‹ Lettres grecquesChapitre 2 sur 17 · MADAME CHÉNIER · texte numérisé non relu

MADAME CHÉNIER

Madame Chénier, née Santi Lomaca (i), était originaire de l'île de Chypre. L'on a dit qu'elle descendait par sa mère de l'illustre famille des

(i) L'eitrait de baptême d'André Chénier et l'extrait duregistre de» acte< de décès de la commune d'Antony nom donnent Elisabeth Lomaca. Constantin-Xavier, dans une pièce que nous reproduisons am Pièces justificatives, écrit Saucti L'Homacca; Guys écrit Lhomacs IVoyage littéraire de la Grèce, Avertissement); M. Gabriel de Chenier écrit SiDIi Ubomaca; M. Achille Gastaldy {Adolphe Thiers, brochure de 3i pages. Paris, rSjSl a donné la forme Ëanti-Lumalca; M. Becq de Fouquieres adopte Santi-l'Homalta. Nous atons préféré l'oriho graphe donnée par Ici registres de l'étal civil

^igluedeyGoOgle

Lusignan (i), Faute d'aucune preuve , nous croyons qu'il faut renoncer à cette glorieuse légende. Son père était établi à Constantinople ; il était certainement de cette race de Grecs habiles et intelligents qui, depuis la prise de Constantinople par les Turcs, remplissaient auprès des Sultans et des Pachas les fonctions de drogmans et de secrétaires intimes. Leur influence fut grande au xvii* et au xviii* siècle. Depuis 1730, ils fournissaient des hospodars à la Valachie et à la Moldavie. Dans une de ses lettres {2), Elisabeth Lo-

M-> Chénier signait une lettr reproduite, E. t., veuve Chéniei

veuve Chénier.

Noos liions dans U brochure de M. Achille Gastsldy : > Le grandpire maternel d'Adolphe Thiers, M. Amie, était un négociant de ' Meraeille. Si grand'mtre maternelle était une demoiselle Sanlï-Lomalca, d'origine grecque. Elle était sceur de M"" de Chénier, femme du consul général de France à Constantinople, qui lut la mire des Chénier.

• La mère d'Adolphe Thiers, fille de M» Amie, sceur de M« de Chénier. était donc la cousine germaine, et Adolphe Thiers le cousin issu de germain des Chénier. ■

(1) M. Gabriel de ChtaitTtŒurres poétiques d'André de Chénier. Paris, r&74, tome I. page xlu) dit que M» Chénier . descendait, par sa mire, de l'illustre Lusignan. • M. Becq de Fonquiires nous paraît pins prudent, mais aussi incertain : M" Chénier ■ appartenait, ■ dit-il, A à la famille Santi-1' Homélie, issue de l'illustre maison de Lusignan. • {Œuvres en proie d'André Chénier. Paris, 187a, page».)

t M— Chénier. Lettre sur les Tom-

UigluedbyGoOgle

maca parle avec avantage de « seigneurs grecs », parents des princes souverains de Moldavie. Elle leur témoigne un intérêt affectueux, qu'on ne peut attribuer qu'à une ancienne amitié, resserrée par des liens de parenté ou de commune origine. , Quoi qu'il en soit, le père d'Elisabeth Lomaca devait occuper un certain rang à la cour du Sultan, puisqu'il fit partie de l'ambassade envoyée par Achmet III au Régent de France. Santi Lomaca était sans doute « un des huit Notables portant barbe », dont il est question dans la « Relation de l'Audience donnée par le roy Louis XV à Céleby-Méhémet-Effendy, ambassadeur extraordinaire de l'Empereur des Turcs, le vendredi vingt-uniènïe mars 1721 (1). »

Si l'ambassadeur et l'escorte de Turcs, portant des piques avec des queues de cheval au bout, furent l'admiration des Parisiens (2); — si,, pendant le séjour de Méhémet-Effendi à Versailles, l'empres-

(1} • Son père, établi à Constant

inople, avait fait partie de la der-

nière ambassade envoyée par le Su]

tnn au Régent de France, veis la

de 1733. • [Œuvres poétiques

d'André de Chénier. Paris, 187*

i, page xlii.) M. Gabriel de Ché-

nier comme! une erreur de date faci

le à rectifier.

(1) V. L'entrée de Vambassadeu

r de la Porte Ottomane avec la

liste des officiers qui soûl à sa suit.

Mercure de France, mari 1 7a 1 .

UigluedtyGoOgle

t fut tel que les lits étaient loués jusqu'à dix écus par nuit, — avec quelle curiosité Santi Lomaca ne dut-il pas voir les magnificences de cette monarchie puissante ! Son esprit délié ne fut-il pas séduit par les formes nouvelles d'une civilisation raffinée? N'est-il pas permis de croire que, comme tous les Grecs, amoureux du changement, il fut aussi grand questionneur des étrangers? Il entretint la jeunesse d'Elisabeth Lomaca des souvenirs de son voyage en France, et la prépara ainsi a se choisir un jour une nouvelle patrie.

11 put dire les collations magnifiques chez le maréchal de Villeroy et chez le duc de Lauzun,— les symphonies de M.' Lulli, — les conversations avec l'abbé Bignon sur la différence de la musique orientale et de celle de France, — les fêtes vénitiennes à l'Opéra, — les intermèdes du ballet du Roi, — les feux d'artifice de la place de Grève, — les visites aux cabinets rares, aux bibliothèques choisies, aux jardins de curieux Aoristes, — la machine de Marly, et le jeu des eaux de cette superbe solitude (1). Il put dire l'audience solennelle donnée par le Roi dans le palais des Tuile-

UigluedtyGoOgle

ries, — la galerie tapissée de la belle tenture des Gobelins, représentant les principales actions de la vie du feu roi Louis XIV, — les gradins de trois rangs, couverts de velours cramoisi, où étaient ■ placées les dames les plus qualifiées de la cour, — le trône du Roi, d'un bois doré, sculpté à jour, — le dôme du trône garni d'une étoffe à fond d'or sur laquelle brillait un grand soleil à rayons, — et les princes superbement habillés, — et le duc d'Orléans avec un justaucorps de velours bleu brodé en or, — et le jeune Roi, vêtu d'un habit de velours couleur de feu, s'avançant au milieu de ces pompes (i). « L'enfant royal, s disait Méhémet-Effendi dans sa Relation, « avait de blonds cheveux d'hyacinthe n et « la démarche majestueuse de la perdrix (2). b

Ce n'est point dans cet appareil que la Majesté des rois de France apparaîtra un jour à la fille de Santi Lomaca. Louis XVI habitera le troisième étage de la petite tour du Temple; le Conseil lui accordera un lit à deux dossiers avec ciel de camelot rouge et jaune, six chaises de paille, une

(i) V. Mercure de France, m*r* 1711, page i3i.

{3) V. Relation de l'ambassade de Mihémet-Çfcndjr à la Cour de France en hdcciu, écrite par lui-mime et traduite du tare, page "7-

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®<a- 16 ^fS redingote de piqué de Marseille, deux culottes de drap noir, et les municipaux de garde écriront sur la porte de sa chambre : La guillotine est en permanence (i). La Révolution ne devait épargner ni le Roi ni le Poète, et la mère d'André Chénier devait un jour associer son malheur particulier à la royale infortune.

Elisabeth Sa nti Lomaca naquit à Constantinople en 1729 (2), la vingt-sixième et avant-dernière année du règne d'Achmet- III (3). Pendant un règne de vingt-quatre ans, Mahmoud I Br continua à Santi Lomaca les mêmes faveurs que son prédé-

(i)V. Louis XVII, par M. de Beaucheane. Paris, Henri Plan, rS68, tome I, pages 340 et tut t., et page 343.

(2) Voici la situation de la sépulture de la famille Chénier au cimetière de l'Est :.8™* division, sur le bord du chemin circulaire. Concession petpétuelle(8oo7i). Suivant procès- verhal, en date du 7 octobre 1844. M" Elisabeth Santi l'Homaka a Été inhumée au cimetière du Pere-Lachaise, et ce par les soins et sur la demande de Louis- Joseph-Gabriel de Chénier. Le corps était eihumé d'Antony, arrondissement de Sceaux (Seine), où il était déposé, dans une propriété appartenant alors à M. Persil, ancien ministre. C'est sur le tombeau du cimetière de l'Est que nous avons relevé la date de la naissance.

(3) Achtnet III reçut magnifiquement Charles XII aptes la bataille de Pultawa. Il épargna Pierre le Grand cerné sur les bords du Prulh. Il était doua, humain, el se plaisait, entouré de toute sa cour, à écouter

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cesseùr. Il est, du moins, permis de le supposer au portrait élogieux qu'en fait Madame Chénier dans sa lettre d'une dame grecque à une dame de Paris, « Si quelqu'un de ceux, » écrit-elle, a qui ont été à Constantinople sous le régne de ce prince, voulait se charger d'écrire son histoire, on verrait que ce n'est point à tort que je lui ai donné le nom de Grand. Un pareil ouvrage pourrait guérir un grand nombre de ces incrédules dont je parle. Je pourrai peut-être quelque jour prendre sur moi ce travail pour lequel j'ai déjà préparé quelques matériaux (ij. » Quoiqu'elle eût plaint les « Grecs modernes asservis et subjugés par un peuple barbare (2), » Madame Chénier voulait que les incrédules eussent foi en Mahmoud: M. Chénier, n'ayant pas sans doute les mêmes raisons qu'elle, montrait moins d'enthousiasme « pour ce règne plus agité, » dit-il, a par la cruauté et par les passions que par les événements (3). » Néanmoins, nous comprenons que la fille de Santi Lomaca ait eu quelque admiration pour la pompe éclatante et le luxe bien

(i) V. Lettre sur les Tombeaux.

(a) V. Lettre sur les Danses grecques.

(3) Révolutions de l'Empire Ottoman, par M. de Chiniet; Paris. ijSOy chej Bailly, libraire, rue Saint-Honori, et chef l'auteur, rue du Sentier, n> 34. V. page* 160 et auiv.

ordonné de cette cour orientale, et qu'elle se soit prise à estimer un prince artiste qui faisait exécuter ses propres dessins à la manufacture de Sèvres. Les fêtes continuelles, sous un ciel sans pareil, ne pouvaient point déplaire à une jeune fille belle et honorée. S'il fallait toujours amuser la curiosité du prince, il n'était pas indifférent pour un esprit curieux de prendre part à ces amusements.

La lettre que nous avons citée est à la date de '778 fi). Madame Chénier avait, dans l'âge mur, conservé sa jeune et fidèle sympathie au Sultan Mahmoud. Celui-ci n'en était pas indigne, car, de l'aveu même de M. Chénier, « ce prince était doux, affable, humain, et ces qualités, qui ont plus d'éclat encore dans les gouvernements despotiques, firent oublier ses défauts (2). »

Si nous essayons de nous représenter la jeunesse d'Elisabeth Lomaca, nous la verrons avec sa famille, un peu mêlée à la cour mystérieuse du Sultan et en relation avec les ambassadeurs, les voyageurs et les étrangers résidant à-Constantinople. Il n'est pas douteux qu'elle connut le comte et la comtesse des Alleurs ; Guys, l'auteur du Voyage

(i) V. Mercure de France, i5 nov, 1778.

