrié : « Figaro a tué la noblesse, Charles IX tuera la royauté. » Et Ton avait entendu dire à Camille Desmoulins, en plein parterre : « Cette pièce-là avance plus nos affaires que les journées d'octobre (i). »

{ 1) V. Charles IX, discours prcliminaire. — Journal de la Cour et

André et son père avaient un instant partagé l'illusion de bonheur universel vers laquelle tout le siècle s'était poussé. Ils crurent à la raison toutepuissante, à la liberté pacifique, au triomphe des amis des hommes et de Part social. Les meilleurs d'entre nous ont des rêves d'idéale perfection que viennent gâcher les réalités sanglantes. André allait entrer dans la politique « à la façon d'un particulier généreux qui vient remplir son devoir envers la cause commune (i). » Marie-Joseph, dit Chateaubriand, allait être entraîné « par la générosité de son caractère vers des nouveautés bien séduisantes sans doute, puisqu'elles promettaient de nous rendre les vertus de Fabricius... Transporté de la solitude du poète au milieu des factions, comment aurait-il pu se livrer à ces sentiments affectueux qui font le charme de la vie (2) ? » André publiait VAvis aux Français, écrit à Passy et daté du 24 août 1791. C'était le premier acte de courageuse énergie opposé

de la Ville, janvier 1790, id., janvier 91. Histoire de la Société française pendant la Révolution, par Edmond et Jules de Concourt. Paris. Didier et O, 1875, pages 45-52. Revue des Deux Mondes, 1844, étude de Charles Labitte.

(1) V. Sainte-Beuve, Causeries du Lundi, tome IV, cdit. de iS52, page 127.

(2) V. f Edition furtivc n du discours de réception do Cliateauhriand. Rev. d:s Deux .Mondes, 1844. Ciiarles Labitte, in Jinc.

aux fureurs excessives de la révolution. L'année suivante, Marie-Joseph ne rougissait pas d''accoler son nom aux noms de Collot-d'Herbois et de Théroigne. L'histoire des dissentiments des deux frères est rhistoire même de la révolution.

Depuis 1789, les événements s"'étaient précipités. Avec les pierres de la Bastille on avait fait des bonbonnières, des cornets, de petits châteaux, des encriers. Avec les chaînes de la Bastille on avait fait des médailles patriotiques, « destinées à reposer sur le cœur d'hommes libres. » Ce n'était encore là que des amusements innocents (1). La lanterne va avoir ses litanies comme la Vierge.

Illustre lanterne, a3'ez pitié de nousl Illustre lanterne, écoutez-nous!

Illustre lanterne, exaucez-nous!

La milice multicolore va prendre part à l'œuvre. Les enfants jouent à la patrouille, et leurs bras imitateurs promènent des têtes de chats sur des bâtons. C'est à ce pauvre Sylvain Bailly que le Marforio de Paris va dire : « Songe que nous te donnons 60,000 livres , non pas pour nous faire ce que tu voudras , mais pour faire toi-

(1) V. Anecdotes inédites de la fin du dix-huitième siècle, par Serieys, 1801. — Journal de la mode et du goût, par M. Lebrun, mars 1790. — Lettres b patriotiques.

même ce que nous voudrons, si non .... Jîat voluntas .... la lanterne ! » Il est vain le serment d'union « de la grande famille des Français » le Jour du 14 juillet 1790. Ceux qui sont menacés ont émigré. Il n^ a que des hôtels à vendre ou à louer dans la rue Saint-Dominique et dans la rue de Grenelle. Mirabeau, « qui masquait la République à la Révolution », est mort. Monsieur Gros-Louis est ramené de Varennes, et le jugement du Roi commence déjà à s'instruire dans les cafés. Le 22 juillet 1792, la municipalité de Paris fait solennellement proclamer : « La patrie est en danger. » Et Ton chante dans les guinguettes de nuit :

La patrie est en danger, Affligez-vous, jeunes fillettes.

Le 10 août, Théroigne porte une amazone écariatc. Les Tuileries prises, un vainqueur joue du violon sur les cadavres des Suisses. La statue de- Henri IV, celle-là qu'on avait pavoisée d'écharpes tricolores, le 14 juillet, est à bas. Le 21 septembre 1792, la Convention nationale a proclamé Tabolition de la royauté. Le Roi et la Reine sont au Temple. Les geôliers dessinent sur les murs Monsieur Veto crachant dans le sac. L'Assemblée

est depuis soixante-douze heures en séance, elle va ordonner de la vie ou de la mort du Roi. « Tandis que la France décide si elle le tuera, dans les tribunes où Ton boit vin et eau-de-vie, des femmes avec des épingles piquent des cartes à chaque vote. Elles ont parié le régicide. » André Chénier fut sur le point d'être un des défenseurs de Louis XVI. Marie-Joseph vota la mort du roi <c avec répugnance (i). »

Nous n^'avons pas le courage de reprocher à Madame Chénier d'avoir suivi le parti de Marie- Joseph. Cette mère passionnée ne pouvait pas détester cette foule qui acclamait les hymnes faits par son fils pour les fêtes de la Révolution. Elle était émue par les chants patriotiques qui menaient les armées à la victoire. Cette étrangère, venue en France à trente-six ans, avait une conscience obscure des événements qui s'accomplissaient. Les faits pris au jour le jour n'apportent pas aux contemporains la même part d'horreur qu'à l'historien. Les jugements sont liés par les actions rapides. Les meilleures intentions précèdent les crimes insignes.

