LIÉTARD
» locauste et accueilles favorablement Taurove qui s’avance » avec pompe.
» Dans le foyer lumineux oii siège Rita (le soleil levant), ce I dieu, qui féconde les aurores, essaye ses rayons et s’empare » de l’immensité du ciel et de la terre. » [Rigvéda, sect. ni, lect. 4, hym. 6, trad. Langlois, t. II, p. 96.)
L’hymne précédent, dont la beauté et la poétique fraîcheur n’échapperont à personne, parce qu’elles se retrouvent même dans la traduction française, nous ramène réellement tout à fait au berceau de la civilisation arienne. A l’heure où nous sommes, il n’y a encore aucune espèce d’organisation du culte public; c’est le père de famille qui chaque jour, au milieu de tous les siens, élève vers les puissances de l’univers leur commune prière. Mais cet homme, que nous venons de voir chanter les louanges de l’aurore, dont le spectacle le ravit, n’adressera pas toujours aux dieux des prières aussi désintéressées ; c’est lui qui demain, après une pieuse invocation au puissant Vâruna (pron. Ouaroiina, cfr. grec Oupavo?, latin Urams), lui dira timidement :
« Vers toi, comme l’oiseau vers son nid, volent mes pensées » pour obtenir une existence prospère. » {Rigvéda.)
Puis peu à peu il s’enhardira ef formulera ses demandes d’une façon plus positive. Tantôt l’opulence relative de son voisin lui faisant envie, il priera pour l’accroissement de ses troupeaux et leur prospérité; une autre fois, il l'acontera les vices de son ennemi et fera valoir toutes les raisons pour lesquelles il désire sa perte; en d’autres chconstancds enfin, inquiet au sujet de sa santé ou de celle de sa femme et de ses enfants, il motivera ses prières dans ce sens.
Dans un hymne adressé aux deux Açwins (personnages mythologiques, à physionomie encore un peu vague d’après le Rigvéda, mais mieux caractérisée plus tard, et qui ne sont pas sans analogie avec les fils d’Esculape), le rishi s’écrie : a O » Açwins, trois fois vous nous donnez les médicaments cé-
» lestes, trois fois les médicaments terrestres, trois fois aussi » les médicaments qui viennent des eaux (liqueurs des liba- » lions). Maîtres de la prospérité, donnez à mon fils la fortune » de Çamyou (sanscrit jamo, heureux) ; donnez-lui cette santé » qui résulte de l’harmonie des trois humeurs. » {Rigvéda, sect. i, lect. 3, hym. 2.)
Nous voici en face d'une théorie physio-pathologique et d’une matière médicale ; nous arrivons à l’exercice de la médecine dans le sens rigoureux du mot. Mais, avec la science, naît nécessairement l’homme de science. Pour cette raison et d’autres que nous avons énumérées dans le chapitre précédent, le père de famille n’osera bientôt plus se fier à ses propres lumières, et nous verrons alors le personnage qui nous occupe se partager en trois individualités distinctes : le praticien, successeur immédiat du rishi; le client, qui fera les frais du sacrifice; l’élève. Quand un membre de la famille de\iendra malade, c’est toujours au prêtre qu’on aura recours, mais au prêtre spécialement instruit dans l’art de guérir, et sachant au besoin joindre les breüvages aux prières. Dans l’intérêt du salut du malade, on fera dire des messes, c’est vrai, mais des messes médicales. Quant à l’étude de la médecine, après les conditions morales exigées, un peu de mémoire est encore tout ce qu’il faut pour arriver au premier rang.
Les médicaments employés tout d’abord furent naturellement les substances en usage dans l’accomplissement du sacrifice : le beurre fondu, le soma, etc. Puis peu à peu la science s’enrichit et s’organise, l’art vrai se constitue, et, après les temps-Védiques, nous trouvons la situation du médecin parfaitement tranchée, et la littérature médicale, sous le nom d’ùpavéda, véda secondaire, rangée près de celle relative aux arts, à la musique, à la guerre, etc. Mais ici notre sujet se divise naturellement en deux parties qui demandent d’être traitées séparément : l’étude scientifique et pratique, et l’exercice de l’art.
