A HENRI DE NOLHAC
26 janvier 191 1.
J'espère causer avec toi un de ces jours. Je
n'ose guère te demander un rendez-vous, car je ne bouge pas. Mon feuilleton, qu'il me faut écrire chaque jour, me donne plus de mal que tu ne saurais le croire, et je passe des journées à bâtomier mon imagination rétive, qui refuse d'avancer et rue dans les brancards, ou simplement s'endort sur place. Imagine que tu es forcé de peindre une image d'Epinal par jour pendant un mois !...
Si tu passes par ici, un autre jour que le samedi, et que tu aies un quart d'heure à perdre, viens donc me demander. Je te ferai une tasse de thé et nous bavarderons un peu. Il est bien rare qu'on ne me trouve pas l'après-midi, à ma table de travail. — En tous cas, les circonstances ne sauraient tarder à nous rapprocher, et je les aiderai volontiers quand j'aurai cessé mes relations avec ma princesse Alice. ^^^
A LÉONARD CONSTANT
29 janvier 1911.
Mon cher Léonard, ne m'écris pas si tu n'as pas le temps de m'écrire. Je craignais que ma lettre ae se fût égarée, voilà tout.
(1) Le roman La Princesse Alice parut dans la Démocratie du 12 janvier au 15 février 1911.
^ Je suis toujours attelé à ma charrette, je fais mon étape quotidienne. Tu penses bien que j'écris ce feuilleton au jour le jour. On me l'a commandé trois jours avant la fin du précédent. J'ai bâti un plan à la hâte en essayant de prendre le genre roman de portière, qui nous avait manqué, je crois. Les Champier même, notre meilleur feuilleton, très littéraire, avait bien de l'austérité pour une quatrième page.^
J'en ai encore pour deux semaines environ : il faut que ça dure plus d'un mois. A certains jours cela m'amuse, à d'autres cela m'effraye : j'ai peur de passer pour un idiot, le loufoque à l'état pur. Au fond, c'est quelquefois plus sérieux que ça n'en a l'air. Et même intime. Mais il y a bien dans toute notre clientèle quatre ou cinq personnes, dont tu es, qui s'en aperçoivent. Cela me serait très facile d'écrire pour toi, persuadé que je suis que tu comprends toujours tout ce que je veux dire.
Mais l'ennui du métier d'écrire c'est qu'on manque de données sur l'effet produit. Au moins, un discours, ils applaudissent. (Je ne dis pas cela pour moi, qu'on n'applaudit jamais). Mais un article, allez donc savoir ce que le public en pense ! L'avis de deux ou trois camarades rencontrés n'est pas l'opmion publique. 11 est vrai que, d'habitude, l'opinion publique ignore ou s'en moque. Comme je la comprends !
Bonsoir ; j'étais en retard, j'ai écrit deux feuilletons aujourd'hui ; c'est beaucoup, et ma tète est vide
comme une vieille noix de coco, une noix de coco où il n'y aurait jamais eu de lait, — du vinaigre peutêtre ?
AU MEME
5 février 1911
Un mot en hâte pour te remercier de ton aimable envoi, trop aimable et qui me confond. Mais je Taurais acheté, ce livre, ^^^ sûrement, après avoir lu Texcellent et chaleureux article de M. Léonard Constant que la Démocratie va publier demain ou après-demain
Dès hier soir, j'ai employé une heure ou deux de la nuit à parcourir ces pages qui me frappent par leur puissance et par le mélange d'un réalisme intense, prodigieux, (figures et paysages ont le plus étonnant relief), et d'un surnaturalisme profondément chrétien. Il me semble que ce livre comme l'autre ^^^ est original par ceci qu'il est très catholique. Or si nous avons beaucoup, depuis Tolstoï, de livres vaguement chrétiens, d'un christianisme un peu flasque, amorphe et phraseur, nous avons très peu de livres catholiques, et celui-là l'est bien, autant que j'ai pu en juger rapidement. Il est fort loin des bafouillages vertueux de protestants laïcisés comme F. Buisson et consorts. C'est une morale plus sûre, plus vraie, plus humaine, faite pour de vrais bonshommes, qui ont une âme, mais aussi un corps, avec des appétits, des passions
(1) La Fosse aux Lions, d'Emile Baumann.
(2) L' Immolé, du même auteur.
et des vices. Sur cela il insiste beaucoup, et il connaît les tares des plus nobles êtres comme les connaît un confesseur. — Il ose les mettre en lumière. La bête domptée frémit encore, hennit et se cabre sous la cravache du cavalier.
Je ne suis pas aussi rassuré que toi sur la pudeur de Madame Z. et même sur d'autres pudeurs. Son réalisme a parfois une rude crudité ; et je ne jurerais pas que tous les jeunes gens de seize à vingt ans puissent lire sans inconvénients certaines descriptions trop vraies dans leur sensualité. Il se peut — je n*en sais rien — qu'il y ait là des suggestions dangereuses. Mais à cela Baumann répondrait sans doute qu'il a écrit pour des êtres forts et virils, non pour des adolescents troublés.
