PÉRIODE SANSCRITE. —TABLEAU GÉNÉRAL DE LA LITTÉRATURE SANSCRITE
— SüÇRUTA ET CHARAKA. — L’AYURVÉDA ET SES SUBDIVISIONS.
En traitant plus haut (lettre deuxième) du développement de la médecine, nous avons appliqué la désignation de brahmanique à la période consécutive à l’époque védique. Notre but, en adoptant cette expression, était de bien faire comprendre que nous restions complètement en dehors de l’esprit bouddhique, qui eut sa vie et sa littérature à part. M. Weber nomme cette seconde période, considérée au point de vue de l’histoire littéraire, période sanscrite. Celte expression, dont l’opportunité a été contestée, a pour but de faire ressortir l’importance de la langue, qui est devenue le sanscrit, c’est-à-dire
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le langage parfait, langage désormais réservé aux érudts et aux savants, par opposition aux dialectes pracrits, ou dérivés, qui étaient d'un usage journalier dans la masse du peuple. Mais, en dehors du caractère tiré de la langue, il en est un autre auquel nous avons déjà fait allusion, et qui contribue considérablement à déterminer la physionomie de cette seconde période. C'est une sorte de division du travail, d'où la littérature sanscrite tire ce cachet d'universalité qui manque ■ à la littérature védique, et qui tient à ce que chaque genre y est cultivé pour lui-même ; comme cela s'était déjà présenté auparavant, dans quelques upanishads et dans quelques brahmanas. Pendant l'ère védique, il y avait le livre; pendantl'ère brahmanique, il y a les livres. Nous allons, comme nous l'avons fait pour la première période, parcourir rapidement l'ensemble de ces richesses, dont une si grande partie est aujourd'hui connue de l'Europe.
En tète de la littérature sanscrite, nous rencontrons les Épopées, dont deux surtout sont célèbres ; le Ràmàyana et le Mahâbhârata, que M. le baron Guerrier de Dumast a ingénieusement nommés la Râmaïde et la Bhâratide ; poèmes gigantesques, dont le dernier a une étendue qui dépasse de beaucoup cent mille vers, et dont le premiér a été entièrement traduit en plusieurs langues de l'Europe, et notamment en français. Vient ensuite la poésie dramatique, riche d'oeuvres fort intéressantes, dont un grand nombre sont traduites, et dont une même, le Petit char d'argile, de Soudraka, a paru sur la scène française, arrangé en cinq actes, en vers. Nous mentionnerons aussi les fables, dont une grande quantité nous étaient arrivées par les peuples arabes et persans, avant la connaissance du sanscrit : ''Hitopadésa, ou Instruction utile, en est un recueil assez considérable, qui a été traduit en français par M. Lancereau, dans la Bibliothèque elzévirienne. Terminons ce qui a trait aux œuvres poétiques, en citant la littératm’e érotique dont quelques représentants, comme la gracieuse composition intitulée
le Nuage messager, ont été Tobjet de travaux nombreux.
Quand je dis que nous laissons là les œuvres poétiques, il ne faut comprendre ces paroles que pour ce qui regarde, le fond, et non la forme des œuvres; caria grande majorité des livres sanscrits sont en vers; les livres relatifs aux sciences, à la grammaire, les lexiques, etc., comme les autres : cela tient à des questions que nous ne pouvons aborder ici.
Mentionnons d’abord les œuvres philosophiques extrêmement intéressantes, et où nous retrouvons, sous des formes diverses, des systèmes analogues à ceux des écoles modernes et à ceux de l’antiquité classique. La philosophie médicale de l’Inde, à laquelle nous consacrerons un chapitre spécial, n’était pas sans relations avec les théories philosophiques de l’époque. Dans notre premier travail (thèse couronnée, 1858, 2' tirage, in-8, pages 2i-25), nous avions cm devoir dire que, contrairement à Hippocrate, Suçruta ne pouvait point appuyer ses théories sur celles de grandes écoles philosophiques qui, comme cela se passait en Grèce, contrôlaient les faits et apportaient leur contingentée découvertes. De là résultait à nos yeux, pour Hippocrate, le mérite d’avoir fait franchir à la médecine le seuil de l’autel, échappant ainsi, en partie, aux pratiques superstitieuses. Cette proposition, vi-aie dans un sens, est exagérée dans un autre. Nous essayerons ailleurs d’exposer notre opinion complète, avec plus de détails.
Après les ouvrages relatifs à la philosophie, nous citerons les travaux grammaticaux, aussi nombreux que profonds, et dont les plus importants ont été édités dans ces derniers temps, en Em’ope ; les ouvrages relatifs aux mathématiques ; ceux relatifs à l’astronomie, dont l’étude dans l’Inde remonte à une si haute antiquité, et qui était, au dire de Strabon, l’occupation jomnalière des Brahmanes; ceux relatifs à la métrique, à la magie, etc.
Le droit fut aussi, chez les Indous, l’objet des constantes préoccupations de leurs savants, et le célèbre Code de Manou,
qu’ils suivent encore aujourd’hui, est devenu familier, pour ainsi dire, à tous ceux qui en Europe s’occupent de questions de droit ou de questions orientales.
