‹ Lettres (volume 2)Chapitre 7 sur 9 · A UN AMI · texte numérisé non relu

A UN AMI

Mardi 27 octobre 1908-

Marc vient de me dire ton intention de donner pour la souscription tout de suite dix mille francs, et un peu après de donner encore jusqu'à cinquante mille francs. Je n'ai pas de compliments à te faire. Ce serait ridicule et idiot de ma part.

Par exemple, ce que je peux te dire, c'est un merci énorme pour la joie que j'éprouve par toi. Je ne puis te dire : je suis ravi, je jubile, non de l'argent que tu donnes, mais du geste que tu fais. Ah ! quel beau geste tu fais, toi qui n'es pas riche. Naturellement, tu trouves ça tout simple. C'est tout bonnement l'application de ce que nous disons. Oui, parfaitement. Mais les choses très simples sont les choses très belles. 11 n'y a que des préceptes simples dans l'Evangile : si nous les suivions, nous serions des samts.

Enfin, tu honores l'état de sillonniste. C'est bien quelque chose et, en ce qui me concerne, je mets au-dessus de tout la joie de porter la tête haute, avec la fierté de soi et des siens. On ne le peut pas toujours faire. Le Sillon est bienfaisant et fructueux

à quelques-uns. L'on est parfois ici-même coudoyé d'indélicats assez grossiers. Et puis, je te dirai en confidence que j'attendais avec quelque angoisse un geste comme celui-là (non de toi : si tu avais donné deux mille francs, j'aurais trouvé cela magnifique), mais d'autres, — sillonnistes vraiment aisés. Je me disais : « Quoi ! personne, parmi les riches, n'aura cette logique d'esprit qui montre le devoir impérieux de « toucher au capital », de se priver vraiment > Cette fortune qu'ils ont les abêtit ou endurcit donc ? Cette tare nous souille aussi ? »

Et puis toi, de ta très maigre fortune, tu prends, tu jettes joyeusement cette énorme part, et je suis tout réconforté, et plus attendri que par nul discours, et cela me donne une délicieuse confiance dans ces fortes et douces idées religieuses d'où le Sillon jaillit comme une vivante cathédrale.

A LÉONARD CONSTANT

29 novembre 1908.

Mon cher Léonard, moi aussi, je veux t'écrira depuis un temps infini. Que tu sois au loin — plus loin que si tu explorais le centre de l'Afrique, — enfermé dans des sous- préfectures par la contrainte du devoir et le coût énorme des voyages, c'est ce qui m'attriste souvent. Ainsi va la vie. On se connaît pour se quitter. Le Sillon manque à ta Vendée. Et toi, comme tu manques au Sillon !

Je ne sais si tu as senti comme moi, avec un plaisir vif et profond, le vent léger, la brise d'héroïsme qui a soufflé, voilà quelques mois, sur le Sillon. La souscription a d'odieux côtés. J'ai peu de goût pour les ordres mendiants que j'en sois bénéficiaire ou victime. Mais l'entreprise folle de demander 250.000 francs à des pauvres comme toi et moi — et à des misères bien pires ! — a quelque chose d'insensé qui me plaît. Cela restitue au sacrifice, à la mortification sérieuse et vraie, à la souffrance sincère, sans cabotinage ni larmoiement, leurs droits, que nous étions tentés d'oublier. De même, l'idée d'une maison d'où 1 intérêt serait banni, cette sorte de mépris des règles reçues, cette vie simple et sans argent, acceptée de tous, cela me plaît encore.

Qu'il y ait là un effort, et plus grand assurément pour les uns que pour les autres, que des conditions égales pèsent inégalement sur les uns et les autres, c'est bien sûr. Mais ceux qui ont à se violenter plus que les autres sont plus heureux aussi. Il y a dans le renoncement, dans l'abandon des espoirs inférieurs, dans le piétinement de ce que. en soi, l'on n'estime pas digne de vivre, il y a dans cette rudesse de l'esprit qui brutalise le corps, une grande volupté. On en joint aussi comme d'un gage de sincérité à l'égard de soi - même. On est plus certain d'être convaincu quand il vous en coûte quelque chose.

