‹ Lettres inédites (1808-1849);Chapitre 1 sur 125 · RUE DU FAUBOURG -SAINT- HONORÉ, 100 PLACE BEAUVAU · texte numérisé non relu

RUE DU FAUBOURG -SAINT- HONORÉ, 100 PLACE BEAUVAU

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avànt-propos

L'historien du maréchal Bugeaud, le comte H. d'Ideville, a pu écrire qu'après Napoléon 1" la plus grande figure militaire du xix* siècle, et la plus complète, était celle du vainqueur d'Abd-el-Kader. Même si ce jugement était trouvé d'une bienveillance un peu partiale, il demeurerait vrai de dire que le vaillant soldat est l'un des héros les plus populaires et l'une des personnalités les plus complètes de notre histoire.

Ce beau modèle du soldat français intéresse trop vivement notre armée, il en reflète de façon trop intense l'âme généreuse, et il offre un trop noble exemple aux militaires de tous les temps pour qu'on ne puisse jamais assez l'étudier, ni examiner assez à fond tout ce qu'il y avait dans le cœur du glorieux maréchal, de zèle, de noble ambition, d'indomptable courage et de patriotique fierté.

Le comte d'Ideville s'est servi d'une partie de la correspondance intime du maréchal, et c'est en effet dans les lettres écrites au jour le jour, que l'on peut le mieux juger un homme. Ses épanchements avec ses amis nous montrent comme à découvert son caractère, son esprit et nous font pénétrer jusqu'aux fibres les plus cachées de son cœur; de plus, n'étant pas destinées à être publiées, elles ont conservé la vie, et cette

a ANANT-I'ROPOS

spontanéité, qui fait le charme brillant de la pensée. De nombreuses lettres inédites du maréchal Bugeaud étant parvenues entre nos mains, nous avons pensé qu'on accueillerait avec plaisir leur publication : elles sont éloquentes par elles-mêmes et n'ont pas besoin de commentaire.

Celles adressées à l'Intendant Genty de Bussy nous ont été communiquées par le lieutenant Féray-Bugeaud-d'Isly, ce conteur exquis, d'une si rare distinction. Grièvement blessé au 1'^' régiment deTurcos, pendant la glorieuse retraite de ReichshofTen, il resta mutilé à vingt ans, dut faire le sacrifice de toute carrière, malgré des facultés remarquables, et s'est éteint le 12 juillet 1914, après quarante-quatre années de martyre supporté en chrétien, sans qu'il lui fût donné d'entendre sonner l'heure triomphale de la revanche, rêve de toute sa vie.

Le portrait, qui figure à la première page du volume, est la reproduction d'un dessin fait par Eugène Giraud, pendant son voyage en Algérie (1846). Il appartient à M'" Féray-Bugeaud-d'Isly, dernière descendante du Maréchal, et, seule, aujourd'hui, à porter le nom de Bugeaud d'Isly.

Le point de départ de cette publication a été les lettres au colonel d'Esclaibes d'Hust. Elles nous ont été confiées par son petit-fils, le comte d'Esclaibes d'Hust, capitaine de cavalerie. Nous continuons ensemble une bien cordiale camaraderie, commencée sous le premier Empire par deux officiers de nos familles qui, tous deux, avaient reçu de l'Empereur la croix devant l'ennemi. Des liens de parenté sont venus

CORRESPOND.OJGE INÉDITE DU MARÉCHAL BUGEALI-

encore resserrer celte amitié vieille déjà d'un Mme. Donnons maintenant un aperçu de la vie des deux principaux destinataires de ces lettres, le colonel d'Esclaibes et Genty de Bussy, en regrettant que les réponses de d'Esclaibes à Bugeaud aient péri dans un incendie, en 1874. « Louis-Auguste-Marcel ^ fils légitime de haut et puissant seigneur Messire Théolore-Ferdinand d'Esclaibes, comte d'Hust, et de dame Marie-Thérèse-Félix de La Vallée-Piniodan, né le 4 septembre 1783, baptisé le même jour, ayant pour parrain Messire Louis-Ignace d'Esclaibes, oncle paternel, officier au régiment de Brest infanterie, représenté par Armand Gilloc, domestique dudit comte d'Hust, et pour marraine dame Marie-Thérèse de Carondelet, comtesse de Roucy, présentée par Elisabeth Chrétien, femme de chambre de dite dame Marie-Thérèse-Félix de La Vallée-Pimodan, qui ont signé. » Les armes de la famille, qui possédait la terre d'Esclaibes, dans le comté de Hainaut, dès" le XI* siècle, sont de gueules à trois lions rampants d'arirent, et sa devise est : a moy ne tiens '^.

