‹ Lettres (volume 2)Chapitre 8 sur 9 · C. M. A. Dugrivel citées par Alphonse Karr dams les Guêpes · texte numérisé non relu

C. M. A. Dugrivel citées par Alphonse Karr dams les Guêpes

^< La plupart des hommes, vus de près, sont rarement ce qu'ils paraissent de loin ».

Ou : « Il est des gens toujours amis de ceux qui sont au pouvoir ».

A part cela, Joubert était sans doute un esprit exquis. Mais on a, me semble-t-il, le droit d'être sévère envers des pensées où Fauteur prétend enfermer toute la substance des gros livres qu'il n*a jamais écrits.

En te quittant je vais travailler encore à mon

bulletin A toi, je souhaite le repos, la santé, la

douceur. Tu es fait pour être heureux, n'est-ce pas ? car tu es bon et peu exigeant. Et puisque cette journée ensoleillée brille en l'honneur de la Sainte- Vierge, je lui adresse pour toi une prière qu'elle entendra peut-être. Et du moins, si elle n'est pas exaucée, tu y verras une marque de ma bien profonde affection.

AU MEME

20 août 1909.

C'est vrai que le temps fuit, et, quand nous jetons un regard en arrière, nous sommes effrayés des jours inutiles qui se sont écoulés. Si tu as écrit cinq bonnes pages, va, tu n'auras pas perdu ton temps ; car tu auras en outre amassé beaucoup de sensations»

de réflexions et d'impressions. Elles monteront en foule à ton cerveau un beau jour et le soir tu te diras : « Comme j'ai bien travaillé aujourd'hui ! »

Voici — à peu près — ma vie. Je me lève vers huit heures ; je sers la messe, déjeune, m'habille, etc., jusque vers 9 h. 3/4. Je travaille jusqu'au déjeuner ; puis de 2 h. 1/2 à 4 h. 1/2 ou 5 h. Alors je sors jusqu'au dîner ; et je me couche d'assez bonne heure. Eh bien ! je suis inquiet de monalmanach qui n'est pas commencé, he bulletin m'a fait perdre plusieurs jours. Et ma thèse ? — Bref, je suis préoccupé, bousculé, comme toujours. Tu vois comme il m'est difficile de t'écrire.

Cependant j'aurais beaucoup à te dire. Pour aujourd'hui je serai bref :

Je ne te parlais pas de l'Almanach parce que je n'en pensais pas grand chose ^^\ Cela commence à se préciser. Tout bonnement, je crois qu'il faut parler surtout de notre quotidien, et du journalisme en général. Tu me diras que c'est chez moi une idée fixe ; mais que veux- tu, l'actualité nous contraint. L'entreprise est formidable, nous ne saurions trop la préparer. Comme nouvelles, il me semble qu'il faudrait écrire des choses très courtes, très vivantes, très accusées, en renonçant à la psychologie qu'on ne peut guère enfermer en trois pages (car 3 pages seraient la bonne dimension). Des scènes (presque

(1) Henry du Roure fut chargé de la confection de VAlmanach du Sillon de 1910.

du cinématographe), des tableaux, des gestes... Ex j'aimerais assez que cela se rattachât à l'actualité, sillonniste ou non, — à l'arrivée de Blériot, au changement de ministère, à la semaine d'aviation de Reims, à la campagne électorale de Marc, — bref à n'importe quoi, pourvu que ce n'importe quoi soit bien connu de notre public et présente quelque intérêt. J'ai remarqué que le public aime assez à retrouver dans une nouvelle, des têtes ou des lieux de lui connus. Cela se comprend. En trois pages on n'a guère le temps de susciter en lui une sympathie délirante pour un personnage d'invention.

Qu'en dis-tu ?

Si cela te va, et si les idées te viennent, pourrais- tu m'envoyer quelques canevas en style télégraphique. (Tâche d'en trouver un ou deux qui aient trait à notre canard, ou du moins au journalisme).

Ne crains-tu pas qu on ne m'attribue le dialogue dont tu as eu l'idée, et qu'on n'y voie la confirmation des bruits si agaçants que je ne sais qui fait courir ?

X. est d'ailleurs un microphone à potins. Quoi ? Tu t'inquiètes ? Sache donc qu'il n'y a pas l'ombre d'une difficulté entre le Sillon et mon humble personne à propos du quotidien — ni à propos d'autre chose d'ailleurs. Voudrais-tu me rendre le très grand service d'étouffer ces canards dans l'œuf ? Dis bien à X. que tout cela est absurde ; que, sans doute, c'est d'une source unique que coulent tous ces petits filets de vinaigre.