En tous cas, j'admire sa puissance et son talent, et cet art de faire rendre aux banales choses quotidiennes un admirable son chrétien. Dans l'airain des réalités, il a fondu une belle cloche chrétienne qu'il sonne à toute volée et dont les vibrations à leur tour font vibrer les âmes. A côté de cette œuvre forte et si riche, les marionnettes de mon petit théâtre font pauvre figure. Mais si, par amitié pour celui qui en tient les ficelles, tu t'intéresses à leurs ébats, je suis bien content — et fort heureux, je l'avoue sans fausse honte, de toutes les aimables et charmantes choses que tu me dis.
Des gens bien agaçants, ce sont les normaliens signataires de la protestation contre ton article sur Lotte. Ah ! ça, est-ce qu'il faut crier : A bas
la calotte ! pour être moderne, démocrate, etc.. Je ne marche pas !... Qu'on nous laisse être catholiques avec abondance, éclat, jubilation et orgueil. Tout le reste est douloureux ou grotesque. Sans le catholicisme, la vie ne vaudrait même pas la peine d'être méprisée !
A PAUL GEMAHLING
6 février 1911.
Que tu es aimable, mon cher Paul, d'avoir songé à moi pour le concert de Batalla !... Malheureusement pour moi, il m'est tout à fait impossible d'y aller, retenu que je suis ici par mille occupations ; je te renvoie comme tu le demandes ces billets en y joignant mille remerciements.
Tu es un peu sévère pour ma pauvre princesse Alice, qui s'en montre fort affligée et te prie de lui pardonner d'exister. Je t'avoue humblement que j'ai en effet cherché à écrire un feuilleton qui fût un feuilleton, c'est-à-dire qui se lût facilement ; et n'ayant pas assez confiance dans le seul attrait de ma prose, j'ai eu recours aux « aventures » coutumières. Mon cas n^est pas pendable. Marc m^a demandé, trois jours avant la fin des Premiers Eveils, d'en prendre la succession. J'ai accepté, et j écris ceci au jour le jour. Encore que ce récit ait peu de prétentions, il m'est arrivé plus d'une fois d^y dire certaines choses qui me tenaient à cœur. Je suis fâché de t' avoir
mécontenté par cette forme plaisante, ou souvent ironiquement dramatique. Mais de semblables divertissements ne te plaisaient-ils pas autrefois dans les almanachs ?
Deux jours avant le tien, j ai reçu de Léonard Constant un billet que je t envoie en te priant de me le retourner. Tu y verras que son amitié exagère visiblement son indulgence. Mais ne crois-tu pas que la tienne exagère un peu la sévérité 7 En tous cas, je t'en remercie, parce que je sais ton amitié aussi bonne et sûre qu'elle est franche. Tu sais que tu peux compter sur la mienne, fidèle et qui n'oublie pas tant de bonnes heures de collaboration et de causerie.
AU MÊME
17 février 1911.
Comment pourrais- tu croire que je suis ...je ne dis pas fâché, mais même froissé, mon bien cher Paul ! Ce que je goûte dans ton amitié, c'est sa franchise. Et qu'elle soit bienveillante pour moi, bienveillante à l'excès, j'ai eu mille occasions de m en apercevoir. Alors, je serais bien bète de te refuser le droit de maudire les aventures, ficelles, coupures sensationnelles, trucs, etc. Seulement vois-tu, j'y mets, je t'assure, beaucoup d'humilité. Autrefois, j'étais beaucoup plus porté à un profond respect envers moi-même, respect pas toujours exempt de ridicule. Maintenant, je pense que,
parmi ce qui est bien, tout est bon. Si j'étais peintre, je ferais volontiers des affiches et des images d*Epinal. Car je t'assure que nulle forme n'est damnée par avance. On peut mettre de soi partout. Si tu avais lu cette longue machine, tu aurais vu que j'y avais mis beaucoup de sentiments ou d'idées qui me tiennent à cœur. Mais on me demandait un feuilleton, et je l'ai fait. D'après ce qu'on m'a dit de différents côtés, je crois qu'on l'a beaucoup lu ; c'est ce que je voulais. Tu vois comme c'est simple... et de bon goût.
En attendant, dans quelques semaines ou quelques mois, Bloud m'édite un bouquin sur la presse, dont mes articles du bulletin d action et de la Démocratie (Cocarde, Drapeau, Révolution, etc.) formeront la substance, mais considérablement revue, augmentée de près du double, refondue, malaxée ; de manière à faire un livre et non un recueil d'articles. Je suis très content que Bloud m ait proposé cela, bien entendu sans risques. Je ne verse pas un sou et toucherai mes droits d'auteur paisiblement. ^'^
Ceci est sérieux, je pense ?... Voilà, ne m'appelle plus Jules Mary... et d'ailleurs, tu sais, ces bonshommes-là non seulement gagnent beaucoup d'argent, mais ont une influence considérable. Je te concède qu'elle est niaise ou néfaste, mais elle pourrait être excellente.
(I) Ce projet n*a pas été réalisé.
A LÉONARD CONSTANT
5 avril 1911.
Mon cher Léonard, ton mot attectueux et indulgent me surprend dans un moment de lassitude et d'abominable sécheresse. Pour apaiser les colères soulevées par le feuilleton de Marcel Lucas, il m*a été commandé d*en écrire un autre. *'^ 11 paraît que mon nom a une vertu lénifiante. J'avais trois jours pour trouver un sujet... Et voilà la troisième fois que je remets aux linotypistes mes huit pages d'écriture...
