‹ Lettres historiques sur la médecine chez les IndousChapitre 12 sur 12 · LIÉTARD · texte numérisé non relu

LIÉTARD

4° Cette théorie des cinq éléments fut adoptée par une école philosophique célèbre, dite le Sdnkhya, dont les idées fondamentales se retrouvent dans les gi'andes productions de l’esprit indou, et notamment dans YAyurvéda de Suçruta.

S° Le système sànkhya, qui enlève à l’âme toute activité, et ait rentrer le moi et la conscience au nombre des choses périssables, que la mort du corps anéantit, est amené nécessairement à créer dans l’homme une seconde puissance à base organique, pour ainsi dire, dont les attributions sont immenses; il Ilii donne pour corrélatif, pour objectif, la vitalité,.ou souffle vital.

6“ Malgré ce luxe d’entités distinctes, de forces vitales, la médecine pratique se sépare nettement de la philosophie là où finit la matière, c’est-à-dire au delà des éléments matériels, et n’admet pas que le médecin, dans le but d’arriver à guérir, doive avoir d’autre préoccupation que la recherche de la lésion, dont le premier terme est l’altération humorale simple, dans la fièvre intermittente, par exemple,

Notre route étant ainsi clairement tracée et jalonnée, essayons de la parcourir.

Quel que soit le siècle auquel on se reporte, quel que soit le peuple qu’on interroge, si ce siècle et ce peuple ont été les témoins d’une civilisation assez avancée pour ne plus permettre à un seul homme d’embrasser dans ses études tout le cercle des connaissances humaines, il est facile de s’apercevoir qu’un grand courant entraîne néanmoins tous les penseurs dans une direction commune, qu’une même atmosphère intellectuelle les enveloppe. La voix des rares novateurs est couverte par les cris de la foule ; ils sont méconnus par leur génération ; c’est la génération suivante qui recueille les fruits de leurs découvertes, si l’écho de leurs protestations ne s’est pas éteint avant d’arriver jusqu’à elles.

Voilà pourquoi, dans le cas particulier, nous regardons comme essentiel de ne pas nous borner à l’exposition pure et

simple du système médical théorique adopté par Suçruta, mais de déterminer en même temps dans quel milieu philosophique il a pris naissance, et quelle a été, sur son développement, l’influence de ce milieu. Nous auiions voulu aller plus loin, étendre notre parallèle jusqu’aux autres nations qui ont une origine commune avec les peuples de l’Inde, et nous voulons surtout parler de la Grèce ; mais nous réservons encore la question, qui n’est guère moins difficile qu’intéressante, et sur laquelle, pour notre part, nous déclarons n’avoir pu jusqu’ici arriver à une opinion bien arrêtée.

La théorie médicale de Suçruta, reposant nécessairèment sur les idées qu’il avait adoptées relativement à l’organisation de l’homme, nous allons d’abord l’interroger à ce point de vue; mais c’est ici surtout que nous tenons à ce qu’on ne l’oublie pas : ce n’est pas la pensée particulière à un médecin que nous donnons ici, mais bien celle de toute une époque, et sans doute de la mieux caractérisée dans les annales de la médecine indoue.

Au plus profond de l’organisme, avec lequel elles sont toujours dans un rapport de solidarité absolue, et auquel elles servent de subslralum, sont d’abord les trois humeurs radicales : l’air, la bile et le phlegme. « L’air, la bile et le phlegme, dit Suçruta, concourent à la conservation du corps; tant que ces principes sont doués d’activité, occupant le corps en haut, en bas et au milieu, celui-ci est soutenu comme une maison reposant sur trois colonnes. De là vient que certains médecins appellent les humeurs les trois colonnes. Viennent-elles à être frappées d’inertie, elles entraînent la dissolution du corps. Avec leur aide, au contraire, et celui d’un quatrième principe, le sang, le corps naît, dure et se dissout suivant une marche normale. » {Sutrast., ch. 21.)