J'ai aussi l'impression que ceci nous rapproche

les uns des autres plus que n'importe quelle vie commune ; plus que les Pierre-qui-Vire et les Soisy^'l Notre égalité, Tégalité chrétienne, Tégalité, elle est là, et peut-être nulle part ailleurs. Pour le reste, nous sommes si différents, si peu frères. Frères, c*est ce que nous sommes le moins, puisque nous n'avons pas la communauté d'origine, d'éducation, de milieu qui fait les frères. Mais en nous arrachant à nos vieilles rêveries humaines, « mondaines », que nous traînions après nous, bien que nous ayons cru les dépouiller à jamais, nous habitons résolument un monde nouveau, où ces grandes inégalités ne sont plus sensibles.

Tu penses comme moi, je le sais, que l'âme du Sillon, l'essence de notre vie, la seule grande chose qui nous soulève, c'est le christianisme. Le reste n'est qu'un amusement de l'espèce noble. Mais ces rudes idées chrétiennes sont magnifiques. Elles me blessent, car je crois que j'ai un fonds très païen, mais elles me transportent d'admiration. Au sortir des ennuyeuses sociologies, de notre pédantisme politique, des appétits abjects de la C. G. T. et de nos rivalités mesquines, comme l'Evangile est beau ! Qu'il est hardi, tendre et fort ! Quelle sagesse divine ! Comme on s'enivre de ce vin -là ! C'est effrayant de comparer nos solennels discours sur l'inégalité des conditions et le Sermon sur la montagne : quand il

(1) En 1907 et en 1908, au petit village de Soisy-sur-Ecole, puis au monastère de la Pierre-qui-Vire> les sillonnistes s'étaient réunis pour une semaine de retraite et de travail en commun.

faut redescendre de cette montagne, la plaine paraît marécageuse et vile et no3 cités sont empestées...

Je crois qu*à force de subir des démonstrations (d'une pauvreté qui n'a rien d'évangélique) de Texcelience de notre cause, nous aurions perdu la foi en elle... La beauté de toute cette philosophie politique ne m'échappe pas, et je vois bien que nous écrasons de la supériorité de notre pensée Joseph de Maistre et quelques autres écrivains.

Mais que veux- tu ? Il y a en nous des réalités qui commandent aux idées abstraites. Il n'y a qu'une vraie façon d'être républicain, c'est d'aimer la vie républicaine. Ceci est facile : à défaut d'autres raisons, et du désir de faire la queue pour gouverner à son tour, on peut se plaire du moins à ne pas supporter un joug unique et permanent. Mais pour aimer la vie démocratique, je ne vois pas comment je ferais si je n'étais chrétien. Car je suis aristocrate dans toutes les fibres de mon être. Oui, mais je suis chrétien.

Dieu merci, je n'écris pas en ce moment pour un traité de théologie... Eh bien ! il me semble que, aujourd'hui du moins, le christianisme implique à peu près la démocratie. Laissons les raisons théoriques : la plus forte, pour moi, des raisons pratiques, c'est que je suis aristocrate avec tout ce qui est païen en moi, et démocrate quand je veux être chrétien. Cette idée si chère, profondément aristocratique, d'inégahtés définitives, irrémédiables, de différences de race entre les hommes d'une même nation,

comme elle est antichrétienne ! On nous disait hier l'histoire d'une grande dame, jadis défendue par Lachaud, qui brûla de ses mains l'enfant nouveau-né que sa fille avait eu d'un valet de ferme. Non parce qu'il était l'enfant d'une faute, mais l'enfant de ce valet. Marc trouvait cela affreux, sans grandeur, sans nulle beauté. 11 a raison, il juge cet acte du point de vue d'un confesseur. C'est très bien. Je l'approuve. Mais cette femme si passionnée d'honneur, malgré moi et profondément, je l'admire plus que je ne la déteste.

Si c'est cela la logique d'une âme d'aristocrate, chrétien il faut changer d'âme. (Car celle d'un noble bienfaisant et paternel, je ne l'ai pas du tout, ni celle de nos grands nobles d'autrefois qui, paraît-il, firent la France en si étroite et affectueuse collaboration avec le peuple).