Destiné à la carrière des armes, le jeune d'Esclaibes entra à l'Ecole polytechnique le 1" frimaire an XI (22 novembre 1802), puis fut élève sous-lieutenant à l'école de Metz le 21 février 1804. Il servit à l'armée des côtes du Nord, fut nommé lieutenant en second au 5*= régiment d'artillerie à pied le 9 mars 1806 et

! . Extrait du registre de baptême et mariaige de la paroisse d'Echanay (Haute-Marne).

2. Elles sont peintes avec la date 1365 dans un des caissons du plafond du grand salon gothique de l'hôtel de Tille de Mons en souvenir e fieui grands baillis du Hainaut : Gérard d'Esclaibes et Jean, son ::ère.

lieutenant en premier le 30 août 1808. 11 fit les campagnes de 1807 et 1808 à la Grande Armée et fut envoyé en septembre 1808, en Espagne, où il prit part au siège de Saragosse et à toute l'expédition du maréchal Suchet en Catalogne.

Le général Valée, qui commandait l'artillerie du 3' corps, l'avait demandé comme aide de camp le 15 août 1809 : il fut nommé à ce poste le 12 septembre suivant, et le général l'appréciait tellement qu'il réclama, par lettre datée de Saragosse, 5 septembre 1810, son maintien auprès de lui, bien qu'il eût été nommé, le 11 janvier précédent, capitaine en second au bataillon de pontonniers détaché à Tétatmajor de l'artillerie de l'armée d'Aragon.

Il parvint, le 11 janvier 1812, au grade de chef de bataillon à l'état-major général de l'artillerie, et fut nommé, le 1" septembre suivant, commandant de l'artillerie de la division de réserve de l'armée d'Aragon, passa le 11 mars 1813 au l*"" régiment d'artillerie à pied, fut promu chef d'état-major de l'armée d'Aragon le 27 mai suivant, et le 21 juin 1814, au 7* d'artillerie à pied. Après l'abdication de Napoléon, il hésita longtemps à offrir son épée aux Bourbons, dans la crainte de faillir au serment de fidélité qu'il avait juré à l'Empereur.

Il était à Besançon, et commandait un bataillon du 7* d'artillerie, le 15 mars 1815, quand on apprit le retour de Napoléon de l'île d'Elbe. Cette fois encore, scrupuleux sur le point d'honneur, il écrivit au colonel de son régiment que « ne se croyant pas dégagé de son serment de fidélité au roi Louis XVIII, il ne pouvait

continuera servir qu'autant qu'il en aurait été délié, et se retirait chez lui ». En conséquence, le 18 mai 1815, il fut considéré comme démissionnaire : toujours libéral et ne voulant pas violenter les consciences, l'Empereur laissait les officiers revenir spontanément à lui.

D'Esclaibes vécut pendant les Cent-Jours retiré à la campagne.

A la seconde Restauration, sa démission fut annulée par décision royale du 4 août 1815 et, après avoir commandé provisoirement la place de Phalsbourg, il fut nommé, le 20 septembre 1815, chef d'escadron dans l'artillerie à cheval de la garde royale. Lieutenant-colonel le 11 janvier 1816, il conserva les fonctions de chef d'escadron dans la garde. Il fut nommé ians le même corps lieutenant-colonel ayant rang de colonel, le 17 décembre 1823, puis colonel du 4' régiment d'artillerie à cheval, le 2 février 1826.

