‹ Lettres grecques de madame ChénierChapitre 4 sur 19 · DE VERGENNES · texte numérisé non relu

DE VERGENNES

Malgré Tétat peu satisfaisant de ses affaires, M. Chénier ne tient pas rancune aux Turcs en quittant Constantinople. Il ne se laisse point troubler le jugement. Il compare Tempire du Grand Seigneur à un « lion fatigué par une suite de combats, qui, dans son sommeil, acquiert de nouvelles forces (i). » — « Les orages qu'on a vus se former dans le Nord, » dit-il avec un sens profond, '< bien loin de se dissiper, commencent à s'étendre et menacent presque le repos de l'Europe. La cause des Ottomans est devenue la cause de toutes les nations. En invoquant donc la religion de

(1) V. Révolutions de l'Empire Ottoman, par M. Je Chénier, épigraphe.

PEurope, son impartialité, son respect pour les propriétés, l'intérêt de son commerce; en déchirant enfin le voile dont les passions secrètes cherchent à se couvrir, je n'ai fait que réclamer les droits sacrés de Thumanité, de la justice et de la vérité. Puisque c^est à ces vérités que le Temps et la Raison ont élevé des autels, il faut espérer que les hommes et les rois y consacreront leurs hommages (i). »

M. et Madame Chénier quittèrent Constantinople au mois d'avril ij65. Ce ne fut point sans regret qu'Elisabeth Lomaca abandonna la ville qu''elle ne devait plus revoir. C'est là qu''elle avait vécu trente-six ans, là qu'avec les épreuves ordinaires à la vie, elle avait joui de beaux spectacles et de loisirs délicieux. Si la curiosité grecque réussissait à distraire sa peine, ce ne fut pas moins avec chagrin qu'elle détacha ses yeux des mosquées connues, du Bosphore accoutumé, de Galata cher au poète. André héritera des nostalgies maternelles. « Malgré la simplicité extérieure des édifices, rirrégularité de leur construction, la négligence des jardins, Taridité des coteaux, l'état de dégradation où se trouvait une partie des

(i) V. Révolutions de l'Empire Ottoman, etc. In fine.

quais (i), » le soleil a fait de cette ville bien située « la Ville par excellence (2). » Lorsque le vaisseau dépassa Fentrée de la Corne d'Or, Elisabeth Lomaca embrassa d'un dernier regard les murs blancs du Sérail et ses massifs de verdure, les maisons, les tours, les dômes avec leur collier de petites coupoles, les minarets et leurs balcons, s'élevant en amphithéâtre sur les sept collines de la Péninsule. Plus loin, elle vit encore les maisons roses de Scutari, le grand cimetière, les beaux cyprès, les demi-colonnes de marbre surmontées de turbans. Lorsque les villes eurent disparu, quelque temps encore les voliks à un seul mât, à grande voile et à longues antennes, les galères dorées et leurs pavillons fond vert et or, les kaïkes et leurs nombreux rameurs, vêtus de chemises de soie et coiffés de petites calottes d'écarlate (3), lui rappelèrent « la Ville- Paradis des Orientaux », qu'elle aimait, et où le plus doux des despotismes l'avait accoutumée à jouir de ce qu'on lui laissait posséder. La fille de Santi Lomaca laissait là les sou-

(i) V. Tableau de l'Empire Ottoman, par d'Hosson, tome I, page 178.

(2) Stamboul ('s tèn Polin).

(3) V. Voyages du sieur A. de La Motraye en Europe. Asie et Afrique. A La Haye, m dcc xxvii, tome I. pages ^06 et 212.

venirs heureux de sa belle jeunesse. Les Grecs ont des règles pour Tinterprétation des songes : les plus sinistres sont pris en bonne part et ils passent tristement la journée qui suit un beau songe (i).

« Les femmes turques voyaient avec étonnement les très grands paniers que portait la comtesse des Alleurs (2). » A Constantinople, Madame Chénier ne s'étonnait pas pour si peu, quoique, à bien prendre, les modes et les coutumes de France lui fussent plus connues que familières. Il est toujours difficile de déshabituer les yeux des formes qui ont frappé les premiers regards. Lorsqu'elle arriva en France, le nouvel aspect de nos villes et de nos paysages, nos mœurs, nos usages, nos habits éveillèrent en elle quelque surprise curieuse. Les Grecs ne sont point longtemps mélancoliques. Ils quittent facilement les lieux qu'ils ont le plus aimés. Madame Chénier avait Tintelligence assez souple et assez préparée pour se faire vite un maintien de Française accomplie. Son esprit averti se mit naturellement au ton d'une so-

(i) V. Voyage litt. de la Grèce, lettres xii. xxiv, xxiii. (2) V. id., lettre ir.

ciété ingénieuse et instruite à laquelle elle désirait de se mêler. Cette Grecque savante allait prendre part à nos grâces spirituelles.

Madame Chénier était alors « toute aristocrate. » Elle n'eût pas sans doute été fâchée d'aborder le monde de la cour. Versailles eût eu des charmes pour elle. Elle eût vu de plus près un péle-méle d'hommes, de choses, de peintures, de statues, de femmes, de soldats, de carrosses, de majestés et de petits riens. Elle eût vu Louis XV vieux, avec son air bon et méprisant, son grand manteau rouge, avec sa plaque du Saint-Esprit; la reine dans sa chaise à porteurs, les jolies ligures du Dauphin et de ses frères, les dames d'honneur barbouillées de rouge, se pavanant en grands paniers et donnant le bout de leur doigt à des seigneurs tout à l'ambre (i). Les récits de Santi Lomaca avaient pu éveiller sur ce point les goûts de sa fille.