Arrêtons-nous un instant et fixons notre attention sur la valeur étymologique des termes employés pour nommer les trois humeurs. L’air est appelé par Suçruta ixtia, de la racine

vâ, ijui signifie aller; vâta signifie donc proprement celui qui se promène ■; aussi le même mot était-il admis dans le langage médical pour signifier les douleurs névralgiques et rhumatismales. — La bile est exprimée par le ‘mot pittu. >Yilson, dans son dictionnaire, propose plusieurs étymologies, dont l'une, la moins vraisemblable à première vue, nous semble exacte. Elle consiste à dériver le mot pitta du verbe tapa, enflammer, par l'interversion de l'ordre des deux syllabes, ce qui donne pata. Au lecteur peu familier avec les règles étymologiques, et que ce procédé, aventureux et arbitraire en apparence, a fait sourire, nous ferons remarquer qu’il emploie chaque jour des expressions formées de cette façon ; il lui süfQra, pour s’en convaincre, de comparer poptf-n ei / rma, étincelle et scintilla, etc.—Le troisième principe est exprimé par le mot çleshman, que Wilson définit : « The phlegrnatic humour, on” of the three principal humours or fluicls of the body », et qu’il fait venir de la racine çlisha, adhérer à, d’où est venu çlèsha, cohésion. Pour justifier ces étymologies, et montrer qu’elles donnent bien le sens intime attaché aux noms des humeurs, nous ne pouvons mieux faire que de citer le passage suivant : « Le corps, dit l’AyM'véda, trouve dans les propriétés des humeurs les sources des mouvements dont il est le siège, de la chaleur vitale qui l’anime, de l’affinité qui relie ses diverses parties. » (Los. cit.) Nous compléterons tout à l’heure ce que nous avons à dire des humeurs, quand il s’agira de la formation des maladies.

Entre ces trois principes radicaux et les organes proprement dits, ou les parties du corps, se plaçaient naturellement les organes élémentaires, que Suçruta confond souvent avec les humeurs sous la dénomination commune de sécrétions. En tète de la liste, nous trouvons, comme premier résultat de la nutrition, « le chyle, agent vivificateur qui alimente et produit te sang; celui-ci, remarquable par sa belle couleur, nourrit la chair, laquelle produit directement le tissu cellulaire, qui affer-

mit et iioxirrit les os; ceux-ci, auxquels le corps doit sa solidité, produisent la moelle qui les remplit. Caractérisée par ses propriétés lénitives, douces et viriles en même temps, elle alimente le liquide spermatique, emblème de la vivacité, de l'énergie, du plaisir, de la force, de la joie, et agent généra- , teur. » Suç.ruta complète cette liste des parties sécrétées ou e.xcrétées par la mention de l'urine, des fèces, de la sueur, du sang menstruel, de l’embryon et du lait.

Ces quelques données, relatives aux théories physiologiques exposées dans-l'^yuraéda, vont lions suffire pour saisir et comprendre l'idée que l'auteur se faisait de l'évolution pathogénique et du rôle de la thérapeutique. « Quand le circuit organique, dit ailleurs Suçruta, commençant au chyle et finissant à la liqueur spermatique, est dans son état normal, la vitalité corporelle atteint son maximum. Nous donnons à cette vitalité, dans notre école, le nom de force vitale.^ [Loc. cit., ch. 45.)-,- « lün résumé, quand dans un organisme les humeurs, la chaleur animale, les organes élémentaires, les sécrétions sont dans un équilibre normal, quand les fonctions sont régulières, l'intelligence est nette, les sens précis, l'esprit libre, et l'homme est dit en état de santé parfaite. » {Loc. cit.)

Comment le trouble pénètre-t-il dans ce calme fonctionnel qui vient d'être si nettement déterminé? Comment cet équilibre général que soutient la force vitale est-il rompu? En un mot, comment naît la maladie, comment succède-t-elle à la santé?

Pour répondre à cette question, voyons d'abord quelle classification Suçruta admet dans l'exposition des diverses formes pathologiques. 11 établit une première distinction entre la médecine et la chirm’gie, en disant : «Les maladies sont de deux sortes : celles dont la guérison exige le recours aux instruments, et celles qui peuvent se guérir par les médicaments externes ou autres. On peut médicamenter dans les maladies

chirurgicales ; mais, pour les maladies curables parles remèdes, il ne faut jamais recourir aux opérations. »