(J) V. id. Révolutions de l'Empire Ottoman.

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littéraire en Grèce (i);de Peyssonnel, consul de France h Smyrne.

Les jeunes filles grecques, au xviii* siècle, ne sortaient que rarement et, pour la plupart, n'allaient à l'église que lorsqu'elles étaient mariées. Elles brodaient chez elles en chantant, et, lorsqu'elles étaient de condition, ne filaient que de la soie, Entrez dans la chambre d'une fille grecque, vous y verrez des jalousies aux fenêtres et, pour tout meuble, un sopha, un coffret garni d'ivoire, où sont les soies et les aiguilles, un métier à broder et une lampe devant les Saintes Images {2). Il n'est pas probable qu'Elisabeth Lomaca fût, comme ses compagnes, ainsi renfermée. Son père, qui avait voyagé, semble avoir donné plus de liberté à sa fille. La belle connaissance qu'elle avait de la langue française, sa science de l'antiquité, sa politesse ne furent pas dus à une étude tardive, et ne

M. Chénier, cousu

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(a) V. Voyages

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i 7 83, lettre ï

UigluedcyGoOgle

font pas croire à une jeunesse solitaire. Nous aimons & nous la représenter belle, spirituelle et admirée, au milieu d'un cercle d'étrangers érudits, délicats et lettrés. Nous la voyons aller en visite, couverte d'un voile blanc, tissu d'or aux extrémités, accompagnée dans les rues d'un cortège de suivantes, ce qui dans le pays annonçait ce qu'au siècle dernier annonçait chez nous un bel équipage. Nous la retrouvons chez son père, les cheveux noués selon l'usage, des chaînes d'or au cou, agitant un éventail de plumes de paon (i), et toute attentive aux conversations des visiteurs. La maison de Santi Lomaca devait être une de ces maisons grecques dont parle d'Ohsson, où l'on dansait des menuets, des contredanses françaises, anglaises et allemandes, et qui, tout en suivant les usages, s'initiaient avec goût aux mœurs occidentales (2).

C'est évidemment dans les rapports que Santi Lomaca eut avec la colonie européenne, soit comme négociant, soit comme interprète ou agent diplo-

(1) V. Voyage littéraire de la Grèce, tettreav, vi, xu,passim.

(1} V. Tableau général de [Empire Ottoman , par Mouradja a~Oktson, interprète et chargé d'affaires dit rai de Suède à la cour de CoHitantinopte. Paris, kdcclxxxw, 3 vol. In-fbl., tome II, P«ge =34-

UigluedtyGoOgle

matique, soit à tous ces titres à la fois, qu'il fut mis en relation avec M. Chénier.

Louis Chénier, fils de Guillaume Ckennîer (i), naquit à Montfort le 3 juin 1722. L'on dit que sa famille était originaire de Chénier, petit hameau sur la lisière du Poitou et de la Saintonge, d'où elle a tiré son nom. L'on a répété que ses aïeux occupèrent longtemps la place d'inspecteur des mines du Languedoc et du Roussillon. Ce qu'il y a de certain, c'est que cette famille n'était pas riche et qu'à la mort de ses parents, Louis Chénier se désista de ses droits sur l'héritage en faveur de sa sœur, qui se retira dans la suite à Carcassonne et mourut célibataire {2). Il ne retint qu'une somme suffisante pour se rendre à Constantinople. Il avait vingt ans.

Son esprit raisonnable et courageux lui conseillait d'aller tenter fortune dans le pays où le comte de fionneval était pacha à deux queues, et où les capitulations et l'influence française assuraient à

(1) V. copie de l'acte de naissance de Louii Chénier, Gli da Guillaume Chennier, né à Montfort, canton d'Aiat, arrondiaaement da Umoux {Aude), alors ttblbt d'Alet, le 3 juin 171a. Envoi de M. Teiesier, archiviate de la Chambre de commerce de Marseille, au Journal des Sociétés savantes des départements.

, 1S74, notice

3,ql,ied=yG00gle

nos nationaux des chances favorables. Le 2 août 1742, la Chambre de commerce de Marseille l'autorisait à aller à Constantinople comme commis de la maison Lavabre et Dussol (1). a Les sieurs Lavabre et Dussol s'établissaient en 1738 sur cette Echelle, en conséquence d'un certificat restreint à la vente des draps , et leur donnant dix ans de résidence (2). »

Le marquis de Villeneuve, ambassadeur auprès de la Porte, avait quitté Constantinople le 9 mars 1741. Il eut le mérite de procurer à la Porte une paix glorieuse et de renouveler les Capitulations. Il contribuaà faire réglementer la fabrication annuelle des draps du Languedoc pour la Turquie, et à la faire réduire à la quantité estimée nécessaire à la consommation des Levantins. « Cette époque, » dit Saint- Pri est, a fut celle de la véritable prospérité du commerce des draps. » Le marquis de Villeneuve, qui était né à Marseille et qui en avait été le lieutenant civil, ne fut peut-être pas étranger au départ de Louis Chénier, soit que l'ambassadeur donnât lui-même des éclaircissements avantageux sur le

(i] Envoi de M. Teissier, archiviste de la Chambre de commerce de Marseille.

> étrangères, dossier de Louis

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commercedu Levant, soit que la renommée récente de fonuries prospèreseût accompagné son retour (i) . . Louis Chénicr, muni d'un certificat de catholicité, s'embarqua, dans la seconde moitié de l'année 1742. Il trouva à Gonstantinople Michel- Ange, comte de Castellane, qui venait de succéder au marquis de Villeneuve. Nous ignorons les rapports qu'il put avoir avec cet ambassadeur, économe jusqu'à l'avarice, et « habile à accroître son bien à un point singulier (2). » Louis Chénier eut bientôt à se plaindre de Lavabre et Dussol « qui, » paraît-il, « se montraient peu reconnaissants de ses services (3). » Dans une lettre du 2 août 1747, il sollicite de la Chambre de commerce de Marseille « l'expédition des certificats de négociants aux sieurs Bailhot et Chénier pour régir la maison languedocienne établie et régie par les sieurs Lavabre et Dussol dont le terme est expiré. » Il demande à la Chambre « d'ordonner l'enregistrement de ces certificats [4). »

(i)V. Mémoires sur l'ambassade de France en Turquie, par M. le comte de Saint-Priest. Paris, Ernest Leroux, 1877, pages 3is, 3i8, 337.

(a} Loc. cit.

■e des affaires étrangères, dossier Chénier,

(3) V. A lettre du :

.rch. du mil : août 1747.

(4) Lac.

cit.

3,ql,ied=yG00gle

Cène année même, Roland Puchot, comte des Alleurs, était nommé en remplacement du comte de Castellane. Il eut une grande influence sur lavie et la carrière de Louis Chénier. Le comte des Alleurs avait une fortune pécuniaire en assez mauvais ordre. On lui avait donné l'ambassade de Constantînople pour s'y refaire. Il faisait une dépense au-dessus de ses moyens, voulant, disait-il, « faire oublier la lésinerie de son prédécesseur(i). ■ L'argent du Roi n'était pas plus épargné. Il consacrait de grosses sommesà se ménager de prétendues intelligences dans les hautes classes de la société à Constantînople. Pourun homme juste et ambitieux, il y avait à prendre auprès de ce prodigue officiel un rôle profitable de bon conseiller; c'est ce que ne manqua pas de faire Louis Chénier. Il fut corn, plaisant dans la limite de son devoir. Il pourvut, au nom de la Nation « aux dépenses tant extraordinaires que secrètes pour le compte du roi (2) », et « fit lesavancesparticulièrespourleservice(3). » Il chercha à éviter à l'ambassadeur les charges exorbitantes du change à dix et douze pour cent,

I [) V. Mémoires du comte de Sainl-Priest.

(1) V. Archives du m. des aff. étr. Turquie, vol. 1 27.

(3| V. id. Cartons consulaires, 1754-1755.

UigluedtyGoOgle

et fut utile dans le trafic sur les blés que le comte avait entrepris avec Guys (i). En tin la connaissance qu'il avait du pays lui permettait de désigner les personnages auxquels il était le plus utile de distribuer les lunettes d'approche a quatre tuyaux, les tabatières d'améthyste, les montres et les pièces de draps écarlates, tous présents d'usage, en Orient (2). Le mariage qu'il fit nous est une preuve des liaisons qu'il entretenait dans la société de Constantinople.

Le comte des Alleurs se montrait reconnaissant, et il écrivait au ministre de la. marine le 10 avril 1 754 : « Je ne puis assez me louer de la dextérité, de l'intelligence et des attentions du sieur Chénîer, premier député en exercice..... L'expérience que j'ai faite de ses talents, de son discernement, me le fait regarder comme le négociant le plus consommé de cette Echelle. 11 est plus au fait qu'aucun que j'ai vu ici des lois et des usages Turcs. — Je ne dois pas passer sous silence le désintéressement qu'il a marqué par son refus de deux pour cent qui lui revenait par droit d'usage pour avoir été chargé de la liquidation du nommé

(0 V. Archive*. Turquie, vol. «8.

(ï) V. id. Turquie, roi. 137.

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Ventre (i). » L. Chénier était moins désireux d'amasser une fortune que de jouer un rôle o fficiel auquel il se sentait quelque aptitude. Nous le voyons toujours plus habile à résoudre les questions de commerce général qu'à diriger ses propres affaires.

Lorsque le comte mourut, le 21 novembre 1754, Chénier « crut devoir prévenir, par des politesses, les créanciers de Monsieur l' Ambassadeur! 2). " H était premier député de la Nation en exercice (3). En cette qualité il avait été chargé verbalement, par le comte des Alleurs mourant, de gérer les affaires du commerce et d'en rendre compte au ministre de la marine, conjointement avec le sieur Deval, secrétaire interprète du Roi . La situation des sieurs Chénier et Deval (4) était très irrégulière. Voici

(0 Archiv. Cartons consulaires, 17S4-1755, 10 avril 17S4.

{1) C. c. 1754-1755, lettre du 2 déc. 1754.

[ 3) On appelle Nation l'ensemble des résidents appartenant à telle

rte de représentatio

générale de la Nation. La Nation est offi

ent représentée par

des députés. La fonction de député est u

Le sieur Deval, secr

taire interprète du Roi et premier drogma

bassadeur de Fran

e a la Porte depuis 1756 jusqu'en 1771,

e savante traduction

française des capitulations, précédée d'un

n index fort commode et bien divise.

moira de Saint-Pr

tu, page3[3.