Sur le Sillon et sur ce que j*en pense, tu es mieux documenté que n'importe qui. Et tu sais si je songe à me brouiller, à me fâcher ! Il faudrait que le Sillon ne fût pas une chose humaine, pour que Ton ne s y sentit jamais, en aucune manière, froissé. Et dans quelle famille, ou dans quel couvent, ne connaît- on pas les mouvements d'impatience } Mais plus je vieillis, plus je me confirme dans cette idée que je ne pourrais faire un meilleur emploi de mon activité, ni chrétiennement, ni humainement, qu'en la consacrant au Sillon. Je ne joue pas au jeu stupide et vaniteux des génies méconnus. Et d'autre part, je sens profondément qu'une vie ne vaut que par le don de soi. El certes mes semblables m'attirent peu. Que ferais -je donc, et comment oserais- je considérer mon existence, si je ne pouvais me dire : « Ici, je ne travaille pas pour moi, je ne satisfais pas mon ambition, je n'amasse pas de l'argent. Je travaille pour une idée, je travaille pour mes frères. Et Dieu, qui sait bien quelle nature il a donnée à chacun de nous, ne m'en voudra pas si je ne me sens guère de sympathie humaine, attendrie et spontanée, pour ces pauvres hommes écrasés par la souffrance et le mal. Ecrasé comme eux, je ne goûte pas cependant la joie de leur conter mes misères, ou d'écouter les leurs et de sécher leurs larmes. Qu'y faire ? Mais je les aime néanmoins (j'espère), je les aime en vous, ô mon Dieu, qui les avez créés, et qui avez donné votre vie pour eux... Pardonnez-moi ! Tout imparfait et misérable que je suis, j'espère être digne de

votre miséricorde, parce que j'ai voulu, moi aussi, que votre règne arrive... »

Et le Sillon, pour moi, il est bien possible que ce soit la meilleure et presque la seule façon de servir Dieu sur la terre. Je suis sillonniste parce que je suis chrétien. Je ne dis pas : « nul travail n'est plus utile que celui-là ». Mais je dis : « si je ne fais pas celui-là, je sens bien que je n en ferai aucun ». Ma nature me conseille une vie égoïste, isolée, et méprisante. Ici, c'est un compromis entre ma nature et le devoir. J'y trouve le maximum de satisfaction humaine, car cela m'intéresse de voir grandir par des moyens si honnêtes, si originaux et si nobles, la petite plante que mes amis ont semée et que je suis venu arroser avec eux lorsqu'à peine elle sortait de terre. Mais ce qui m'attache, ce n'est pas cela ; ce ne sont pas les individus ; ce ne sont pas même les souvenirs (aurais-je pourtant le courage de les voiler de crêpe ? je ne crois pas) ; c'est l'essence religieuse, l'âme même du Sillon. Voilà la grandeur et l'honfieur du Sillon. Voilà la grandeur et l'honneur de Marc, quoiqu'on dise ; car qu'importent ses dons, si brillants qu'ils soient } C'est un coeur

profondément chrétien

Nous avons assez parlé d'humilité et de souffrance !... Ce qu'elles commandent parfois, et ce qui est rude, ce qui est odieux à notre amour, propre, c'est d'accepter qu'on dise de nous : ^^ Ils sont esclaves et suiveurs >\ Pour moi, je iais que je ne le suis point. Mais je ne me ferai pas l'esclave

de mon amour-propre, pour empêcher qu'on ne dise que je suis l'esclave d'un homme. Qu'ils disent ce qu'ils voudront. Si j'étais sûr que Dieu voie parfois avec complaisance mes efforts, je me soucierais peu de leurs jugements.

Je m'excuse ; je suis pressé. Je devais répondre à une foule de questions que tu m'avais adressées. Ce sera pour demain ou après -demain

Comment diable pourras-tu déchiffrer cela ? Mais tu n'y perdras pas grand chose.

A LEONARD CONSTANT

21 août 1909.

Mon cher Léonard, je te remercie de ton affectueuse pensée ; d'avance je remercie Madame Constant de son hospitalité qui serait, je le sais, charmante et bonne. Et nos querelles avec le Limousin n'ont pu me faire oublier que ce pays est admirablement beau, plein d'ombre et de poésie, intime sans être mesquin, grand sans être sévère. Seulement je ne quitterai pas Paris ; à peine irai-je passer un jour ou deux à la Saulsaie. Encore n'en suis-je pas sûr. Ainsi se sont arrangées mes vacances. Sollicité par ma famille, par l'abbé E., et par d'autres, je reste comme l'âne de Buridan, immobile, mais entre des sacs très nombreux. Le tien, tu le sais, n'est pas celui qui tente le moins ma gourmandise. Mais que veux-tu } Nous sommes habitués, terriblement habitués, à ne pas faire tout ce qui

nous sourit. Cela ne te fera pas douter de mon amitié, j'en suis sûr. Et nous nous reverrons tout de même, probablement dans des circonstances assez extraordinaires, comme il nous arrive toujours.

Ta lettre m'effraie, rétrospectivement. Tu as donc été beaucoup plus malade que tu ne le pensais et qu'on ne le disait } Je m'en rends compte, car c'est un peu ce qui m'arriva, il y a deux ans. Et le médecin était beaucoup plus inquiet que moi. Maintenant, sois prudent ! sois sage ! obéis ! Tu ne t'imagines pas de quels ennuis tu seras accablé, tant que des soins consciencieux ne t'auront pas conduit jusqu'à la santé parfaite et que le médecin ne t'aura pas dit : « Vous êtes comme tout le monde ». — Etre comme tout le monde, tu le sais, c'est une recette universelle pour ne pas souffrir. Triste recette, mais sûre.

