A SA SŒUR JEANNE
Prés de Pont-a-Mousson, 21 août.
Ma chère Jeanne, je suis en ce moment cantonné depuis hier soir dans un village tout proche de Pont-à- Mousson, et attendant des événements qu'il est toujours impossible de prévoir. Mon régi-
ment a passé huit jours à Toul, puis il est venu ici j en trois étapes, dont la première a été assez fati- ^ gante. D'ailleurs je vais bien ; les marches me \ semblent dures, mais dès que je peux me reposer je retrouve des forces. Ici on entend souvent le ; canon, et pas très loin. Les Allemands sont établis : de Tautre côté de la Moselle et ont brûlé plusieurs ! villages français ; j'en ai vu flamber un hier soir, à la i nuit, et c'était assez sinistre. Une grande bataille est i engagée en ce moment un peu au delà de Pont-à- \ Mousson, mais je ne pense pas que mon régiment y i participe. Pour l'instant, j'attends, paisiblement \ l'heure de la soupe en écoutant le canon, et je n'ai j pas encore vu un Prussien — seulement leurs i aéroplanes qui volent assez souvent au-dessus de ! nous. Alors, les canons des forts tirent dessus et j les attrapent quelquefois. C'est très intéressant. j
J'ai eu à exécuter divers travaux de défense — '-. déboisements, tranchées, — d'abord à Toul, puis près d'ici, mais je suis content d'avoir quitté la caserne et de commencer à faire campagne. La petite relique que tu m'as donnée ne me quitte pas et c'est certainement une précieuse protection pour moi.
Le pire est d'être absolument privé de nouvelles. De la rue de Condé je n'ai reçu qu'une seule lettre, précisément celle de Madeleine qui avait oublié d'indiquer le n° de la compagnie. D'ailleurs il faut mettre désormais :
Sergent du Roure 369' d'Infanlerie, 21" Compagnie, à faire suivre en campagne
Ce que je sais de la guerre me paraît excellent. J'espère qu'on ne lâchera pas FAllemagne avant de Tavoir bien battue, disloquée, démembrée et mise hors d*état de nuire.
Donc en résumé :
Je suis du côté de Pont-à- Mousson ;
Je ne me suis pas encore battu ;
Je vais bien ;
Je ne sais rien de personne et voudrais bien être renseigné ; surtout n'oubliez pas le n° de la compagnie...
Mon régiment semble tout à fait démuni d'aumônier ; je n'en ai vu aucun, malheureusement. Mais il y dans ma compagnie un petit lieutenant très catholique qui m'aiderait certainement à trouver un prêtre le cas échéant.
Allons, au revoir, mille baisers à tous, à toi, ma petite Jeanne, à Madeleine, à Marthe, à Max, et à notre cher petit papa ; je continuerai à écrire rue de Condé ; je pense que cela arrivera plus sûrement qu'aux Andelys.
CARNET DE ROUTE
21 août.
J'élève mon cœur vers Celui qui tient en ses miséricordieuses mains nos destinées. Seigneur, faites de nous ce que vous voudrez. J'adore votre volonté.
23 août.
[Pont-à- Mousson]. Encore un triste dimanche, sans messe. Les cloches de la ville sonnent doucement, de leur belle voix grave ; mais le soldat a Fair retranché du monde, et la voix des cloches arrive en vain jusqu'à lui.
28 août.
La splendeur de ce midi me donne quelque confiance, quelque espoir. O douceur des jours écoulés !...
A SON PÈRE Dimanche, 30 août 1914 (finie le 31 août).