Puis, revenant, en quelque sorte, sur ce qu'il vient de dire, il développe une autre classification qui contient le cadre pathologique tout entier, et divise les maladies en sept classes, selon l'étiologie. Six d'entre elles comprennent les maladies héréditaires, celles dues aux accidents de la grossesse, les lésions chirurgicales, les maladies infligées par les dieux, comme les effets de la foudre, les maux dus à l'influence des esprits, etc. Une septième classe (la troisième de Suçruta), de beaucoup la plus importante et la plus considérable, renferme les maladies qui sont le résultat de la con-uption des humeurs. Suçi’uta entend par là, autant que des indications gi-ossières et souvent fantastiques permettent de l'affirmer, ce que nous appelons aujourd'hui les fièvres et une partie des inflammations. C'est donc sur les maladies dues aux altérations des humeurs que portaient les théories de l'époque, et l'auteur de l’Ayurvéda est tellement convaincu de l'importance des affections qui ont cette .origine, que, quelques lignes plus bas, oubliant toutes les autres, il dit : « L'air, la bile et le phlegme, en raison de leurs facultés de produire, de développer, de répandre, sont la source de tous nos maux. » Mais cette altération humorale, qui était comme l'origine et le premier pas de l'évolution pathogénique, n'amenait pas nécessairement une maladie après elle ; lorsqu'elle ne dépassait pas un certain degré, elle était compatible avec le maintien delà santé. Car, l'état parfaitement normal des trois principes, état qui suppose une observation absolument régulière de toutes les lois hygiéniques, et l'absence complète des influences pernicieuses du dehors, sur lesquelles l’homme n'a pas toujours prise, est une condition dans laquelle celui-ci se place et surtout se maintient difficilement. Üe là résulterait, dit l’Ayurvéda, que «si l'altération de l’air et des autres humeurs,^et le développement des fièvres et des maladies analogues, étaient indissolublement

liés, tous les êtres vivants seraient perpétuellement malades. ^

— « C’est ainsi que la foudre d’Indraj le vent, l’éclair, la pluie, qui ne sauraient exister si l’atmosphère n’existait pas, ne se manifestent porndant pas toujours, malgré la présence permanente de l’atmosphère. » [Loc. cif., ch. 24.) Il résulte assez nettement de tout cela que les trois humeurs qui ont été nommées plus haut les trois colbnnes de l’organisme, n’ont pourtant qu’un rôle physiologique extrêmement limité, et que leur état normal parfait, si tant est qu’elles le connaissent, n’est autre que leur silence absolu dans les profondeurs de l’organisation, silence résultant de l’absence de toute cause irritante.

Voyons maintenant quelles sont ces causes amenant l’irritation, puis l’altération consécutive des humeurs. A l’aide de quels agents ces effets sont-ils produits? Comment s’introduisent dans l’orgahisnie ces trouble-fêtes dont les visites sont ■si fréquentes? Il est clair que l’alimentation, avec tous les phénomènes de la nutrition, et la respiration, sont les fonctions pendant l’exercice desquelles naissent tous ces désordres. Les aliments, en effet, comme tout ce que l’univers renferme, sont des composés, avec des proportions différentes, des cinq éléments, l’air, le feu, la terre, l’eau, l’éther. Ces cinq principes, considérés individuellement, sont d’une innocuité parfaite; mais leurs composés jouissent de propriétés nouvelles qui font que la même substance est utile dans certains cas et nuisible dans d’autres. De là vint cet aphorisme cité par Suçruta ; « Ce qui est utile à l’air étant nuisible à la bile, aucune substance ne peut être absolument salutaire ou absolument insalubre. Néanmoins, ajoute-t-il, certains maîtres ne partagent pas complètement cet avis. î Et il se met au nombre des dissidents, en indiquant toute une liste de substances qu’il regarde comme absolument saines. Quoi qu’il en soit,' c’est par cette voie que l’évolution morbide arrive à son ()remier degré de manifestation évidente , l’altération des humeurs. Que se