En vieillissant on prend goût à la vie. Ainsi je ne suis pas si désintéressé de la mienne que tu le penses. Et je voudrais te voir défendre énergiquement ton existence, au heu de la compromettre par les nonchalances, les imprudences, les distractions que je devine et que je redoute. Que de choses graves se font ainsi sans qu'on y pense ! Presque toutes ! — Heureusement nous croyons que la Providence veille à notre place.

Te défend-on d'écrire ? Je ne le pense pas. Si tu voulais être très aimable, tu jetterais sur le papier quelques notes philosophiques à l'intention de l'almanach 1910 dont je suis chargé. Je voudrais

qu'on y trouvât, par ci par là, des indications sur nos doctrines, nos points de vue, et il me serait désagréable de rééditer de trop anciens clichés sur la majorité dynamique, etc.. Ne me dis pas que c'est à moi de rédiger ces notes. D'abord, je ne saurais pas, et puis j'ai déjà ma part, une quarantaine de pages à rédiger ; cela me suffit.

Alors, si tu parlais un peu de la notion de Vordre, ou de Vautorité, de la hiérarchie, de la différenciation professionnelle qui n'aboutit pas à la division en classes (c'est un de nos postulats essentiels, mais le plus audacieux de tous. Au Sillon central même, comme l'idée de classe s'insinue partout, malfaisante, mais si séduisante et si commode !) — la tradition, la notion de Fhonneur national, la liberté, F égalité, la fraternité, etc. Tout ceci à titre d'exemple. Choisis autre chose, n'importe quoi, tout ce qui te plaira. Un peu de philosophie, vaguement sociale, voilà ce que je désire. Et puis, sincèrement, cela me {ait toujours plaisir de lire quelque chose de toi — même si je ne devais pas l'utiliser. Je goûte infiniment ta façon de penser et d'écrire. Ne veux- tu pas me charmer un peu ?

Une seule pensée m'arrête : peut-être écrire, travailler, t'est défendu ? Alors n'y pense plus. Je me reprocherais toujours d'avoir pesé sur toi de si fâcheuse façon.

Et voilà. Mon cher Léonard, ce que la vie a de bon, c'est qu'elle révèle Dieu, même si on ne le recherche point avec l'ardeur déjà amoureuse de

Pascal. Toute tristesse est une leçon, toute déception une prière. Comment ne pas se tourner vers Lui ? « Vous, du moins, lui disons- nous, vous êtes parfait^ infiniment plus beau, plus grand, plus doux, plus noble que nous ne le pouvons même concevoir. Vous avez plus de richesses que nous n'avons de besoins. Vous avez plus de douceur que nous n'avons d'amertume. Nous vous qfîrons un cœur bien desséché et déçu de lui-même. Mais vous ne méprisez nulle offrande. Et, en échange d'un don sincère, vous entretiendrez en nous, si égoïstes que nous soyons, le feu sacré de l'amour, jusqu'au jour où nous retrouverons pour jamais, pressés contre votre poitrine divme, l'épanouissement de la tendresse, et la joie de pleurer ».

Au revoir. Sois bien portant et sois heureux ! Ecris-moi de temps en temps. 11 ne faut pas que nous nous perdions de vue tout à fait. C'est encore une satisfaction de songer que toujours les circonstances nous ont séparés, et qu'ainsi nous n'avons été unis par rien de fortuit m de contingent. Ne t'inquiète pas de moi. Je me suis déjà reposé, je me repose, et me reposerai encore. Crois à toute mon affection.

A SA MERE

Lundi 23 août 1909.

Oui, c'est vrai que je me tais depuis bien longtemps ; mais n'accusez que ma paresse. Vous me connaissez assez pour savoir combien de temps

je suis capable d'ajourner quelque chose que je veux faire. — Et voilà que la lettre de Madeleine, et votre petit mot, toujours tendre, bonne et chère maman, me rappellent que depuis quinze jours je n'ai pas donné signe de vie. Mais je vais très bien, croyez-le. Ma vie est très régulière mais non pas trop active. Je fais tranquillement le Bulletin et TAlmanach, et quand la chaleur est tombée, vers cinq heures, je vais me promener. Par exemple, je descends en bateau- mouche jusqu'aux belles verdures de Billancourt. Et je vois se coucher le soleil, et je trouve toujours cela magnifique. Je suis même remonté sur la Tour Eiffel. On a là-haut une impression de campagne parce qu'il y a beaucoup de vent.