Mon bien cher Papa, j'ai reçu ici hier et avant hier soir tout un paquet de lettres de la rue de Condé. La plupart ont été retardées faute de l'indication de la C^ Je croyais bien pourtant en avoir donné le n° en partant. Mais peu importe. J'ai été bien heureux d'avoir des nouvelles de tous, et des nouvelles relativement bonnes, bien que je m'inquiète de l'excès de votre travail et de votre fatigue, mon cher Papa. Je pense aussi de Madeleine qui ne me dit rien de sa santé, se donne beaucoup de mal et abuse de ses forces. En somme vous êtes dans cette guerre plus utiles que moi, tout au moins, qui vais de droite et de gauche toujours en réserve et ne prenant jamais part en première ligne à un combat. A l'heure actuelle, j'ai fait
creuser des tranchées, préparer des abris, mais non pas tiré ni reçu un seul coup de fusil, seulement quelques obus anodins. Pendant ce temps-là vous faites des merveilles à Paris
Je voudrais bien [leur] répondre en détail, mais il m'est très difficile d'écrire. Il faut le faire pendant une pause, dans un champ ou au bivouac, sans cesse dérangé par les ordres, les rassemblements, etc. Cette vie est dure, très dure même par instants. La privation de sommeil est une de celles qui me coûtent le plus. Inutile de dire qu'il ne faut pas songer à trouver des lits. Quant à la nourriture, elle esL en général suffisante, mais irrégulière. Tous les pays que nous traversons ont déjà été razziés par les troupes qui nous précédaient. On n'y peut plus rien acheter. Malgré tout, je vais bien ; je suis toujours fatigué, par instants à bout de forces, et puis dès qu'on s'arrête un peu je retrouve quelque vigueur, je n'ai pas été malade ; seulement une douleur assez pénible dafns le cou, probablement rhumatismale, qui me gêne beaucoup pour porter le sac. Il est vrai que, pour le moment, nous semblons immobilisés dans un village lorrain, à bonne distance de la frontière, et alors il n'y a plus ni marche ni sac.
J'ai pu avoir la messe ici hier. Le colonel y assistait, ainsi que le capitaine, les deux lieutenants, un sergent et quelques hommes de ma compagnie. Revu Etienne Béchaux qui a pu se faire affecter aux brancardiers de la division, et à qui je me suis confesssé (vous savez qu'il est dominicain).
Je ne vous dis rien des nouvelles de la guerre, car ma lettre vous parviendra sans doute fort en retard. Autant que je puis m'en rendre compte, nous n'avons eu qu'un sérieux échec, en Lorraine, déjà à peu près réparé
Le temps est presque toujours beau. D'ailleurs on finit par s'habituer même à la pluie.
Au revoir mon cher Papa ; je vous embrasse tous de tout mon cœur, et je vous redis très particulièrement à vous la tendresse et l'admiration infiniment reconnaissante de votre Henry.
CARNET DE ROUTE
31 août.
N' J'ai pu communier ce matin, j'ai prié de mon
mieux, j'en suis bien heureux et réconforté, mais que de douleurs ! Prions Dieu et la Sainte Vierge de tout cœur pour la pauvre France sur qui sa main semble encore s'appesantir — et pour nous, qui demandons grâce.
Toujours la même léthargie, provoquée par
l'arriéré de la fatigue et de l'insomnie, le même abrutissement que chaque jour fait plus morne, les mêmes angoisses au sujet de Paris, et les mêmes fidélités...
Je prie très peu de façon régulière, mais je tâche de me tenir à peu près en union avec Dieu, de redire aux petites et aux grandes épreuves le fiât où se résume tout notre savoir.
* A JEAN DES COGNETS
Lundi. 31 août 1914.
Mon cher Jean, un seul mot ce soir ; tu n'imagines pas comme il est difficile d'écrire dans ces cantonnements de hasard. Et encore cette lettre te parviendra-t-elle ? Je viens d'apprendre la marche des Allemands sur la Fère, qui me surprend cruellement. Je m'efforce de garder bon espoir, mais je n'aurais pas cru qu'ils pussent aller jusque là. Quelle force dans cette brutalité teutonne, si méprisante de toute justice et si perfide ! Notre patrie sera-t-elle toujours punie ? Maintenant mon optimisme foncier du début est ébranlé ; je tremble.
De moi peu de chose à te dire ; on nous interdit tout renseignement sur ce que nous faisons. J'ai quitté Toul, je me suis promené à droite et à gauche. — Beaucoup entendu le canon, préparé des combats qui n'ont pas eu lieu, creusé des tranchées qui n ont pas servi, reçu sans dommage quelques obus, aperçu une bataille, campé sur un champ de bataille abandonné (sinistre chose), enseveli des morts, etc. Besognes de guerre, mais pas la guerre, pas le risque, pas les balles reçues ou tirées, pas d'assauts à la baïonnette. [Présentement je suis quelque part en Lorraine, non loin de la frontière, paisiblement. J'ai été extrêmement fatigué, je le suis encore, mais pas malade. Je tiendrai bon.