passe-t-il ensuite? Les humeuvs, une fois viciées, choisissent un siège de prédilection, et c’est à partir de ce moment que leur présence, jusque-là silencieuse et inaperçue, vase manifester, car la doctrine le dit bien formellement : « Quand les humeurs irritées et viciées, errantes jusque-là dans l’organisme, s’accumulent en quelque région du corps, celle-ci sei’a très-prochainement le siège d’une maladie. « (Loc. cit., ch. 24.) « L’air, qui se trouve partout, dans la tête, dans l’estomac, s’accumule surtout dans la partie inférieure du ventre et le rectum, où il donne lieu à des affections très-graves. » (Nidânasthana, ch. 1.) La bile s’entasse de préférence dans le foie et la rate (où elle opère normalement la rubéfaction du sang!), dans le cœur, l’œil, la peau; le phlegme, dans la poitrine, le cerveau, la bouche et ses dépendances, l’estomac. L’accumulation des humem's, <r telle est, dit l’Ayurvéda, la première phase » de l’évolution morbide. Indiquons en quelques mots comment se complète ce processus pathogénique. A la suite d’influences qui sont longuement énumérées, les humem-s altérées et accumulées s’enflamment : deuxième phase. Puis, sous l’influence d’une sorte de fermentation dans laquelle l’air joue un rôle décisif, les humeurs irritées font irruption sur les divers organes, viscères et autres: troisième phase. Les organes, cédant à cette influence corrosive, sont altérés dans leur structure intime : quatrième phase. Puis viendront des manifestations pathologiques matérielles plus évidentes et surtout plus profondes, ulcères, tumeurs, etc. : cinquième phase. Enfin apparaîtront les symptômes indiquant que l’organisme, pliant sous le faix, voit ses forces fléchir devant l’action morbifique de plus en plus puissante, et que celle-ci triomphera par la dissolution du corps ou tout au moins par l’incurabilité ; ces symptômes sont la diarrhée persistante, la fièvre continue, etc. : sixième phase.

Ainsi, nous avons pris l’homme en état de parfaite santé, nous l’avons suivi jusqu’au moment où la ruine de son orga-

nisme est opérée, et nous n’avons rencontré sur notre chemin, à aucun degré de cette série d’étapes dans la marche du mal, l’intervention d’un agent étranger aux forces de résistance inhérentes à la constitution même des organes. Point d’archée, point d’agent médiateur ou conservateur destiné à lutter avec l’influx morbide; l’organisme, doué d’une certaine solidité, tenant à l’agencement de ses parties et dominé par le degré de pureté des humeurs radicales, résiste tant que celles-ci ne sont pas altérées dans une proportion telle qu’elles deviennent elles-mêmes des agents destructeurs, toxiques, des corps étrangers. A partir de ce moment, l’organisme cède, succombe, et éprouve des dommages graves ou légers, momentanés ou définitifs, en rapport avec la gravité des altérations humorales.

Et pourtant, noqs venons de voir un peu plus haut l’autem' de l’Ayurvéda nous parler d’une force vitale, qui, ajoute-t-il, porte ce nom précisément dans l’école à laquelle il appartient.

Mais, nous dira-t-on, entendait-il par là un agent spécial déterminé, indépendant des organes, ou simplement l’ensemble des forces physiologiques? Nous croyons que l’agent qu’il nomme ainsi avait bien à ses yeux une existence séparée, et nous pensons en trouver la preuve dans le passage suivant, où il caractérise cette puissance : « La force vitale, dit-il, ou plus littéralement le souffle vital, a toutes les qualités de Sonia (1); comme lui, elle est onctueuse, pm-e, fraîche, douée de fixité et de mobilité, innocente (2), douce, parfumée comme un sol fertile... Vient-elle à manquer, le corps périt. Les maladies, le marasme, la colère, la tristesse, la concentration excessive de l’esprit, la fatigue, la faim, la détruisent en la

(t) S’agit-il ici de la lune, comme le pense le docteur Hesslor, ou de la liqueur sacrée extraite de VAsclépios acida ? Le mot a ces deux sens, et nous ne saurions décider.

(2) Le texte porte vivictam, que le docteur Hessler traduit par distincla, distincte, innocente, qui est un autre sens donné par Wilson, est plutôt celui de l’auteur.

forçant à quitter les éléments dû corps. Nous n’avons pas l’intention d’essayer l’explication de ce parallèle; mais nous ci’oyons que la manière dont Suçruta parle de cette puissance de vie, qui est pour nous Vanimus des Latins, prouve que c’était à ses yeux une personnalité, un agent déterminé, distinct. Cette théorie, d’ailleurs, était de son temps déjà fort ancienne. Un hymne du Rigvéda, que nous avons cité eh partie ailleurs, et que nous allons reproduire, établit le fait d’une façon irréfragable :

« Les sens se disputaient entre eux : c’est moi qui suis le premier, c^est moi qui suis le premier, s’écriaient-ils. Puis ils se dirent : Allons, sortons de ce corps; celui d’entre nous qui, eh sortant du corps, le fera tomber, sera le premier. La parole sortit; l’homme ne parlait plus, mais il mangeait, il buvait et vivait toujours. La vue sortit : l’homme ne voyait plus, mais il mangeait, il buvait et vivait toujours. L’ouie sortit ; l’homme n’entendait plus, mais il mangeait, il buvait et vivait toujours. Le manas (meris) sortit : l’intelligence sommeillait dans l’homme, mais il mangeait, il buvait et vivait toujours. Le souffle de vie sortit : à peine fut-il dehors, que le corps tomba; le corps fut dissous, il fut anéanti. » L’expéiience se complète par la rentrée successive des sens, dont aucun, excepté le souffle vital, ne rend l’existence au corps.