Je voudrais bien aller vous voir encore, et je le ferai certainement. Mais, bien que je ne sois pas tenu ici comme dans un bureau et que Marc Sangnier me laisse toute liberté, je n'en dois pas abuser. Il faut bien que je me montre. Et d'autre part vous savez, car je vous l'ai dit, les petites difficultés que soulèvent toujours pour moi les vacances. Je tâche de faire pour le mieux. Si je suis heureux de vous revoir et de vous embrasser, vous le savez, chère petite maman. Voilà d'abord le principal : car l'important, c'est ce qu'on sent et ce qu'on pense. — Je ne tiens pas à aller à la Saulsaie, et il est probable que je n'irai pas

Bref, je tomberai à Fontenay un de ces matins. Et surtout ne vous inquiétez pas de ma santé.

Jamais elle n'a été meilleure, — sincèrement — et

je ne me fatigue pas

J'ai honte de tant vous parler de moi, alors que vous avez tant de sujets d'inquiétude du côté

des Z Que j'apprenne que tout va bien et que

vous êtes rassurée — et que vous avez une mine reposée, ma pauvre petite maman ; parce que vous avez eu largement votre part de tristesse ; et que vos yeux ont bien assez pleuré comme ça...

A JEAN DES COGNETS

26 août 1909.

Je savais que nous étions d'accord, entièrement, au sujet du Sillon. Oui, nous pensons de même. Si nous agissons différemment, c'est que les circonstances l'ont voulu. Mais l'attitude intellectuelle et morale importe surtout. J'ai eu l'occasion d'écrire à X. ; j'en ai profité pour calmer ses inquiétudes, nettement, mais très brièvement. Tu sais que les épanchements ne me sont pas habituels. Je n'aimerais pas qu'on me reprochât de « porter mon cœur en écharpe » comme je ne sais quelle miss anglaise le disait à je ne sais lequel de nos poètes.

Merci de me citer, après une excellente phrase

de Balzac que j'utiliserai sans doute, les belles paroles de Wagner. Etre soi-même^ C'est tout de même plus intéressant quand soi-même est un génie... Mais la connaissance et l'observation de

notre loi propre suffit peut-être à ennoblir notre vie à 1 égal du génie.

Que je t'avoue en terminant une faiblesse. La lecture des comptes-rendus dithyrambiques de la Presse sur la Semaine d'Aviation a produit sur mon faible cerveau le plus fâcheux effet. Si bien qu'après quelques hésitations, je me suis décidé hier matin mercredi à 8 h. 5, en lisant le Matin dans mon lit, à prendre pour Reims le train de 9 h. 4, ce que j'ai fait au triple galop. Le soir, j'étais rentré avant minuit. Tu vois que ce n'est pas bien méchant. Le tout ne m'a coûté que 16 ou 18 francs, et une assez grosse mais saine fatigue.

J'ai été récompensé de mes peines par le raid de Paulhan (2 h. 43 m.) qui fait délirer les journaux et par la vue de quinze ou vingt appareils, de tous les types imaginables, volant aux allures et aux hauteurs les plus diverses. Latham glissait dans l'air à 80 mètres au-dessus de nos têtes de la façon la plus impressionnante. Et j'ai vu les Blériot, et les Wright, et les Farman (je parle des appareils), et les Voisin, bref, tous jusques et y compris Fournier qui fit une culbute magistrale.

J'ai quelque honte de prendre goût à ces spectacles, où l'art ni la pensée ne sont intéressés ! D'ailleurs cette sorte de curiosité nerveuse que m'inspire un sport si nouveau s'assouvit rapidement. Et vers sept neures, quand cinq ou six appareils volaient en même temps, cela me semblait aussi naturel qu'un conflit de tramways.

Peut-être là-dedans trouverai-je le sujet d'une :ourte nouvelle pour l'Almanach ^''

A SA MERE

30 août 1909.

Un cadeau est toujours le bienvenu, surtout

quand il est aussi généreux Mais que j'ai de plaisir

à relire votre lettre, tant c'est vous-même, tant je :rois vous voir sourire — et un peu pleurer — entre les lignes. J'en suis un peu confus aussi. Hélas ! une si grande joie pour ma naissance, et puis quoi ? Une vie qui ne la justifie guère et qui n'est ni humainement brillante, ni surnaturellement

méritoire Enfin, il reste toujours que je vous aime

très tendrement, chère maman si bonne et si douce et si prévenante. Je suis tout joyeux de savoir que vous avez fait dix-sept kilomètres : vous n'êtes donc pas trop fatiguée ; vous n'avez pas la tête brisée par le joyeux tumulte de la maisonnée. Mais quand les préoccupations ne pèsent pas trop lourd, le reste, n'est-ce-pas, ne pèse rien du tout.

Je ne voudrais pas tomber dans les X. ; mais je leur succéderai. Ou plutôt comme le dimanche est un jour incommode, j'arriverai lundi matin, et qu'il fasse beau ou mauvais temps, ce sera une journée de soleil, puisque je vous verrai, et qu'elle sera tout illuminée d'affection

(1) Cf. Pounjiioi {Almonach du Sillon de 1910), reproduit dans les laissais rt Nounelles, pp. 18-26.