Je m inquiète affreusement de ceux que j'ai laissés
Tout est obscur et effrayant. Horrible épreuve, ô
mon Dieu, et peut-être pour arriver à la défaite \
suprême, au finis Galliae dont nous avons parlé i
ensemble. Non, ce n'est pas possible, mais j'aurais ]
plus de cœur si je me battais. !
Adieu, mon très bon et très cher ami. Tu as ;
toujours été extrêmement bon et délicat pour moi, 1
et tutélaire dans ton affection fraternelle. Je t'en j
remercie comme cela, tout simplement. J'embrasse !
tes enfants ; j'offre mes plus respectueux souvenirs I
à Madame des Cognets, à tes parents, et je suis à !
toi d un cœur très profondément affectueux. \
1^' septembre. — Nos officiers restent très j
optimistes. j
CARNET DE ROUTE
2 septembre.
Petite escarmouche ; quelques coups de feu \
(les premiers) ; rien du tout, en somme. Impres- <
sionnant. Ah ! s'il n'y avait pas l'odieuse fatigue ! ;
Vers le soir, je suis allé lire quelques pages de i
Y Imitation à l'église. Vraiment un cœur qui souffre j
n'est bien que là. Tout le reste est mensonge. Là ) seulement on soigne la douleur, parce qu'on consent
à la regarder en face, à la nommer par son nom. 1
On dit : « Oui, la souffrance existe et je souffre l
horriblement, mais vous le voulez, mon Dieu, vous ,
quifavez souffert pour nous les tortures de l'agonie. \
Souffrir ne serait rien, si l'on savait vous aimer ». i
Ce silence, cette paix, cette solitude pieuse, les \
paroles du Saint- Livre me remuaient jusqu'au fond de l'âme et me mettaient les larmes aux yeux. Je sentais, je touchais du doigt l'union toute puissante de ceux qui s'aiment en Dieu et vont porter au même autel leurs larmes et leurs prières. Je vais retourner tout à Theure, ce matin, dans cette église pour y rester cette fois un peu plus longuement. Elle n'est pas belle. Mais c'est le seul endroit de ce village qui me paraisse avoir une âme accessible à la mienne.
A SA SŒUR MADELEINE
5 septembre 1914.
Ma chère Madeleine, ne t'inquiète pas à mon sujet. Je vais bien, si ce n'est que je suis fatigué ; et je ne suis guère exposé. Pour la première fois hier, nous avons eu une petite escarmouche, très peu de chose. Je reçois tes lettres très en retard ; envoie-les à l'adresse suivante : « Sergent au 369* de ligne, 2 1 ' C"", 2^ Section, ^oul, fan e suivre en campagne ^> (et non plus Montargis). Sers-toi de préférence des cartes postales militaires, cela arrive plus vite. Peux-tu m'en envoyer un paquet de 25 ou 30 ? J'ai écrit récemment à Marthe, mais comme elle est aux Andelys, je pense que tu as ouvert sa lettre. Je lui demandais divers envois. Voudrais-tu y ajouter de la ouate thermogène, car je suis enrhumé.
Je suis bien inquiet de vous, à cause de la
marche des Allemands sur Paris. Allez-vous y rester Papa et toi ? J ai peur que la ville ne soit bombardée.
As-tu des nouvelles de nos soldats ? Je ne suis renseigné et rassuré que sur Albert et sur Charles. Sur les autres, rien, sinon que Pierre doit se battre depuis assez longtemps, déjà. Ce matin, j'ai reçu de toi une lettre du 1 7 août. Tu vois comme c'est ancien.
Je ne reste pas en place ; je vais, je viens ; tout ce que je peux te dire c'est que je ne m'éloigne jamais beaucoup de mon premier port d'attache.