ÉTUDE DE LA MÉDECINE. — ENSEIGNEMENT PAR LES BRAHMANES. — DISCI¬ PLES ET MAÎTRES. — ENSEIGNEMENT DOMESTIQUE PAR LES VAIDYAS.
Nous voici arrivés au milieu de la société brillante et agitée du monde brahmanique. Quatre castes distinctes partagent, comme on sait, la population : au bas de l’échelle sociale on rencontre les çoudras ; cultivateurs ou bergers, ils sont, en toutes circonstances, les humbles serviteurs des hommes des autres castes. Au-dessus d’eux viennent les vaiçxjas, race de négociants et d’industriels; dépositaires d’une grande partie de la fortune publique, ils sont l’objet de ce genre de considération qui s’attache toujours aux riches ; actifs et laborieux d’ailleurs, en eux se résume presque toute l’importance des relations extérieures. Au-dessus d’euxbrille la classe superbe et chevaleresque des kchattryas, ou guerriers ; à ceux-ci la protection et la défense du pays, ainsi que le privilège de porter la couronne ; tous les rois sont choisis dans la classe des guerriers. Enfin, et au-dessus de tout ce monde, le brahmane, ari’ogant et policé, prétentieux et instruit, doué d’une autorité sans limite, se drapant dans la majesté d’une puissance qu’il déclare capable d’ébranler les dieux eux-mêmes, fait courber le front des rois et concentre sous sa main la vie intellectuelle de la nation entière. Le domaine des lettres, des sciences, des beaux-a!rts, est le sien ; l’ombre de la pagode recouvre tout.
Néanmoins, nous avons déjà vu plus haut que, sous l’influence d’un sentiment nécessairement très honorable et à une époque où rien ne les obligeait à faire des concessions, les brahmanes avaient permis l’accès aux livres de médecine, en faveur des hommes de toute classe. Voici, en effet, comment.
d’après l’Ayurvéda, se résument les conditions nécessaires et suffisantes pour devenir étudiant en médecine :
«Le médecin pourra accepter comme son disciple, dit Suçmta, un homme de la caste des brahmanes ou de celle des guerriers {hchattryas), ou de celle des commerçants {vaiçyas), pourvu qu’il soit d’une famille honnête, qu’il ait la viguem- et la vivacité de la jeunesse ; qu’il soit sage, modeste, pieux et intelligent; qu’il ait le caractère bon et patient, les traits réguliers, la voix pure, l’esprit droit. » Quand le médecin reconnaîtra chez son élève les vices opposés à ces qualités, il devra bien se garder de l’accepter, ajoute notre auteur.
Nous admettrons que toutes les conditions exigées étaient remplies ; voici alors comment se pratiquait la cérémonie qui devait donner aux candidats le droit d’étudier les livres saints. Elle consistait surtout en un sacrifice aux dieux, offert dans des circonstances analogues à celles qui ont été décrites un peu plus haut. Le maître choisissait un endroit favorable, en dehors de toutes les influences malfaisantes; puis, après avoir consulté les astres, il allumait le feu sacré et faisait aux dieux une offrande de lait caillé, de miel et de beurre fondu. Adressant ensuite aux divinités et aux rishis un hymne invocatoire, il en faisait répéter après lui les paroles parle néophyte. Le président de la cérémonie devait être d’une caste au moins égale à celle du disciple. L’invocation aux puissances surnaturelles était accompagnée de quelques mots mystiques que l’élève répétait aussi. Alors, après avoir tourné trois fois autom- du candidat en portant une torche allumée, le maître le conduisait près du foyer sacré et lui adressait à peu près l’allocution suivante ;
« Tu resteras étranger à Tamour et à la haine, à l’envie et à l’orgueil, à la paresse, à la ruse et à l’àpre désir du gain. Toujours soigneux de ta personne, tu auras un vêtement propre et parfumé. Sois esclave de la vérité, et tu porteras dignement le nom de brahmaeharya (étudiant)... Tu soigneras avec le même
dévouement que s’ils étaient les parents, les brahmanes, tes maîtres en médecine, tés amis, les anachorètes, et en général tous ceux qui s’adresseront à toi d’une manière polie et convenable. »
Après toutes ces recommandations sages et bienveillantes, le jeune aspirant, prenant le titre de brahmacliarya, était admis à l’étude des shastras, ou canons scientifiques. En dehors de leurs travaux particuliers, les élèves recevaient du maître un double enseignement, théorique et pratique. L’enseignement théorique avait lieu én plein air et très souvent dans l’intérieur des forêts, au milieu des retraites, des ermites; il consistait en lectures, à propos desquelles Suçruta fait les observations suivantes ; a Le maître lira le livre sacré pied par pied, vers par vers ; il articulera nettement, sans effort; il parlera sans hésiter, ni trop vite ni trop lentement; il évitera de nasiller, de laisser voir des mouvements d’impatience dans ses sourcils, ses lèvres, ses mains; il prendra un ton ni trop bas ni trop aigu, etc. » {Ayurvéda, Sutras'.hana, cap. 4.)