...Je suis reconnaissant au Patriote des Pyrénées d'avoir attiré mon attention sur cette question de la reproduction. Je me suis enquis, et j'ai fini par adhérer à la Société des Cens de Lettres qui se chargera de percevoir mes droits d'auteur
A JACQUES NANTEUIL
7 avril 1911.
A la bonne heure ! Voilà que vous devenez un collaborateur assidu ! Vous avez, Dieu merci, assez d'autres mérites pour qu'il ne vous soit point nécessaire de vous faire valoir par votre rareté ! Ne manquez donc pas de donner à la 'Démocratie les articles historiques et littéraires que vous avez commencés. Je vous signale, entre parenthèses, que
(1) La ladite Lampe. Ce roman parut dans la 'Démocratie du 4 avril au 1 3 mai 1911.
nous sommes un peu encombrés d'articles faits sur des livres. Et puis Marc Sangnier a un goût particulier pour les études directes et non pas faites d'après une autre étude
Vous êtes beaucoup trop indulgent pour le détestable fcuilletonniste que je suis. Cette fois encore, on m'a prévenu trois jours avant que le premier chapitre ne parût. C'est peu, pour trouver un sujet... J écris au jour le jour, un peu à Taventure, et, m-a foi, je ne sais pas trop ce qui arrivera
A ce sujet, un ami m'ayant demandé pour un journal la permission de reproduire la T^rincesse Alice, je me suis informé de ces questions, et j'ai fini par adhérer à la Société des Cens de lettres dont vous connaissez probablement le mécanisme
Pardonnez- moi de vous entretenir ainsi de mes affaires. Mais je serais heureux à l'occasion de réaliser quelques bénéfices, qui me permettraient de diminuer ou même de supprimer mon traitement ici, le budget de la T)émocratie étant déjà bien assez chargé.
A SON PERE
Dimanche soir, avril 191 1 .
Vous jugez, je le crains, ma Petite lampe avec des yeux trop indulgents et paternels, mais tout de même ce que vous m'en dites me cause le plus vif plaisir, car je tiens beaucoup à votre opinion, et parce que je n'en connais pas qui me paraisse plus
éclairée, et aussi parce que c'est la vôtre, tout simplement. En général, je crois qu'on n'est pas mécontent de ce feuilleton. Plusieurs personnes le préfèrent au précédent. Pour ma part, je sais bien que toute cette besogne bâclée ne vaut pas cher. Mais quand aurai-je le loisir d'en faire une autre plus sérieuse ?
On vous a peut-être dit que quelques journaux avaient reproduit mes contes du dimanche ; le Journal de Roubaix a commencé aujourd'hui la T^rincesse Alice. Si d'autres pouvaient l'imiter !
A LEONARD CONSTANT
14 avril 1911.
Mon cher Léonard, que ton amitié est prompte, ingénieuse et serviable ! Tellement, que j'ai peur d'en abuser ! car si tu as trois douzaines de lettres à écrire, pour égayer tes vacances de Pâques, vais-je encore te donner des soucis 7 Et cela a 1 air terriblement mesquin, ce dont je m'occupe, et j'en rougirais si x:ela. ne se rattachait, peut-être te l'ai-je déjà dit, à quelques idées que j'ai sur le Sillon, et sur le rôle que l'on y peut jouer, — moi en particulier. Depuis quelques années, j'ai beaucoup appris, beaucoup réfléchi, beaucoup senti, beaucoup souffert aussi. J'ai fini par conquérir une paix relative, et par savoir un peu mieux où je vais et ce que j'attends de l'avenir. Et même les misérables détails dont je
t ai entretenu, ce n est pas au hasard que je m'y suis arrêté. Mais enfin il faudrait, pour te parler de tout cela, plus de loisir et de liberté : je ne le vois pas proche, mon séjour à Pau (à moins qu'on ne m'y envoie faire mes vingt-trois jours, cette année !) et je compte plutôt sur un passage de toi à Paris, pas trop rapide.
A propos de passage, je suis fâché d'avoir manqué celui de Baumann. J'étais retenu par je ne sais plus quel article urgent. Si j'avais su que la carte m'était envoyée par lui, je lui aurais écrit. Je vais lui envoyer une carte. J'ai relu dernièrement de longs passages de Y Immolé que décidément je préfère à la Fosse aux lions ; et j'admire, avec quelle envie ! sa richesse, sa profondeur, sa magnifique puissance d'observation et d'évocation. Que de choses, dans cet Immolé, un peu touffu peut-être, mais si allégé par un grand souffle chrétien ! . ..
Je suis humilié, après ces belles fresques, de parler de mes petits décors en carton peint. Aurai-je jamais le loisir d'écrire pour mon plaisir, ce que je veux, comme je le veux ? Il me semble pourtant, à certains jours, que j'ai quelque chose.à dire, quelque chose qui ne serait pas absolument inutile et vain. Mais ce doit être un mirage...