Au moment de l'expédition d'Alger, il fut appelé lux fonctions de chef d'état-major de l'artillerie par décret du 9 mars 1830. Il était alors à Metz, et, avant de partir, dut prendre les instructions du général, vicomte delà Hitte. Il reçut, le 6 avril suivant, l'ordre de se rendre d'urgence à Toulon. A la bataille de Staouéli, il établit lui-même les batteries, qui devaient bombarder Alger et le fort l'Empereur. Proposé pour le grade de maréchal de camp, il ne fut pas maintenu par le gouvernement de Juillet et, sur sa demande, basée sur des motifs de santé, il fut admis à faire valoir ses droits à la retraite, le 4 décembre 1830, et autorisé, par décret du H janvier 1831, à attendre dans ses foyers avec la position de congé à demi-solde.

Le rapport sur sa demande de retraite montre qu'il était alors en congé de convalescence à Langres, à cause de l'affaiblissement de sa santé, causé par le climat d'Afrique; de plus l'éducation à donner à ses cinq enfants nécessite sa présence dans sa famille. Il obtint 2.790 francs de retraite et, après sa mort, survenue à Langres le 23 jui]letl845, sa veuve toucha 750 francs de retraite.

Il avait été blessé d'une balle à l'épaule au siège de Sagonte. Parmi ses actions d'éclat, on signale qu'il a défendu contre 600 Espagnols, avec une compagnie d'artillerie, un convoi portant l'équipage du siège de Tortose ; il fut mis pour ce fait d'armes à l'ordre de l'armée.

Après sa mise à la retraite, il rentra dans la vie privée, où ses connaissances agricoles lui fournirent de nouveaux moyens d'être utile à son pays. Retiré dans son château de Chalencey, près de Langres, il dirigea l'exploitation de ses domaines et, en dépit du climat assez rigoureux et de la stérilité du terrain, sut obtenir d'abondantes récoltes et donner les plus utiles exemples aux cultivateurs du voisinage. Il écrivit dans plusieurs journaux spéciaux, fut cité comme l'un des premiers agronomes de France et fut élu président de toutes les réunions agricoles de la Haute-Marne.

Depuis longtemps membre du conseil général du département, il fut vivement sollicité de se présenter à la députation, mais déclina constamment cette proposition. Par contre il accepta avec empressement l'invitation que lui fit, en 1844, le comte de Chambord

de l'accompagner dans sa visite des grandes exploitations rurales de la Hongrie, de rAutriche et de la Bohême. Cette excursion scientifique dura plusieurs mois. Le comte d'Esclaibes rentra à Langres, la santé gravement altérée, et mourut après une longue agonie. Son éloge a paru dans la Quotidienne du 6 août 1845. Le vicomte Th. de Senneville lui a consacré une notice dans le Nécrologe universel du XIX' siècle (Paris, 1846, 14 pages in-8'') et M. H. de Lestrées un article nécrologique dans \dL Revue générale biographique de E. Pascallet (Paris, 1846, 7 p. in-S").

Tous ont rendu justice à la dignité de caractère, à la douce fermeté, à l'aimable modestie de cethomme, qui a tant sollicité pour d'autres et une seule fois pour lui-même, quand, ayant été nommé colonel du train de la Garde, il demandait à conserver son uniforme d'artillerie.

Les lettres à d'Esclaibes s'étendent principalement sur la période de quinze années durant laquelle Bugeaud se vit contraint par les événements politiques d'abandonner la vie militaire après la Restauration de 1815. Durant cette retraite forcée, l'infatigable officier, sans cesser jamais de demander sa réintégration dans cette armée, oîi il avait si vaillamment combattu, appliqua toute son ardeur, son dévouement et son besoin d'activité à perfectionner les méthodes d'agriculture de la région qu'il habitait. Ses lettres à son ami nous le montrent exploitant lui-même son domaine, intéressant les propriétaires du voisinage à ses essais de culture et organisant le premier comice agricole qui ait fonctionné en France.