Je ne te dis rien des événements. Je garde bon espoir malgré tout, mais quelles épreuves !
Je pense bien à vous et je vous embrasse, Papa et toi, très tendrement.
CARNET DE ROUTE
9 septembre.
Pour le moment, je me cramponne avec tout ce que j'ai d'énergie pour faire jusqu'au bout mon métier de soldat, qui vraiment dépasse mes forces par instants.
A SON PERE
12 septembre.
Mon cher Papa, je ne suis ni blessé, ni malade ; je n ai guère combattu, mais reçu sans mal des coup's
de canon. Vie d'ailleurs éreintante, surtout par la privation du sommeil qui m'épuise. Je résiste de mon mieux à l'écrasante fatigue, mais il y a des jours où je suis à bout ; enfin je tiendrai tant que je pourrai. Je ne peux rien dire de ce que je fais sinon que, mon régiment se promène beaucoup à pied ou en chemin de fer.
Je ne sais rien de Jacques, Pierre, René. Les lettres reçues de la rue de Condé sont anciennes. Comment allez-vous ? Je suis à peu près rassuré maintenant sur Paris qui ne me paraît plus menacé. Les nouvelles de la guerre sont bonnes, mais si vagues ! Je suis émerveillé de la résistance des troupes de réserve, soumises à un régime épuisant : services d'avant-poste, nuits blanches, etc.
Je vous embrasse bien tendrement, mon Papa chéri, et Madeleine, et tous les autres s'ils sont auprès de vous. Je pense bien à vous et je vous 2Ûme de tout mon cœur.
A MARC SANGNIER
13 septembre. Pendant une halte dans un bois.
Mon bien cher Marc, je ne sais trop si cette lettre te parviendra. Ta Mère a eu la bonté de me donner jusqu'ici de tes nouvelles et j'ai su que tu avais trouvé le moyen de faire de très belles choses, d'organiser des messes chantées par tes hommes, etc.
Partout où tu iras, tu seras toujours le même, avec j cette puissance de rayonnement et de conquête que \ j'admire et que je t'envie. Moi, je n'ai rien fait de ! tel. Mon rôle beaucoup plus humble a consisté \ surtout à rassembler mes forces et à tendre mon j énergie pour résister à la fatigue souvent excessive, j Les marches, les privations de sommeil et, depuis 1 quelques jours, le mauvais temps, m'ont éprouvé ^ assez durement. Cependant je vais bien, en somme, ! parfois épuisé, mais jamais malade à proprement \ parler. Tu sais peut-être que deux jours après mon i arrivée à Montargis, j'ai été expédié à Toul, et n'ai \ plus guère quitté cette région, allant à droite et à gauche, creusant des tranchées, cantonnant, bivoua- j quant, etc. Mon régiment n'a pas pris part en j première ligne à de vrais combats, seulement une \ escarmouche de peu d'importance ; le plus sérieux \ a été le bombardement par les Allemands de tran- i chées que nous avons occupées deux jours, bombar- ; dément plus bruyant que meurtrier, d'ailleurs. On | s'y habitue très bien et j'aime mieux cela que la j pluie, ou surtout que ces odieuses nuits sans sommeil, j Je ne pense pas que tu aies l'occasion de voir j beaucoup d'Allemands, mais je ne me rends pas un compte exact de ta situation actuelle dans ton ] fort. Je crains que ce ne soit pas très amusant. \ Heureusement les bonnes nouvelles reçues dep uis l quelques jours me font espérer que la guerre ne j durera plus très longtemps. En ce moment, nous j poursuivons l'armée du Kronprinz (je crois) que l'on j
dit en retraite, presque en déroute. Elle vient d'abandonner 18 canons.
J'ai beaucoup pensé à toi, mon cher Marc, et à la peine qu*a dû te faire le départ d'Edouard. Mais tu as de telles ressources de courage et de foi que tu auras trouvé une nouvelle force dans cette épreuve et j'imagine qu'après la guerre tu entreprendras, sur un terrain déblayé, une action toute rajeunie et victorieuse. La mort même du pauvre Pape (je ne sais rien encore de l'élection de son successeur) contribuera à séparer en deux notre vie militante.