Au revoir, je pense souvent à toi, et toujours tes lettres me sont précieuses. Elles me le seraient davantage encore, si tu m'y parlais un peu plus de toi. Que fais-tu de ta vie ? Parmi tes pérégrinations sans nombre, goûtes-tu la douceur d'une stabilité
inébranlable ? Ah ! je voudrais la goûter : mais nous voguons au gré du vent. Qui sait où sera notre barque, je ne dis pas dans vingt ans, mais dans cinq ?... N'importe : pour ma part, je crois bien que ce que j*ai aimé, presque enfant, ce que j'ai aimé, sous des aspects passagers, humains et changeants, d'éternel et de divin, je l'aimerai toujours, — comme le dit magnifiquement ta phrase latine : usque dum vivam et ultra. Et toi, mon cher Léonard, tu es associé pour toujours à tout cela. Dans quarante ans, nous causerons encore ensemble, nous remuerons ces cen|^res qui ne veulent pas refroidir — pourvu que nous soyons encore là ! car nous voilà bientôt vieux. Il y a des cheveux blancs à mes tempes. Est-ce croyable ? Il me semble que je viens de passer mon bachot — je me retourne — et je suis un homme fait, presque un homme mûr. Enfin, la grande échéance n'est redoutable qu'à notre humanité tremblante. Que nos âmes se réjouissent, le moment venu !... Je te citerai aussi du latin, les derniers mots de l'Evangile de la messe des morts : ^^ Et ressuscitabo eum, in novissimo die... » Qu'elle vienne vite, l'heure de la résurrection, la Pàque éternelle !... A toi.
AU MÊME
21 avril 1911
Et maintenant laisse-moi te remercier de
gâcher pour moi tes vacances de Pâques. C'est un
geste charmant, serviable, utile, mais surtout il m émeut parce que j*y vois un geste affectueux. Oui, merci. J*ai honte de m occuper et de t'occuper de moi comme je le fais. Je serais heureux de te rendre la pareille à l'occasion, et d'aller voir le ministre, si cela pouvait t'être utile ! — Bonsoir ; je suis un peu abruti, étant forcé de suivre le congrès de l'Action populaire et en même temps de m 'arracher chaque jour de la tête des lambeaux de roman. Que le printemps doit être beau, sur la terrasse de Pau ! Quelles couleurs, le matin, et le soir quand le soleil se couche, doivent avoir les Pyrénées !... Je rêve du bruit rafraîchissant du gave, et de la douceur de l'air et de l'espace... Jouis bien de tout cela pour moi, et tu m'en rapporteras quelque chose, le meilleur, l'essence, l'âme quand tu viendras ici.
AU MEME
29 avril 1911.
T'ai-je dit que ma sœur Marthe ( I 3 ans)
venait d'être opérée, avec succès, de l'appendicite, hier ? C'est toujours une petite émotion, autour d'elle. Que de larmes maternelles, tu l'imagines ! Pauvres mamans, qui nous baignent de leurs larmes, toute la vie !... Et nous sommes encore si secs !... L'ingratitude universelle, et la mienne, me dégoûte.
AU MÊME
5 mai 1911.
Un mot, en hâte, de remerdment encore ; et aussi je veux te dire que je m*inquiète avec toi, et que j'attends avec beaucoup d'impatience la venue de ton premier- né. Tu devines que je connais depuis longtemps (ma sœur Marguerite aussi verra bientôt sa petite famille enrichie d'un troisième bébé) les énervantes attentes, et je te plains en te félicitant. Non, tu ne seras pas patriarche, ne crois pas cela ; c'est une déformation sillonniste. Nous étions tous si jeunes que nous placions la vieillesse à trente-cinq ans, ou même avant. Il sera sage et habile de reculer cette limite. Et moi aussi, aux tempes, j'ai des cheveux blancs. Ils ne me font pas peur. Prendre de l'âge n'est rien. La grande tristesse, c'est de vieillir, et nous pourrions l'éviter. Mais il nous faudrait des âmes fortes, et pures, et assez amoureuses de la vérité pour ne pas pleurer les illusions perdues. A force de bonne volonté, nous parviendrons peut-être à nous faire ces âmes- là ; et ainsi nous réussirons à être jeunes, — quand nous serons devenus vieux.
Présente, je te prie, à Madame Constant mes respectueux hommages, et mes souhaits ; je veux être un des premiers à souhaiter par ta bouche la bienvenue à ce petit être qui sera presque un neveu — si nous avons été frères d'armes. Je te remercie et mes parents te remercient de l'intérêt que lu témoignes à ma sœur : grâce à Dieu, la voilà tout
à fait guérie, bien qu'alitée encore, mais joyeuse et mangeant de bon appétit.
AU MEME
21 mai. Samedi, 8 heures du soir.
Mon cher Léonard, en grande hâte, entre deux séances du Congrès de TA. C. J. F. et ajoutant quelques lignes aux 600 que je viens d'écrire, je te dis mes affectueuses et joyeuses félicitations. Embrasse de ma part, sur son petit front duveté, cette Jeanne que j'aime déjà, d'une affection de vieil oncle célibataire et grincheux, mais pourvu d'un cœur, tout de même. Offre à Madame Constant mes très respeclaeux hommages ; comme j'ai participé à vos espérances, toujours mêlées de quelques craintes, je m'associe à votre joie. Une petite chrétienne nous est née : alléluia ! C'est si beau, cette petite âme, toute pure, si pure demain, quand l'eau du baptême aura lavé la tache originelle, et que nulle faute ne souillera cette candeur innocente et agréable à Dieu. Hélas ! nos pauvres vieilles âmes flétries, fripées, après d'innombrables lavages, — à côté de celle-là, dont la clarté m'éblouit, car j'y vois Dieu, qui s'y reflète ! Alléluia ! « Un enfant est né », comme dit le cantique, et toute naissance chrétienne évoque l'adorable nuit étoilée de Bethléem, les chants des bergers, et l'hosanna des anges.