Une impression de souffrance, d'ardeur péniblement contenue, de frein qu'on ronge impatiemment, se dégage de la correspondance que Bugeaud entretient avec son ami d'Esclaibes. C'est un ami intime, et il lui dit tout. Ils n'ont pas la même opinion politique, et pourtant c'est lui que Bugeaud charge du soin d'obtenir sa réintégration dans l'armée. Dès septembre 1815, il avoue qu'il aura bien de la peine à abandonner l'épée. En novembre 1815, il adresse un mémoire à la commission de l'armée ; il désire vivement être employé, « moins par ambition que par amour-propre et honneur ! » Il éclate en plaintes furieuses sur la conduite des Alliés, est navré de voir les licenciements, qui s'opèrent chaque jour.

Il se plaint aussi des vexations que lui font subir les royalistes outrés du département : surveillance humiliantes, dénonciations calomnieuses, rien ne lui est épargné. En octobre 1816, il a une lueur d'espoir, son ami a intéressé en sa faveur M. de Polignac, que Bugeaud jadis traita avec égards, après l'avoir fait prisonnier à Saint-Pierre-d'Albigny, en juin 1815; mais les manœuvres de ses ennemis politiques continuent, les années sepassent et aucune de ses démarches n'aboutit; il s'intéresse de plus en plus à l'agriculture, et décrit les travaux qu'il a entrepris.

Toutes ces lettres sont émaillées de discussions politiques avec d'Esclaibes, dont bien des nuances le séparent, et les portraits, peu flattés d'ailleurs, que fait Bugeaud des royalistes ultra, des « énergumènes de 1815 », comme il les appelle, sont admirables de précision et de netteté : la plupart sont d'une éloquence

vengeresse. Il fait aussi des réflexions fort curieuses sur la tactique militaire; il n'a pas cessé, depuis sa non-activité, de « ruminer sur le métier de l'infanterie », il rappelle le souvenir des combats, qu'il a livrés, explique ses manœuvres, critique celles de certains généraux de l'Empire, et le tout est exprimé en ce langage sobre et clair, vif et pratique d'un homme à l'intelligence lucide et à l'action vigoureuse, qu'on sent appelé aux plus hautes destinées.

Parfois il s'essaie à plaisanter ; il fait à son ami le détail du nombre de ses fermiers et domestiques : « Ajoutez à cela 80 bœufs, 50 vaches, 10 juments, 500 moutons, et vous verrez que j'ai l'effectif d'un joli bataillon. Ainsi quoique à demi-solde, je ne suis pas privé de commandement : plusieurs dictateurs romains n'avaient pas une aussi belle retraite. »

Cette nouvelle tentative échoue comme les précédentes et d'autres années s'écoulent sans que le gouvernement, aveugle et timoré, ose utiliser un si valeureux et si loyal serviteur. Le brave soldat se décourage. « Je vois que mon temps est passé, mes petites connaissances en infanterie doivent être ensevelies; je ne dois plus penser à être utile à mon pays autrement que par l'agriculture. » Et l'on frémit à la pensée que ce même homme, qui, quelques années plus tard, allait rendre définitive la conquête de l'Algérie, semble prendre son parti de se consacrer tout entier aux questions d'élevage, d'engrais ou d'assolement. «Monami,avoue-t-ilàdEsclaibeslel7novembrel825, perfectionner l'agriculture est, après le mérite de combattre pour les- intérêts de son pays, la première

de toutes les gloires. Par l'introduction seule du trèfle dans nos contrées, j'ai fait plus qu'annuler les impôts : y aura-t-il jamais un ministre des Finances qui ait une pareille gloire ? »

Peu après il est nommé maire de son pays. Il se prend à aimer vraiment la vie des champs et demande maintenant à son fidèle ami de lui trouver des acheteurs pour ses betteraves. Et il devient presque idyllique quand il fait l'éloge de l'agriculture et qu'il énumère tous les bienfaits qu'elle seule est capable de procurer aux hommes. En 1826, il va jusqu'à se féliciter de l'échec des démarches de son ami : « Très certainement je ne serais pas aussi heureux que je le suis ; à présent je me crois guéri entièrement de cette folie de ne pas savoir se contenter d'une situation paisible et par conséquent heureuse. Je suis désormais tout à fait l'homme des champs, » et il ne parle plus que de comice agricole, et il ne trouve rien de mieux à envoj'er à son correspondant, au lieu des hautes considérations stratégiques d'an tan, que son dernier discours sur le fumier, qu'il a pris grand soin de faire recopier à cet effet.