C'est aller chercher bien loin des raisons pour justifier la souscription. Mais tu vois tout de même ce que je veux dire. Les questions de salaires, de classes, de suffrage universel, de patrons, d'ouvriers, c'est humain, ce n'est pas très intéressant. L'envie y joue un grand rôle. Sous cet aspect, le Sillon prolétarien se jette à la conquête de plus grands avantages matériels et moraux, ce qui n'est pas sublime. Mais j'aime que nous ayons abordé de front ce problème de la richesse — et nous sommes tous riches un peu, au sens de l'Evangile. Voulonsnous nous priver, nous dépouiller, nous appauvrir ? Cette question-là est chrétienne, elle nous touche au

plus intime du cœur, elle nous émeut ; et nous sentons alors qu'il y a des sacrifices à faire et des déchirements à souffrir pour avoir le droit de s'attendrir au Sermon sur la montagne et de mettre l'Evangile en chansons.

D'abord, j'ai cru que nos amis ne comprendraient pas. Leur respect du capital était un document nouveau, intéressant, — triste à pleurer. Le Sillon disant : <^ ne touchons pas au capital ! », quel admirable trait de caractère ! Mais les plus pauvres ont été tout de suite admirables, et puis les autres emboîtent le pas...

De même notre projet d'imprimerie un peu monastique a de quoi séduire. Ainsi le Sillon sera beau et digne d'être aimé. Je ne sais comment on eût pu décemment y rester, si la race des lâches et des hypocrites profiteurs s'y fût développée

Quand je suis un peu fatigué de certains contacts, je tourne les yeux vers la ville où tu vis ; et je ne sais même pas où elle est ; je crois que ce n'est pas très loin de la mer. Apporte-nous quelquefois les souffles de son air rude et salé. Car l'atmosphère de nos villes est molle.

A SA MERE

l"' janvier 1909.

Un premier janvier sans vous, mais ce n'est plus le premier, c'est le dernier jour de l'année ! Les cérémonies classiques, les vœux traditionnels, les

cadeaux (très généreux et très opportuns !), et les rites consacrés, et les lamentations de vos grands fils avant d'entreprendre, pour de fastidieuses visites, un voyage au long cours, tout cela est desséché et décoloré et terne affreusement, quand vous n'éclairez pas et ne réchauffez pas la maison de votre sourire un peu triste ! — Oh ! je ne me plains pas ! Vous qui préférez toujours les plus petits, vous jouissez vraiment de ce qu'il y a de plus minuscule dans la famille. Et je sens bien que, si vous êtes triste d'être privée aujourd'hui de votre bruyante maisonnée, vous l'eussiez été 'bien davantage ici, songeant à la petite maison de Bourges, effarée de son hôte nouveau, et à la maman de dix-neuf ans.

Votre lettre, lue en grande pompe au début du festin, a réjoui tous et chacun. Max comprend quand on parle de lui dans les lettres, et manifeste sa satisfaction en riant aux éclats, ce qui nous fait tous rire après lui. Après tout, il a bien raison d'être joyeux. La famille s'accroît sans se désunir ; les affections se multiplient, s'entrecroisent sans qu'aucune ne soit diminuée. Et nous voilà pris dans un réseau de liens de parenté inextricable, d'une incroyable complexité, tous frères, pères, sœurs, beaux-frères, oncles, neveux, alliés, et beaucoup d'autres choses encore — sans cesser d'être amis, ce qui est surprenant. N'êtes- vous pas joyeuse aussi, malgré votre parti-pris d'être triste, en voyant cette couvée qui se serre autour de vous, habituée qu'elle est à se réchauffer sous vos grandes ailes ?

En dépit de nos protestations, cela avait donc quelque chose de bon, pauvre maman, de « faire le pélican », puisque ceux qui ont goûté de cette nourriture héroïque n*en peuvent plus perdre le goût ? Et voici qu'une toute petite chose, une créature désarmée qui ne sait que pleurer, en agitant gauchement ses poings fermés, vient becqueter à son tour. Elle est déjà égoïste comme tout le monde, seulement elle ne sait pas le cacher, et pour vivre et être heureuse elle réclame sa part de vos fatigues, de vos veillées, de vos inquiétudes.

Enfin ! c'est un rude engrenage que celui du dévoûment. Mieux que dans des palabres solennels, nous vous bénissons au fond de nos cœurs, arec tant de reconnaissance et de tendresse ! chère petite maman qui veillez sur nous, de près et de loin, ^ notre visible ange gardien.

Je vous embrasse très tendrement.