A JEAN DES COGNETS

30 août 1909

Ton idée de dialogue est très bonne. Usée ?

Pourquoi ? Toutes les formes sont usées. Mais alors il ne faudrait plus écrire ni prose ni vers. Et tes nouvelles ? J'en ai griffonné une où il est question de philosophie et d*aéroplanes ; mais mes aéroplanes sont terre à terre et ma philosophie est bien en Tair. Franchement, cela ne vaut rien, je le crains et la paresse de le recopier m'empêche de te Tenvoyer. Or c'est illisible, même pour moi. Un grimoire.

Je ne t'ai jamais répondu au sujet du Manuscrit de ma mère. Oui, j'avais lu le passage dont tu me parles, cette admirable méditation, d'une si haute éloquence, et si vraie, si simple. Je l'avais lu avec émotion, fort tard dans la soirée, et, je crois bien, la veille du jour où j'ai reçu ta lettre. Tu vois que nos pensées continuent à s'unir ou à se prolonger.

Je te quitte pour travailler un peu, puis sortir une heure ou deux.

Le temps est beau, le soleil doux, les nuages dorés, le vent caressant. C'est déjà l'automne, l'automne, ô bonheur ! mélancolique et charmante saison ; conseillère de résignation, de sérénité et de foi.

Rappelle-moi, je te prie, très respectueusement au souvenir de Madame des Cognets ; je forme des vœux pour que ses deux charmants bébés (oh ! bébés ? Ils seront froissés) soient gais, et bien portants, et ravis de vivre. Ils auront bien le temps de changer d'avis.

J'ai eu 26 ans, hier, mon pauvre ami. 26 ans ! Tu serais bien aimable de me citer quelques-uns des grands hommes dont nous avons recherché les noms et qui n'ont eu de génie qu'après 30 ans.

AU MÊME

1 4 septembre 1 909.

Voici l'automne, — et le temps du travail. Nos camarades sont revenus de la Saulsaie, nous commençons une nouvelle et bien rude campagne pour recueillir 5000 abonnements ; je prépare l'Almanach ; je rédige en hâte le Bulletin de septembre ; je corrige les épreuves des discours de

Marc (huit cents pages) ; et ma thèse Enfin,

pour moi, c'est l'hiver (je n'ajoute pas : « et son triste cortège ») — ne t'étonne pas, ne t'attriste pas si je ne bavarde guère.

Mais je sens que tu es triste, sans trop savoir pourquoi, et ces tristesses-là sont plus démoralisantes que les autres, et je voudrais t'étre de quelque secours. J'ai remarqué d'abord que tu n'as pas assez confiance en toi, et que tu as tort. Tu es doué pour ce que tu aimes ; sais-tu que c'est la moitié du bonheur } Je crois que c'est Ibsen qui dit quelque part : « Quand j'étais enfant, je riais parfois à l'idée d'un poisson hydrophobe ». Tu n'es pas un poisson hydrophobe. Tu ne vis pas dans un milieu ni dans des conditions d'existence qui te déplaisent ; et

surtout tu n'aspires pas précisément à être ce que tu ne sais pas être : coureur cycliste ou ténor ou politicien. Tu te plais dans le royaume de l'esprit ; et dans ce royaume-là on a pour relations toutes celles que Ton désire, à commencer par la foule complaisante, discrète, fidèle et délicieuse des morts. Tu vis donc entre Lamartine et Baudelaire, et tu en visites quelques autres. Et puis, tu as des idées et tu sais les exprimer ; des sensations, tu les traduis ; des émotions, tu les fais partager à ceux qui te lisent.

11 faut — crois-moi bien — vouloir être heureux. Tu n'as pas droit à la mélancolie. Et aussi il faut agir. Ce mot paraît bien à tort monopolisé par les journalistes de la bonne cause et les femmes sociales. Agir, ce n'est pas battre l'air de ses bras, ni pérorer, ni fonder toujours quelque chose de nouveau. Je crois bien que c'est avoir une âme saine, pénétrée de Dieu, et qui se communique. Ecrire, pour toi, est un devoir. C'est le devoir que tu as choisi. Rêve, réfléchis, médite, souffre, sois gai, et exprime-toi. Tout naturellement parce que ta vie est bonne et ta pensée droite, tu feras du bien, même si tu ne termines pas tes nouvelles ou tes strophes par quelque appel précis, le perpétuel : « Aux urnes, pas d'abstentions ! » d'une morale revêche et maladroite.

Voilà. En deux mots, j'espère m'être fait un peu comprendre. Et si non, eh bien ! tu me le diras. Car aujourd'hui je n'ai même pas le temps de relire ma lettre.