Pourtant, sans qu'il se l'avoue bien clairement à lui-même, sa passion pour l'agriculture ne sert qu'à lui faire oublier son chagrin de ne plus être soldai. A chaque instant perce dans ses lettres un mot de regret pour son ancien métier, il ne peut parler cul" ture sans employer force termes militaires : on a comme le pressentiment qu'un tel homme commandera un jour des armées.

Le ton des lettres à Genty de Bussy est entièrement

CORRESPONDA>'CE INÉDITE DU MARÉCHAL BUGKAUD H

différent: elles vont de 1838 jusqu'à la mort du maréchal, en 1849, et l'impression de malaise et d'angoisse a disparu pour toujours. Cette fois, ce n'est plus ragriculteur qui parle, c'est le chef, son langage est réconfortant ; il se montre constamment admirable homme d'action, ami sincère de l'ordre, excellent administrateur. La lecture de ces lettres suffirait à le justifier de toutes les calomnies qu'on a répandues contre lui.

Pierre Genty de Bussy était fils de Claude-Jean Genty, et de Jeanne-Geneviève Picard. Il naquit à Choisy le 28 février 1793 et mourut à Paris le 11 février 1867. Il débuta comme soldat au 28* d'infanterie le 6 janvier 1813 et fut réformé le 26 juillet de la même année, devint secrétaire du gouverneur du château de Fontainebleau le 1"' décembre 1816, ensuite élève dans le corps des inspecteurs aux revues et des commissaires des guerres le 4 octobre 1820, employé à l'armée des Pyrénées le 20 février 1823, et sous-intendant adjoint le 16 juillet 1824. En 1828, il fut envoyé en mission en Grèce, puis nommé maître des requêtes au Conseil d'Etat en service extraordinaire le 13 mai 1829, et attaché au comité de la guerre et de la marine le 24 août 1830. Le 31 décembre suivant, il futpromu sous-intendantde3* classe, et une ordonnance royale du V décembre 1831 le nomma « intendant civil en Alger ».

Le 16 juin 1835, il fut chargé d'une mission en Angleterre avec le titre de conseiller d'État en service extraordinaire. Le 11 juillet suivant, il devint sousintendant de 2* classe et, le 25 novembre de la même

année, il fut élevé à la 1" classe. Intendant militaire le 13 octobre 1839, puis chef de division au ministère de la Guerre, membre du comité de l'infanterie le 28 février 1847, du comité de la cavalerie le 26 mai 1849 et du comité de la gendarmerie le 23 avril 1853 ; il fut admis à la section de réserve le 29 septembre 1855.

Au cours de sa carrière, il avait été plusieurs fois nommé commissaire du roi, pour soutenir devant les Chambres la discussion de projets de loi, en particulier celui qui tendait à assurer l'état des officiers, en 1832. Il est l'auteur de plusieurs ouvrages, dont l'un a pour titre ; De rétablissement des Français dans la province d'Alger et des ?noyens cCy assurer la prospérité ; la première édition parut en 1835 et la seconde en 1839. Le livre fut couronné par l'Académie des Sciences.

Genty de Bussy fut créé chevalier de la Légion d'honneur le 12 mars 1831, officier le 30 avril 1835 et commandeur le 23 février 1845 ; il était en outre décoré de nombreux ordres étrangers.

Il fut élu, le H mai 1844, député du quatrième collège du Morbihan par 163 voix (304 votants) contre 139 à M. de Fournas, légitimiste, en remplacement de M. de La Bourdonnais, décédé. Il prit rang parmi les conservateurs, vota pour l'indemnité Pritchard et obtint sa réélection, le 1" août 1846, dans la même circonscription, avec 221 voix (427 votants, 460 inscrits) contre 200 à M. de Fournas. Il soutint constamment la politique deGuizot et repoussa les projets de réforme électorale. La révolution de février 1848 le rendit à la vie privée.