L’enseignement pratique comprenait deux parties bien distinctes et aussi essentielles l’une que l’autre : c’était d’abord l’étude clinique. « Les rishis, dit le docteur Wise (Op. cil.,' p. 12), voyageaient de tous côtés accompagnés de leurs élèves, soignant partout les malades, de façon à offrir aux disciples des occasions de constater les effets des différentes méthodes, d’observer les résultats des médications, d’étudier les climats et les formes diverses des maladies. » C’étaient ensuite les exercices aux opérations chirurgicales et aux opérations do pansement.
c( Quand l’élève, dit Suçruta, aura appris la doctrine entière dans les livres, le maître aura encore à lüi enseigner tous les exercices pratiques ; il lui apprendra à faire les incisions, les frictions, les onctions, etc.; car, fût-il très érudit, le médecin non exercé aux opérations manquera nécessairement d’habileté. »
Il donne ensuite à l’étudiant une série de conseils spéciaux qui doivent lui servii- de guide. Les Indous, comme nous savons, évitaient, autant que possible, de faire souffrir ou mourir des animaux; ils n’osaient donc recourir aux vivisections. D’un autre côté, s’ils pouvaient, jusqu’à, un certain point, se livrer à l’étude de l’anatomie humaine, comme nous le verrons ailleurs, ils ne s’exerçaient pas pourtant sur les cadavres assez fréquemment pour pouvoir songer à étudier ainsi la médecine opératoire. Il leur restait la seule voie que Suçruta leur indique : le simulacre des opérations. Ainsi les incisions se pratiquaient sur l’écorce des gros fruits, à consistance un peu ferme : les courges, les melons, etc.; les scarifications, sur une peau tendue ; les saignées, sur les tiges creuses; les ponctions, sur des fruits vidés et remplis d’eau; les sutures, sur les marges des feuilles; les mâchoires d’animaux morts servaient à l’extraction des dents; et ainsi du reste. «C’est de cette manière que le médecin prudent, qui voudra conquérir la réputation d’un homme habile dans l’arf des incisions, des cautérisations et de la pratique chirurgicale en général, ne manquera pas d’instituer des exercices préparatoires partout où ils seront possibles. » (Suçruta.)
Cette association de la pratique et de la théorie dans l’étude de l’art de guérir était, aux .yeux des brahmanes, d’une extrême importance; ils y reviennent sans cesse, faisant comprendre à l’élève, par toutes sortes de comparaisons, le danger qu’il y aurait à négliger leurs conseils. Si le médecin ne sait que ce que les livres enseignent, disent-ils, il ressemblera au soldat timide qui tremble quand le combat commence ; ce sera de sa part une faute très grande, et le roja (roi, rex, regis) devra le punir sévèrement.
L’instruction des médecins dans l’Inde était donc aussi complète que possible; le cercle des connaissances exigées d’eux embrassait toujours tout ce que l’état de la science leur permettait de savoir. Nous ajouterons encore, à la louange des
brahmanes, organisateurs zélés d’un pareil état de choses, qu’ils vantaient sans cesse à leurs élèves les avantages d’une instruction extra-médicale, et peut-être exigeaient d’eux une sorte de baccalauréat préalable.
