‹ LettresChapitre 2 sur 9 · A LA MÊME · texte numérisé non relu

A LA MÊME

Jeudi 14 septembre 1911.

Chère petite maman, j ai reçu et lu avec beaucoup de joie votre lettre où j'ai retrouvé, il est vrai, toute votre mélancolie. Mais votre mélancolie, c est vous-même. J'ai été bien inquiet, peiné et angoissé de vous savoir souffrante. Grâce à Dieu, les nouvelles que Madeleine me donne me rassurent. Je ne pense pas du tout que vous soyez menacée de perdre vos forces, — et qu'avez-vous besoin d avertissement, vous qui vivez constamment dans la méditation des choses éternelles.

Vendrediy 3 h. J \2 du matin. — Un rassemblement inopiné, hier soir, ma fait interrompre ma lettre. Je la reprends ce matin à laube, hâti\ emenl avant le départ. Le moment du retour approche, le

vôtre et le mien, et je vous reverrai bientôt très vaillante, je 1 espère. Quant à moi, ne vous inquiétez pas ; je supporte parfaitement ces fatigues un peu lourdes au début. Mais à présent je suis entraîné et tout va bien.

Je n'ai pas le courage de te gronder et je te comprends trop bien pour t'en vouloir. J'attendrai donc. Il faut bien que j'attende. Envoie-moi ton patriotisme tel qu'il est, même avec cinq pages. Je m'arrangerai pour qu'il tienne...

Je reviens des manœuvres, content d'avoir tenu bon, mais assez fatigué. Ce fut vraiment dur, à de certains jours. Mais quand on parle volontiers de guerre, il n'est pas inutile de prendre une idée de ce que cela serait. J'ai trouvé ici ma pauvre maman bien souffrante d'épuisement et d'urémie, et toute ma famille est dans la tristesse. Pas d'inquiétudes graves, mais tout de même un lourd souci. Et pourtant si jamais créatures humaines ont mérité le repos, le bonheur, la paix, ce sont bien mes parents. Mais, pour cette maladie de maman et pour de très pénibles préoccupations, je les trouve en larmes. Quelle dureté ! Comment supporter la cruauté injuste de cette terre, s'il n'y avait un ciel ?

AU MÊME

27 septembre 1911.

Mon cher Léonard, il y a quelque chose qui m'a toujours étonné, c'est la manière dont tu juges ce que tu écris. Ta sévérité est d'une incroyable injustice et tu pousses la défiance de toi jusqu'à l'aveuglement. Je trouve ton patriotisme un petit chef-d'œuvre de concision, de netteté, de vigueur et

de profondeur Rien ne pouvait plus parfaitement

réaliser l'idéal que je m'étais proposé. Enfin, j'attends

la suite avec impatience Ah ! si tu avais confiance

en toi. 1 1 ne te manque que cela. L' humilité te perd

Je veux prier Dieu qu'il t'envoie une bonne dose de cette vanité sans laquelle il est impossible à l'homme de vivre ou du moins d'être heureux. Puisse ta fille à qui j'offre mes respectueux hommages et mon affection... avunculaire (que dis- tu de cette précision dans l'expression ?) n'en être pas dépourvue (de vanité).

AU MÊME

3 octobre 1911.

Je suis navré que tu aies de nouveaux ennuis. Que peut-on faire pour te défendre contre la tyrannie « laïque » ? Tu parles de « répondre à fond >\ Désires-tu que la Démocratie s'en charge } Rien de plus aisé et de plus agréable pour nous. Mais cette intervention te fera-t-elle du bien ou du

mal ? Il faut songer au résultat. Tu ne peux cependant passer ta vie à déménager. Il faut rester à Pau. Ta santé Texige. Enfin je suis à ta disposition absolument et de toutes les manières. Use de moi comme tu voudras. Mais guide-moi, que je ne fasse pas de sottises.

Sur ce, au revoir, en hâte. Maroc et Congo, Tripolitaine, almanach, sans compter les articles de tête et les contes, cela fait beaucoup de besogne et je suis forcé de travailler assez assidûment. Tiens-moi au courant de tes affaires ; elles sont miennes, et plus que miennes.

A JACQUES NANTEUIL

9 octobre 1911.

Quant aux questions que vous me posez sur

la rédaction de la Démocratie^ elles dépassent ma compétence. Je rédige, et c est tout. Je ne dirige pas, et ne sais guère quelle est et surtout quelle sera l'orientation de la Démocratie. Cependant, il me semble que, cet hiver, elle va devenir « très politique et sociale », après la fondation de la Ligue politique. Elle désire se faire avant tout l'organe d'un mouvement, vivaïit de la vie du mouvement et non d'une vie propre. Journal complet, oui, parce que l'on estime que ceux qui s'intéresseront à ce mouvement n'ont pas besoin de s'intéresser à autre chose.