UigluedtyGoOgle

ce qu'écrivait à ce sujet le sieur Peyrotte, premier secrétaire de l'ambassade : u Madame l'Ambassadrice, pour qui je ne saurais avoir trop d'égards ; paraissait ouvertement désirer que cette correspondance restât entre les mains du sieur Deval, quatrième drogman, et du premier député de la Nation et étayait cet arrangement de sa protection. Monsieur l'Ambassadeur était trop bien instruit pour disposer de la direction des affaires, pendant la vacance de l'Ambassade, comme d'un effet de sa succession, mais j'aurais vainement réclamé. Le complot était formé à l'avance : les sieurs Deval et Chénier étaient nantis des letires du ministre de la marine, du chiffré pour correspondre avec lui, et de toutes les lettres et correspondances dans les Echelles. Tout l'éclat que j'aurais pu faire n'aurait servi qu'à faire ici un schisme inutile. — Il serait bien à craindre que les affaires de commerce du Levant, se trouvant ici confiées à un négociant et à un drogman, le premier ne fût tenté de chercher à étendre le sien aux dépens de celui des autres, ou du moins qu'il ne s'écartât des règles prescrites aux négociants de Constantinople, dans un temps où l'exécution de ces mêmes règles se trouverait pour ainsi dire à sa discrétion. D'un autre côté, le

UigluedtyGoOgle

drogman pourrait manœuvrer de manière à favoriser toutes les entreprises du négociant (i). »

Louis Chénier avait plus d'ambition encore. Dans une lettre du 16 août 17^4, il sollicitait du ministre des Affaires étrangères le titre de chargé d'affaires, a L'expérience que j'ai du pays et des affaires, * disait-il, « par une résidence assez longue et un travail suivi, me fait connaître tout le poids de ce fardeau; mais, par la même raison, j'ai cet avantage sur tout autre, et j'oserais aspirer à la gloire de recevoir les ordres du Roy. » Il invoquait aussi « le crédit personnel qu'il avait sur le pays, les affaires délicates qu'il avait terminées et l'amitié du comte des Alleurs, qui, depuis quelques années, l'honorait d'une confiance qui lui rendra toujours sa mémoire chère (2), o

Louis Chénier n'obtint pas ce qu'il désirait. Par une lettre ministérielle du 1 5 du même mois, le titre de chargé d'affaires avait été donné à M. de Peyssonnel, consul du Roi à Smyrne, lequel fit l'intérim jusqu'à l'arrivée du chevalier, depuis comte de Vergennes, nommé ambassadeur près la Porte Ottomane pour remplacer le comte des Alleurs

(1) Archiïei. Turquie, to], us, lettre du a3 jinvier i?5S. {1) Id. Dossier Chénier. Lettre du 16 août 1754.

UigluedtyGoOgle

(mai 1755}. Il faut donc renoncer à cette opinion, pleine d'ignorance, qui faisait de M. Chénier un consul général à Constantinople, où d'ailleurs cet emploi n'existait pas.

C'est peu après la mort du comte des AUeurs, c'est-à-dire au courant de l'année 1755, qu'eut sans doute lieu le mariage de Louis Chénier. Elisabeth Lomaca avait vingt-six ans. Les amoureux grecs plient encore des feuilles de roses et de pavots pour les faire claquer sur leur front, et jugent par le bruit qu'elles font s'ils sont payés de retour. Il faut croire que bien des jeunes gens grecs usèrent en vain de ce jeu (1). On a le droit de s'étonner d'une si tardive union, dans un pays où les mariages sont précoces. L'éducation que reçut Elisabeth Lomaca, la fréquentation des étrangers n'expliquent point ces délais inusités. M. Chénier avait mis peutêtre en pratique le proverbe oriental que le comte de Vergennes appliquait à la politique turque : a II faut chasser le lièvre avec un grabat (2). »

Salut! Thrace, ma mire el la mère d'Orphée, Galata, que mes yeux désiraient dés longtemps; Car c'est là qu'une Grecque, en son jeune printemps,

( 1) V. Voyage littéraire de la Grèce, lettre ht.

(1) V. Grabat ■ petite eharette tirée par des buffles. > Lac. cit..

UigluedtyGoOgle

Belle, au lit d'un époux nourrisson de la France, Me fit naître Français dans les murs de Byzance (i).

Madame Chénier avait trente-trois ans quand naquît André.

André Chénier tenait de sa mère le don de ne voir que la beauté des choses. 11 lui en devait bien un gracieux hommage.

Nous ignorons où fut célébré le mariage. Si nous cherchions à tirer une induction de l'extrait de baptême d'André Chénier, baptisé le 3o octobre 1762, à l'église Saint- Pierre et Saint- Paul, à Galata (2), nous pourrions croire que la cérémonie eut Heu dans cène église des Dominicains (3). En tout cas, il nous paraît certain qu'Elisabeth abandonna la religion grecque, sans embrasser cependant la catholique. Son esprit fut toujours exempt de préjugé religieux. D'ailleurs, Louis Chénier n'eût pu, sans compromettre son certificat de catholicité, et sans manquer aux convenances, épouser une schismatique entêtée. Les prédications des papas ignorants et avides n'étaient pas faites pour

(1) Communication de M. Dobigny, consul A Constanlinople. (3| V. Voyages du tieur A. de La Molrayc, lome I, ebap. i-

UigluedtyGoOgle

séduire une jeune fille instruite (i). Il n'y eut donc ni paranymphe, ni compère au mariage. Le prêtre ne présenta pas la coupe de vin aux nouveaux époux. Les portes de la maison ne furent pas couronnées de verdure et de fleurs, attachées avec des bandelettes. Ce qui resta des usages grecs fut, peut-être, la composition de la dot, qui consistait « en pierreries et en habits étalés avec faste (2). » Un patriarche grec venait de fulminer récemment une excommunication contre les pères qui donneraient en dot à leurs filles plus de trois mille piastres (3). Nous croyons qu'Elisabeth Lomaca n'apporta pas au delà.

Lorsque le chevalier de Vergennes arriva à Constantinople, il fut mis en rapport avec M. Chénier, premier député en exercice, pour éclaircir la situation des affaires du comte des Alleurs. Le nouvel ambassadeur se montrait très favorable a la comtesse, et il invoquait » la seule générosité du Roi, pour débrouiller le chaos où se trouvait la succession (4). » Lubomirska des

(i| V. Voyage iitt. de la Gréa, lettre 11.

(3>V.id., lettre xvi.

[3j V. id., lettre m.

(4) V. Archive». Turquie, vol. 1*8, lettre du 16 juillet 1755.

Alleurs fut peu reconnaissante, et le chevalier de Vergcnnes s'en plaignit au ministre. « Il me revient de toute part, » dit-il, * que Madame la comtesse des Alleurs me traite on ne peut moins charitablement; qu'elle parle de moi, même avec scandale. Les traits d'humeur sont pardonnables dans une situation aussi fâcheuse que celle qu'elle éprouve, et avec un esprit aussi impétueux que le sien ; cependant, elle pourrait ne pas oublier l'hospitalité que je lui ai donnée, et que, si mon caractère était aussi inhumain qu'elle le dépeint, elle ne serait pas partie d'ici aussi bien nippée et pourvue de tout le nécessaire et le superflu qu'elle l'a fait. ■ Il s'indigne que Madame des Alleurs le dépeigne comme un homme avare, qui vit mesquinement et sans dignité, et il ajoute : a Jamais le palais n'a été peutêtre aussi bien orné; mon domestique est propre et nombreux; j'ai cinquante personnes dans ma maison... Pour ce qui est de ma table, elle est servie tous les jours, et délicatement, pour quatorze personnes, et tout honnête homme y est bien reçu (i). » Il fallut sans doute quelque temps au nouvel ambassadeur, avant de protéger à son tour un homme que l'amitié impérieuse de la comtesse K) V. Archive». Turquie, vol. iîi, lettre du 4 février 1756.

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&*s~ 33 -&ffi avait pu d'abord compromettre dans son esprit; d'autant plus qu'on se plaignait , de Fontainebleau, a que la Nation eût favorisé le comte des Alleurs et que Sa Majesté voyait avec peine que sa facilité eût engagé le comte à en abuser (i). » Une grande part de ces reproches pouvait revenir au s r Chénier.

Pendant dix ans que Louis Chénier demeura encore a Constantinople, nous ne lui voyons plus prendre aucune part nominale aux affaires. Sa vie, pendant cette période, ne put être, malgré l'estime et la protection du comte de Vergennes, ni très heureuse ni très prospère. Les Anglais, qui tenaient la Méditerranée, et la guerre qu'ils nous faisaient aux Indes et au Canada, notre alliance impolitique avec l'Autriche, et, pendant sept ans, les revers cruels que nous fit éprouver Frédéric, embarrassaient notre commerce. Ajoutons à la guerre la famine, la peste, les tremblements de terre et les incendies, qui épouvantaient Constantinople, et nous comprendrons qu'il était difficile à un commerçant de faire fortune en cette ville. La correspondance politique n'est occupée, de mois en mois, que de l'annonce de ces fléaux. L'on esttoujourssousle coup (il V. Archive!. Turquie, vol. 09. Fontainebleau, Il oct. 17SS.

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sf5- 34 -a>g> d'une contagion qui dure depuis tris longtemps ; l'on ignore si le dernier tremblement de terre est sur sa fin, car il y en a eu dans ce pays qui ont duré de trente à quarante jours ; Ton mande qu'une partie des murs de la ville est tombée, que plusieurs belles mosquées ont été endommagées ; que plusieurs villages des environs ont été détruits. * On campe dans les jardins, afin de jouir du moins, la nuit, sous la tente, d'une sorte de tranquillité. » Il n'est question, dans les dépêches, que d'incendies tris considérables, et de Constant! nople embrasée. La sécheresse dans la Roumélie et l'AnatoIie expose la capitale à la famine. La guerre et l'incendie n'accommodent point notre commerce. Le consommateur, se prévalant de ces disgrâces pour ne pas payer ses dettes, réduit le drapier à faire banqueroute. L'Union des négociants est rompue ; il n'y a plus de règles pour bien vendre. Les draps sont vendus vingt pour cent meilleur marché qu'en temps de paix. Ce ne sont qu'observations sur la mauvaise qualité de la fabrication. Les draps sont légers et déliés. Enfin les négociants atterrés ont constaté le mauvais état de la caisse nationale, le dérangement de la caisse

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S-eS, 35 -BsS

de la Chambre de Marseille et la suspension de ses paiements (i).

Louis Chénîer eut sa pan des maux communs.

Il n'est fait particulièrement mention de lui dans aucune des dépêches qui nous sont passées sous les yeux. Nous avons cependant trouvé sa signature au bas de deux actes : l'une jointe à une délibération de la Nation assemblée à Galata : Bailhot et Chénier; l'autre à une pétition : L. Chénier, Amie et C. Amie fut le parrain d'André. Parmi les signataires de la pétition, nous avons' remarqué le nom du sieur Michel par procuration de M. J.-L. Piscatory et C" (2). Ce fut chez la fille de Piscatory qu'André Chénier fut arrêté à Passy (3).