A LEONARD CONSTANT

20 avril 1909.

Je suis navré de te savoir malade ! Fais-moi donner promptement de tes nouvelles. Pourvu que cette pleurésie ne soit pas grave ! Mon télégramme a fait monter, ta fièvre et je suis un maladroit.

Il fait un temps magnifique, et. l'échec de Sceaux '^ n'entame pas Ijheureux et joyeux opti-

(1) Marc Sangnier venait de «e présenter à la dcputation.

misme de nos camarades. Le Congrès s'annonçait donc bien. Et voilà que tu manqueras à tous sans doute, mais à moi plus qu'à aucun autre. Tu es ma conscience sillonniste ; que penserai-je de nous et de tout ce qui nous arrive, si tu n'es pas là ?

Je n'ose pas te fatiguer encore de mon bavardage et de mes inquiétudes. Mais veuille bien me faire rassurer d'un mot.

Diverses circonstances font que je me trouve en ce moment à la tête d'importants capitaux — amassés en vue de ma thèse que je ne passerai pas avant plusieurs mois. Si par là, de cette façon bien misérable et toute matérielle, je pouvais t'être de quelque utilité, dis-le moi bien vite. Ce me serait une joie très vive de te servir à quelque chose.

A bientôt. Soigne-toi, rétablis-toi ! Crois bien que ma pensée sera plus souvent avec toi que sous la tente ensoleillée du Congrès.

A SA MERE

Lundi, 14 juin 1909.

1^1 Quel plaisir de recevoir une lettre de vous ! Du coup, je vois votre intérieur, mélancolique un peu, et joyeux tout de même, parce que là-bas oomme ici-bas, vous êtes une Providence, mais une Providence qui ne se plaît pas, comme l'autre, à éprouver par la souffrance ceux dont elle aime à prendre soin. Pauvre Pierrot ! Comme j'envie sa

joie, lorsqu'il vous a vu apparaître et qu'aussitôt la maladie, l'inquiétude, la fièvre et les terreurs de la nuit, tout cela s'en est allé ! J'imagine le charmant ménage que vous faisiez avec René, lorsque rassurés sur le compte du petit malade, vous avez eu le loisir de vous regarder un peu vivre. C'est quand on est grand qu'on comprend bien le charme des dînettes, et qu'on goûte la douceur de l'intimité que les enfants n'apprécient pas.

Ici, Madeleine a pourvu à tout, comme une jeune fille qui a la vocation d'être une femme ou tout au moins qui consentira à être une femme, afin de pouvoir devenir une maman

A bientôt, chère petite maman, essuyez bien vos yeux en wagon pour nous montrer une figure gaie, gaie de nous revoir tous, et gaie aussi parce que le malheur, qui nous montra quelques instants son aile noire, s'est envolé cette fois encore, si haut, si haut que jamais, j'espère, il ne pourra redescendre...

A LEONARD CONSTANT

25 juillet 1909.

Mon cher Léonard, je serais heureux d'apprendre que tu es définitivement rétabli. Au retour de Langeais, Jacques Rodel m'a inquiété à ton sujet. Puis Mademoiselle Constant, que j'ai rencontrée ici à une réunion de Marc, m'a dit que tu avais repris pour quelques jours, en juillet, la classe. C'est donc que tu vas bien tout à fait }

Tu as fait mille imprudences, j en suis sûr. Cela m'est arrivé aussi. Mais nous avons tort. Si lassante que soit la vie parfois, il ne faut pas se hâter de la quitter, tant qu'on en peut tirer quelque bien pour soi et pour les autres. D'ailleurs ne vastu pas te marier ? Si désireux que je sois de t'épargner les banals compliments d'usage, je pense que tu attends de cette union un bonheur qui ne t'est pas encore connu, et que tu le trouveras. Et je m'en réjouis.

« Non est bonum hominem esse solum. » Non, ce n'est pas toujours bon, encore que ce soit parfois agréable.

J'aurai de la joie à te savoir heureux. Le bonheur de ceux qu'on aime a une saveur toute particulière ; il réconcilie avec l'existence. On lui fait crédit soi-même en reconnaissance de ce qu'elle fait pour eux.

Tu vois, tu me rendras service en tâchant d'être heureux. Que cela te décide.