Voilà le brillant héritage qu’ils transmirent aux médecins de la classe vaidya, entre les mains desquels la science indoue aurait indéfiniment progressé sans les causes de mine et de décadence que nous avons esquissées plus haut.
Aujourd’hui l’enseignement a cessé d’être public ; cette organisation universitaire, œuvre de la caste brahmanique et que sa haute autorité avait soutenue, a disparu. « Un médecin instruit trois ou quatre élèves ; dans certains cas, des membres de sa famille. Tantôt ils restent chez eux, tantôt il les i-eçoit chez lui. Pendant cinq ou six ans, ils lisent les sliaslras, étudient les remèdes et la manière de les appliquer au traitement des malades. Souvent le maître n’accepte de son élève aucun émolument, se contentant de l’honneur et du mérite de transmettre ses connaissances. Ce désintéressement place le médecin au premier rang dans l’estime publique ; il en résulte pour lui beaucoup de renom dans ce monde et les plus grandes chances de bonheur dans la vie future. » (Wise, Op. cil.,
De jour en jour, les médecins instruits deviennent plus rares, et les moyens d’instruction diminuent ; le nombre des Indous capables de lire les anciens ouvrages est extrêmement restreint, au point que, dans toute une partie de l’Inde, le docteur Wise n’en rencontra que quatre ou cinq. Encore quelques années, et, sous l’influence des civilisations européennes, le prestige qui entoure la caste sacrée, ayant totalement dispaj'u, rien ne pourra plus sauver de l’oubli ces restes précieux, sinon la sollicitude des savants européens, laquelle, nous avons lieu de le croire, ne fera jamais défaut (E).
PRATIQUE DE LA MÉDECINE. — CONDITIONS REQUISES. — CONDUITE PRÉS DU MALADE. — DEVOIRS DU CLIENT. — MÉDECINE VÉTÉRINAIRE.
Ainsi, la vieille société patriarcale a tout à fait disparu ; au prêtre-berger des rives du Caboul a succédé le théologien altier des bords du Gange ; toutes les pauvres tribus nomades, qui pendant des siècles nombreux ont erré de pâturage en pâturage, se sont déjà depuis longtemps fixées ; à la tente a succédé la ville, elles villes réunies ont formé des empires puissants. Chaque centre de population a vu se développer successivement, sous toutes ses formes, le progrès matériel et le progrès intellectuel. Pendant que les uns élevaient les palais des rois, construisaient ces immenses temples, que nous allons encore admirer aujourd’hui, ou fabriquaient les tissus précieux, les autres, livrés à des préoccupations moins positives et plus nobles, discutaient les questions de langue et de grammaire, avec cette puissance d’abstraction que nous n’avons pas égalée {le grammairien Panini, par exemple), posaient les bases d’une législation complète et souvent très sage, essayaient de résoudre ces questions insondables que la philosophie discutera éternellement, ou combattaient vaillamment dans ces luttes théologiques, où le vieux cidte brahmanique, un instant ébranlé et compromis par le bouddhisme, finit pourtant par être victorieux, et rejeta son ennemi au delà de l’Hymalaya. Et déjà, non loin de ces villes actives et remuantes, au sein des forêts, des anachorètes savants et pieux mêlent aux pratiques ascétiques les plus dures, les études littéraires et scientifiques les plus élevées; singuliers personnages,à moitié pères du désert et à moitié bénédictins, entourés d’ailleurs de beau-
coup de vénération, et près desquels la'jeunesse allait s'instruire.
Tous leur devaient la plus grande partie des connaissances qu'ils pouvaient acquérir, les médecins en particulier; nous l'avons vu plus haut : Dhanvantari, descendu sur la terre pour y enseigner Tart de guérir, commença par se retirer dans la silencieuse solitude de la forêt. C'est à l'école d'un tel maître que s'est formé le jeune praticien que nous allons suivre dans sa clientèle, et qui va nous initier à k vie publique de ces étranges contemporains d'Hippocrate.