Découragé des entreprises commerciales, las d'un long et inutile séjour loin de son pays, soucieux déjà de l'établissement de cinq enfants qui lui étaient nés, Louis Chénier préparait son retour en France. Il allait tenter d'obtenir du ministère une occupation en rapport avec ses goûts -

(1) V. Archives. Turquie, vol. 137, sept., 3 dov. 1754; vol. 119, 3 sept. 1755. — Cartons consultires, 4 juillet 17:6, 13 juillet ; 3 février, 3o juin 17S9; ±9 avril, 35 juin 1761, 33 mira 1764.

(3) V. id. C*n, COU., I* sept. 1760, 9 oct. 1764.

(3)V. Proce»-verb»l du 18 venta» au II. [Œuvra en proie d'André Chénier, par Becq de Fouquièrct. Paris. Charpmtitr, 1871, pige li.)

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<s*&. 36 -s* administratifs et ses aptitudes d'excellent fonctionnaire.

Voici la lettre que, dans sa justice, M. de Vergcnnes écrivait au ministre de la Marine ( i ) :

■ A Constantinople, le 20 avril 1765.

» Monsieur,

■ Le s r Cbénîer, l'un des plus anciens et sans contredit le plus habile négociant de cette Échelle, devant se rendre à Paris où des affaires exigent sa présence, il désire que je lui procure l'honneur de vous faire sa cour. J'ay d'autant moins de difficulté à vous le présenter, Monsieur, que vous aimez les personnes de mérite, celles surtout qui, s'élevant au-dessus de la sphère bornée de leurs intérêts particuliers, savent appliquer leurs talents à l'utilité publique, et, à cet égard, le s r Chénier est digne que vous l'honoriez de vos bontés et de votre protection. Si vous daignez l'entendre, Monsieur, vous le trouverez très au fait des affaires du Levant ; il possède l'ensemble et le détail de notre commerce; dans toutes les occasions où il s'est agi du plus grand avantage de ce même commerce, ses conseils m'ont été d'un grand se- - 1765. Écrit à M. de Momigny

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cours, et je ne rougis pas d'avouer que je lui dois principalement le peu de lumières et de connaissances que je puis avoir dans cette partie. Cet aveu, qui justifie la liberté que je prends, Monsieur, de vous recommander le s r Chénier, me donne lieu d'espérer que vous voudrez bien lui faire ressentir les effets de la protection que vous accordez si volontiers aux personnes de mérite.

» Je suis, avec un respect infini, Monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur,

n DE VERGENNES. a

Malgré l'état peu satisfaisant de ses affaires, M. Chénier ne tient pas rancune aux Turcs en quittant Constantin opte. Il ne se laisse point troubler le jugement. II compare l'empire du Grand Seigneur à un « lion fatigué par une suite de combats, qui, dans son sommeil, acquiert de nouvelles forces (i). » — « Les orages qu'on a vus se former dans le Nord, » dit-il avec un sens profond, a bien loin de se dissiper, commencent a s'étendre et menacent presque le repos de l'Europe. La cause des Ottomans est devenue la cause de toutes les nations. En invoquant donc la religion de

(i) V. Révolutions de l'Empire Ottoman, par M. de dénier, épi*

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l'Europe, son impartialité, son respect pour les propriétés, l'intérêt de son commerce; en déchirant enfin le voile dont les passions secrètes cherchent à se couvrir, je n'ai fait que réclamer les droits sacrés de l'humanité, de la justice et de la vérité. Puisque c'est à ces vérités que le Temps et la Raison ont élevé des autels, il faut espérer que les hommes et les rois y consacreront leurs hommages (i). »

M. et Madame Chénier quittèrent Constaminople au mois d'avril 1765. Ce ne fut point sans regret qu'Elisabeth Lomaca abandonna la ville qu'elle ne devait plus revoir. C'est là qu'elle avait vécu trente-six ans, là qu'avec les épreuves ordinaires à la vie, elle avait joui de beaux spectacles et de loisirs délicieux. Si la curiosité grecque réussissait à distraire sa peine, ce ne fut pas moins avec chagrin qu'elle détacha ses yeux des mosquées connues, du Bosphore accoutumé, de Galata cher au poète. André héritera des nostalgies maternelles, a Malgré la simplicité extérieure des édifices, l'irrégularité de leur construction, la négligence des jardins, l'aridité des coteaux, l'état de dégradation ou se trouvait une partie des (i) V. Révoltaient de l'Empire Ottoman, etc. In fine.

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quais (i), » le soleil a fait de cène ville bien située a la Ville par excellence {2). n Lorsque le vaisseau dépassa l'entrée de la Corne d'Or, Elisabeth Lomaca embrassa d'un dernier regard les murs blancs du Sérail et ses massifs de verdure, les maisons, les tours, les dômes avec leur collier de petites coupoles, les minarets et leurs balcons, s'élevant en amphithéâtre sur les sept collines de la Péninsule. Plus loin, elle vit encore les maisons roses de Scutari, le grand cimetière, les beaux cyprès, les de mi -colonnes de marbre surmontées de turbans. Lorsque les villes eurent disparu, quelque temps encore les voliks à un seul mât, à grande voile et à longues antennes, les galères dorées et leurs pavillons fond vert et or, les kaïkes et leurs nombreux rameurs, vêtus de chemises de soie et coiffés de petites calottes d'écarlate (3), lui rappelèrent « la Ville-Paradis des Orientaux », qu'elle aimait, et où le plus doux des despotismes l'avait accoutumée à jouir de ce qu'on lui laissait posséder. La fille de Santi Lomaca laissait là les sou-

(i)V. Tableau de l'Empire Ottoman, par d'Honon, tome I, page 178.

's ten Poli a).

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&*%, 40 *s*s venîrs heureux de sa belle jeunesse. Les Grecs ont des règles pour l'interprétation des songes : les plus sinistres sont pris en bonne part et ils passent tristement la journée qui suit un beau songe (1).

■ Les femmes turques voyaient avec étonnement les très grands paniers que portait la comtesse des Alleurs (2). • A Constantinople, Madame Chénier ne s'étonnait pas pour si peu, quoique, à bien prendre, les modes et les coutumes de France lui fussent plus connues que familières. Il est toujours difficile de déshabituer les yeux des formes qui ont frappé les premiers regards. Lorsqu'elle arriva en France, le nouvel aspect de nos villes et de nos paysages, nos moeurs, nos usages, nos habits éveillèrent en elle quelque surprise curieuse. Les Grecs ne sont point longtemps mélancoliques. Ils quittent facilement les lieux qu'ils ont le plus aimés. Madame Chénier avait l'intelligence assez souple et assez préparée pour se faire vite un maintien de Française accomplie. Son esprit averti se mit naturellement au ton d'une so-

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cîété ingénieuse et instruite à laquelle elle désirait de se mêler. Cette Grecque savante allait prendre part à nos grâces spirituelles.

Madame Chénier était alors « toute aristocrate. » Elle n'eût pas sans doute été fâchée d'aborder le monde de la cour. Versailles eût eu des charmes pour elle. Elle eût vu de plus près un pêle-mêle d'hommes, de choses, de peintures, de statues, de femmes, de soldats, de carrosses, de majestés et de petits riens. Elle eût vu Louis XV vieux, avec son air bon et méprisant, son grand manteau rouge, avec sa plaque du Saint-Esprit; la reine dans sa chaise à porteurs, les jolies figures du Dauphin et de ses frères, les dames d'honneur barbouillées de rouge, se pavanant en grands paniers et donnant le bout de leur doigt à des seigneurs tout à l'ambre (i). Les récits de Santi Lomaca avaient pu éveiller sur ce point les goûts de sa fille.

Au commencement de l'année 1 767, Louis Chénier obtenait un titre qui autorisait sa femme à tenir, à Paris, un rang recommandable dans la société, et permettait a celle-ci, sinon d'être admise à la cour, du moins d'en être moins éloignée que

■ et C; in-i», 1878,

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le commun des hommes. Nous voulons parler du titre de Consul général auprès de l'Empereur du Maroc. La recommandation de M. de Vergennes et les nombreuses sollicitations de Louis Cbénier le firent nommer à ce poste. Pendant dix-sept ans, séparé de sa famille, il remplit ses fonctions sans que i les sentiments d'un sujet fidèle au souverain eussent étouffé, • dit-il, « ceux de la nature (i). • Louis Chénier partit de Brest, à bord de V Union, au mois d'août 1767. Il accompagnait le comte de Brugnon, chargé de négocier la paix avec l'Empereur du Maroc, dont les corsaires autorisés incommodaient notre commerce dans la Méditerranée. Il arriva à Saffy le 5 mai 1767, après avoir été violemment incommodé de la mer. « La ville de Saffy, » dit-il, a ressemble exactement à une ville dévastée par l'incendie, » La première impression qu'il eut du pays fut mauvaise, et les dégoûts qu'il eut à subir dans la suite ne furent pas faits pour l'effacer. Nous ne suivrons pas ses négociations pour obtenir le rachat de cent quarante-huit esclaves, son voyage à Maroc, ni les récits des manœuvres à la moresque de la cavalerie de l'Empereur, ni comment il termina avec le comte de Brugnon, « d'une

(1) Archives des art étr. Cari. com. Maroc, Tanger, i5 nov. 1781.

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façon aussi distinguée que solide , le traité de paix (1). »

En panant, le comte de Brugnon laissa au Consul général la liberté du choix de sa résidence. L'Einpereur eût désiré le voir à Mogador ou à Larrache, mais les avantages de proximité et de salubrité déterminèrent Louis Chénier à fixer sa résidence à Salé (2). Il fut un agent soigneux et intelligent, et sut très bien se rendre compte du caractère des gens à qui il avait affaire. Sa longue mission fut pleine d'ennuis et de difficultés, <r II est constant, n dit-il, « qu'une nation comme celle-ci, avide hors de toute expression, lâche et sans sentiment, et accoutumée à se voir rechercher par toutes les nations, se croit en droit de tout prétendre et de tout exiger, et il peut se faire que trop de facilité à accorder soit le seul moyen de perdre tout crédit et toute considération (3). » L'Angleterre fait des démonstrations de générosité; des vaisseaux de Londres apportent nombre de bombes, de canons, de sabres et de pistolets. La Cour d'Espagne, depuis la paix, n'a pas

(■) V. Archives. Cart. cons. Maroc. 10 mai, il avril, 37 mal «t 1- juin 1767.

(i) V. id. » may 1768.

(3) V. id. Saffy, 10 juillet 1767.