Le Sillon ne va pas mal. À tout prendre, il s'y fait de belles et presque de grandes choses. Le succès de la souscription est surprenant, admirable, touchant. De temps en temps — tout récemment encore — Marc expose ce que devrait être le Sillon central, avec son imprimerie nouvelle occupant 50 camarades, et certes cela a de la beauté.

Parmi ces gaîtés un peu fortes, s'est abattue

pour moi une tristesse. A 84 ans, ma grand-mère maternelle nous a quittés. Sa mort ne nous a guère

ravi qu'un souvenir : depuis trois ans, elle était l'ombre d'elle-même.

N'importe ! Il y a de la mélancolie à suivre parmi les rues ensoleillées et indifférentes le cercueil d'un être qui vous aima. Ces yeux fermés nous regardèrent jadis avec tendresse, et jadis, par les mêmes rues, pendus à sa main — sa pauvre vieille main si affreusement desséchée sur son lit de mort — nous lui disions :« Bonne maman, racontez-nous des histoires».

Retour sur soi-même, éternellement ! C'est pour mon enfance disparue que sonnait le glas des cloches de la cathédrale. L'enterrement me rappelait que je m'en vais, moi aussi, par lambeaux. — Ah ! de quel regard soutiendrons-nous celui du Juge, quand nous irons, ainsi que dit Montaigne, « quérir le grand peut-être » ? Vies vaines, vies inutiles, vies égoïstes et souvent vies mauvaises... Comment le Maître de la moisson accueillera-t-il la misérable récolte ?

Adieu. On ne te voit guère. Les circonstances sont capricieuses. Qui sait si nous nous verrons seulement trois fois avant de mourir ?

Soigne-toi. Crois à mon affection fidèle.

A JEAN DES COGNETS

r'août 1909.

Sais-tu que le prix d'éloquence de l'Académie franç£use sera donné l'an prochain à celui qui aura le mieux parlé (ou écrit plutôt) de Lamartine ? Je viens de l'apprendre A mon humble avis, voilà

qui fait admirablement ton affaire. N'allais- tu pas justement écrire quelques pages très larges, dépourvues de notes érudites et de références savantes, sur ton héros ; je devrais écrire notre héros, car tu me Tas fait connaître et aimer. Si je ne me trompe, il s'agit de quelque chose de court, 30 à 40 pages ; tu dois savoir cela mieux que moi. Et puis de cette tourbe d'écrivains qui vont se ruer sur le prix d'éloquence, — turha militum mit (ou muni) — tu seras le plus éloquent, parce que le plus aimant. Tu auras la flamme, et l'émotion, et la tendresse. Tu connais Lamartine mieux que tu ne te connais toi-même, et donc, nul besoin de te plonger, comme vont le faire ces pauvres garçons, dans le fatras des documents qu'on digère mal quand on les avale trop vite. Tu auras le recul nécessaire. Tu as du temps devant toi. Tu es dans l'un des plus beaux pays du monde, où la force et la douceur (paraît-il) s'unissent pour charmer. — Autre chose : tu seras peut - être le seul à avoir entièrement compris Lamartine, parce que tu seras peut-être la seule âme profondément religieuse

Enfin, pardonne à mon enthousiasme. Tu vas peut-être me dire que je suis un idiot, épris de vaine gloire ou d'argent et que l'Académie ne t'intéresse pas.

Mais tu auras tort.

Réponds-moi vite que ne suis pas un idiot.

J'écourte un peu cette lettre, parce que mon frère Jacques attend que je l'entraîne vers Juvisy, où, dit-on, on volera. Je veux bien le croire. Hier, je suis

monté jusqu'à la troisième plate-forme de la Tour Eiffel. Il était tard. Quand le soleil fut près d'achever sa course, tu ne peux imaginer quelle était la splendeur de cet horizon circulaire, si lointain qu'on n'en voit pas de pareil en mer, tâché de lumière et d'ombre, miroitant par endroits, quand les derniers rayons obliques frappaient un lac, une rivière, ou tout simplement la vitre d'une maison. Je me garderai bien de te décrire ce que j'ai vu ! Mais je pensais avec une sorte d'attendrissement religieux que Dieu se révèle à nous par l'émotion qu'il nous inspire dans ces moments. Que l'on serait à plaindre si, devant une nature si incomparablement belle et grande, on ne connaissait et on ne plaignait soimême sa misère et sa faiblesse. Mon pauvre Jean, celle-là a une éloquence qui fait pâlir la nôtre et que l'Académie ne couronne pas. Sur ce, à bientôt. J'ai hâte de savoir ce que tu penses de mon idée. Puisse-t-elle ne pas te paraître absurde ! Que tu aies ce prix, cela honorerait sans doute l'Académie, mais surtout cela réjouirait mon affection pour toi, que tu connais et qui est fidèle.