Et d’abord, notre confrère réunit bien toutes les conditions demandées par les livres, conditions nombreuses et sur lesquelles Suçruta insiste à plusieurs reprises. 11 est beau, bien constitué, aimable, sérieux sans prétention, gai et spirituel. Son langage est doux et encourageant, comme celui d’un ami, son cœm’ est pur et généreux ; il est esclave de la vérité. D’une humeur toujours égale, il est en même temps un modèle de chasteté et de sobriété. La bienveillance accompagne toutes ses actions, sa préoccupation constante est l’accomplissement^ du bien. « Comme une personne, ajoute-t-on, peut quelquefois craindre un frère, une mère, un ami, un maître, mais qu'elle ne doit jamais avoir peur de son médecin, celui-ci sera, près de son malade, plus doux et plus attentif qu’nn frère, une mère, un ami, un maître. » (Wise, op. cit., p. 17.) Mais ce n’est pas tout encore, le médecin irréprochable, selon Suçruta, est toujours très soigneux de sa toilette, aussi bien que le disciple. 11 aura les cheveux courts, ses ongles seront rognés et propres ; il ne sortira jamais sans avoir à la main une canne ou un parasol... 11 refusera toujours les présents des dames, et évitera de rire, de babiller et de folâtrer avec elles.
Nous avons vu que l’étude théorique consistait surtout à retenir et à conserver dans ses souvenirs, vers par vers, ou ligne par ligne, le livre sacré ; une mémoire excellente était donc d’un grand secours ; mais on a bien soin de faire observer
que cela ne suffit pas, çt que la grande supériorité du médecin résidera surtout dans une habile interprétation des textes. Celui qui, n’ayant que de la mémoire, ne saurait que les mots sans en comprendre le sens, ressemblerait, dit Suçruta, « à un âne » chargé d’un fardeau de plantes odoriférantes, fardeau qu’il » portera sans profiter des parfums qu’il ne sait ni découvrir » ni apprécier. »
L’exercice de la médecine n’était pas complètement libre dans l’Inde, en ce sens qu’à l’attestation des maîtres qui avaient déclaj'é suffisante l’instruction du disciple, U fallait joindre l’autorisation du roi ; cette autorisation obtenue en bonne forme, le médecin pouvait immédiatement commencer à pratiquer son art sous la surveillance de l’autorité, qui se réservait d’intervenir et de le punir quand il s’écartait des instructions prescrites par ses maîtres.
Mais nous avons supposé un médecin parfait, et nous allons le suivre près de ses malades. Son rôle commence à être sérieux aussitôt que quelqu’un vient le prier d’aller visiter un client : en effet, il s’empresse d’examiner attentivement le messager, et d’étudier les moindres circonstances, qu’il aura soin ensuite de prendre en grande considération quand il porl'era son pronostic. Le messager, par exemple, a-t-il un nom peu harmonieux, est-il mal vêtu ou peu poli, a-t-il les cheveux en désordre ; s’avise-t-il de secouer ses vêtements en parlant, ou de passer ses mains sur sa tête, etc.; tout cela est du plus mauvais augure.
Le médecin se rend à la demeure du malade ; le long du chemin, ses observations continuent et ne font que gagner en importance. C’est ainsi que nous le verrons froncer le sourcil, s’il fait quelque rencontre reconnue fâcheuse : un chariot attelé d’un âne, un homme écrasant entre ses doigts un brin de paille de riz, quelque malavisé se tenant debout sur un seul pied, etc. En entrant dans la maison du client, il étudiera de même, autour de lui, tout ce qui se passera, et ainsi jusqu’au
lit du malade, où il arrivera sans doute avec quelque idée préconçue, mais non sans avoir déjà recueilli bien des renseignements dont il fera son profit. A ces idées superstitieuses, qui entravaient si souvent le jugement du médecin indou, il faut en joindre d'autres, en corrélation avec ses opinions religieuses, d'après lesquelles il ci’oyait l'air peuplé do myriades d'esprits malfaisants et de diablotins de toute espèce. Mais avons-nous bien le droit de sourire au récit de toutes ces faiblesses d'esprit, et tie devons-nous pas craindre que l'histoire, nous montrant les sombres journées du moyen âge, ne nous dise avec le moraliste : « De te fabula narratur ? »
Arrivé près de son malade, le praticien s'empressera de l'examiner. Comment s'y prendra-t-il ? « Le médecin, dit » Suçruta, placé près du patient, l'étudie des yeux, le palpe » de la main et l'interroge. Ces trois moyens suffisent presque » toujours pour poser le diagnostic ; c'est du moins l'opinion » du grand nombre. On ferait mieux de dire qu'il y a six » moyens d'arriver à la connaissance de la maladie : les cinq » sens et l'interrogation.