Il nous semble résulter clairement de ce que nous avons dit plus haut que ce souffle vital dont il vient d’être fait mention correspond exactement à cette puissance vitale dont parle Suçruta, et qui, disparaissant du corps, en amène la mort. Dans l’hymne que nous venons de citer, le souffle vital, l’ammus, est opposé à un autre principe, le manas (mens des Latins), dont l’absence fait sommeiller l’intelligence ; c’est dire que le mens étant sorti, l’intelligence reste encore : cette particularité sera expliquée plus loin. 11 y aurait quelque apjparence pour que ce fût des deux principes acceptés par une ‘ des branches de l’école vitaliste qu’il s’agit ici, c’est-à-dire de

râme d’un côté et du principe vital de l’autre, Il y a certainement du vrai dans cette pi’opositiort, mais elle est loin d’indiquer, dans les théories correspondantes, ce parallélisme qui semblerait presque évident à première vue.

il nous faut ici quitter un instant le domaine de la médecine pour pénétrer dans celui de la philosophie, laquelle tout naturellement nous ramènera à la philosophie médicale.

L’étude philosophique et religieuse de l’Inde nous révèle chez les peuples de cette contrée, et à peu près de toute antiquité, une liberté et une indépendance de la pensée telles que, et c’est M. Barthélemy Saint-Hilaire qui parle, ce pays « a présenté au monde un exemple de tolérance qui restera peut-être unique dans les annales de l’humanité. »(Premiermémoire sur le Sdnkhya, p. 270.) Ainsi, tandis que les brahmanes, conservateurs-nés des traditions sacrées, proclament partout que le Véda, la parole révélée, est Une autorité sans conteste et sans contrôle, devant laquelle il n’y a qu’à s’incliner ; près d’eux, d’autres brahmanes, leurs confrères, et sans êti'e pour cela traités comme dissidents ou renégats, élèvent la puissance philosophique à côté de la puissance religièuse, proclament l’autorité suprême de la science, et, avec toUslés égards dus à la parole divine, relèguent les Védas au rang des données traditionnelles bonnes à consulter.

Parmi les systèmes philosophiques développés dans l’Inde, systèmes qui furent assez nombreux et représentèrent toutes les nuances d’opinions, depuis les extravagances mystiques du yoguisme jusqu’au matérialisme radical de Tcharvaka, pai exemple, il en est un qui, par l’élévation et la largeur de ses conceptions, eut la plus grande influence sur les idées et se retrouve au fond des productions les plus diverses de l’esprit indou : nous voulons parler du système Sdnlelnja, c’est-à-dire, en langage plus européen, de l’école rationaliste. M. Barthélemy Saint-Hilaire, dans rm travail étendu et fort intéressant auquel nous avons souvent recouru, a montré comment le

Sânkhya domine tout le bouddhisme, oouimeut il a présidé aux idées qui ont fait la base du code de Manou, etc.

Il ne nous sera pas difficile d'établir que l’Ayurvéda est écrit dans le sens des idées de l'école rationaliste, puisque, au début de la Çarirasthâna, ou partie anatomo-physiologique, l'autem- a cru devoir résumer tout un syMème cosmologique, dans lequel on retrouve les points caractériques du système Sânkhya. Nous allons analyser en quelques lignes le contenu de ce chapitre.