Adieu. Je cours vers la salle Wagram, et te
serre la main, ou, si tu le permets, après avoir embrassé le bébé, j*embrasse cordialement le papa, que j'ai connu enfant comme moi, et que je vois père de famille, mais moins vieux que moi, Dieu merci !
AU MÊME
14 juin 1911.
Parlons maintenant de D. Cet homme intelligent, informé et méchant m'inspire de la méfiance. Il dit et sait beaucoup de choses. Si tu te portes garant de son absolu désintéressement, je m'incline. Mais on accuse ce pur entre les purs d écrire dans un journal financier et de travailler pour le compte de certaines puissances financières, ce qui serait regrettable. J ai suivi de très près sa campagne dans la Querre sociale contre Y Humanité et elle ne m a pas édifié. Je n'aime pas \ Humanité, mais enfin elle avait raison contre D. La plupart des accusations de celui-ci ne tenaient pas debout et il les a soutenues après avoir vu les pièces avec une obstination qui me paraissait peu compatible avec la bonne foi. Méfie-toi. Il en est de ces accusations de corruption et de trahison financières, comme des histoires de police chez les anarchistes, où les mouchards se pourchassent les uns les autres. A preuve ta note sur Almereyda qui justement, à la Querre Sociale, vient de juger deux mouchards. Qui n'est pas mouchard, depuis Azew jusqu'à Gapone ?
Ainsi D. me paraît suspect. Il n'y a presque
pas une campagne de ce genre qui ne soit un chantage... Au reste, la question regarde Marc, et je ferai, suivant ma coutume, ce qu'il me dira. Je lui ai parlé de ta lettre. Je ne trouve pas ridicule toi obsession. Je Tai partagée et la partage encore. Mais je crois que ces choses-là n'intéressent pas beaucoup Marc. Il s'en tient volontiers aux idées générales. Peut-être n'a-t-il pas tort. Je n'en sais rien. Je ne sais rien. Dieu merci, je ne suis pas un directeur de journal, mais un journaliste isolé, peu chargé de responsabilités, et ton ami très affectueux.
Je te recommande dans la Démocratie de ce matin une note en page 2 ou 3 : « Un journal immonde ». Il y a là un coup monté du Matin contre le Journal C'est à mourir de rire. Tâche de suivre le Matin ces jours-ci. Il recommence, sur le terrain de l' antipornographie, la campagne qu'il a faite contre le Journal sur le terrain patriotique, à propos du circuit européen qui devait passer par Berlin. Ces histoires-là, où la vertu sert d'arme à la canaille, donnent un fameux mépris de l'humanité. Admire aussi avec quel art presque toute la presse fait campagne contre de Selves, dont un monsieur désire la place !
A JACQUES NANTEUIL
23 juillet 1911.
Vos critiques sur la rédaction du journal ne me paraissent, hélas ! que trop justes ! Je crains que
nos lecteurs et abonnés ne nous soient attachés plutôt par un parti-pris de fidélité que par l'intérêt qu'ils prennent à ce que nous écrivons. Nous leur donnons une pitance assez maigre. La question des rétributions a souvent été agitée et résolue — définitivement, je crois, — dans un sens négatif. Il est certain que grâce à cela et à beaucoup d autres choses, notre situation financière est exceptionnelle. Nous vivons — à peu près — dans des conditions qui seraient intenables pour d'autres. Il est vrai que vivre n'est pas une raison de vivre. Mais que vous dirai-je ? Faire un journal et le bien faire, est très difficile. On a réalisé quelques progrès. Espérons qu'il y en aura d'autres.
A LÉONARD CONSTANT
4 août 1911.
Ta lettre arrive à point : voilà cinq ou six jours qu'une enveloppe à ton adresse attend sur ma table sans que je trouve le temps d'y glisser la lettre que je voulais t'écrire. Mais ce matin je saute sur ma plume, et je te dis ce que j'ai sur le cœur : tu es impardonnable de ne pas écrire plus souvent dans la Démocratie. Ton article sur Guéry est certainement et de beaucoup le meilleur article de tête que nous ayons jamais publié. Je l'ai lu avec émotion et enthousiasme, et relu avec admiration et reconnaissance. Tu as dit les choses essentielles, celles qui nous font vivre, celles qui donnent à notre journal
une raison d'exiger. Et tu les as dites comme il convient, de manière à fortifier et exalter les croyants, à faire réfléchir les sceptiques ou plutôt les ctoyants de la foi nouvelle. Enfin, littérairement, moralement et religieusement, je ne trouve rien de meilleur ni de plus opportun que cet article.
Si tu étais tenté de croire que ma fraternelle affection pour toi m'aveugle, je te dirais que ceci est Tavis unanime de tous nos camarades ; ici, ils me Tont dit sans que j'aie besoin de le leur faire dire, et des Cognets vient de me l'écrire de Bretagne.
Ah ! quel rêve de faire un journal avec des camarades tels que toi ! Quelle jouissance intellectuelle et quelle fièvre d'apostolat ! Tu n'imagines pas ce qu'elle pourrait être, cette DérnocratiCy si vraiment on avait voulu s'y mettre et y intéresser ceux qui sont capables de la faire.