Au commencement de Tannée 1767, Louis Chénier obtenait un titre qui autorisait sa femme à tenir, à Paris, un rang recommandable dans la société, et permettait à celle-ci, sinon d'être admise à la cour, du moins d'en être moins éloignée que

(1) Un Homme d'autrefois. Paris, K. Pion et C-, in-12, 1878, page 40.

le commun des hommes. Nous voulons parler du titre de Consul général auprès de TEmpereur du Maroc. La recommandation de M. de Vergennes et les nombreuses sollicitations de Louis Chénier le firent nommer à ce poste. Pendant dix-sept ans, séparé de sa famille, il remplit ses fonctions sans que « les sentiments d^un sujet fidèle au souverain eussent étouffé, « dit-il, « ceux de la nature (il. » Louis Chénier partit de Brest, à bord de V Union, au mois d'août 1767. Il accompagnait le comte de Brugnon, chargé de négocier la paix avec l'Empereur du Maroc, dont les corsaires autorisés incommodaient notre commerce dans la Méditerranée. Il arriva à Saffy le 5 mai 1767, après avoir été violemment incommodé de la mer. « La ville de Saffy, » dit-il, « ressemble exactement à une ville dévastée par Tincendie. » La première impression qu'il eut du pays fut mauvaise, et les dégoûts qu"il eut à subir dans la suite ne furent pas faits pour Teffacer. Nous ne suivrons pas ses négociations pour obtenir le rachat de cent quarante-huit esclaves, son voyage à Maroc, ni les récits des manœuvres à la moresque de la cavalerie de l'Empereur, ni comment il termina avec le comte de Brugnon, « d'une

(i) Archives des aff étr. Cart. cous. Maroc, Tanger, i5 nov. 17S1.

façon aussi distinguée que solide , le traité de paix (il. »

En partant, le comte de Brugnon laissa au Consul général la liberté du choix de sa résidence. L'Empereur eût désiré le voir à Mogador ou à Larrache, mais les avantages de proximité et de salubrité déterminèrent Louis Chénier à fixer sa résidence à Salé (2). Il fut un agent soigneux et intelligent, et sut très bien se rendre compte du caractère des gens à qui il avait affaire. Sa longue mission fut pleine d'ennuis et de difficultés. « Il est constant, » dit-il, « qu'une nation comme celle-ci, avide hors de toute expression, lâche et sans sentiment, et accoutumée à se voir rechercher par toutes les nations, se croit en droit de tout prétendre et de tout exiger, et il peut se faire que trop de facilité à accorder soit le seul moyen de perdre tout crédit et toute considération (3). » L'Angleterre fait des démonstrations de générosité; des vaisseaux de Londres apportent nomtre de bombes, de canons, de sabres et de pistolets. La Cour d'Espagne, depuis la paix, n'a pas

(1) V. Archives. Cart. cons. .Maroc, 10 mai, 21 avril, 27 mai et I" juin 1767.

(2) V. id. 2 may 1768.

0) V. id. Saffy, 20 juillet 1767.

cessé de marquer à l'Empereur, par des présents, le cas qu'elle fait de son amitié. Elle envoie de superbes carrosses. Une frégate suédoise débarque à Tanger un présent de cinq beaux mortiers, trois mille bombes, des porcelaines et du thé. Le représentant de la France a généralement les mains vides (i). Ses appointements sont de 14,000 livres; ceux des consuls anglais et espagnols de 3 1 ,3 1 2 liv. et de 29,240 liv. Encore est-il obligé de se plaindre de rinexactitude des paiements, « que son peu de fortune ne lui permet pas d'attendre trop longtemps (2). » L'Empereur, avide de présents, se montre fort mal disposé pour notre représentant. Celui-ci, malgré son énergie, éprouve mille difficultés pour faire exécuter le traité. L'Empereur se mêle de nos affaires avec Tunis, et, par avarice, chasse avec éclat le consul d'une maison que celui-ci avait fait reconstruire à ses frais. Atteint « d'une affection mélancolique, » éloigné de sa famille, « qui ne peut sans grand inconvénient partager avec lui une résidence dont sa présence même ne ferait que multiplier les chicanes et les difficultés, » M. Chénier demande un congé, qui lui est accordé

(i) V. Archive?. Salé, i8 juillet 1770, 12 mai 1771, 8 déc. 1772. (2) V. id. Salé, 21 déc. 1771.

le 9 mars 1772. Il quitte le Maroc à la lin de juin 1773, et y retourne en avril 1775(1).

Ce ne fut pas sans appréhension qu'il consentit à rejoindre son poste. « Quelque répugnance, » dit-il, « que je doive avoir pour ce pays, je suis prêt à y retourner, si Votre Excellence l'ordonne et si cela devient nécessaire au service du Roi. Trop heureux encore d'avoir cette nouvelle occasion de faire à Sa Majesté Thommage que je lui dois de mon zèle, de ma fidélité et de mon obéissance.... On a beau se flatter, » dit-il autre part, « les raisons des absents perdent toujours par Téloignement. Le soldat, Tofficier, le général lui-même, quelque jaloux qu'il soit de la gloire, n'affronte les dangers que dans l'espérance du prix (2). » Il partit avec des conditions meilleures. Il ajouta au titre de Consul général le titre de Chargé d'affaires et obtint une augmentation d'appointements. On lui accorda un aumônier espagnol. « Cette dépense, » dit-il, '( n'est ni d'opinion, ni de fantaisie. Je la crois d'obligation pour un chef de nation, dans un pays d'une religion différente (3). »

(i) V. Archives. Saliî, lo mars 1771, 3i mai 1772.

(2) V. id. Paris, 3o sept., 14 déc. 1774.

(3) V. id. Paris, i5 juillet 1774.

Page 1