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cessé de marquer à l'Empereur, par des présents, le cas qu'elle fait de son amitié. Elle envoie de superbes carrosses. Une frégate suédoise débarque à Tanger un présent de cinq beaux mortiers, trois mille bombes, des porcelaines et du thé. Le représentant de la France a généralement les mains vides (i). Ses appointements sont de 14,000 livres; ceux des consuls anglais et espagnols de 3 1 , 3 1 2 liv. et de 29,240 liv. Encore est-il obligé de se plaindre de l'inexactitude des paiements, s que son peu de fortune ne lui permet pas d'attendre trop longtemps {2). » L'Empereur, avide de présents, se montre fort mal disposé pour notre représentant. Celui-ci, malgré son énergie, éprouve mille difficultés pour faire exécuter le traité. L'Empereur se mêle de nos affaires avec Tunis, et, par avarice, chasse avec éclat le consul d'une maison que celui-ci avait fait reconstruire à ses frais. Atteint « d'une affection mélancolique, » éloigné de sa famille, « qui ne peut sans grand inconvénient partager avec lui une résidence dont sa présence même ne ferait que multiplier les chicanes et les difficultés, » M. Chénier demande un congé, qui lui est accordé

(1) V. AicbiTO. Salé, 18 juillet 1770, 13 mai 1771, g dét. 1771. (î) V. iA Salé, 21 Aie. 1771.

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le 9 mars 1772. Il quitte le Maroc à la an de juin 1773, et y retourne en avril 1775(1).

Ce ne fut pas sans appréhension qu'il consentit à rejoindre son poste. « Quelque répugnance, « dit-il, « que je doive avoir pour ce pays, je suis prêt à y retourner, si Votre Excellence l'ordonne et si cela devient nécessaire au service du Roi. Trop heureux encore d'avoir cette nouvelle occasion de faire à Sa Majesté l'hommage que je lui dois de mon zèle, de ma fidélité et de mon obéissance.... On a beau se flatter, » dit-il autre part, <* les raisons des absents perdent toujours par l'éloignement. Le soldat, l'officier, le général lui-même, quelque jaloux qu'il soit de la gloire, n'affronte les dangers que dans l'espérance du prix (2). » Il partit avec des conditions meilleures. Il ajouta au titre de Consul général le titre de Chargé d'affaires et obtint une augmentation d'appointements. On lui accorda un aumônier espagnol. « Cette dépense, » dit-il, « n'est ni d'opinion, ni de fantaisie. Je la crois d'obligation pour un chef de nation, dans un pays d'une religion différente (3). »

(i) V. Archives. Salé, 10 mars 1771. 3i mai 177*- (?) V. id. Paris, 3o sept., 14 d*c. 1774.

[3] V. id. Pari», :5 juillet 1774.

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A son retour au Maroc, il eut de nouveau à se plaindre des inégalités du caractère de l'Empereur, et de ses contrastes de brusquerie et d'attention. « Votre Excellence, » écrit-il un jour, « verra avec étonnement les dégoûts aussi variés que suivis auxquels un galant homme se voit exposé dans ces climats barbares. » Enfin ce sont des pluies abondantes, des épidémies, l'absence de médecins et la famine. Le pain est à dix sols la livre j il .

Toutes ces fatigues et ces difficultés n'empêchent pas Louis Chénier d'être un bon observateur des hommes et des choses, et de s'élever, comme disait de lui le comte de Vergennes, au-dessus de la sphère bornée de ses intérêts particuliers. Dans ses Recherches sur les Maures, il nous montre, avec des détails pittoresques, le Prince toujours à cheval, à l'abri d'un parasol, marque distînctive de la souveraineté. Il nous décrit la simplicité rustique de la cour, les plats si copieux, qu'il faut un brancard pour les porter, les négresses esclaves qui font le service du palais, et la garde de femmes avec commandante. Il nous apprend qu'un empereur du Maroc avait épousé huit mille

(1} V. Archive*. Sait, 10 ftvr., iS mars, i avril 1776; 8 oct- 1778;

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S*a* 47 *&& femmes dont il eut huit cent vingt-cinq fils et trois cent quarante-deux filles (r). Enfin, il recueille des observations et remarques sur l'éclipsé totale de soleil qu'il y eut le 24 juin 1778, et fait dans le pays la recherche des productions relatives à l'histoire naturelle pour Madame l'archiduchesse Marié-Anne, sœur de la Reine (2).

Les années succédaient aux années. Au mois d'avril 1779, M. Chénier écrit au ministre : «Je supplie Votre Excellence de me permettre de partir pour France dans le courant de l'année prochaine, ne fût-ce qu'en congé. » Le 29 novembre 1780, il renouvelle sa demande : on lui accorde sa retraite. Il écrit de Salé au ministre qu'il le prie d'agréer les sentiments qu'il doit à ses bienfaits à l'occasion de sa retraite. La grâce d'en jouir bientôt, » dit-il, « sera un accroissement à ma reconnaissance. » Il prie le ministre de hâter son rappel et de lui accorder ses bons offices auprès de M. le marquis de Castries, pour lui procurer une place à son retour {3). Il sollicite pour

(1 J V. Recherches historiques sur Us Maures et histoire de l'Empire du Maroc, par M. de Chénier, 1787, chej l'auteur, rue des Culturet-Saint-Gcrvais, in-B, tome III, piges 46 S et suiv.

|i) V. ArcbJM». Maroc, ctrt. coin. Salé, 16 juin 1778, afTno-

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deux de ses fils, et expose qu'il a quatre garçons à pourvoir et * une demoiselle qui, » dit-il, « serait déjà mariée si j'avais pu lui ménager une dot. > Il disait, en parlant de lui, qu'un homme de bien n'oubliait jamais qu'il était père et qu'il était époux ( 1 ).

Louis Chénier s'embarquait à Tanger le 1 7 août, était à Cadix le 1 3 septembre et arrivait à Brest au commencement du mois d'octobre 1782.

Pendant cette longue séparation (1767-1783!

Madame Chénier était à Paris. Il est peu probable qu'elle ait partagé le séjour qu'André et Marie-Joseph firent en bas Languedoc, auprès de leur tante paternelle (1768]. L'un avait six ans, l'autre quatre. On leur avait ménagé cette résidence pour épargner aux soins que leur mère donnait à l'éducation de leur sœur et de leurs deux frères aînés. Elle ne vit point u les beaux pays, les eaux, les fontaines » dont André Chénier se souvenait avec attendrissement. Elle ne fut point de ce pèlerinage dans la montagne, où beaucoup de peuple en dévotion se pressait sous une petite voûte où il y avait deux Madones, et une fontaine dont l'eau était a superbe et fraîche. » André eût voulu, dans un asile à sa

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fantaisie, arranger une fontaine de la même manière avec une statue aux Nymphes et imiter ces inscriptions antiques : De fontibus sacris (i). C'est ainsi qu'il multipliait les dieux. On sent déjà « le rejeton imprévu, le dernier et non pas le moins désirable des Alexandrins (2). » Si sa mère se sépara de lui, elle l'avait déjà fait mordre aux fruits des Muses hellènes et il avait conservé le goût de leurs saveurs originelles. Madame Ghénier, comme lui, mariait en elle le xvin e siècle de la Grèce au xvm' siècle de notre France. Ce hasard heureux devait la faire réussir dans une société éprise de l'antiquité habillée à la mode du jour, et qui, par un goût de simplicité raffinée, voulait se donner les mœurs de Lacédémone et les lois de Minos.

En l'année 1777, Madame Chénier demeurait rue de la Culture- Sainte- Catherine, n° 8. Elle y demeura dix ans (3). Malgré nos recherches, nous n'avons pu rétablir son domicile aux dates antérieures. On peut croire que si d'abord elle n'habita pas cette rue même, elle s'était fixée dans cequartier,

U) V. ffiiirti en prose d'André Chénier, édit. Becq de Fouquiercs. Paris, Charpentier, 1873. pages 343, 344.

(1) V. Sainte-Beuve. Portraits contemporains, tome III, page 394- (3| V. Almanack de Parisl 1™ par de) contenant la demeure, les nomt et qualités des personnes de condition. A Paris, c»(î Usclapart.

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qu'elle sembla toujours affectionner. De 1787 a 1 796, elle habita des rues voisines ou contigués : rue des Cultures-Saint-Gervais, n° 7; rue du Sentier, 24; rue de Cléry, 97 (1). C'était un des quartiers les plus beaux et les plus actifs. L'Almanach de Paris (1™ partie), auquel nous nous sommes référé, mentionne la demeure, les noms et qualités des personnes de condition.

La rue de la Culture-Sainte-Catherine conduisait de la rue Saint-Antoine à celle du Parc- Royal. Le prieuré Sainte-Catherine et le couvent des Filles Bleues ou Annonciades Célestes étaient dans cette rue, l'un vis-à-vis, l'autre proche l'hôtel Carnavalet. Madame Chénier voyait la belle architecture de cet hôtel, la porte de Jean Goujon, ornée de refens vermiculés et de deux bas-reliefs. Elle n'avait qu'à prendre la rue Neuve-Sainte-Catherine pour être à la place Royale et admirer cette cour régulièrement carrée, ses trente-sept pavillons, ses corridors, ses grilles de fer avec ses ornements dorés, et ses grands tapis de gazon vert (2). Les

■i-devant nobles rcsidenls à

{1) V. Description h tous, par M. Piganio 410, 4M, 4»&.

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mosquées et leurs arabesques a 'avaient pas accoutumé ses yeux à ces grandes lignes régulières et à cette ornementation classique. Mais son esprit studieux se plaisait à tout. Une femme qui lisait l'Éducation Physique de Balegser de Genève ne devait être étrangère à aucune sorte d'étude ( i ) . Son intelligence eut toujours un tour didactique qu'embellirent des grâces natives.

Le monde qu'elle aimait à fréquenter était le monde agréable et savant. Elle ne voyait guères que des artistes et des littérateurs. C'était PaUssot, l'auteur de la Dunciade; c'était l'académicien Suard, traducteur élégant de l'Histoire d'Amérique de Robertson; c'était le peintre David, passionné pour les Républiques de la Grèce et de Rome; c'était Lebrun- Pindare, le poète de Louis XVI et de la République ; c'était l'helléniste Brunck, le correcteur de l'Anthologie; c'était le comte Aliieri, qui eut de rudes et belles fiertés tragiques, et la comtesse Altieri, veuve du dernier des Stuarts, et Vigée, poète insuffisant qui dirigea longtemps YAlmanach des Muses, et le sensible Florian qu'encouragea Voltaire (2) . Elle connut Madame Vigée-

(i) V. Ltttrr. yur lit Danses grecques. In fine. (1) V. Œuvres poétiques d'André de Chénier.Noticc de M. Gabriel de dénier. Paris, 1874, tome I, pige m.

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Lebrun, sa voisine. Elle fut peut-être, à l'hôtel Lubert, de ce souper grec fameux où Lebrun- Pind are, 'revêtu d'un manteau de pourpre et couronné de fleurs, récitait des odes d'Anacréou. Le marquis de Cubières tenait une lyre d'or et avait une toge de calicot blanc. Madame et mademoiselledeBonneuil, coiffées et costumées à la grecque, servaient le festin. Une volaille, des raisins, des figues, du miel et une bouteille de vin de Chypre (i) firent tous les frais de ce souper, improvisé par quelques lecteurs élégants et enthousiastes duVqyage du jeune Anaçharsis.