Quand je vois avec quelle bienveillance obstinée nos lecteurs fidèles accueillent la feuille que nous leur donnons, je me demande avec quel enthousiasme ils auraient salué le journal que nous pouvions faire, que nous leur avions promis ! Quel trust nous aurions pu réaliser des jeunes écrivains catholiques et démocrates : il y a des poètes comme Vallery-Radot, André Lafon, Brillant, des romanciers comme Baumann et Jean Balde, des philosophes et des critiques comme toi, comme Fonsegrive, des chroniqueurs ou conteurs comme des Cognets, et tous ceux auxquels je ne pense pas en ce moment, et tous ceux qui auraient
surgi, tant de professeurs catholiques ou spiritualistes, opprimés en quelques trous, tant de jeunes intelligences ardentes au sortir des grandes écoles, tant de prêtres brûlés de passion apostolique, tant d'officiers... Et à l'étranger, avec quelques voyages, quelques dépenses, on aurait recruté des correspondants aussi précieux en leur genre que ceux du Temps. Et alors, quelle tâche magnifique : chrétienne, patriotique, démocratique, c'est-à-dire triplement nationale ! Que de questions passionnantes à soulever ! Que d'initiatives à encourager, à faire connaître, à orienter ! Que d'aperçus littéraires, artistiques, économiques, historiques !... Je crois que ce journal eût pu être l'œuvre collective de toute une génération ; des milliers de bons ouvriers auraient versé dans ce creuset ardent un merveilleux métal en fusion.
Et je pense, je crois que le succès serait venu suffisant... Mais laissons cela. Je déraisonne.
Je dirai volontiers à ce préfet imbécile ce que je pense de son charabia malfaisant et grossier. Les malheureux ! Quelle caricature de la France ils nous dessinent ! Quelle vitalité a notre peuple pour absorber sans mourir cette nourriture empoisonnée ! 11 m arrive de regarder avec une tendre piété, sur un atlas magnifique que nous avons ici, notre France, dont la terrestre beauté est sensible même sur une carte, proue hardie du grand vaisseau européen, et baignant dans l'Adantique de même que toute son histoire baigne en plein idéal. Je regarde ses côtes finement découpées, ses fleuves doux aux courbes
molles, ses villes riches d'une telle histoire, fécondées par le sang de tant de martyrs, de héros ! Quelle enivrante musique font tous ces noms évocateurs : Lyon, Reims, Chartres, Paris, ou le village de Valmy, ou cette terre enchantée : l'Ile de France ! Les siècles, les époques s'associent sans se heurter : tout se fond dans ce passé incomparable, comme un Beethoven sait résoudre les dissonances les plus hardies en des accords dont la plénitude réjouit l'âme.
C'eél une grande bénédiction divine d'être citoyen de ce pays. C'est un grand devoir aussi. Et je souffre de voir l'acharnement des hommes d'aujourd'hui à mutiler cette cathédrale unique. Ils sont bien les descendants des insensés qui brisaient à coups de marteau, sous les porches des églises, les têtes vénérables et belles des statues ! m
Mais le temps passe. Venons-en aux choses pratiques. Je suis chargé encore d'un almanach, ce qui ne m'enthousiasme guère. Cette fois, il serait peut-être bon de faire défiler sous les yeux de nos lecteurs tous les collaborateurs de la Démocratie, au lieu de rechercher l'unité absolue des premiers almanachs. Mais à toi, de toute manière, j'aurais demandé une collaboration. Tu sais quel prix j y attache. Il y aura une série de « bilans » très courts, très ramassés, sur l'an passé (P^ août IÇIO-P** août 1911) : politique intérieure, politique extérieure, crises sociales, etc. Veux-tu faire un de ces bilans, sur un plus large sujet — par exemple cet
affaissement de T anticléricalisme, ruiné par le mépris public, qu il me semble constater ; ou bien ce renouveau très sensible de patriotisme ; ou enfin quelque chose d'analogue. Le tout pour entrer dans une mise en pages très serrée, devrait tenir à peu près en trois pages telles que celles que je t* envoie. Tu vois que c'est un petit travail.
Tu me ferais un réel plaisir en écrivant cela pour moi. Je te mets si peu à contribution, maintenant. Ne me refuse pas, je t'en prie, tu me peinerais.
AU M^ME
7 août 1911.
Ne crois pas que j'oublie notre préfet. Il ne perd rien pour attendre, au contraire : l'article de tête de mardi, qui se trouvait libre, lui sera consacré. Je pourrai ainsi m'étendre un peu sur cette remarquable bassesse ^^\
J'ai lu aussi avec attention le livre de Delaisi, « la Démocratie et les financiers ^\ C'est souvent intéressant, mais peu scientifique. Le parti-pris, non pas tant le parti-pris contre les personnes que le partipris doctrinaire, est flagrant. Il y a des inexactitudes énormes et des puérilités. Dans un opuscule sur la guerre qui vient, Delaisi nous dit que si Guillaume II est pour la guerre et les armements, c'est parce
1) Cf. Le préfet de la plus petite France (Démocralie du 8 août 191 1), reproduit dans les Chroniques françaises et chrétiennes r* série, p. 125.
qu'il a des actions de la maison Krupp. Ceci est vraiment trop niais. Le schéma de la guerre future est simplifié d'une manière invraisemblable. Selon lui, il s'agit seulement pour l'Angleterre de bloquer trois ou quatre ports allemands pendant huit ou dix mois, afin de ruiner ainsi à jamais l'industrie et le commerce allemands. La réalité est un peu plus compliquée.