» Parle toucher, dans les cas de fièvres, de tumeurs, etc., » on étudie la température des parties, leur degré de fermeté, » leurs dimensions, etc.
» Par la vue, on reconnaît l'augmentation ou la diminution » de volume du corps, les traces de l'âge, les modifications du » teint, etc.
» Par le goût, on reconnaît la saveur de l'urine et des autres sécrétions.
» Par l'odorat, on perçoit les odeurs provenant soit des » plaies, soit des maladies elles-mêmes, ce qui aide souvent à » établir le pronostic.
» Par l’interrogation du malade, enfin, on s’édifie sur les «questions de pays, de temps, d’origine, d’étiologie; on se » renseigne sur le degré de douleur, l’état des forces, la diges- » tion bonne ou mauvaise, l'émission ou la suspension des
» vents, des matières fécales, des menstrues, les différences » successives survenues dans révolution du mal. » (Suçruta, op. cit., liv. 1, chap. 10; Hessler, 1.1, p. 19.)
Son examen terminé, avant de passer aux prescriptions, le médecin s'attachait à compléter et à poser définitivement son pronostic, et nous allons voir pourquoi.
D’après une recommandation formelle de l’Ayurvéda, le médecin, dans l’Inde, ne devait jamais entreprendre le traitement d’une maladie incurable sans s’exposer, dit la doctrine, « à perdre sa réputation et sa fortune, et à voir ses amis s’éloi- » gner de lui. » Quand quelque malade considérable ne guérissait pas ou mourait pendant le traitement, il y avait toujoui-s là, pour celui qui l’avait soigné, une source de déboires, ses ennemis faisant ressortir qu’il n’avait pas su reconnaître à l’avance que le mal était incurable, puisqu’il avait essayé d’amener la guérison. Ainsi, le souci de sa propre considération, voilà ce qui, dans ce cas, devait toujours le rendre fort circonspect. Pour la même raison, quand, après un traitement long, après une année par exemple, il ne remarquait pas d’amélioration dans l’état du malade, il devait l’abandonner.
S’il faut en croire Platon, Esculape, dans sa pratique, agissait de même. Socrate {Répub., liv. 111), répond^ant à Glaucon, dit en parlant du prince des médecins : « A l’égard des sujets » radicalement malsains, il n’a pas voulu se charger de pro- » longer leur vie et leurs souffrances par des injections et des » éjections ménagées à propos, et les mettre dans le cas de » produire d’autres êtres destinés probablement à leur ressem- » hier. 11 a pensé qu’il ne faut pas traiter ceux qui ne peuvent » remplir la carrière marquée par la nature, parce que cela » n’est avantageux ni à eux-mêmes, ni à l’État. » (Trad. Cousin, p. 168.)