Madame Chénier « occupait constamment près d'elle » un peintre nommé Cazes, qui donnait des leçons de dessin à ses enfants. Elle lui rît peindre en tableaux les sujets des vingt-quatre chane de V Iliade. Elle réunissait une fort belle collection d'estampes et un assez grand nombre de médailles antiques. Elle avait sans doute commencé à rassembler ces médailles à Constantinople, car il y avait dans cette ville « beaucoup d'antiquaires de profession, tous Grecs, qui étaient prêts à procurer tout ce qu'on pouvait désirer en ce genre (2). »

[i)\. Souvenirs de M— Louiit-ÉlitabetkVigéc-LebTM*, 3?., i83S. (i) V. Œuvres de Laiy Montagne. Piri«, 1804.,* vol. in-iS. Tome II, lettre de Constantinople, 29 mal 1717.

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Madame Chénier subit l'influence de VEncyclopédie dans ce siècle remué où Ton voulait tout savoir. Elle était artiste et femme de lettres. Elle recherchait les correspondances illustres. Son mari écrivait au Maroc ses Recherches sur les Maures. Les fragments historiques qu'elle recevait ne lui parurent pas indignes d'être mis sous les yeux de Voltaire. Voici la lettre que le vieillard galant écrivait en réponse à celle que Madame Chénier lui avait adressée :

* Un vieux malade, un mourant, Madame, reprend un peu dévie à la lecture d'une lettre qui vient du pays de .Tuba, de Massinisse et de saint Augustin. Je suis dans un état qui ne me permet pas de parler mais qui me permet d'entendre, et c'est ce qui fait que je souhaite passionnément d'avoir l'honneur de vous faire ma cour.

8 Le i" avril 1778.

D VOLTAIRE (i). »

Cette même année elle publiait une Lettre d'une dame grecque à une dame de Paris, dont la forme parfaite révèle une nature toute épicurienne et toute délicate (2). Elle fait, dans cette lettre, la description

(1) V. Notice de Gabriel de Chénier, page mi.

(2) H. Gabriel de Chénier et M. Becq de Fonquièrei se complètent. L'on îndiqqe ««ulement la publication de la Lettre sur Us Tombeaux

<ys, 54 is*£ fleurie d'un tombeau grec, et raconte le genre de visite que l'on fait aux morts.

« Chacun à son tour fait le coryphée et les autres répondent en chœur. Le sens de ces chansons est à peu près le même que celui des vers d'un charmant auteur français :

Profilons du moment qui passe;

Il est fort près de s'envoler.

Et remplissons du moins l'espace,

Ne pouvant pas le reculer.

» L'on mange un agneau cuit au four, farci de pignons et de raisins de Corinthe. On cueille des fleurs et on faitdes bouquets. On danse, on s'amuse jusqu'à l'entrée de la nuit. Alors l'assemblée se retire chez quelques personnes de la compagnie, et la bonne- humeur se prolonge bien avant dans la nuit. Vous voyez, Madame, que, pour des gens qui reviennent d'un tombeau, ils n'en sont pas moins agréables et moins gais. »

Comme André, elle aimait la vie et les manifestations de la vie. C'est sans doute ce que Chênedollé appelle : « être athée avec délices. » Cette lettre parut dans le Mercure de France, en même temps qu'une Épître à Tèlèsxe de M. Dorât, qu'une

dans le Mercure de-France du i5 nov. 1778; l'autre ne signait que

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romance de J.-J. Rousseau, Edwin et Emma, que YÉloge de M. Quesnajr par M. d'Alembert (i).

One lettre indique déjà un sentiment avantcoureur des nouvelles façons de voir et de sentir qu'André allait révéler.

Les deux lettres qui furent publiées ensuite dans le Voyage littéraire en Grèce de Guys, l'une sur les Danses, l'autre sur les Enterrements, nous montrent une érudition aimable, une philosophie éloquente et une belle amitié du plaisir.

Après une agréable description de la Candiote, de l'Arnaoute qui se danse à Péra et sur la place de l'Hippodrome, elle établit, avec coquetterie, une différence entre les usages de son pays et ceux du reste de l'Europe.

« Il me paraît que les Français, qui ont adopté tout ce que l'antiquité leur a présenté de grand et de solide, qui ont perfectionné tout ce qu'il y avait d'agréable, ont une grande conformité avec les Athéniens. Ils conservent dans l'Europe cette supériorité que cette célèbre république avait acquise sur les Etats de la Grèce. Avec l'esprit, les connaissances, les talents, la bravoure et la politesse des Athéniens, ils en ont la gaieté et le même

) V. Mercxrt de France, iS iu

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•o^ 56 '»« goût pour les modes, pour la galanterie et pour les spectacles. Mais, bien loin de leur ressembler par le goût pour la danse, ils ont répandu du ridicule sur les personnes qui , passé trente ans, oseraient encore danser. Il est surprenant que le beau sexe, qui a tant de pouvoir sur cette nation aimable et sensible, n'ait pas réclamé contre une décision si rigoureuse. Les Dames ont-elles oublié que la danse fait une partie des agréments de leur sexe? Pourquoi donc y renoncer? Pourquoi en faire le seul attribut de la jeunesse? La danse est inséparable des Grâces : or les Grâces sont de tous les âges; ainsi Ta voulu le maître des Dieux. On dit que, lorsque Jupiter assignait à chaque Divinité ses attributs et sa puissance, les Grâces arrivèrent trop tard, et, comme elles ne purent obtenir aucun culte particulier, Jupiter, pour les en dédommager, leur donna le pouvoir de se trouver partout. Depuis ce temps, on trouve les Grâces dans tous les pays; elles sont de tout âge et de tout sexe. Si, d'après cène disposition, les Grâces sont le partage de tous les âges de l'homme, la danse et le chant, qui servent k les faire briller, pourraient être aussi de tous les âges.

d Que nos usages, Monsieur, sont différents de

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ceux du reste de l'Europe! On multiplie chez nous les visites, pour multiplier les occasions de se voir ; chaque visite est une petite fête dont la danse fait tous les frais. On défère poliment à la personne la plus apparente, sans aucune distinction d'âge, l'honneur de commencer la danse, si elle veut; et nous avons vu quelquefois, vous et moi, la grand' mère danser avec sa petite-fille. A Paris, au contraire, on ne danse plus à trente ans. S'il est un âge pour renoncer aux agréments de la société, je voudrais savoir qui a eu le droit d'en fixer le terme? Car enfin les Grâces, la santé, une constitution heureuse sont des dons de la Nature contre lesquels personne, ce me semble, n'a droit de réclamer. Est-ce une convention? Qui l'a établie ? Serait-ce la Jeunesse ? Elle y perd assurément la première, puisque chaque instant la rapproche elle-même du terme si court qu'elle avait mis à ses amusements; car on l'a déjà dit, et l'expérience ne le confirme que trop : on a peu de temps à être jeune, et longtemps a ne l'être pas. Sont-ce les personnes de l'âge mur qui ont établi cette convention ? elles y perdent encore davantage. S'il y en a dans le nombre qui n'aient aucun goût pour la danse, ne craignentelles pas qu'on leur fasse l'application du Renard

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®<a* 58 '«s® de la Fontaine, qui propose à ses confrères de se couper la queue, parce que lui-même n'en avait pas. Au reste, je ne prétends pas, a beaucoup près, que tout le monde doive danser; mais je voudrais que chacun fût libre de danser, sans être obligé de produire son extrait baptistaire. La comparaison des usages des deux pays auxquels je tiens par les mêmes sentiments, m'a fait naître ces réflexions. D'ailleurs, en parlant en faveur de la danse, je ne fais que revendiquer, au nom de la société, le droit qu'elle a sur les talents agréables, sans exclusion d'âge, parce que, tout bien pesé, l'automne a ses agréments comme le printemps a les siens (i). »

Madame Chénier avait quarante-cinq ans : cette revendication piquante n'est-elle pas un trait touchant de caractère ?

Lorsqu'elle évoque de tristes pensées, elle sait donner un charme aimable aux douleurs humaines. Dans la lettre sur les Enterrements, avant de faire gémir une sœur sur la mort de son frère, elle nous peint la maison située sur le bord du canal de la mer Noire, le jardin d'où l'on découvre tout ce que le canal a de plus beau et de plus magnifique, les fleurs, les arbres fruitiers, la volière pleine d'oi-

(0 V. Lettre »ur les Dame* grecques.

s*s- S9 -^>© seaux de toute espèce, le réservoir rafraîchi par les eaux de la mer et renfermant toute sorte de poissons. Elle fait remarquer combien le fond de ce tableau peut intéresser la scène.

« Ou est mon frère ? dit cette sœur accablée, en parcourant le jardin de ses yeux. II. n'est plus... il a passé comme une ombre... Vous, fleurs qu'il cultivait avec tant de plaisir, vous n'avez déjà plus cette fraîcheur que vous deviez à ses soins... périssez aveclui... Courbez-vous, séchez jusqu'àla racine... • Vous, poissons, puisque vous n'avez plus de maître ni d'ami qui veille à votre conservation... retournez dans les grandes eaux... allez courir après une vie incertaine... Et vous, petits oiseaux, si vous survivez à votre tristesse... que ce ne soit que pour acccompagner mes soupirs de vos chants lugubres (i). »

Tout ce que la mère d'André Chénier a écrit nous donne l'impression d'une poésie particulière. Ses visions sont nouvelles et charmantes.

Louis Chénier fut de retour à Paris àla (in de Tannée J782. Il avait soixante ans. L'eut nominatif des

(1) V. Liîtlre sur les Enterrements.

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pensions sur le trésor royal indique que sa pension fut de 6,000 livres. Elle lui était accordée « en récompense de ses bons services, et pour sa retraite à cause de sa mauvaise santé (i). > Cette pension, pour un homme « qui n'avait aucune fortune », était insuffisante, au moment où ses fils grandissants lui imposaient de nouvelles charges. Déjà, lorsqu'il était venu en congé en 1773, il s'était occupé de les pourvoir. Il avait depuis obtenu la permission de s'adjoindre Constantin- Xavier comme secrétaire au Maroc. Louis-Sauveur était entré, en 1780, comme cadet gentilhomme au régiment d'infanterie de Bassigny. André et Marie-Joseph avaient été admis au même titre, l'un, en 1782, au régiment d'infanterie d'Angoûmois, l'autre, en 1783, aux dragons de Montmorency.

Pendant sept ans (de 1782 à 1789) Louis Chénier sollicita avec une ténacité que ses besoins pressants expliquaient.

Le 4 octobre 1783, il représente au ministre le temps, les circonstances de son service, les dégoûts suivis auxquels les caprices du Roi de Maroc l'ont exposé, l'impossibilité où il a été de faire aucune (1) V. tomel, p. 171.