Les mille petits faits cités demanderaient une vérification sérieuse. Je crois la documentation très hâtive. Dans tous les sens du mot, son livre est une histoire de brigands. J'en retiens surtout de bonnes fiches sur certains forbans du Parlement. En particuher il se pourrait que le secret de la politique extérieure de M. Caillaux fût dans ses liens avec la finance. Je le croirais volontiers.
A bientôt. J'ai vu hier notre excellent ami Chardon qui revient d'une promenade à travers trois ou quatre parties du monde et que j ai trouvé vibrant d'un patriotisme exaspéré et si douloureusement froissé !... N'est-ce pas là, cet amour du pays, un beau terrain de « réconciliation nationale ? » Que nous sert de faire la démocratie, si la France ne doit plus être entre nos mains qu'un cadavre ?
AU MEME
24 août 1911,
Je t'ai parlé de mes bilans,.. Ce que j'aurais voulu, c'est établir, pour cette année, le doit et
Tavoir de l'âme française, les faits n'étant retenus qu'à titre de preuves, et rappelés plutôt par voie d'allusion. Philosophie de l'histoire, plutôt qu'histoire. Tu sais que j'ai la marotte de ces synthèses et que je conçois toujours ces sortes de travaux à la manière du Discours sur l histoire universelle, arbitraire peut-être, mais tellement plus intéressant, suggestif et fécond que tout le reste. Ne voulionsnous pas autrefois, toi et moi, faire un recueil de morceaux choisis qui fût une vaste synthèse de la pensée humaine } Nous nous placions alors à un point de vue assez particulier et étroit, et volonfiers nous aurions donné au Discours de Bossuet cette variante finale : « ...Et le Sillon vint au monde ».
Revenons à nos bilans. Tu vois dans c/jel esprit je les conçois. Tire-moi d'embarras. Sur ces douze bilans, donne m'en au moins trois : « La France au point de vue religieux, — la France au point de vue moral, — la France au point de vue patriotique ». Evidemment, ceci n'aura pas d'exagérées prétentions à l'objectivité. On voit ce qu'on veut voir. On retient ce qu'on veut retenir. Et il est légitime, et nécessaire, de mêler ses vœux à ses constatations. Ne te gêne pas, après avoir dit ce qui est, pour dire ce que tu souhaites.
j'oubhais de te dire ce que j'entends par « la France au point de vue moral ». C'est de la moralité publique que je veux parler. La notion du juste, de l'honnête, est-elle oblitérée, ou réveillée }
Les réactions de la conscience publique devant les scandales — Duez, les I 5.000, affaire Rochette, etc.. — sont elles satisfaisantes ? L'idéal de « vertu » est-il en hausse ou en baisse ?...
A SA MERE
Vendredi 23 août 1911.
Chère petite maman, une lettre de Papa m'apprend que vous avez été souffrante et je vous écris bien vite pour demander qu on m'envoie tout de suite des nouvelles, bien détaillées. Quelle peine d'être loin de vous, quand je vous sais malade ! Comment cela a-t-il pu arriver ? Ils ont tous dû avoir joliment peur ! Ne vous étiez-vous pas fatiguée, les jours précédents } Pourrez-vous être bien soignée dans cet hôtel ? 11 faut que vous passiez les jours de vacances qui vous restent encore dans un repos parfait, n'en faisant qu'à votre guise, restant étendue, jouissant de la montagne de la manière qui vous plaira, évitant le bruit, les cris, et la bande des M. et autres personnes agitées et mondaines, qui me fatiguent à distance. 11 faut revenir à Paris avec une radieuse santé et des provisions de forces inépuisables. Pauvre maman, qui vous êtes tant dépensée à notre service ! C'est à nous de vous soigner. Je me demandais, en apprenant votre indisposition, pourquoi nous n'avions pas su, l'an dernier, vous organiser une vie moins dure. Car
voilà vos enfants casés, ou en tous cas assez grands pour ne plus peser sur vous. Il faudra que je cause de tout cela avec Madeleine et que l'hiver prochain vous ayez une existence bien raisonnable.
Je vous dis tout cela à la hâte, dans la précipitation de ces derniers jours qui précèdent mon départ pour Chartres. Entre parenthèses, soyez certaine que ce séjour me fera, comme d'habitude, le plus grand bien. Vous ai-je dit que je retrouverai là-bas Mouricaud, sergent comme moi, et maintenant affecté à mon régiment, le 1 02^ ?
Je serai lundi matin à Chartres avant I I heures. Je demande qu'on m'env'oie tout de suite de vos nouvelles à Chartres, poste restante. Qu on mette la lettre à la poste samedi avant le courrier. Je veux être rassuré le plus tôt possible et j'irai à la poste en descendant du train.
Adieu, petite maman si aimée ! Ne laissez pas votre chère santé souffrir de tout ce que vous avez fait pour nous. Pensez que nous aimerions infiniment mieux être tous très malades que de vous voir encore souffrante, comme vous l'avez été l'autre jour. Je vous supplie de vous bien porter et je vous embrasse avec toute ma tendresse.
A SA SŒUR MADELEINE
Chartres, mercredi 30 aoùl 1911.