Il s’agit ici, comme on le voit, des malades atteints d’affections chroniques, et dont la constitution est détériorée irrémédiablement. Ceux-là, notre médecin indou les abandonnait
aussi. Suçruta cite mèuie pour exemple les malheureux atteints d’ulcères anciens. Mais si Socrate (ou Platon, qui parle en son nom) dit vrai, le mobile qui faisait ainsi raisonner Esculape est tout autre que celui qui décidait le praticien de l’Inde; c’est un mobile complètement étranger à la science et à la personne du médecin, ce que Glaucon exprime très bien en répondant à Socrate : « Tu fais d’Esculape un politique. » M. Renouard, qui, dans son Histoire de la médecine (t. I, p. 67) a cité ce passage, le fait suivi-e de cette sage réflexion que le médecin ne doit pas s’ériger en juge de son malade, et qu’il doit se contenter d’en être la providence. Pour nous, qu’il nous suffise d’opposer à Platon ces belles paroles des vers dorés, paroles que nous avons déjà citées dans notre premier travail : « Si tu peux faire le bien, tu le dois. »
Revenons à notre malade. L’homme de l’art juge-t-il sa situation désespérée, suppose-t-il seulement que le traitement doit traîner en longueur, il se retire immédiatement. On trouve dans Suçruta (liv. I, chap. 28, t. I, p. 102; Hessler, t. I, p. 70) une longue tirade en vers résumant tous les symptômes, dont un seul devait décider le médecin à ne pas entreprendre de traitement ; il résulte de ce chapitre qu’un très grand nombre de malheureux devaient être privés de soins.
Si, au contraire, la guérison paraissait possible, le traitement était institué. Cependant le médecin, qui, dès le premier jobr, n’avait pas parfaitement reconnu la nature de l'affection, devait bien se garder d’administrer à l’aventure aucun médicament : « Un tel médecin, disent les Shastras, c’est l’ange de Yama, dieu de la mort. » Les visites étaient journalières dans les maladies graves.
Tous les clients du médecin indou n’avaient pas droit, d’ailleurs, aux mêmes attentions de sa part. En dehors des malades jugés incurables ou dont la guérison était trop douteuse, et que pour ce seul motif il abandonnait dès l’abord, il y avait toute une série de personnes auxquelles il devait éner-
giquement refuser ses soins. C'étaient d’abord tous ceux qui, par métier, versaient sans scrupule le sang des animaux, comme les chasseurs, ceux qui tendaient des pièges aux oiseaux, etc. L’horreur du sang, inhérente aux idées relatives à la métempsycose et aux incarnations successive^ dans le corps des êtres inférieurs à l’homme, explique cette particularité. C’étaient ensuite les criminels, ou les personnes dont la réputation morale était perdue. La conscience religieuse du prêtre étouffait ici les sentiments généreux du médecin. C’étaient enfin tous les ennemis du roi, et il est très probable qu’en ce cas sa conscience politique parlait toujours assez haut pour qu’il n’eût pas besoin d’être décidé par des ordres souverains. D’ailleurs, la position sociale des brahmanes les mettait dans une telle corrélation avec le maniement des affaires qu’il y avait nécessairement entre eux et les rois entente et solidarité complètes. De nos jom-s, où le médecin a un peu plus d’indépendance, on a cependant essayé d’aller plus loin encore : celui-ci, prétendait-on, devait non-seulement refuser ses soins aux ennemis du roi, mais les livrer à la justice marüale ; chacun se souvient du fait .auquel je fais allusion, et de la manière noble et énergique dont fut reçue une proposition aussi révoltante. Mais rentrons dans l’Inde.
Les ressources pharmacologiques que le médecin avait à sa disposition étaient extrêmement considérables 5 la matière médicale, qui eut même sa littérature spéciale, était d’une richesse fort grande ; cela n’empêchait pas le même praticien de recourir aux invocations et aux pratiques magiques, dont il accompagnait l’administration des remèdes. Il ne faut plus chercher, avons-nous dit déjà, dans ces formules mystiques, la grâce et le sentiment poétique des beaux hymnes du Rigvéda ; nous y avons remarqué fréquemment des traces d’une sorte de médecine des signes; elle consiste à invoquer les puissances cosmiques, célestes pu terrestres, qui ont de près ou de loin quelque relation avec la nature du mal. Voici, par exemple.