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économie, l'accroissement des dépenses auxquelles son absence a exposé sa femme et ses enfants, le dépérissement de ses effets dans les déplacements auxquels le Roi de Maroc l'a contraint, le haut prix des subsistances pendant quatre ans de disette. — Il expose que la pension à laquelle il se trouve réduit est insuffisante à l'entretien d'une famille nombreuse. Il réclame la continuation de ses appointements pendant la courante année, une gratification quelconque sur la Chambre de commerce, une assistance annuelle à compter de la prochaine année jusqu'à ce qu'il ait de l'emploi (l).

Il entretint le vague espoir d'être employé dans l'administration de la Compagnie des Indes, dans le cas du rétablissement de cette Compagnie.

En 1784, il voit M. de Montaran, avec lequel il s'entretient sur les fabrications du Languedoc, et profite de cette ouverture pour lui parler avec confiance d'une place de député du commerce de la ville de Paris. L'année précédente, il avait fait des démarches pour être placé à la tête d'un bureau de commerce dont il proposait l'établisse-

(1) V. Archives. AIT. étr., dossier Chinicr, 4 oa. 1783. V. piteci

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ment. Il renouvelle- ses instances à ce sujet le 24 avril 1787. ■ Il ambitionne d'ailleurs dé l'emploi, » dit-il, « et préfère cette grâce à tout l'argent du monde. > Mais il dut renoncer à l'espérance qu'il avait conçue trop facilement d'obtenir quelque place qui ajoutât à sa retraite un peu plus d'aisance (1).

Pendant ce temps, quelques changements avaient eu lieu dans la situation de ses fils. Il les expose lui-même.

t J'ai quatre garçons à ma charge :

» Un vice-consul à Alicante, qui aura encore besoin de mon secours (Constantin-Xavier).

» Un au service militaire, aspirant au génie, non encore reçu (Louis-Sauveur).

» Deux cadets, adonnés à la littérature, qui annoncent des espérances à venir, et qui ont besoin de secours présents (André et Marie-Joseph). » Paris i3 mars 1787. »

En 1786, Mademoiselle Hélène Chénîer avait épousé le comte de la Tour-Saint-Igest, sexagénaire et deux fois veuf. Elle suivit son mari à l'île de France. La fille d'un homme qui avait passé

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quarante ans hors de son pays né s'effraya pas d'un' tel voyage. Vers le même temps, André avait quitté ses parents et était parti pour l'Angleterre avec M. de La Luzerne. Marie-Joseph, après deux ans de garnison, avait, comme André, abandonné la carrière des armes. Il avait vingt-trois ans. Le 4 novembre 1786, la cour avait sifflé son Açémire ( 1 ), copie affaiblie de Mêdée. Il méditait Charles IX, et bientôt les applaudissements violents de la foule le vengèrent des sifflets discrets des courtisans.

. Jusqu'en 1789, nous voyons la famille Ghénier solliciter la protection royale et manifester son dévouement. II avait fallu que Marie-Joseph intéressât directement la duchesse d'Orléans pour faire jouer sa pièce devant la cour. En 1787, Louis Chénîer dédiait ses Recherches sur les Maures a A Son Altesse Royale Monseigneur le comte d'Artois, 'fils de France, frère du Roi. » Il y avait là une flatterie toute personnelle, car « le public, on ne sait pourquoi, n'aimait pas la famille royale, la Reine et Monsieur le comte d'Artois surtout (2}. n

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Louis Chénier u avait, » dit-il lui-même, «toujours donné à ses enfants les leçons et l'exemple du zèle qu'Us devaient à Sa Majesté. > Celui-ci ne dédaignait point la tournure aristocratique, mais sans affecter aucune prétention nobiliaire. Il parle a des attestations de service militaire dans sa famille depuis 1664, et de divers jugements rendus par les maréchaux de France qui, sans constater , des titres de noblesse, sont des témoignages authentiques de l'honnêteté de sa famille et de son ancienneté. » Il ne prétendit rien au delà. Lorsqu'il s'agit de faire entrer trois de ses fils dans l'armée, il avoua « que ces titres ne suffisaient pas pour réunir les conditions de l'ordonnance de 1782 (i), * qui cependant n'était point rigoureuse. L'on fut moins modeste autour de lui. Pendant toute sa jeunesse, André porta le nom de Chénier de Saint-André. Marie-Joseph, le futur Jacobin, signait par élégance : le chevalier de Chénier, et cachetait ses lettres à ses armes : un chêne et une tour surmontée d'une étoile dans deux écussons avec la couronne de comte (2). En 1791, c'est YAlmanach des

[ij Archives. Aff. étr., cart. con»., Maroc, 1775-1776, 114 aofli 1774. Pari», 10 janv. 1783.

{») Od tro ™ «a vier 178 S, «dressée a

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s-^. 65 -^s demeures des ci-devant nobles résidents à Paris, qui nous donne l'adresse de Monsieur et Madame Chénier. Ils eussent mieux fait de se souvenir du proverbe oriental : « Qui possède un art, est grand seigneur. »

Tout changea avec les événements. L'esprit de la famille s'était plus ou moins aigri du peu de succès des démarches auprès des ministres du Roi et.de leurs entours. Tous les Chénier étaient mécontents du sort que leur avait fait la monarchie. Leur voix allait se mêler au concert unanime de la nation soulevée. Le temps était venu des revendications confuses.

Louis Chénier envoya à sa fille exilée une lettre qui nous donne de précieux éclaircissements (r).

« Votre mère, » écrit-il, o a renoncé à toute son aristocratie et est entièrement démagogue, ainsi que Joseph. Saint-André et moi, nous sommes ce qu'on appelle modérés, amis de l'ordre et des lois. G... (2) est employé dans la gendarmerie nationale,

ainsi jusqu'en 179e- Pions devons li communies lion des lettres de Marie-Joseph * l'aimable complaisance de MM. Coppée et Mon val, bibliothécaire et archiviste de la Comédie-Française.

(1) V. Œuvres en prose d'André Chénier, par Becq de Fouquicres, page mi,

(!) C'est un surnom illisible de Sauveur. [Note de M. Becq de Fou-

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mais je ne sais ce qu'il pense, ni s'il pense. Constantin trouve qu'on n'a rien changé et que, quoiqu'il n'y ait plus de parlements, c'est comme du temps qu'il y en avait. Il a raison, car on marche, on va, on vient, on boit, on mange, et par conséquent il n'y a rien de changé. »

Nous ne nous intéressons que médiocrement au lourd scepticisme de Constantin-Xavier. Louis- Sauveur nous est plus qu'antipathique. Pour obtenir un emploi de capitaine dans la gendarmerie, il adressait, en 1791, au directoire du département de Paris, un mémoire où il se faisait gloire d'avoir fait « les premières démarches pour assurer l'Insurrection du 12 juillet 1789(1). » Une brochure destinée à provoquer une anarchie militaire (2), des tentatives d'embauchage dans les casernes des Gardes- Françaises, la distribution de sa brochure parmi les Suisses campés au Champ-de-Mars, parmi les ouvriers du faubourg Saint-Antoine et parmi les groupes du -Palais-Royal, voilà en ces temps de troubles les titres qu'invoque « un officier

(i) V. Cabinet historique, 8» «traie, 1

IH V. Lettre à M. le comte d de l'Assemblée nationale, sur , saires et indubitables des officii gert, par un officier français. (

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français (1). » On avait conscience dans la famille" de l'infériorité morale de Sauveur. « Je ne sais ce qu'il pense, ni s'il pense, disait son père.

Vers la même époque (avril 1789) M. Chéhier" avait fait paraître ses Idées pour un cahier du Tiers- État de la ville de Paris. Comme on a déjà pu le remarquer, Louis. Chénier était un élève de M. de- Malesherbes, sensé, timide et bourru. Il restait, avec André, l'unit de l'ordre et des lois. Au rebours de la grande Catherine, le mot justice ne lui paraissait pas trop fort pour l'homme et il n'y préférait pas le mot équité. La pratique habile qu'il avait des hommes et des choses n'avait pu entamer sa droiture un peu roide et son amour de justice' attristé et mécontent. Cet honnête homme ne réussit jamais selon ses désirs. André avait tout le caractère de son père, et c'est vers son père que semble incliner sa préférence affectueuse. Il termine ainsi une lettre datée dé Londres : <r Adieu, mon très cher père, je prie ma mère d'agréer l'assurance de mon respect. J'embrasse mes frères de tout mon cœur et vous prie de compter à jamais sur ma res-

(i) Nous avons sous tes yeux le Mémoire publié par M. Becq de Fouquiires (Œuvres en prote d'André Caénicr, page ni). L'on ne saurait porter un jugement trop sévère sur la conduite de Sauveur

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pectueuse tendresse ( i ) . » Les termes un peu froids, dont il se sert envers sa mère, ne sont peut-être que l'expression de la déférence de bon ton à laquelle le siècle poli avait habitué les dames. Néanmoins il n'eut pas été déplaisant de voir André témoigner plus de tendresse à celle dont l'intelligence était si parente de la sienne.

S'il est permis de faire ici des divisions psychologiques, nous remarquerons qu'André tenait de sa mère toutes les facultés imaginatives et les belles délicatesses de son intelligence, de son père toutes les qualités morales, un cœur juste, une âme fière et chagrine. Marie-Joseph, au contraire, tenait de son père toutes les traditions de style et de pensée. Il fut, avec quelque tempérament, le dernier des classiques du xvm* siècle. Il avait le caractère de ■sa mère, enthousiaste, prompt, changeant et glorieux. C'est en lui que Madame Chénier avait mis toutes ses complaisances. Elle avait pour André un amour sûr, une estime profonde, mais* elle •subissait plus volontiers le charme entraînant, l'ac-

(i) V. Œuvres en proie, page 35i, lettre du 14 nov. 1789. Le 19 janvier 179a, il écrivait : • Adieu, mou très cher pire, je tous embrasée avec la plus respectueuse tendresse, et vous prie de présenter mes respects 1 ma mère, et mes tendres amitiés à tous mes < frères et à ma sceur quand vous lui écrirai. • V. id., page 353.

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<&*&■ 6g -a*® tivité bruyante, la fougue ambitieuse du plus jeune de ses fils. André était tranquille, lent et mystérieux. Il était rarement auprès d'elle. II voyageait en Italie, en Suisse, avec les Trudaine. u II était riche de la richesse de ses amis et s'en faisait gloire (i). » Marie-Joseph, toujours agité, plein de besoins qu'il ne pouvait satisfaire, vivait très empêché dans le début. Les mères ont des faiblesses entêtées pour les fils prodigues et dissipés. Enfin,. la face puissante d'André ne pouvait pas être comparée au beau visage de Marie- Joseph. Il n'en faut souvent pas plus à la vanité maternelle pour déterminer un sentiment intime de préférence inavouée. Et voilà de quelle manière Madame Chénier devint,, comme Marie-Joseph, « entièrement démagogue. » Comment Madame Chénier n'eût-elle pas aimé la jeune gloire de l'auteur de Charles IX? Le nom de son fils emplissait tout Paris. Le succès dépassait toute mesure. Talma était admirable dans la pièce. Les loges étaient louées pour onze représentations, les cinq premières valaient trente mille livres aux comédiens. L'auteur a veut inculquer aux hommes des vérités importantes, pour leur

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.inspirer la haine de la tyrannie et de la superstition, l'horreur du crime et l'amour de la vertu et de la liberté, le respect pour les lois et la morale, cette .religion universelle.»