Ma chère Madeleine, je te remercie bien de ta lettre qui ne me rassure qu à moitié. Qu on m envoie
d'autres nouvelles ! fréquentes ! Il faut m écrire ici, Chartres, poste restante. C est le Aïoyen le plus rapide de me faire parvenir les lettres, mon cantonnement étant à deux pas de la poste. Car nous sommes en cantonnement dans une école, avec de bonnes paillasses, et en guise de draps cette sorte de poche de toile que les soldats appellent du nom expressif de « sac à viande ». Et une couverture. Le tout ne vaut pas un bon lit, mais, le grand air et la fatigue aidant, on y dort très bien.
Nous restons ici cette semaine et la semaine prochaine, et ensuite manœuvres jusqu^à la fin. Je ne suis pas bien fatigué, les conditions matérielles sont excellentes. Robert de Mouricaud est dans un cantonnement tout voisin du mien et nous ne nous quittons guère. Nous avons en ville une petite chambre très confortable d'où je t'écris, et en somme tout va bien. Je voudrais qu'il en fût ainsi à Sallanches.
A bientôt d'autres nouvelles. J'ai voulu surtout vous donner mon adresse afin de recevoir vos lettres.
Mille tendresses à tous. Dis à maman combien je voudrais, combien je veux la voir guérie et aussi vaillante qu'avant. Embrasse-la pour moi très tendrement ; et toi aussi je t'embrasse de tout cœur.
A SA MÈRE
Chartres, 3 septembre 1911
Madeleine et Jeanne ont eu la bonté de me tenir au courant, ces jours-ci, de votre vie à Sallanches
et j'apprends avec joie que la consultation des médecins est rassurante puisqu'il ne s'agit que de sagesse et de soins. Comment pourrions-nous vous laisser en manquer } Mais il faut être raisonnable. Vous ne l'avez pas toujours été. Vous avez tellement pris le pli du dévouement, de Toubli de vous-même, de la dureté envers vous-même que vous continuez à vous surmener, même quand les circonstances Vous permettraient le repos. Il ne le faut pas. Votre meilleure manière de penser aux autres, c'est de penser un peu à vous. Descendez quelque temps au niveau du commun des mortels ; cela sera encore méritoire puisque vous avez si peu de goût pour suivre votre goût. Cependant, sans égoïsme, ne peuton jouir de bien des choses ? Vous n en aimez que de très belles et de très nobles. Il ne faut pas laisser les préoccupations, les cramtes pour l'avenir paralyser en nous la confiance, Télan, un certain amour de la vie. 11 ne faut pas trop penser à 1 avenir. Ce n'est pas légèreté, c'est sagesse. 11 ne nous appartient pas, ou plutôt il nous appartient, pujsque nous pouvons en faire, à volonté, de 1 espérance ou de la crainte. Mais vous n'en faites jamais de l'espérance. Alors n y pensez pas. — Nous n'avons pas lieu d'être tristes m mécontents de notre sort. La Providence qui vous a demandé beaucoup vous a fait aussi bonne mesure. Les grandes douleurs vous ont été épargnées. 11 suffit de réfléchir, de regarder autour de soi pour voir ce qu elles auraient pu être. Le bon Dieu, soyez tranquille, est de taille à
VOUS les épargner encore, à les écarter, comme il pourrait les amener à l'improviste quand nous serions bien assurés dans le bonheur. Ce qui serait légèreté chez les autres est chez nous, chrétiens, un abandon à la volonté divine.
Je voudrais, chère petite maman, vous convaincre, et je sais bien que cela est difficile, et qu'on n est pas heureux par raisonnement. Cependant, cette pensée est très salutaire, que le monde est entre les mains d'un Juge, qui jugera les volontés, droites ou fausses, et non les faits, les résultats. Alors, à quoi bon essayer de prévoir à l'infini les répercussions de nos actes ? Laissons faire Celui qui sait où 11 nous mène.
Je vous dis cela pour que vous ne vous accabliez pas de trop d'angoisses, que vous apporteraient des prévisions lointaines. Pourquoi accroître à plaisir son fardeau ? La grande affaire est de porter vaillamment celui qu'on a.
Que je voudrais être auprès de vous pour vous dire tout cela, vous faire sourire et rire, et me donner ainsi de la joie à moi-même ! Mais, dès votre retour, il faudra que nous vous arrangions une vie plus sage, plus juste, plus équitable. Voulez-vous nous faire passer pour des enfants dénaturés qui laissent leur mère s'épuiser ?
Ces vingt- trois jours sont ennuyeux mais supportables. Je suis assez tranquille dans un cantonnement, tout auprès de la cathédrale. Je vois chaque jour des aéroplanes au-dessus de Chartres, ou au champ de manœuvres. L^un d'eux a passé
hier soir au-dessus du cantonnement ; un quart d'heure après que j avais admiré la sûreté de son vol, il est tombé et le pilote s'est tué. Mais, dès aujourd'hui, d'autres recommencent. Admirez leur insouciance. Elle n'est pas folle. Sans elle, il n'y aurait ni progrès, ni vie possible.
L'heure passe, je vais rendre l'appel. Adieu, chère petite maman ; je vous embrasse et je me sauve en grande hâte. Souriez, je vous en prie et, si vous nous aimez, aimez- vous un peu et soignez- vous beaucoup.