Il avait épousé, le 28 février 1837, Marie-Françoise-

Eulalie Royer-Collard, née à Paris le 23 juillet 1803, fille de Antoine-Atlianase et de Jeanne-Françoise de Piolenc.

Dans ses lettres à son ami Genty de Bussy, Bugeaud revit tout entier. C'est l'homme énergique, aux idées simples et droites, l'homme de l'autorité et de la discipline, qui a vu les deux révolutions de 1830 et de 1848 et en a conçu la plus vive horreur pour les rêveries des socialistes ; c'est, selon le mot du duc d'Aumale, le plus courageux défenseur de l'ordre. Sa nature spontanée s'indigne avec fureur contre la bureaucratie, sait manier l'ironie et s'exprimer avec une verve éloquente. Il voudrait appliquer la discipline militaire à toute la société française pour la débarrasser de « l'horrible poison du journalisme », des « piliers d'estaminet », des « misérables jongleurs» et des « forçats libérés » qui font de la politique. Son patriotisme s'alarme et éclate en imprécations à la pensée que ces gens-là font le jeu de l'étranger et secondent les ennemis de la France.

C'est aussi l'homme bon, juste, tendre pour ses amis, attentif à assurer le bien-être de ses soldats, S solliciter avec insistance des récompenses pour ses officiers, et qui a si bien mérité ce beau nom de « Père Bugeaud » que lui a décerné la voix populaire. Il se plaint souvent que le ministre soit trop avare de croix pour l'armée d'Afrique et ne se lasse pas de réclamer, ce qu'il estime avoir été vaillamment gagné.

Mais ces lettres, si intéressantes pour bien connaître le système de colonisation de Bugeaud, ses principes de combal, sa lactique, comme aussi la

situation politique et sociale de la France à la veille et au lendemain de la révolution de Février, ne sauraient qu'être trahies par une analyse sommaire ; elles doivent être lues en leur entier.

Quand on revoit dans ses phases si diverses la vie du maréchal Bugeaud, on est amené tout naturellement à conclure que le vrai soldat, celui dont toute la pensée et toute l'ambition est de donner sa vie pour son pays, qui a l'esprit toujours tendu vers ce qui s'appelle de ce beau mot : « servir », et qui est toujours prêt à marcher quand le devoir l'ordonne, n'a pas à s'inquiéter, si les circonstances de la vie, une disgrâce passagère ou l'injustice de ses chefs le font souffrir durement ou l'obligent même à abandonner pour un temps le noble métier des armes : Bugeaud était colonel en 1814; il fut réintégré avec le même grade seize ans plus tard et devint maréchal de France.

Bugeaud était soldat dans l'àme et le fut jusqu'à son dernier soupir : avec une admirable sérénité, doublée d'une ardeur toujours prête et d'une fermeté capable de tous les dévouements, il fit constamment ce que l'honneur et le devoir lui commandaient et a réellement mérité cette fortune presque sans exemple, qui l'attendait dans ses dernières années. Sa nature sensible et généreuse pouvait se révolter parfois contre les attaques injustes, dont il fut trop souvent l'objet ; mais, dans le silence de ses pensées, il avait le droit de se répéter, seul avec sa conscience de valeureux et fidèle serviteur de la patrie, ce mot d'une tranquille assurance, qu'il écrivait à son ami intime,

l'intendant Genty de Bussy : « L'avenir me fera connaître. »

Monsieur le Capitaine Tatlet (^1869-11)19) a succombé aux suites d'une longue maladie, avant d'avoir eu le temps de faire paraître ce livre, qui lui avait coûté de si patientes recherches pour réunir les notes biographiques qu'on lit presqu'à chaque page. Quoique très porté vers l'élat militaire, Eugène Tattet n'en fit pas sa carrière; cependant la Grande Guerre le trouva prêt. En 1914, il fut mobilisé comme capitaine au l" régiment de cuirassiers, à lâge de quarante-six ans, et servit la France d'une âme héroïque, car l'immense douleur qui l'a terrassé n'a pu l'empêcher d'accomplir jusqu'à la dernière heure le religieux devoir du Soldat : Son fiis unique, Louis Tattet, souè-lieutenant au IS*" bataillon de chasseurs à pied, à peine arrivé au front de Champagne, tombait mortellement frappé en mars 19î6, à l'âge de dix-huit ans, déjà chevalier de la Légion d'Honneur. Le malheureux père lui survécut quatre années endeuillées.