Que je serai heureux de causer de tout cela avec toi, bientôt j'espère, quand nous aurons achevé de rendre impuissante cette Allemagne qui a opprimé si lourdement notre génération. En attendant je souhaite ardemment que tu te portes bien, que tu n'aies à souffrir d'aucune balle ni d'aucun obus prussiens. Je suis sûr que tu as dû déjà grouper autour de toi une quantité de disciples et d'amis. Je n'en dirai pas autant. Je m'occupe de mon mieux de mes trente hommes, mais plus je vieillis, moins je suis apte à communiquer verbalement les convictions et les amours les plus profonds de mon cœur. J'en suis un peu honteux, mais à chacun sa tâche et son tempérament ; en forçant le mien," je risquerais souvent de faire plus de mal que de bien, et les plus heureuses audaces seraient de ma part de présomptueuses maladresses.
Au revoir, mon cher Marc. Je t'admire et
t aime toujours du plus profond de mon cœur. Te dire pourquoi, ce serait trop long. Mais je sais que tu n'en doutes pas. Continuons à unir nos prières. Je t embrasse avec toute mon affection.
CARNET DE ROUTE
1 3 septembre.
Je vais bien, je commence à penser à la fin
de la guerre comme à une chose possible, et cela me soutient.
15 septembre.
J'ai pu entrer aujourd'hui dans une église et lire un chapitre du livre I^' de Y Imitation, sur la componction du cœur. Qu'elle me fait défaut ! Je n'ai guère qu'un peu de bonne volonté vacillante, mais qui ne s'éteindra pas, j'espère. Je recommande à Dieu ce que j'aime, et pour le reste tâche de m'abandonner.
A JEAN DES COGNETS
Mon cher Jean, je te remercie de tes bonnes lettres qui m'arrivent d'ailleurs fort en retard. Je continue à supporter sans tomber malade les fatigues souvent extrêmes de la campagne. Je suis toujours
dans la même région, marchant plutôt que combattant, prenant les avant-postes, bivouaquant, et depuis quelques jours recevant beaucoup d'eau, ce qui est pénible. Je n ai pris part qu'à un seul combat très petit contre l'infanterie. Le bruit des balles est assez curieux, plutôt gracieux. Pendant deux ou trois jours, nous avons été bombardés à outrance dans des tranchées par les canons allemands, mais sans trop de dommage. Un de mes hommes a cependant été blessé auprès de moi.
Je suis ravi des bonnes nouvelles de la guerre qui nous arrivent enfin après quinze jours de cruelles angoisses. Les Allemands reculent ici comme partout. Hier j étais aux avant-postes dans un château-ferme assez curieux qu'ils venaient de quitter. J'y ai recueilli une gamelle prussienne qui me rend de grands services car j'avais perdu la mienne. Nous avons trouvé des bols de café encore pleins, c'est te dire qu'ils ont fui précipitamment. On voyait le nom de leurs officiers inscrit à la craie sur les portes. Ils avaient pris tout ce qu'on pouvait prendre et abusé d'une malheureuse femme. Aujourd'hui, je cantonne dans un gros village qu'ils ont occupé pendant huit jours ; nous couchons dans leur paille et noiK mangeons ce que les habitants avaient pu leur cacher. On en a tué pas mal de ce côté. Ils sont enterrés à fleur de terre. En partant, ils ont laissé une vingtaine de canons.
Mon régiment tourne et retourne sans que je puisse bien suivre les opérations. On peine et on
bataille sans y comprendre grand chose, cramponné à la résolution de ne pas tomber au bord du chemin ^^\
Je suis inquiet de Paris, mais heureux de le
savoir libéré de la menace prussienne Quel
effroyable bouleversement que cette guerre ! Chacun est atteint dans toutes ses libres. Mais j'espère que la bête prussienne sera touchée à mort.
Je ne sais à peu près rien de Jacques, René, Pierre. Madeleine et Papa sont à Paris ; les autres à l'abri près de Lyon
Sais-tu quelque chose de nos amis communs ? Marc est dans un fort à Dampierre. Renaudin a essayé en vain de s'engager. Léonard Constant a essayé aussi ; je ne sais le résultat ; en attendant, il s'occupait dans un hôpital.