Le principe de toutes les créatures, la cause primordiale de l'univers entier, c’est Vavyaktam, c'est-à-dire l'insaisissable, l'invisible, l’indéveloppé, par opposition au monde saisissable, oj/tt&tam (avyaktam, riwcomiue en langage algébriqiie). L’avyaktam n'est autre que Brahma (substantif neutre), ditlérent de Bi'ahma (substantif masculin), première personne de latriiiité indienne. De l’aui/a/ctam naît le grand jmncipe {mahan, appelé aussi Pradjna, la sagesse, Bouddhi, l’intelligence, etc.), lequel, considéré dans son objectif, est le lingam. Celui-ci, à son tour, donne naissance à Yahankara, le moi (appelé aussi abliimana, la'conscience, etc.), lequel est avant tout doué d’une grande puissance créatrice; il donne naissance aux cinq esrences des éléments ou aux cinq élémmts subtils, comme les nomme M. Barthélemy Saint-Hilaire : l’essence du son, du tact, de la forme (vue), du goût, de l’odorat. Chacun de ces éléments subtils donne naissance à l’élément réel, qui lui sert de milieu : l’élément du son à l’éther, celui du toucher à l’air, celui de la forme (vue) à la lumière, celui de l’odor-at à la teri'e, celui du goût à l’eau. Du grand principe naissent aussi : 1 “ les organes des sens : l'oreille, l’œil, la peau, la langue, le ne?; 2° les cinq organes d’action : l’organe vocal, les pieds, les appareils digestifs, sécréteurs et génitaux; 3° enfin le manas (mens). Nous avons jusqu’ici vingt-quatre principes bien comptés; en y joignant l’àme ou esprit (atma, pourousha), nous complétons la liste.

Essayons maintenant de nous orienter dans cette liste où le lecteur a sans doute entrevu bien des points obscurs, qui le seront longtemps encore. Nous allons cependant tenter d'y faire un peii de lumière, en éliminant ce qui n'est pas nécessaire à la solution de la question que nous avons à résoudre, et de laquelle nous nous rîipprochons plus qu'il ne pai’aît. Nous avons vu surgir, entre autres notions bizarres, celle des cinq éléments subtils. De quoi s'agit-il ici? quels sont ces êtres de raison qui n'ont d'existence qu'autant qu'ils s'incorporent aux objets dont ils déterminent les qualités, et qui cependant préexistent cà la matière? 11 serait difficile de répondre à ces questions, sans doute parce que, dans l'Inde, elles se rattachent à quelqu'une de ces nébulosités philosophiques qui encombrent tant de systèmes anciens et nouveaux. Disons pourtant qu'une idée aphoristique, s'appi’ochant de celle comprise dans ces mots ; la fonction crée Vorgane, et conséquemment lui préexisle, nous a paru dominer dans l'école Sankhya et dans les théories physioldgiqties de l’Ayurvéda, et que ce pourrait bien être d'un cas particulier de ce principe général qu'il fût ici question. Mais, que le lecteur ne prenne pas pour une chose prouvée une hypothèse dont le désir de laisser le moins d'obscurité possible dans notre œuvre nous a peut-être exagéré les probabilités.

Le lingam dont parle Suçruta, être neutre et indifférent qui traverse les existences sans jouir de ce qui s'y passe, est une sorte à’homunculus formé par la concentration quintessencielle de l'intelligence, du moi, des sens, du manas. 11 accompagne l'tàme a comme l'ombre suit le poteau », et, important surtout dans l'acte de la transmigration, semble destiné à conserver à l'homme un reste de personnalité dans le passage d'une vie à une autre. Nous n'en dirons pas plus sur le lingam, car, ici encore, nous craignons d'en avoir dit plus long que nous -n'en connaissons réellement.

Il nous reste, indépendamment dés organes matériels,

quatre principes dont nous allons faire deux, groupes, en plaçant d’un côté râme, inactive et simple spectatrice dans le système Sdnkhya; de l’autre, l’intelligence, le moi et le manas (îHgns), trois autres principes périssables intimement liés à l’organisme, à la dissolution duquel ils ne survivent pas. Le manas, ou onzième sens, est chargé de la direction des dix autres, c’est-à-dire des cinq sens proprement dits et des cinq organes d’action. U surveille toutes les impressions venues du dehors et les laisse passer, ou bien en fait des sensations qui seront perçues ; dans ce cas, il les transmet au moi, lequel, après un contrôle suffisant, les adresse à l’intelligence, dont l’appi'éciation est complète et définitive. Mais si, au point de vue psychologique, les trois membres de cette triade agissent isolément et personnellement, ils se confondent dans leur rôle physiologique et agissent comme un seul principe. Ce principe n’est, à proprement parler, ni l’ànie ni la force vitale; ce n’est pas l’âme, puisque nous savons qu’elle domine impassiblement tout ce que nous avons pai'couru jusqu’ici; ce n’est pas le principe vital, car nous allons le retrouver. En effet, la doctrine dit : « Une fonction qui leur est commune à tous les trois, c’est de causer l’ensemble des cinq souffles, le souffle de vie et les autres. Or, il nous semble que le premier de ces cinq souffles, prd/io, le souffle par excellence, le souffle de vie, dont la présence ou l’absence suffit, d’après l’hymne du Rigvé-cla, pour décider de la vie. ou de la mort, n’est autre que l’activité vitale, à laquelle nous avons vu Suçruta décerner si largement toutes les qualités de la lune ou du soma, Nous arriverions ainsi, en résumé, physiologiquement parlant, à trois principes : la force vitale d’une part; de l’autre, la triade (intellect, conscience et manas), ayant toutes les facultés de l’âme, comme nous la comprenons, moins l’immortalité ; et enfin, au-dessus des deux, l’âme immortelle, impassible, inactive, simple juge. Et ainsi s’accomplirait, deux mille ans avant d’avoir été formulée, cette prophétie de Barthez, qui avait dit :