Sa famille était originaire de Verrières, canton de Neuchatel (Suisse). Une des branches vint s'établir à Paris, tandis que celle, dont il est issu, après un arrêt prolongé à Villefranche (Rhône) finit par s'installer à Toulouse, où son père sut acquérir la solide réputation d'un homme de bien.

Le capitaine Tattet, poussé par son goût extrême pour l'armée, avait ;- iblié :

Avec uneint. oduction de M. Frédéric Masson, le Journal d'un Chirurgien de la Grande Armée. Louis Vivant Lagneau (1781-1868), qui marque dans ce carnet, écrit au jour le jour, en route, au bivouac, sous les obus, sous le

soleil, sous la neige, toutes les étapes des campagnes napoléoniennes, depuis l'Espagne jusqu'à la Russie, depuis Moscou jusqu'à Paris. Toujours ce vaillant souffre avec les troupes et soigne les blessés malgré le feu de l'ennemi, méritant par tant de courage, par tant d'abnégation la belle phrase lapidaire que l'illustre professeur Broca prononça sur sa tombe : « Cher Collègue, vous avez vécu comme un sage, vous êtes mort comme un juste ».

Premier régiment de Cuirassiers. Le livret de nos grands aîne's, où revivent les éblouissantes chevauchées du Premier Empire, quand, si souvent, leur galop effréné ébranlait l'Europe en armes, et, plus tard, les surhumaines charges à la mort de la guerre de 1870, dont le sublime sacrifice est, aujourd'hui, vengé glorieusement.

Les Lettres inédites du maréchal Bugeaud, objet de tous les soins du capitaine Tattet. Nous ne faisons que les publier à sa place, consacrant ces quelques lignes, avec nos remerciements émus, à la mémoire de l'homme du monde accompli, de l'érudit, de l'ami dévoué qui a su faire mieux connaître, dans ce livre, par l'évocation d'un passé déjà lointain, une des plus pures gloires du xix' siècle.

Thoraas-Roberl Bugeaud de la Piconnerie naquit à Limoges le ir» octobre 1784: il était le U« enfant de messire Jean-Ambroise Bugeaud, chevalier, seigneur de la Ribeyrolie, la Piconnerie et la Durantie. et de danae Françoise de Sutton de Clonard, issue d'une famille irlandaise fixée en France avec Jacques II. La famille Bugeaud ■• avait pour armes: d'azur au chevron d'or, accompagné en pointe d'une étoile du même, au chef de gueules chargé de trois étoiles d'or. Le maréchal y ajouta, en devenant duc d'Isly, pour second parti : coupé d'or à l'épée haute de sable et de sable au soc de charrue d'or, avec la devise : Ense etaratro, qui résume sa vie 2.

Il entra, le 29 juin 1804, comme vélite, dans les grenadiers à pied de la garde impériale, à Fontainebleau, passa caporal le 22 décembre 1805, fut nommé sous-lieutenant au 64* régiment de ligne le 19 avril 1806 et lieutenant le 21 décembre suivant. Il fut blessé pendant la campagne de Pologne, au combat de Pultusk, le 26 décembre 1806, et oLtint un congé de semestre 3. H écrivait à celle occasion au ministre de la Guerre :

1. Sur la famille du maréchal, voir le Bulletin de la Société historique et archéologique du Périgord, t. IV, 1877, 4* et 6* Ii^"^aisons.

2. De très ancienne noblesse du Limousin, la famille Bugeaud de la Piconnerie reçut le titre de marquis du roi Louis XIV.

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