QUATRIÈME LETTRE
Étude générale de la littérature médicale de l'Inde.
Notre intention était d'abord de réunir sous ce titre l'ensemble de toutes les questions biographiques et bibliographiques que nous avons pu aborder ; mais ce travail dont nous nous occupons en ce moment, a pris sous notre plume, et grâce à des renseignements inattendus, un développement que nous n'avions pas su prévoir. 11 en résulte l'impossibilité de le concentrer en quelques pages, et la nécessité de le publier à part. Nous y traiterons, autant que nous sommes capable de le faire, les questions de dates, toujours si controversées, celles de noms et de synonymie, etc. Il ne s'agira donc, ici, que d'une vue d'ensemble sur la littérature médicale, son étendue, ses origines, ses affinités avec les autres littératures, et enfin ses principaux représentants.
PÉRIODE VÉDIÜUE. — LES VÉDAS ET LEURS DIVISIONS. LEURS APPENDICES, OU UPANISHADS : TRAVAUX ANATOMIQUES. — LIVRES PERDUS.
Il nous semble indispensable, avant de pavler d’une façon spéciale de la littérature médicale chez les Indous, de donner, aussi brièvement que possible, un tableau résumé de leur littérature générale. En effet, cette question préliminaire, dont la connaissance, au moins superficielle, est indispensable pour se rendre un compte exact de la place qu’occupent Icstravaiix médicaux, dans la masse des œuvres de l’esprit indien, est, il est vrai, élémentaire aux ^eux des orientalistes ; mais elle est restée étrangère, ou à peu près, à la majorité des personnes qui poui font lire ce travail.
Le développement successif des productions intellectuelles suit toujours chez un peuple quelconque, une marche parallèle à celle de son organisation matérielle, économique, politique. Tous les événements marquants dans sa vie nationale ont leur écho dans les résultats de son activité morale : aux temps de misère et d’oppression correspondent des éclipses intellectuelles ; aux ères de paix, de bien-être, de liberté sxirtout, l’éclosion des découvertes scientifiques, la naissance des chef-d’œuvres littéraires. L’histoire entière de l’humanité est là pour prouver que les exceptions à cette loi ne sont que des apparences trompeuses et ne résistent pas à l’examen. Il en résulte que les phases de l’histoire sociale sont précisément celles de l’histoire intellectuelle, que les grandes époques de l’une sont aussi les grandes époques de l’autre. C’est ainsi que dans l’Inde, les deux principales périodes que nous avons étudiées, comme deux couches géologiques, dans la formation do
la médecine incloue, nous les retrouverons dans l’iiiù'oire générale de la littérature et dans l'histoire particulière de la littérature médicale, parce qu'elles correspondent à des états divers et assez nettement tranchés dans la vie de l'Inde. B. est bien entendu que nous n'entendons pas ici prétendre que de l'un à l’autre il n'y ait pas eu de transitions ; elles ont été, au contraire, nombreuses, et suffii-aient peut-être pour faire passer l'observateur peu attentif du premier au second, sans qu'il pût s'en apercevoir, comme les modulations dans la musique nous conduisent d'im ton à un autre sans blesser nos oreilles, ou souvent même en les charmant agréablement.
Dans son histoire de la littérature indienne, publiée à Berlin sous le titre de Ac.vdemische Vorlesdngen, leçons académiques, .M. Weber, l'illustre indianiste, admet deux périodes • la pél'iode védique et la période sanscrite. A la première appartiennent, comme le nom l'indique, les védas, qui caractérisent et remplissent toute cette grande division, et dont nous allons en quelques mots indiquer la nature et le contenu. Il y a quatre védas, nommés le Rigvéda, le Samavéda, le Yadjourvéda, qui est double, et YAthurvuvéda. Chacun d'emc se subdivise en trois parties, qui sont : la Samhita, les .Brühmanas elles Sülras. Disons tout de suite, pour n'y plus revenir, que les deux dernières, c'est-à-dire les Brâhmanas et les Sùtras traitent du rituel, de la liturgie, des observances, etc. La partie réellement fondamentale de chaque véda est la Samhita, recueil d'hymnes, très considérable dans le Rigvéda; nous en avons extrait quelques-uns. Ainsi, pendant toute la période védique la littérature est exclusivement sacrée, et c'est dans les védas qu'il faut aller chercher les premières traces des arts et des sciences ; c'est ce que nous avons essayé de faire pour la médecine. Les quatre védas ont été nommés plus haut dans l'ordre chronologique admis, le Rigvéda remonte à la plus haute antiquité, l'Atharvavéda est incomparablement plus moderne, Nous n'avons pas eu à nous occuper des deux autres.