Tu m'as demandé quelques nouvelles du

Sillon. Il va bien. L'approche du grand travail de cet hiver surexcite suffisamment les esprits

La maison n'avance guère. Elle est terriblement haute, très étroite, bizarre, amusante, pas laide : des coins, des recoins, des tourelles. Un peu architecture en toc, moyen-âge de la Porte Saint- Martin ou du Châtelet (je parle des théâtres. Je sais que la Porte Saint- Martin n'est pas moyen-âgeuse) ; mais enfin pas mal, assez pratique

Mercredi. — Je reprends, avec découragement, ce matin à 7 h. 1 /2, la lettre interrompue hier soir à 6 h. Je bavardais avec toi, on est venu me chercher, et je n'ai plus eu une minute. Je prévois que j'aurai quelque peine désormais à achever ma tâche quotidienne et que sous peu il faudra veiller.

En deux mots je te dirai que pour l'Almanach je voudrais bien avoir de toi deux nouvelles, mais très courtes ; il n'est pas nécessaire qu'elles aient un rapport direct avec le journalisme. Mais il faut qu'elles mettent en lumière une idée, un point de vue, une façon de sentir nôtre. J'en voudrais une tout à fait rurale, avec couleur locale, etc. Les paysans réclament leur place dans nos publications.

A. vient de m'en envoyer deux bien médiocres, mal charpentées, pas au point, écrites à la diable. Je ne sais comment les lui refuser.

J'ai fait aussi pas mal d'articles : il y en a chez l'imprimeur, d'autres chez Jacques, pour qu'il les illustre. Je t'enverrai ça dès que je pourrai.

Adieu. Réconforte- toi et travaille, et fais ton

devoir qui est d*épanouir ton cœur et ton âme et de ne pas laisser inutile ton talent, puisque tu es assez heureux pour en avoir.

Ne m'en veuille pas si je t'écris désormais au triple galop et crois à ma bien fidèle affection.

Marc va très bien. Bonnes excursions en Suisse. Très en train. Sais-tu que mon frère René va professer au Canada, cet hiver ?

AU MÊME

\7 septembre 1909.

Non, mon cher Jean, je ne vais pas cesser de t'écrire ; seulement ne t'étonne pas si mes lettres sont courtes et irrégulières, et aussi si je te fais travailler

Je compte d'abord, n'est-ce pas, sur ta nouvelle. Une pour commencer. Si tu ne peux pas arriver à la faire assez courte, eh bien ! tu n'en feras qu'une. Mais à tout prix ne dépasse pas 5 pages. La disposition typographique ne me permettrait pas d'insérer.

Sujet ? Le journal au village, si tu veux. Brode là-dessus. Mais que ce soit bien paysan.

Je t'envoie une nouvelle que j'ai faite (trop longue aussi. Elle a juste cinq pages. Je vais tâcher de la raccourcir). Dis-moi ce que tu en penses.

Je compte insérer un « Dictionnaire de l'année 1909 », forme commode qui nous permettra de

parler de tout sans nous casser la tête pour trouver des transitions. Naturellement, les choses un peu importantes seront à part. Exemple du dictionnaire (mais ce sera classé par ordre alphabétique) :

Quinze-mille. — Ici quelques mots qui tâcheraient d'être justes.

Steinhel. — (affaire).

Marine. — (Scandales de la)

Aéroplane. — Ne pas prononcer «aréoplane».

Leygues. — Quelques allusions à la succession Chauchard.

F allier es. — A continué d*étre président de la République. Rien de plus à en dire.

Proportionnelle. — (Représentation).

C'est évidemment un peu fumiste, mais en n'en abusant pas, ça peut donner de bons résultats. Naturellement nous n'insérerons pas tout d'un coup. 11 y aura plusieurs morceaux, trois ou quatre : A à D ; E à L ; etc.

Qu'en dis-tu ?

Et veux-tu, pour ce dictionnaire, m*écrire quelques mots, mais quelques mots seulement sur les cmq académiciens et les cinq morts dont tu trouveras les têtes ci- jointes. Il faut que ce soit prodigieusement court : deux lignes seulement pour certains, mais lapidaires. Je grouperai ces individus de noms divers sous des vocables tels que Académie et Nécrologie.

Dans la même note (mais très légèrement plus long) veux-tu me faire les scandales de la Marine,

ceux de la police russe, un Taft, un Bùlow, un Gallifet, et si tu peux un cardinal Lecot.

Enfin deux machins encore un peu plus longs (hors du dictionnaire) mais ne dépassant pas 1/2 page au maximum sur la béatification de Jeanne d*Arc et sur Mistral. — Tu dois être très calé, maintenant que tu es le collaborateur le plus assidu et assurément le plus remarquable (je ne prétends pas te faire un compliment dont puisse s offusquer ta modestie) de V Ouest-Eclair

Je ferme provisoirement ma lettre, car peutêtre vais-je trouver encore un travail urgent à te donner, et je te redis ma fidèle amitié.

AU MEME

22 septembre 1909.

Un petit mot pratique. Je t'écrirai une lettre ce soir si je peux.

Je t'en prie, fais-moi mes cinq académiciens et mes cinq morts, non seulement Reyer, Brieux, Prévost, Mendès et Coquelin, mais Doumic, Aicard, Costa. A la rigueur, je ferai Caran d'Ache et Poincaré. Mais tout ça, court ! court ! court !