Quels applaudissements à la peinture pompeuse des traîtrises d'une cour et des forfaits d'un roi ! Quelles vengeances savourées par la foule à voir un Cardinal prêcher les meurtres, commander les bourreaux, bénir les poignards ! Certains prêtres refusent l'absolution aux fidèles qui vont voir cette ^tragédie. Mais on peut lire aussi dans l'interrogatoire de Favras cette étrange demande : « Si, à la troisième représentation de Charles IX, il n'a pas -conçu le projet de faire tomber la pièce? » Bientôt .tous les casques de laine et tous les bonnets gras ■du boulevard exigeront la pièce dans les petits théâtres, et les districts voteront une couronne civique à Chénier.

Au sortir de la première représentation, Danton s'était écrié : « Figaro a tué la noblesse, Charles IX tuera la royauté. » Et l'on avait entendu dire à Camille Desmoulins, en plein parterre : « Cette pièce-là avance plus nos affaires que les journées d'octobre (1). »

(1) V. Charles IX, discours préliminaire. — Journal delà Cour et

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André et son père avaient un instant partage l'illusion de bonheur universel vers laquelle tout le siècle s'était poussé. Us crurent à la raison toutepuissante, à la liberté pacifique, au triomphe des amis des hommes et de l'art social. Les meilleurs d'entre nous ont des rêves d'idéale perfection que viennent gâcher les réalités sanglantes. André allait entrer dans la politique « à la façon d'un particulier généreux qui vient remplir son devoir envers la cause commune (ij. » Marie-Joseph, dit Chateaubriand, allait être entraîné « par la générosité'de son caractère vers des nouveautés bien séduisantes sans doute, puisqu'elles promettaient de nous rendre les vertus de Fabricius... Transporté de la solitude du poète au milieu des factions, comment aurait-il pu se livrer aces sentiments affectueux qui font le charme de la vie (2) ? » André publiait VAvîs aux Français, écrit à Passy et daté du 24 août 1791. C'était le premier acte de courageuse énergie opposé

de la Ville, janvier 179a, id-, janvier 91. Histoire de la Société française pendant la Révolution, par Edmond et Jules de Concourt. Paris. Didier et 0, 1875, pages 4553. Revue des Deux Mondes, [844, étude de Charles Lebitte.

(0 V. Sainte-Beuve, Causeries du Lundi, lorac IV, (dit. de i85a, p»ge 117.

(2] V. 1 Édition furtive • du . discours de réception de Chateaubriand. Reu. des Deux Mondes, 18*4. Charles Labitte, in fine.

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aux fureurs excessives de la révolution. L'année suivante, Marie-Joseph ne rougissait pas d'accoler son nom aux noms de Collot-d'Herbois et de Thé roigne. L'histoire des dissentiments des deux frères est l'histoire même de la révolution.

Depuis 1 789, les événements s'étaient précipités. Avec les pierres de la Bastille on avait fait des bonbonnières, des cornets, de petits châteaux, des encriers. Avec les chaînes de la Bastille on avait fait des médailles patriotiques, « destinées à reposer sur le cœur d'hommes libres. » Ce n'était encore là que des amusements innocents (i). La lanterne va avoir ses litanies comme la Vierge.

Illustre lanterne, ayez pitié de nous!

Illustre lanterne, écoutez-nous I

Illustre lanterne, exaucez-nous!

La milice multicolore va prendre part à l'œuvre. Les enfants jouent à la patrouille, et leurs bras imitateurs promènent des têtes de chats sur des bâtons. C'est à ce pauvre Sylvain Bailly que le Marforio de Paris va dire : « Songe que nous te donnons 60,000 livres , non pas pour nous faire ce que tu voudras , mais pour faire toi-

(1) V. Anecdotes inédites de la fin du dix-huitième siècle, pir Serieys, 1801 — Journal de la mode et du goût, par M. Lebrun, mars [790. — Lettres b patriotiques.

même ce que nous voudrons, si non .... fiât voluntas .... la lanterne ! » Il est vain le serment d'union « de la grande famille des Français n le jour du 14 juillet 1790. Ceux qui sont menacés ont émigré. Il n'y a que des hôtels à vendre ou à louer dans la rue Saint-Dominique et dans la rue de Grenelle. Mirabeau, « qui masquait la République à la Révolution », est mort. Monsieur Gros-Louis est ramené de Varennes, et le jugement du Roi commence déjà à s'instruire dans les cafés. Le 22 juillet 1792, la municipalité de Paris fait solennellement proclamer : s La patrie est en danger. » Et l'on chante dans les guinguettes de nuit :

La patrie est en danger, Affligez-vous, jeunes fillettes.

Le 10 août, Théroigne porte une amazone écarlate. Les Tuileries prises, un vainqueur joue du violon sur les cadavres des Suisses. La statue de Henri IV, celle-là qu'on avait pavoisée d'écharpes tricolores, le 14 juillet, est à bas. Le 21 septembre 1792, la Convention nationale a proclamé l'abolition de la royauté. Le Roi et la Reine sont au Temple. Les geôliers dessinent sur les murs Monsieur Veto crachant dans le sac. L'Assemblée

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@<9, 74 "&S> est depuis soixante-douze heures en séance, elle va ordonner de la vie ou de la mort du Roi.

a Tandis que la France décide si elle le tuera, dans les tribunes où l'on boit vin et eau-de-vie, des femmes avec des épingles piquent des cartes à chaque vote. Elles ont parié le régicide. » André Chénier fut sur le point d'être un des défenseurs de Louis XVI. Marie-Joseph vota la mort du roi « avec répugnance (i). »

Nous n'avons pas le courage de reprocher à Madame Chénier d'avoir suivi le parti de Marie- Joseph. Cène mère passionnée ne pouvait pas détester cette foule qui acclamait les hymnes faits par son fils pour les fêtes de la Révolution. Elle était émue par les chants patriotiques qui menaient les armées à la victoire. Cette étrangère, venue en France à trente-sixans, avaîtuneconscienceobscure des événements qui s'accomplissaient. Les faits pris au jour le jour n'apportent pas aux contemporains la même part d'horreur qu'à l'historien. Les jugements sont liés par les actions rapides. Les meilleures intentions précèdent les crimes insignes.

(i) V. Dictionnaire néologique. — Le Nouveau Paris, par Mercier, vol. I, VI. Décade philosophique, an III. Histoire de la société française pendant la Révolution, par Ed. et J. de Concourt, pages 35, 36, 149, i83, jo3, 171, 172, i85.

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s<s* 75 -a*© A de telles époques la vue se trouble. Nous-mêmes nous ne pouvons encore que suspendre notre jugement sur le mal et le bien commis en ces temps. N'en voulons pas à Madame Chénier d'avoir préféré le plus malheureux de ses fils. La mère des deux Chénier paya trop cher son enthousiasme patriotique, pour que, devant un malheur tel, nous ne soyons pas émus d'un pieux attendrissement et d'une douleur sans mélange.

Dès la fin de l'année 1793 Madame Chénier était revenue de toute sa démagogie. Les deux frères étaient réconciliés. L'auteur de Fénelon passait pour un modéré dangereux aux yeux de Robespierre. Marie-Joseph, qui fut rapporteur de la loi spéciale proposée pour la panthéonisation de Marat et la dépantkéonisation de Mirabeau, avait eu le courage de ne pas dissimuler son mépris pour la victime dégoûtante de Charlotte Corday.

Les choses en étaient là lorsque André fut arrêté, le 7 mars 1794, à Passy, chez Madame Pastoret, née Piscatory, dont Louis Chénier avait très probablement connu le père à Constantînople. Les détails de l'arrestation et du procès d'André sont trop bien co.inus aujourd'hui pour que nous y

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s<a, 76 -^s revenions dans cette étude (1 ). Pendant la détention a Saint-Lazare, le rôle de Madame Chénier fut le même que celui de Marie-Joseph. Tous deux étalent d'avis de faire à tout prix retarder l'instruction du procès. M. Chénier crut que le seul moyen de salut était de tenter la lutte judiciaire et adressa un mémoire malhabile à la Commission populaire, disant « qu'il espérait que les membres de Cette Commission approuveraient les représentations d'un père irréprochable qui réclame un fils irréprochable (2}. » Louis Chénier ne pouvait se résoudre à douter de la Justice.

André Chénier fut exécuté le 8 thermidor,' sur la place de la barrière de Vincennes.

La réaction qui suivît le 9 thermidor se fit une joie sinistre de reprocher a Marie-Joseph la mort d'André. Les brochures, les articles de journaux, les lettres, les satires, lesépigrammes assaillirent ce jacobin faible et fanatique. Nous laisserons à sa mère indignée le soin de répondre à ces furieuses accusait) Consulte! tes excellents travaux de M. flecq de Foaquiêres ' Œuvres en prose d'André Chénier et documents nouveaux sur André Chénier. Paris, Charpentier, 1875. V. Notice historique sur le Procès d'André Chénier, par le bibliophile Jacob. Nou» nous défions des récits melodmmitiqnes de M. G. de Chénier.

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s*3* 77 -%*& lions. Voici la lettre qu'elle adressait a la Sentinelle :.

« Paris, le 26 frimaire an V.

» Je viens de lire avec indignation, dans un journal, les atroces calomnies vomies contre mon plus jeune fils, Marie-Joseph Chénier, par l'infâme André Dumont, reste impur de ces brigands qui, sous le règne de la Terreur, ont couvert la France de larmes et de sang.

» Dans ces temps affreux, quand deux de mes enfants gémissaient au fond des cachots, l'un par les ordres de Robespierre, l'autre par ceux d'André Dumont, Marie-Joseph Chénier, seule consolation de sa famille, ouvertement proscrit lui-même par Robespierre et ses complices, n'a cessé de faire des démarches pour ses frères infortunés, auprès d'une foule de membres des deux Comités homicides.

Elles n'étaient que trop infructueuses, ainsi que celles de son père.

a Le vertueux André Chénier périt assassiné le 7 thermidor. Sauveur, son frère, eût péri de même sans le grand événement qui arriva deux jours après.

» Marie-Joseph, hautement menacé, les aurait suivis. Ses parents et ses amis savent qu'il s'était

muni d'un poison violent, pour ne pas tomber aux mains des tyrans sanguinaires, dont il ne parlait à toutes les époques qu'avec une profonde horreur. Un de ceux qu'il méprisait le plus, André Dumont, ose l'accuser aujourd'hui d'avoir abandonné sa mère.

» Ah! bien loin de l'avoir abandonnée, il lui donne chaque jour de nouvelles marques de sa tendresse filiale; c'est lui qui me tient lieu de tout, et je lui donne publiquement ce témoignage authentique, afin de soulager mon cœur maternel et de confondre ses calomniateurs.

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