d'aboi-d parce que la Samhila du deuxième véda, est extraite presque entièrement de celle du Rigvéda, ensuite parce que le Yadjourvéda, plus récemment connu, est plus difficilement abordable, et de plus n’aurait pu, que nous sachions, nous fournir aucune donnée, importante. Nous avons soigneusement fait ressortir, chaque fois que l’occasion s’en est présentée, la différence immense qui sépare les hymnes du Rigvéda de ceux du quatrième véda, et montré comment, tandis que les premiers ne sont que l’expression timide et respectueuse des sentiments de crainte ou d’admiration d’un peuple enfant, les autres, au contraire, sont empreints de cet esprit étroit et niaisement pusillanime, qui est le résultat le plus direct d’une superstition en quelque sorte réfléchie et souvent imposée par des influences du dehors. Une étude d’ensemble sur les hymnes médicaux des védas aurait bien son intérêt; nous y avons songé souvent déjà, et c’est un projet auquel nous ne renonçons pas, mais pour lequel jusqu’ici les matériaux auraient manqué. Nous nous contenterons d’ajouter que dans le dixième mandata ou dixième et dernière section du Rigvéda, se trouvent surtout les hymnes relatifs aux invocations contre les puissances . nuisibles et occultes, hymnes qui font pressentir ceux du quatrième véda ; et que ce quatrième véda, qui contient aussi un certain nombre de chants fort anciens, paraît, d’un autre côté, appartenir déjà en partie au monde brahmanique, sur les confins duquel il est pour ainsi dire placé.
Mais, si pour toute cette période, dite védique, aucrm ouvrage spécial, relatif àl’artmédical, n’est parvenu jusqu’à nous, en faut-il conclure, rigoureusement, qu’aucun travail de cet ordre n’ait été tenté ou même exécuté ? Le Contraire pour nous n’est pas douteux, et nous aurons pour appuyer notre opi- -nipn l’autorité même de M. Weber.
Voici les divers motifs qui nous l’ont fait admettre: l°Deux branches d’études qui n’appartiennent pas nécessairement à la .science: sacrée, niais qui s’y lièrent indissolublement, prirent
pendant la première période un développement aâsez marqué. Ce fut d'abord la grammaire, instrument indispensable, à la fin des temps védiques, parce que la langue des védas, qui n'est pasle sanscrit classique, après avoir été l'idiome commun, Unissait par se subdiviser en dialectes divers ; d'où il résultait pour permettre la compréhension des chants primitifs, la nécessité de commentaires grammaticaux. Ce fut ensuite la philosophie, qui procède nécessairement des tendances de l'esprit humain arrivé à un certain degré de développement, et que ses défenseurs avaient intérêt à conserver. De l'observation de ce fait résulte déjà la preuve que, pendant l'ère védique, les études étrangères par le fond à la théologie, ne furent pas complètement négligées. 11 n'en résulte pas encore que parmi ces études, que nous nommerons accessoires si l'on veut, la médecine ait eu une place, mais nous croyons être en mesure de l'établir. En eflét, 2“ il existe, comme appendices aux védas, et surtout au quatrième véda, une série de compositions variées, qui sont loin d'être toutes étudiées ou connues aujourd'hui, et que l'on nomme les ffpamsèads ; les unes traitent des questions de théologie transcendante, les autres sont écrites dans le but de défendre certaines opinions religieuses dissidentes, ce sont nécessairement les plus récentes. Or, parmi ces Upanishads il en est deux qui vont nous venir en aide d'une façon puissante. Ce sont : 1° la Garbha-Upanishad, dont