« On ne doit pas affirmer qu'il soit impossible que la suite des temps n'amène la connaissance de faits positifs qui sont ignorés aujourd'hui, et qui pourront prouver que le principe vital et l'àme pensante sont essentiellement réunis dans un troisième principe plus général. » (Bérard, Doctrine médicale de l’École de Montpellier, in-8, 18'19,p. 98.)

Des deux principes périssables, le second, c'est-à-dire le • souffle vital, indispensable au maintien de la vie, est susceptible de variations dans son intensité ; son aflàissement, résultat d'alimentation insuffisante, d'excès de coït, etc., est combattu par le boire elle manger; mais le prâna ne joue aucun rôle bien déterminé dans l’évolution moi'bide. L'autre principe, c’est-à-dire l’organe intérieur, la triade, qui préside aux fonctions physiologiques, est néanmoins laissé de côté dans toutes les considérations purement médicales. Suçruta semble, dans la pratique, avoir fait nettement la part des philosophes et celle des médecins : « Au delà des éléments naturels, dit-il, la médecine n’a plus l'ien à voir. » 11 résulte, en effet, de divers passages de son livre, qu’il serait trop long de l’apporter ici, que, pour lui, toute maladie, quelque essentielle qu’eUe soit en apparence, repose néanmoins sur une lésion anatomique, saisissable ou non ; que la lésion dont il s’agit consiste toujours au moins dans un déplacement des humeurs viciées, et qu'à défaut d’autres données plus positives, c’est à ce dernier symptôme que devra s’adresser la médication. La fièvre, par exemple, qu’il appelle la reine des maladies, parce que, dit-il, elle a, entre toutes les affections, le privilège d’attaquer l’homme à tous les âges, le nouveau-né comme le vieillard décrépit, la fièvre, quand elle n’est pas symptomatique, est considérée comme le résultat d’une fluctuation des humeurs altérées. Il compare au bord de la mer, alternativement envahi et abandonné par les flots, l’économie, alternativement assaillie et épargnée par le choc des humeurs viciées, dans les fièvres d’accès. Le traitement varie selon les symptômes, d’a-

près lesquels on reconnaît que la viciation porte sur telle humeur en particulier ou sur ^ensemble.

Yoilà, en résumé, la doctrine de l’Ayurvéda. Moins fantastique, à notre avis, malgré toutes ses bizarreries, que les théories du moyen âge, elle eut le grand avantage, à une époque où la spéculation pure ne pouvait guère prendre, pour point de départ, des connaissances solidement établies, de ramener constamment le médecin à l’étude des faits. C’est ce qui explique, sans doute, comment nous trouvons, chez les Indous, les traces de découvertes cliniques ou thérapeutiques importantes, comme l’usage du fer dans la chlorose, la connaissance du diabète sucré, soit essentiel, soit symptomatique de certaines maladies, etc., que nous étudierons dans un autre travail (G).

Biblioohaphie ;

Suçrula, Ayurvéda, passim ; — voy. surtout Çarlraslhdna, ch. I; texte, t. I, p. 310, trad. Hessler; t. II, p. 3.

Barthélemy Saint-Hilaire, Premier mémoire sur le Sdnkliya (Mém. de l’Acad. des SC. mor. et polit., t. VIII).

Colebrooke, Essai sur la philosophie des Hindous (Transactions of the Soc. As., t. I).

Rémusat, Nouveaux mélanges asiatiques. Sur la philosophie des Hindous, t. Il, p. 331.

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