(i) V. Dictionnaire néologique. — Le Nouveau Paris, par Mercier, vol. T, VI. Décade philosophique, an III. Histoire de la société française pendant la Révolution, par Ed. et J. de Concourt,

pages 33, 36, 149, iS3, 2o3, 271, 272, 285.

A de telles époques la vue se trouble. Nous-mêmes nous ne pouvons encore que suspendre notre jugement sur le mal et le bien commis en ces temps. N'en voulons pas à Madame Chénier d'avoir préféré le plus malheureux de ses tils. La mère des deux Chénier paya trop cher son enthousiasme patriotique, pour que, devant un malheur tel, nous ne soyons pas émus d'un pieux attendrissement et d'une douleur sans mélange.

Dès la fin de Tannée ijgS Madame Chénier était revenue de toute sa démagogie. Les deux frères étaient réconciliés. L'auteur de Fénelon passait pour un modéré dangereux aux yeux de Robespierre. Marie-Joseph, qui fut rapporteur de la loi spéciale proposée pour la panthéonisation de Marat et la dépanthéonisation de Mirabeau, avait eu le courage de ne pas dissimuler son mépris pour la victime dégoûtante de Charlotte Corday.

Les choses en étaient là lorsque André fut arrêté, le 7 mars 1 794, à Passy, chez Madame Pastoret, née Piscatory, dont Louis Chénier avait très probablement connu le père à Constantinople. Les détails de l'arrestation et du procès d'André sont trop bien co.nnus aujourd'hui pour que nous y

revenions dans cette étude (i). Pendant la détention à Saint-Lazare, le rôle de Madame Chénier fut le même que celui de Marie-Joseph. Tous deux étaient d'avis de faire à tout prix retarder Tinstruction du procès. M. Chénier crut que le seul moyen de salut était de tenter la lutte judiciaire et adressa un mémoire malhabile à la Commission populaire, disant « qu"il espérait que les membres de cette Commission approuveraient les représentations d'un père irréprochable qui réclame un fils irréprochable (2). » Louis Chénier ne pouvait se résoudre à douter de la Justice.

André Chénier fut exécuté le 8 thermidor, sur la place de la barrière de Vincennes.

La réaction qui suivit le 9 thermidor se fit une joie sinistre de reprocher à Marie-Joseph la mort d'André. Les brochures, les articles de journaux, les lettres, lessatires, lesépigrammes assaillirent ce jacobin faible et fanatique. Nous laisserons à sa mère indignée le soin de répondre à ces furieuses accusa-

(i) Consultez les excellents travaux de .M. Becq de Fouquières • Œuvres en prose d'André Chénier et documents nouveaux sur André Chénier. Paris, Charpentier, iSjS. V. Notice historique sur le Procès d'André Chénier, par le bibliophile Jacob. Nous nous défions des récits mélodramatiques de M. G. de Chénier.

(2) V. La Vérité sur la famille de Chénier, par L.-J.-G- de Chénier, avocat. Paris, Dumaine, 1844, page 46.

lions. Voici la lettre qu'elle adressait à la Sentinelle :

« Paris, le 26 frimaire an V.

» Je viens de lire avec indignation, dans un journal, les atroces calomnies vomies contre mon plus jeune fils, Marie-Joseph Chénier, par Tinfàme André Dumont, reste impur de ces brigands qui, sous le règne de la Terreur, ont couvert la France de larmes et de sang.

» Dans ces temps affreux, quand deux de mes enfants gémissaient au fond des cachots, Tun par les ordres de Robespierre, Tautre par ceux d'André Dumont, Marie-Joseph Chénier, seule consolation de sa famille, ouvertement proscrit lui-même par Robespierre et ses complices, n'a cessé de faire des démarches pour ses frères infortunés, auprès d'une foule de membres des deux Comités homicides. Elles n'étaient que trop infructueuses, ainsi que celles de son père.

» Le vertueux André Chénier périt assassiné le 7 thermidor. Sauveur, son frère, eût péri de même sans le grand événement qui arriva deux jours après.

n Marie-Joseph, hautement menacé, les aurait suivis. Ses parents et ses amis savent qu'il s'était

muni d'un poison violent, pour ne pas tomber aux mains des tyrans sanguinaires, dont il ne parlait à toutes les époques qu'avec une profonde horreur. Un de ceux qu'il méprisait le plus, André Dumont, ose Taccuser aujourd'hui d'avoir abandonné sa mère.

» Ah ! bien loin de l'avoir abandonnée, il lui donne chaque jour de nouvelles marques de sa tendresse filiale; c'est lui qui me tient lieu de tout, et je lui donne publiquement ce témoignage authentique, afin de soulager mon cœur maternel et de confondre ses calomniateurs.

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