Mais tout cela n'est pas bien net dans mon esprit. Je ne me pose pas tant de questions, et fais

mon travail, c'est-à-dire celui qu'on me donne, du moins mal que je peux.

Quoi qu'il en soit, vous pouvez bien, puisque le feuilleton de la 3^ page est assez éclectique, faire une étude sur les poètes. Cette oasis de fraîcheur poétique sera fort appréciée, croyez-le, des lecteurs qui auront parcouru les steppes de la ^^ politique et de l'économie pure >\ Mais que chaque étude fasse un tout et n'ait qu'un feuilleton.

Votre Rocambole a beaucoup plus d esprit après sa mort que de son vivant. Quant à votre discours à la Turquie, j'en admire la verve et la juste ironie. Trop juste ! Et toute cette affaire est lamentable.

Adieu, je cours à mes affaires... étrangères après vous avoir serré très cordialement la main.

A LEONARD CONSTANT

9 octobre 1911.

Mon cher Léonard, voici la coupure de X Indépendant. Ta réponse est parfaite, nette, incisive, un peu hautaine, et sans réplique. Je bénis ton aimable recteur. Peut-être Caillaux chancelant rendra-t-il ton préfet plus timide, comme il convient en l'attente d'un nouveau maître.

Je jubile en voyant se développer, et grandir, et devenir irrésistible la campagne contre l'immonde marché. Je soupçonne d'affreux dessous à cette affaire marocaine, et, chez Caillaux^ les motifs les

plus vils. Mais comment savoir ? Comment prouver ? Quelle souffrance, pourtant, de penser cela des maîtres et représentants du pays !

AU MEME

13 octobre 1911

Mon cher Léonard, aujourd'hui, où je voudrais t écrire tant de choses, je n'ai qu'une minute. En deux mots laisse- moi te dire combien je partage ton indignation, ta colère, ta douleur d'être muré dans une maison où l'air est empesté de mensonges. Mais ne cède pas à la tentation : ne t'en va pas. Ton devoir, ton avenir actif et fécond sont là. Tu as une œuvre à faire, et magnifique : éveiller des âmes. Eveille-les. Tant mieux si les X. sont menteurs ! Plus francs ils diraient : « Nous sommes la Contre- Eglise » et l'on ne pourrait servir l'Université sans apostasier. Mais tu as le droit de prendre au sérieux les paroles qu'ils disent de mauvaise foi. Honore-les plus qu'ils ne s'honorent eux-mêmes...

Ne cherche pas au loin, dans une vie épuisante, aventureuse, incertaine, la tâche que la Providence t'offre, tout près de toi. Que te manque-t-il ? Ta liberté de professeur est sauve, ou presque. Tu peux écrire beaucoup de choses, en les signant de ton nom, et tout ce que tu voudras, en ne signant pas. Cela est pénible, mais non point humiliant.

Je te dis tout cela bien rapidement, bien superiiciellement, mais je le sens profondément...

AU MÊME

20 octobre 1911.

J'avais appris que Tabbé Alfonsi était de passage à Paris et j*ai voulu le voir, puisque tu avais de Famitié pour lui. Je l'ai trouvé très ému de la mort presque subite, au Foy^er, de Mademoiselle Laure Damiani qu'il avait accompagnée à Paris où elle voulait se faire soigner. Il m'a dit que tu connaissais les Damiani, que tu étais descendu chez eux. J'ai prié auprès de ce lit funèbre, où elle était étendue dans ses vêtements blancs et noirs de tertiaire dominicaine.

J ai vu très peu l'abbé qui partait le soir même pour la Corse, avec son cercueil. Mais je l'ai vu assez pour comprendre combien il t'aimait...

A M. L'ABBE DAVOT

31 octobre 1911.