M. Weber dit ; « Son contenu s'éloignant de toutes les autres » Upanishads, se rapporte au corps humain, à sa formation » comme embryon, à la manière dont il est composé en ses » diverses parties, soit à leur nombre et à leur poids. C'est le » commentaire d'une strophe trishtubh (nom du mètre adopté « pour la strophe) placée au début, dont différents mots sont )) examinés scrnpuleusement » (Op. cit. trad. franç., p. 27<); 2° la Prândgnihotra-Upanishad, qui « montre la relation des » parties et des fonctions du corps avec les parties relative? » du sacrifice, d'où ressort implicitement l'inutilité du der-
» nier : la tiii pi-üinet à celui qui lit cette Upanishad la nièuie » récompense qu'à celui qui expire à Vàrànasi (Benarès, appelée )) aussi Kaçi, comme nous l'avons vu plus haut), c'est-à-dire » l'exemption d'une seconde naissance.» {Idem, p. 27S. ) Ces deux citations prouvent, évidemment, qu'à une époque plus ou moins reculée, qu'il n'est pas possible de détei'miner, mais qui assurément précédait celle où les ouvrages médicaux proprement dits, qui nous sont parvenus, furent entre les mains des brahmanes, l'anatomie, au moins celle des animaux qu'on sacrifiait, était étudiée en détail ; or, qui dit étude de l'anatomie, dit naturellement étude de la médecine, surtout puisque ces prêtres qui offraient les sacrifices étaient précisément cenx qui exerçaient l'art de guérir ; et qui dit étude de l'art de guérir, dit aussi production des ouvrages spéciaux, car quand on écrit sur l'anatomie, tout fait supposer qu'on écrit aussi sur la pathologie.
Reste une dernière question : Pourquoi les connaissances anatomiques de cette époque ont-elles été conservées dans des traités spéciaux, tandis qu'il ne nous est rien parvenu des traités sur les autres branches de la médecine? La réponse sera très simple. L'anatomie, commè branche accessoire, mais utile, de la science du sacrifice, faisait partie dulivre sacré, du livre par excellence, de la Bible; et c'est à ce titre que les deux upanishads dont nous parlions plus haut ont été incorporées au quatrième véda. La pathologie, au contraire, la matière médicale, etc., n'étant pas sauvegardées par ce prestige, étaient livrées aux élucubrations des travailleurs, qui remaniaient, retranchaient, ajoutaient à leur guise. 11 en est résulté que, « par suite de la difficulté de conserver les ouvrages, » l'heureux successeur a presque toujours supplanté son pré- » décesseur, qu'il surpassait. Celui-ci, devenu superflu, était » par suite mis de côté ; il n’était plus appris par cœur, et aussi » on cessait de le copier ! Et ainsi, à moins qu’une autre in- » fluence n'intervienne, nous ne possédons presque de toutes
» ces branches que la Heur des ouvrages, où chaque branche » a atteint sa perfection, ouvrages devenus, pour ainsi dire, » modèles classiques, et d’après lesquels s’est formée plus tard » la littérature moderne.... » (Weber, Op. cif., p. 295.)
Ainsi, nous pourrions l'ésumer en ces quelques mots ce qui regarde la période védique : concentration encyclopédique des littératures au profit de la littérature sacrée ; premières traces des œuvres médicales dans les hymnes du Rigvéda; plus tard, dans les hymnes de l’Atharvavéda; descriptions anatomiques dans les Upanishads, composées pour servir de guide au sacrificateur ; probabilités puissantes en faveur de l’existence, à cette époque, d’une certaine quantité de livi'es perdus aujourd’hui, et dont le contenu fut absorbé par les ouvrages de la seconde période.