Je compte sur Gallifet et aussi Mistral et Jeanne d*Arc dont tu ne me parles pas. Pour Jeanne d'Arc, appuie sur la note religieuse.

L'idée des portraits de la campagne électorale est bonne. Renonces-tu aux scandales de la Marine

et à ceux de la police russe } Veux-tu me faire les affaires Steinhel, Marix, Renard, et les articles Guillotine, Espionnage, Pataud, et impôt sur le revenu.

Il est entendu que tout ça est pour le dictionnaire, y compris Gallifet, mais non compris Jeanne d'Arc. Quant à Mistral, je ne suis pas fixé. Les cinq académiciens et les cinq morts sont beaucoup plus courts que tout le reste.

Communique- moi avant de les utiliser (de peur que je ne les aie déjà prises) des idées d'articles pour le dictionnaire.

J'approuve fort ta nouvelle rurale, en te demandant de glisser sur la deuxième partie (réclame pour la Démocratie) et d'appuyer sur la corde rurale. Tu vas faire un petit tableau campagnard dont on se léchera les babines.

Fais d'abord ça avant de commencer l'autre, dont le sujet est pourtant plus séduisant. Mais il faut à tout prix une machine paysanne. Et pour la place je ne sais pas trop où j'en suis.

!1 faut être court, parce que l'Almanach est divisé en I 2 mois de 8 pages, dont 3 sont prises par l'en-téte et l'article sur la presse. Restent 5, y compris les titres et les illustrations, et autant que possible quelques articulets.

Ce que tu me dis de ma nouvelle me fait plaisir. Je sens bien que, malgré toi, ton amitié exagère terriblement ; mais enfin je crois que ma prose correspond à quelque chose. J'avais peur que ce ne fut

incompréhensible. Cest court, cinq pages, pour développer une idée, quand on est forcé d'y

faire entrer par-dessus le marché des aéroplanes

Jacques est en train de faire une couverture qui me paraît très bonne : un camelot qui crie le journal, en quelques traits d'une simplification assez remarquable. Pour le papier, j'en ai trouvé un qui, avec le même poids donne exactement un volume double. Les gens croiront cette fois en avoir pour leur dix sous,

A LÉONARD CONSTANT

22 septembre 1 909.

Mon cher Léonard, je viens de recevoir la visite inattendue de M. Nous avons causé très longuement, et avec une réelle confiance mutuelle, II est bien près d'être catholique, s'il ne l'est déjà. Ce qui l'arrête encore, je ne saurais le dire et il ne le sait pas trop non plus. Qu'en penses-tu ? Je le comprends d'autant mieux que je sens en moi-même ce mélange de dilettantisme et d'ardeur croyante, de profondeur et de légèreté, de paganisme et de christianisme. 11 me paraît s'acheminer à une vie foncièrement religieuse. Si j'ai bien compris, il a été privé jusqu'ici du bienfait quotidien de la vie religieuse. Les sacrements étaient pour lui quelque chose de lointain, d'un peu redoutable, de trop extérieur. II n'a pas compris ni surtout expérimenté l'utilité pratique de la prière, de la communion. Il n'a pas accepté

d'être ce que nous sommes : un pauvre être imparfait, alourdi par une chair de péché et qui se traîne comme elle peut, trop humble et trop misérable pour dédaigner aucun secours. Sans doute une sorte de gêne, de respect humain, de gaucherie morale Tempêche d'égrener tout bonnement son chapelet, comme nous le faisons, sans penser à des choses bien transcendantes, sans parvenir même à réprimer nos distractions, mais offrant sincèrement cet humble effort, cet acte de bonne volonté sincère, presque toujours récompensé d'une réelle et profonde paix.

Un de ces jours il fera cela et je pense qu'il le fefer pour toujours. Tu as bien travaillé quand tu l'as revu. Tu as sur lui une très profonde et persistante influence. Si je puis faire quelque chose pour t aider, j'en serai heureux — bien que je sois honteux de me sentir en face de lui si bête, si incapable d'exprimer les vérités essentielles sur lesquelles, après tout, toute ma vie est fondée.

Je lui ai demandé tout de suite quelque chose pour l'almai^ach, afin de donner un commencement de satisfaction à son désir de travailler pour le Sillon, II ne quitte Pans que dans une dizaine de jours et je dois le revoir. Ecris-moi à son sujet, dis-moi ce que je dois faire. Ne tarde pas !

Il m'a donné de ta santé des nouvelles qui m'ont à moitié rassuré. Il est clair que, si tu avais été raisonnable toujours, tu n'aurais pas été malade bien longtemps. Il est clair aussi qu'à présent encore tu dois être sage. Sois-le. Je t'en prie, avec toute

Taffection que tu sais que j'ai pour toi et qui est ancienne déjà. Sais- tu qu'il y a plus de cinq ans que nous allions ensemble, dans un mécîiant et obscur wagon, de Paris à Soissons } Peut-être, dans ces cinq ans, avons-nous bien vieilli Tun et l'autre. — Que veux- tu ? Les choses ne sont pas si simples qu'on les voit à ces heures d'enthousiasme et de naïveté. Mais lorsqu'en y réfléchissant, on s'aperçoit qu'on croit encore tout ce qu'on croyait d'essentiel, qu'on aime encore tout ce qu'on aimait d'éternel, on est assez heureux tout de même. — Fidèlement à toi.