Mon bien cher ami, en cette veille d'une de nos grandes fêtes chrétiennes, ma pensée va vers vous, qui souffrez loin de nous, si saintement, et qui, par l'admirable Communion des Samts, souffrez donc pour nous. Et je veux vous redire une fois de plus mon affection fidèle et profonde, et ma reconnaissance. Que de bien vous avez fait parmi nous, et à chacun de nous ! Vous êtes bien au milieu de nous le prêtre, l'image vivante du Christ, celui dont

toute la vie, toutes les paroles, tous les gestes sont tendus vers les choses de l'au-delà, et nous invitent et nous aident à monter. Et vous êtes aussi Fami, le meilleur, le plus sûr, le plus tendre et le plus surnaturel des amis. Votre pensée est associée au souvenir de tout ce que nous avons fait, de tout ce que nous avons aimé depuis dix ans. Elle m'aide aux heures difficiles à mieux comprendre ce que c'est que l'Eglise, le devoir, la piété, la vie chrétienne, la douceur évangélique, la charité et la résignation. J'achève demain une neuvaine que j'ai dite à votre intention. Puissiez-vous aussi avoir pour moi, tandis que je communierai pour vous, une pensée, une prière, une bénédiction. O mon bien cher ami, demandez à Dieu qu'il me donne un peu de cette paix admirable qui est en vous et dont j'ai souvent éprouvé le bienfait !

Je suis avec vous dans vos souffrances ; je vous en remercie encore ; je voudrais pouvoir vous témoigner efficacement mon affection et mon infinie et respectueuse reconnaissance.

A LEONARD CONSTANT

4 novembre 191 1

Ici on a été ravi du succès des abonnements.

Pour ma part, j'aurais mieux aimé des concours plus spontanés... Tu connais le Sillon et ses rebondissements perpétuels : voici que notre courbe remonte. Et l'on attend beaucoup du Congrès, de la lutte

politique, etc. Ce qui me fait le plus de plaisir en tout cela, c'est de voir Marc heureux et encouragé...

Hier, par fiasard, je suis entré à Saint-Sulpice à l'heure des vêpres et j ai regretté de tant négliger ces secours que nous donne l'Eglise. Quelle paix, dans ces chants ! Quelle hauteur ! Quel air on respii-e là !... Quand le Magnificat a jailli, j'ai cru que mes larmes allaient jaillir aussi. Puis je suis sorti, et retombé dans la vie, dans moi-même, dans l'écœurante médiocrité.

L'affaire marocaine est attristante. Ce qui me peine plus que tout, c est cet entêtement à traiter avec l'Allemagne comme avec un peuple quelconque, et à faire du définitif, entente durable, rapports cordiaux, etc., comme s'il n'y avait jamais eu d'Alsace. Ils sont las de fidélité. S'ils osaient, ils crieraient à l'Alsace- Lorrame : <^ Mais oubliez-nous ! Oubliez-nous donc !.. »

Adieu, mon cher Léonard, porte- toi bien, oublie X., aime ton métier, aime ces âmes d'élèves, dont beaucoup seront marquées par toi d'une empreinte éternelle. Ne te plains pas : Tu as la plus spirituelle des tâches. Beaucoup de temporel s'était mêlé à la nôtre. Il faut se méfier de tout ce qui s organise en vue d'un résultat d ordre temporel. Cela déçoit. Mais un enseignement pénétré de christianisme restera toujours, en dépit de tout, une semence de vie. Et cela ne déçoit pas. Associe-moi à tes travaux et à tes prières. Je te suis toujours bien affectueusement et profondément uni.

AU MÊME

21 novembre 1911

....Le Congrès a été très bon. Marc ravi, encouragé, réconforté, va lancer sa ligue politique d'une manière à la (ois impétueuse, adroite et raisonnable. Il écarte les inquiétudes de nombreux amis, parmi lesquel Raoul Jay, en ajournant le T^arti nouveau. Dans la Ligue, point de P.- H. Loyson, ni autres collaborateurs d'un anticléricalisme terriblement rebutant. Enfin, de ce côté, tout va bien.

Ce qu'il faudrait au journal, ce seraient beaucoup d'articles comme le tien sur Guéry. Je te l'ai dit à propos du premier et te le redis pour celui-ci : ils suffiraient à justifier l'existence du journal ; ils répondent à des besoins si profonds, si essentiels, et ils y répondent si bien. J'écarte les vains compliments : mais ces pages-là sont émouvantes et belles et font tressaillir tout ce qu'il y a de chrétien en nous, et en ceux mêmes qui ne se croient pas chrétiens.

AU MEME i

2 décembre 1911. i

Je vais être maintenant bien absorbé. Figuretoi que je suis nommé prote ou correcteur, comme tu | voudras, pour trois mois (jusqu'au 1 ^^ mars). Soit sept I ou huit heures par jour passées dans l'imprimerie à corriger les épreuves et les morasses. Ces nouvelles fonctions me laissent peu de loisirs.

Ne me prive pas de tes lettres même si je n'y puis toujours répondre, et crois à la très fidèle affection de ton trop pessimiste et trop humain ami.

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