AU MEME

5 ou 6 ou 7 août 1909.

Mon bien cher Jean, je suis heureux que mon idée ne t'ait point paru baroque. J'en suis même surpris. Tu as à l'endroit du succès un dédain, —

et même une froide indifférence que je ne partage pas tout à fait. Mon expérience, qui n'est pas très longue, m'a cependant appris qu'il n'est guère de succès complètement injustifiés, et d'autre part que le nombre des génies méconnus est moins considérable qu'on n'aime à se le figurer. Aussi m'arrive-t-il d'envier le succès, de le désirer, non pas tant pour l'agrément qu'il procure (et qui n'est point négligeable) que pour la certitude qu'il me prouverait que je ne suis pas tout à fait une nullité. Car enfin, quand on ne relève que de son propre jugement, rien ne prouve qu'on ne se leurre pas cruellement. Et, par malheur, les yeux d'un ami, quand l'ami est bienveillant comme tu l'es, finissent par être obscurcis. Voilà pourquoi il m' arrive de t'importuner en te parlant des concours, du public, des revues, des éditeurs et d'autres considérations aussi futiles. Ne m'en méprise pas trop. C'est que j'ai confiance en toi, ayant fait l'expérience que tes qualités profondes étaient servies par un très souple et séduisant talent. Et quand on t'applaudira, c'est moi qui me rengorgerai.

Oh ! je ne te dis pas que j'ai vu voler un aéroplane ! C'est pourtant vrai. De quelle portée est cet événement, je te le laisse à penser. Tu sais que j attendais depuis un an cette sensation. Cela valait d'attendre. D'abord, je te dirai que c'est à Juvisy, dans un immense aérodrome — des prés, cerclés de bois et de collines — que le monstre m'apparut. Il était de l'espèce des biplans à queue.

appareil plutôt laid en soi, je dois le dire. De loin, je vis d'abord qu'on roulait sur la pelouse un assemblage informe et tremblotant de toiles et de perches auquel je ne compris pas grand chose. Puis la machine se mit à ronfler, l'hélice (tout de suite invisible à cause de sa vitesse) chassant la poussière, en nuages, à 30 mètres. Alors, la chose s'ébranla sans quitter le sol. Figure-toi (un peu) un des petits tramways à un cheval du Jardin d'Acclimatation, mais roulant de côté. Enfin, comme il se rapprochait de notre tribune, l'aéroplane braqua vers le ciel son gouvernail d'avant et s'enleva. Minute d'ailleurs infiniment pénible. 11 tanguait de droite et de gauche, et au virage, qui était proche, il se mit à danser, si je puis appliquer à ses ridicules tressaillements le mot dont nous nous servîmes pour Isadora Duncan. Ce qui me parut désagréable, inquiétant, douloureux, ce fut la fragilité de la grande et gauche machine, trop faiblement construite. L'hélice faisait claquer les toiles ; on voyait faiblir, osciller les longues poutres, et l'aviateur, immobile sur son siège, la seule pièce rigide de l'appareil (c'est de l'aviateur que je veux parler) semblait à tout instant devoir passer au travers de ses toiles.