En dehors de tout ce que nous venons d’énumérer, les Indous réunissaient sous le nom commun d’upavedas (c’est-àdire véda inférieur, sous-vcda, ùrvo-veda), les ouvrages correspondants à. quatre branches des connaissances de l’époque ; l’art de la guerre, la musique, les arts plastiques, et enfin la médecine.
La médecine, considérée dans son ensemble, portait le nom de Ayurvéda, que nous pourrions fort bien traduire par Véda de la santé, c’est-à-dire science de ce qui a rapport à la durée de la vie, comme nous l’avons déjà dit. Ce mot n’est donc pas le titre de tel ou tel ouvrage, pas plus que notre terme générique de science médicale. Mais comme, à l’époque où nous nous reportons, les diverses parties de la science avaient encore reçu individuellement assez peu de développement pour permettre de traiter de tout en un seul livre, il y avait des Compendiums qui portaient avec quelque raison le titre de Apurvéda, puisqu’on y résumait toutes les connaissances utiles à l’art de guérir. Cela n’empêchait pas la création d’œuvres partielles, relatives à la matière médicale, aux maladies des femmes, etc.
Avant d’indiquer en quoi consistaient les diverses parties de la science médicale dans l’Inde, nous devons dire quelques .mots de ses principaux représentants, dans les œuvres desquels nous puiserons les renseignements qui vont suivre. Les documents sanscrits, arabes et autres, nous ont transmis les noms, et quelquefois les livres, d’un assez grand nombre de médecins indous; mais, au-dessus de tous ces noms, deux surtout apparaissent entourés du respect profond et de la vive admiration des Indiens et même, des Arabes : ce sont ceux de Cbaraka et de Suçruta. 11 nous est resté sous le nom du dernier un livre considérable, un ayurvéda dont le texte sanscrit a été imprimé à Calcutta en 1835, et dont un médecin
allemand, le docteur Hessler, a donné une traduction latine, trop souvent obscure; ce qui lient, sans doute, à ce qu'il n’avait pas, pour éclairer le texte, des commentaires plus modernes suffisamment explicites.
Quant à Charaka, (jue quelques orientalistes regardent comme fort antériem' à Suçruta, ses ouvrages n’ont pas encore été imprimés, et nous ne les connaissons que par des manuscrits plus ou moins complets, et l’étude qu’en ont faite les auteurs qui se sont occtipés de la médecine dans l’Inde antique : Royle, Wilson, Wise, W'ebb, etc. Nous n’avons vu nulle part, sous son nom, l’indication d’un manuscrit aussi étendu que le livre de Suçruta ; mais il peut très bien en exister qui ne soient pas arrivés à notre connaissance. Les noms de Charaka et de Suçruta furent assez célèbres chez les Arabes pour que, vers le viii' siècle, ils traduisissent tout ou partie de leurs œuvTes ; c’est donc surtout d’après ces deux auteurs que nous allons tracer le cadre des connaissances médicales chez les Indous.
L’ayurvéda complet, cette sorte d’encyclopédie, comprenait ce que nous entendons aujourd’hui par sciences médicales et sciences accessoires ; on y comptait diverses parties d’inégale importance, et dont quatre, les trois dernières surtout, pourraient être appelées fondamentales, parce qu’elles sont, à vrai dire, la base de l’édifice, et qu’à la rigueur elles suffiraient pour le constituer tout entier. Voici quelles étaient ces diverses subdivisions.
Les parties principales étaient d’abord :
La sûtrasthâna, de sûtra, précepte, sthàna, section, qui correspond à nos livres de pathologie générale, en ce sens qu’on y traite un peu de tout, en donnant les principes de chaque science, sans entrer, pour aucime, dans de grands développements. Les œuvres des deux maîtres cités plus haut renferment chacun une sûtrasthâna ; celle de Suçruta comprend quarante-six chapitres, La sûtrasthâna de Lharaka qui n’est,
comme nous verrons, que la seconde partie de son livre, de semeiotice et therapiâ universe tractat, d'après Dietz (op. cif., p. 129). Cette partie de Tayurvéda pourrait à la rigueur être mise à part, comme de nos jours les ouvrages traitant exclusivement de la pathologie générale, quoique les deux espèces d'ouvrages ne soient pas conçus sm- le même plan; aussi existe-t-il des manuscrits contenant seulement la sûtrasthâna.
2“ La nidânastlîâna, de Nidâna, cause première; ce mot signifie proprement étiologie, mais la nidànasthâna comprend en même temps des questions de symptomatologie et de pathologie proprement dite, c’est donc, somme toute, un traité de pathologie spéciale. Cette seconde partie est, dans l'ouvrage de Suçruta, en concordance avec la quatrième partie qui traite delà thérapeutique; et, comme en suivant cette concordance, on épuise la nidâna avant d’avoir atteint la fin de la thérapeutique, on en a conclu, et M. Kessler le premier, que la nidâna, telle que la donne l’édition de Suçruta, est incomplète. Nous sommes de cet avis ; néanmoins, nous ferons observer qu’un manuscrit de Suçrata, accompagné de commentaires (n° 4 de la collection Baylor, Bïbl. Est India house), ne contient dans sa nidâna que seize chapitres, qui correspondent exactement à ceux du Suçruta de Calcutta. Mais cette question est plus intéressante aux yeux des orientalistes qu’aux yeux des médecins, et nous n’insisterons pas davantage.