Je suis sûr que tu as trouvé mille choses utiles à faire. Mais au retour que de travail ! Et moi, je crains d'être sur le flanc pour longtemps. Il y a des jours où je suis épuisé vraiment.
Adieu, mon cher Jean, je suis à toi très affectueusement, du fond du cœur.
(1 ) Le 369*^ encadré par des éléments du 169'' R. I. qui comptait avant la guerre dans l'héroïque phalange du 20'' corps, était, à la mobilisation, composé en majeure partie d'originaires du Loiret, du Loir-et-Cher, des Vosges, auxquels de nombreux Parisiens vinrent apporter leur tribut de bonne humeur et de gaîté. Constitué hâtivement à Montargis, à la déclaration de guerre, il dm à la bonne volonté et à l'entrain de tous, de partir parfaitement équipé le 5 aoîit 1914, donnant déjà l'impression d'une troupe solide e'; bien organisée.
Débarqué le 6, dans la région de Toul, il est incorporé à la yS""' division chargé de la défense mobile de cette place.
Du 6 au î 8 août, le régiment exécute des travaux de défense
A SA SŒUR MADELEINE
Mercredi, 16 septembre 1914.
Ma chère petite Madeleine, je suis navré que mes lettres ne t'arrivent pas ou arrivent si tard. D'autre part, celles de !a rue de Condé sont bien irrégulières aussi ou bien lentes. J'en ai reçu hier une de toi datée du 1 7 août ! N'oublie pas de marquer 2/" O^ et les adresser à Toa/ avec « faire suivre en campagne ». Je suis bien dépourvu de nouvelles de Jacques, René et Pierre. Dis-moi bien tout ce que tu sais d'eux et tel que cela est, même de nature à m'inquiéter. Avant tout la vérité. La vérité sur moi, c'est que je vais assez bien, remis de mes fatigues par plusieurs jours d excellents cantonnements, d'abord dans une ville militaire de l'Est que Jacques connaît bien, ensuite dans un château, puis un gros village des environs. Les Allemands s'étaient avancés par ici, et, écrasés par notre , artillerie, ils ont dû reculer précipitamment, laissant
autour du camp reîranchë de Toul. Enfin le 18, il quitte Toul et va prendre les avant-pos!es dans la région de Pont-à-Mousson, où il reçoit vaillamment le baptême du feu. Le 25 août, il est embarque â Liverdun et dirigé sur Bayon, en vue de prendre part a l'âpre bataille qui se livrait à Rozelieure. Les Allemands sont refoulés avant qu'il ail pu intervenir. Embarqué de nouveau, il revient a Toul le 29, occufKî Villers-en-Hayc, Rogéville, Ro.«i<!Tes-en-Haye et est engage dans de petites escarmouches autour de ces localités, les 5, 6 et 7 septembre 1914.
La poussée allemande s'exerce maintenant au Sud de Verdun. L'armée du Kronprinz cherche a tourner la place par Saint-MihicI et les côtes de Meuse. Le régiment est dirige en hâte, le I 1 septembre, sur Sampigny, puis gagne Saint-MihicI où la division contribue à dégager cette dernière ville ainsi que le fameux fort de Troyon.
L ennemi bousculé bal en retraite, mais il revient bientôt a la
des canons derrière eux. A l'heure qu'il est, ils sont ' peut-être retirés au delà de la frontière, à l'abri des ! puissants forts de Metz, où je ne pense pas que i nous allions les chercher. j
Je suis ravi des bonnes nouvelles de la guerre, \ qui nous arrivent officiellement chaque jour ; Paris | complètement délivré, les armées du Nord en retraite, etc. Il semble que la victoire définitive se ! dessine enfin, mais nous aurons passé des jours bien 1
cruels Quelles épreuves pour tous ! Que de ;
souffrances de toute sorte ! Il faut avoir passé par \ là pour connaître le prix de la paix. J'espère que i nous écraserons suffisamment la bête prussienne pour \ qu'elle soit à jamais hors d'état de nuire. i