‹ LettresChapitre 8 sur 9 · A SON PÈRE ET A SA SŒUR · texte numérisé non relu

A SON PÈRE ET A SA SŒUR

17 septembre 1914. \

Mon cher Papa, ma chère petite Madeleine, je reçois un envoi bien émouvant, un paquet de lettres

charge au Nord de Toul qui est fortement menacé. Le régiment ; regagne en hâte et par étapes le grand camp retranché et arrive le 19 i dans la région de Flirey. j

Le 21 septembre, il attaque brillamment, à Lironville, des forces 1 allemandes très supérieures en nombre et en matériel. Le lieutenant- \ colonel Nussbaum, commandant le régiment, y est blessé et est ] remplacé par le commandant Bérard. Après trois jours de durs combats, | ayant subi des pertes sévères, il arrive à fixer l'ennemi sur les lisières • du bois de Mort-Mare et dans le bois le Prêtre. — Historique du : 369'^ Régiment d'Infanterie. \

De la mobilisation à la fin septembre 1914, le 369'' subit les | pertes suivantes : 4 officiers et 60 sous-officiers et soldats tués ; 1 7 dis- « parus (présumés tués) ; 7 officiers et 298 sous-officiers et soldats blessés. ;

OU cartes de vous, et de Jeanne. La plus récente est de Madeleine, écrite le I 2 septembre. Je suis navré que vous ne receviez pas mes lettres. Ecrivez-moi toujours à Toul (faire suivre en campagne), 369*" d'infanterie, 2 P C'^ et je crois que je recevrai toutes vos lettres.

Je vais bien, je viens de me reposer longuement dans un bon cantonnement, ]e ne suis plus ni fatigué, m enrhumé. Je n'ai pas encore combattu à proprement parler, seulement subi d'inofîensifs bombardements et une escarmouche. Ne vous inquiétez donc pas de moi ; tout ira bien jusqu'au bout. La retraite des Prussiens me rassure pour vous, pour Charles, et pour Albert. Mais les trois autres ? C'est pour moi une inquiète et constante pensée. Dites-moi bien tout. Le travail excessif de Papa, ses préoccupations, l'irrégularité de ses repos ne vont-ils pas faire beaucoup de tort à sa santé } Et je suis sûr que Madeleine se surmène aussi. Soignezvous bien, gardez- vous bien pour ceux qui vous chérissent, et songez à tous ceux qui ont besoin de vous. Je renonce à écrire à Authon et à nos soldats. En passant par Paris, quand les lettres arriveraientelles } Et la fin de la guerre ! C'est décourageant. V^oulez-vous leur transmettre de mes nouvelles }

J'apprends par Papa, l'héroïsme — prévu — de l'abbé de Pitray. Celui-là est toujours le premier, au premier rang. Pauvre Maman ! Qu'elle serait émue et heureuse de savoir au champ d'honneur la belle médaille qu'elle avait si bien choisie ! Qu'elle

souffrirait aussi en pensant à tous ses petits épars en

France, ou menacés. Aujourd'hui, elle est dans la j

sérénité bienheureuse, elle nous voit, elle nous |

protège, elle nous aime sans larmes. Que Dieu soit i

béni en tout ce qu'il fait. Mais II nous a durement \

éprouvés. J'ai confiance que sa main ne nous frappera j

pas davantage. A bientôt, je vous embrasse très j

tendrement tous deux, comme je vous aime. ]

CARNET DE ROUTE

18 septembre.

...Ma constitution de vieux cheval de fiacre, fourbu et résistant...

Ici c'est bien l'automne, le plus vilain automne, maussade et sale, sans poésie ; pas de feuilles morles encore, mais une boue gluante sur les chemins, des bourrasques de pluie, jour et nuit, et un vent glacial. Ce n'est pas « mélancolique », mais simplement triste et pénible. On désespère de revoir jamais le soleil, de beaux jours chauds.

19 septembre.

A l'a rrivée d'une longue étape par un bien mauvais temps. Encore des allées et venues auxquelles je ne comprends rien et que je n'essaie pas de comprendre. Aujourd'hui il m'est très difficile d'écrire. Je ne suis pas malade, et toujours tel d'esprit et de cœur.

Henry du T^oure a été tué, le 2 1 septembre 1914^ au cours d^une attaque menée par son bataillon, à F ouest de Limey, et enterré sur place, quelques jours après, par ses compagnons d'armes. Depuis la guerre^ son corps a été exhumé et transporté non loin de /à, au cimetière militaire de la Carrière, sur le territoire de la commune de Flirey.

Page 1