3“ La çarirasthâna, de çarira, corps, traite de l’anatomie, de la physiologie et de l'embryologie. Dans l’aymvéda de Suçruta, la çarirasthâna ne comprend que dix chapitres ; elle manque dans un certain nombre de manuscrits, et l’un d’eux notamment', intitulé Charaka-sanhitâ, que Dietz qualifie de opus Charakœ integrum, ne contient aucune partie relative spécialement aux sciences anatomo-physiologiques. Néanmoins, nous savons par Suçruta, que les Indous étudiaient l’anatomie par la dissection des cadavres, et nous devons en conclure que
cette science était, chez eux, assez avancée pour faire partie, dès les temps anciens, de renseignement classique.
4° La chikitsitasthâna ou chikitsasthâna, de chikitsâ, pratique de la médecine (chikitsaka, médecin), est la thérapeutiqiie, c'est-à-dire la science des moyens de guérison, en comprenant sous ce titre, non-seulement les remèdes, mais aussi les opérations manuelles, chirurgicales, les pansements, etc. C’est dans cette section que se trouvent exposées les connaissances chirurgicales des Indous, connaissances que, avec une hardiesse et une habileté étonnantes, ils avaient poussées si loin. La chikitsâ de Suçruta ne comprend pas moins de quarante chapitres. Un manuscrit, étendu de cent quatre-vingt-six feuilles (cat. Lond., Cod. 113. Bibl. Est India house), contient la chikitsasthâna de Charaka.
En dehors de ces quatre parties fondamentales, l’ayurvéda en contenait d’autres dont nous dirons quelques mots.
C’est ainsi 1° que nous trouvons, dans Dietz (op. cit.), l’indication d’un manuscrit de Charaka, qui commence par une partie intitulée hulriyasthdna, laquelle traite, après des invocations aux divinités, des difficultés de l’art et de la dignité de la médecine.
2° Le livre de Suçruta, en outre des quatre pai-ties indiquées plus haut, contient la Kalpasthàna, où la science des poisons et des antidotes est étudiée en huit chapitres, et enfin, l’Uttaratantra, ou dernier traité (uttara, dernier; tantra, traité) -, c’est une sorte de manuel des spécialités, comme les maladies des sens, celles causées par les mauvais esprits, etc. (F.)
Quelque brèves que soient les analyses de manuscrits que nous avons pu étudier, nous aurions très aisément, dans ce court aperçu de la littérature médicale sanscrite, fait intervenir bien d’autres noms que ceux de Charaka et de Suçruta. Si nous ne l’avons pas fait, c’est que nous ne croyons guère à la personnalité des auteurs médicaux indous ; nous pensons,
au contraire, que, tout en paraissant ne nous être occupé que de deux personnages, nous avons parlé des œuvres de nombreux auteurs, et sans doute d’auteurs appartenant à des générations bien difTérentes. C’est ainsi, par exemple, qne dans l’Ayurvéda deSuçrata, on trouve (Sutrâsthana, c. I) que l’exposition de l’Ayurvéda comprendra 120 chapiti'es. Ces mots font partie d’un distique isolé, lequel est suivi de la phrase suivante en prose : «Ces 120 chapitres sont contenus dans cinq sections : Sutrasth...., etc. Dans l’üttarantra, dernier traité, nous développerons les questions, suffisamment importantes, qni n’auront pas été expliquées. » Cette dernière phrase est certainement d’une rédaction postérieure, et a été ajoutée à l’époque où le sixième traité fut adjoint aux cinq autres. A cette question s’en rattachent d’autres, plus compliquées, dont la discussion ne peut trouver place ici.
Après avoir ainsi parcouru superficiellement l’ensemble de la littérature médicale indoue, nous allons, étudiant de plus près le livre de Suçruta, essayer de saisir assez bien la direction des idées scientifiques de l’ouvrage, pour en faire ressortir le tableau du système médical théorique dans lequel il est crit; après quoi nous ferons le même travail poür la philosophie médicale que nous étudierons en elle-même d’abord, puis comparativement avec les grands systèmes philosophiques de l’Inde, et notamment la philosophie rationaliste de l’école sânkhya.
Bibliographie :
MaxMülIcr, A History ù( Anclenl Sanskrit Lilemtv,re, 1 vol. in-8. Londres.
Alb. Weber, Academische Vorlesungen, etc., op. cit.
Ainslie, Slateria indica, or. sortie account of thèse étioles ùmch are employed by the Hindoos, etc., and a copious List of Oriental Books immediately connected with General Science, etc., 2 vol. in-8. Londres, i826.
Royle, An Essay on the Antiquityof Hindoo Medicine, etc. Londres, 1837.