— iO —
un hymne destiné à cc'njurer les douleurs névralgiques ou rhumatismales; il est adressé au père de la flèche, Pardjanya (surnom d’Indra, personnification du nuage orageux), par allusion aux éclairs qu’il lance, et à cause de l’analogie entre le passage rapide de la flèche et l’élancement douloureux :
U Nous connaissons le père du roseau (tige de la flèche), » c’est Pardjanya, qui arrose si bien le sol; nous connaissons » aussi sa mère, c’est la terre si féconde. Corde de l’arc, enlace- » toi autour de moi, rends mon corps aussi résistant que la » pierre. Dans ta puissance, écarte loin d’ici les ennemis elles » haines. Quand la corde, s’enroulant autour de l’arc, salue » joyeusement le trait qui part, viens à nous, Indra ! écarte le » trait, le trait rapide. De même qu’entre le ciel et la terre » monte, en volant, la flèche, fais que ces traits de douleurs » passent sans nous atteindre. » (Atharvavéda, liv. I, hymne 2; V. A. Weber, Indische Sludien, t. IV, p. 394.) Dans l’hymne troisième, qui a pour but de débarrasser un malade d’une rétention d’urine, la flèche intervient aussi, par comparaison avec la douleur d’abord, sans aucun doute ; puis avec la manière dont on désire que le liquide s’échappe de la vessie : « Comme » le trait qui, s’échappant de l’arc, vient s’abattre ici, que ton » mine s’élance, etc. »
Nous avons vu, bien au long, ce qu’on exigeait du médecin; quels étaient, de son côté, ses droits près de ses clients. « Quand le médecin a guéri un malade, il a droit à la récom- » pense que mérite toujours l’auteur d’une bonne œuvre. Cette » récompense doit varier avec la position sociale du client. De » la part du riche, le médecin exigera une récompense pécu- » niaire; dé la part du pauvre, il sera payé par l’affection, le » renom, le progrès dans la voie de la vertu, les prières, la » reconnaissance. Quand un Guru (pr. Gourou, maître), un » Brahmane, un Dandi, un parent, un humble et bon ami, ou » quelque malheureux vient consulter le médecin, il ne doit » pas accepter de récompense : sa récompense, en pareil cas,
» consistera dans l’accroissement de ses connaissances et l’ac- » complissement de son désir par cette occasion de faire le » bien ; la guérison excitera l’admiration et l’estime de tous ; » le médecin sera honoré et respecté comme un maître, et » après sa mort il ira au ciel. » (Wise, op. cit., p. 29.)
L’auteur ajoute que quand le malade, après avoir été guéri, donne des preuves d’ingratitude, toute sa bonne chance passe aux médecins. Ceci est nécessairement particulier à l’Inde, car s’il en était de même en France, le corps médical serait depuis longtemps en possession d’une grande partie de la fortune publique.
Nous dirons, en terminant, quelques mots de la médecine vétérinaire : elle fut étudiée et pratiquée dans l’Inde de très bonne heure, et formait une science à part, qui eut son enseignement et ses livres. Nous ne connaissons aucun ouvrage imprimé ni traduit qui ait trait à cette matière ; mais les grandes bibliothèques, sinon celles de Paris, du moins celles de Londres et de Berlin, et d’autres sans doute, possèdent des manuscrits qu’un jour peut-être quelque érudit traduira. Nous nous contenterons de citer, pour exemple, un manuscrit en caractères dévanagaris (sanscrit ordinaire), contenant 68 chapitres et 1 300 distiques, intitulé Çalihotra çaslra (Çalihotra, cheval), pâï Jarjadatta. (Catal., Lond., cod. 1853.) Nous trouvons sous le n” 2041, un manuscrit intitulé : Tiirangdnam chikitsitam, littéralement thérapeutique chevaline' (turanga, cheval), dont l’auteur est, dit-on, Çalihotra. Ce nom serait bien singidier, s’il n’était évidemment supposé. Si nous avons cité ce manuscrit, c’est qu’il y est dit que Suçruta, l’auteur de l’Ayurvéda, l’élève si zélé du divin Dhanvantari, pria ce Çalihotra de lui enseigner la médecine vétérinaire. Ceci est une preuve de ce que nous avons dit ailleurs déjà, que Suçruta n’est qu’un nom générique pour indiquer l’homme studieux, avide de tout connaître. Eh! qui sait? il n’est peut-être pas sans analogie avec ce bon élève idéal que les professeurs de toute sorte citent