Enfin cette impression s'atténua quand, la vitesse accrue, le biplan commença à filer droit devant lui, avec plus de décision et de sécurité. Il fit quatre tours (le tour a 2 ou 3 kilomètres) d'abord très bas ; puis il se mit à grimper, suivant une pente assez raide. Au troisième tour, il était à

80 mètres de haut. Veuille remarquer que 80 mètres font quatre fois la hauteur d'une maison, que la première plate-forme de la Tour Eiffel est à 57 mètres, et le sommet des tours de Notre-Dame à 60 mètres. Un virage trop large fit que T aviateur et sa machine passèrent (à 80 mètres) juste au-dessus de nos têtes. Nous aurions reçu sur la tête un boulon de son moteur, s'il s'en fût détaché un. Ainsi nous apercevions, en renversant la tête, ces toiles tendues au-dessus de nous comme le toit léger d'une tente, et toutes transparentes, dans un ciel absolument bleu, illuminé d'un soleil d'été. Pas une seconde je n'ai pu songer à un oiseau. Non, cela n en avait pas l'aisance, le naturel, la grâce. Visiblement ici, l'homme forçait la nature. C'était plutôt l'impression du miracle, miracle de volonté, d'intelligence et d'audace, effrayant comme tous les miracles. Le moteur ronflait. Qu'il s'arrêtât, l'homme tombait. Et nous suivions avec quelque angoisse les battements de ce cœur fragile.

Telles sont mes impressions qui n'ont guère d'intérêt, je le sais ; cependant elles *St)nt véridiques et c'est à cause de cela, je pense, qu'elles ne sont pas tout à fait conformes à celles que nous décrivent les journalistes avec leur « grand oiseau blanc », « allure merveilleuse d'aisance », etc., etc.

Maintenant peut-être les monoplans sont-ils différents. Je le crois. J'en ai vu voler un sur la toile d'un cinéma et il me parut assez gracieux. Mais on le voyait mal.

Tu veux encore que je te parle de moi ? Le moment est mal choisi, je retourne à l'état de nature. Je redeviens la brute primitive. J'ai découvert le Ganotage, et tous les jours, à Choisy-le-Roi, je rame à faire craquer les muscles de ma poitrine. Comme toute ma famille m'a quitté, je traîne derrière moi un compagnon quelconque, non à cause de sa conversation que je m'efforce de réduire au minimum, mais parce que l'o;! rame le dos tourné au but vers lequel on se dirige et qu'on risque ainsi d'aborder des remorqueurs. Or les remorqueurs sont, ainsi que moi-m,ême, d'un abord désagréable. Il me faut donc une vigie.

Et voilà. Si je continue, je ne ferai pas partir ma lettre aujourd'hui. Aussi, je me tais. Toi, portetoi mieux ! Ah ! dès que tu pourras, sors, marche, cours, chasse, pèche, abêtis- toi, trempe toi aux sources bienfaisantes de l'inconscient afin que tu ne connaisses plus les hivers attristés d'anthrax et d'albumine. Tu te préoccupes de ma santé, c'est pour cela que tu vas mal. Quand on est à bicyclette, il ne faut pas regarder le guidon de son voisin.

Bonsoir, ou bonjour. Je ne sais si ma lettre te trouvera le matin ou le soir. J'ai perdu la notion du temps et n'ai qu'une idée vague de la date du jour présent.

J'attends la lettre copieuse deux fois annoncée et te redis ma fidèle amitié.

AU MÊME

15 août 1909.

Je viens d'être légèrement souffrant — maux de tête et maux d'estomac — un repos consciencieux et prolongé a dissipé cela ; n'en parlons plus.

Tu me vois bien autrement préoccupé de ta santé que de la mienne. Toujours ces malaises, ces

souffrances Je m'étais flatté que l'air familier de

ta Bretagne te rendrait la bonne santé. Et puis, rien... Cela m'attriste et m'inquiète. Et, en dépit de ton habitude de souffrir et de ton égalité d'humeur (car tu as un caractère charmant), je vois bien que tu es un peu peiné, presque découragé. Tu admires la sérénité de Joubert. C'est qu'il était installé à demeure dans la maladie ; il n'en espérait plus sortir. Ainsi les aveugles sont moins exaspérés qu'un monsieur qui a reçu un charbon dans l'œil. Les choses les plus douloureuses, acceptées, perdent beaucoup de leur amertume. Subir, — voilà un des deux ou trois mots dans lesquels je résumerais ma science de la vie.

Seulement toi, il ne faut pas que tu subisses. II faut te révolter, pour te guérir... A regret, j'abandonne ce sujet qui me tient à cœur. Mais je crains de t'agacer

Je clos ici cette lettre, non sans t'exprimer toute ma joie de ton appréciation des pensées de Joubert. Oh ! qu'elles m'ont agacé ! Et précisément plusieurs de celles que tu cites. Cela rappelle les pensées de

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