A JEAN DES COGNETS

27 septembre 1909.

Je suis bien peiné de te savoir endolori de corps et mélancolique d'âme. « Le Seigneur Jupiter nous fit tous besaciers de la même manière ». Cela pourrait se dire aussi des chagrins, des souffrances ou des ennuis. Il y a dans le monde un assez grand fardeau de choses pénibles. Chacun en a sa part, et tous l'ont tout entier. C'est pourquoi les mots de dévouement et de sacrifice n'ont pas toujours le sens que nous leur donnons. Il n'est pas nécessaire de s'immoler sur l'autel de la patrie ou de la société. Le sacrifice vient vous chercher à domicile. Que notre cher catholicisme soit béni, lui qui permet que nulle souffrance ne soit perdue, et qu'il suffise d'un élan de notre âme, d'une intention de notre esprit.

pour que nos plus intimes misères soient encore des travaux entrepris pour l'humaine et divine cité.

Je m'afflige avec toi et je ressens tes découragements et tes lassitudes. Il faut les surmonter pourtant, et agir au sens profond du mot. Mais je ne veux pas recommencer mon sermon de l'autre jour, bien inutile puisque tu l'avais devancé.

Je suis dans l'énervement de l'almanach. Ma chambre est un chaos. De petits bouts de papier volent autour de moi : dessins, coupures, épreuves, brouillons. Quelle mosaïque ! Quel jeu de patience ! Flâneur et indiscipliné comme je suis, j'ai grand peine à faire œuvre utile. Cependant j'avance un peu, mais je ne puis rien t'envoyer encore. Le dictionnaire est un cadre commode, mais je perds mon temps à chercher et ébaucher des articles nouveaux, alors que je n'en ai que trop à faire ! Enfin je ne suis pas content de moi.

Ne tarde pas trop à m'envoyer ta nouvelle. Tes Brieux, Reyer et Mendès sont excellents. Entièrement conformes à ce que j'attendais. Donc, continue. Mon frère Jacques a crayonné une série de croquis qui me paraissent bons, originaux. Il n'a encore qu'une corde à son arc, mais c'est une bonne :orde, et bien tendue. Nous verrons tout cela ensemble.

Il n'est que trop vrai que la Revue est lamen- :able. Quant à YEveil, il vient de faire hurler des jens à cause d'un article maladroit de L.

AU MÊME

6 octobre 1909.

On m'apporte à Tinstant ta lettre. Je la lis. Ta rêverie mythologique est là, sous mes yeux, et je m'impose, avec un grand effort de vertu, de ne pas la lire maintenant ; car si je commence à errer avec toi dans les bois dépouillés de l'automne, qui sait quand je reviendrai vers la prose, le travail et Talmanach } Or, je me suis mis en retard, et maintenant, l'inquiétude me prend, comme le voyageur qu'un fiacre trop lent traîne vers la gare du Nord. J'ai grand peur de manquer mon train. — Non, ce ne sera pas ce, soir. A tête reposée, et dans une très agréable récréation je te lirai et je croirai t'entendre.

Je comprends l'intérêt que tu portes à ces pages. II y a en nous des choses profondes et confuses qui veulent être exprimées, et que nous n'exprimons jamais comme nous voudrions. Et toujours nous recommençons, nous cherchons, nous souffrons. Comme ton jeune homme (car j'ai jeté sur le manuscrit tentateur un coup d'œil furtif), chacun de nous guette et poursuit son âme comme une amante. Ce n'est pas ce que le public aime le mieux. Notre souci de vérité ici lui paraît de l'artifice ; il doute de notre sincérité, précisément parce que nous nous refusons à rendre pour lui clair et simple, ce qui est encore en nous confus, inachevé ou finissant. — Mais qu'importe !

Il pleut ! il pleut ! Plus de feuilles aux arbres. C'est la tristesse des rentrées — mot mal choisi, car

nos camarades s*en vont vers les casernes hostiles

Moi, je prends des résolutions de travail et de régularité, que je ne tiendrai pas toujours, mais que je ne veux jamais perdre de vue tout à fait. Nul désir de réussir, nul souci d'art ne valent la conscience d'avoir fait à peu près son devoir, et je veux cette année, à défaut d'autre luxe, m offrir celui de cette conscience-là

Voilà déjà trop de bavardage. Au travail. « Je suis ouvrier en livres » comme dit Chatterton. — Envoie-moi ta nouvelle lundi ; qu'elle ne soit pas trop longue, — et crois-moi tout affectueusement à toi.

Page 1