‹ Lettres inédites (1808-1849);Chapitre 14 sur 125 · Cette lettre parvint à Vincennes · texte numérisé non relu

Cette lettre parvint à Vincennes

Car vous le saurez, mon ami, nous sommes loin de jouir de tous les bienfaits que nous promettait l'amnistie. La malveillance, le faux zèle se sont attachés à nous. Les dénonciations calomnieuses pleuvent de tous côtés, et trouvent des autorités trop disposées à les 'écouter, parce (ju'elles ne font pas abnégation de leurs passions.

Je n'éprouve rien dans mon canton, parce que je suis connu et que ma famille est considérée, mais j'eus le malheur d'aller voir à Bergerac le général Mesclop *. xVussitôt on nous accuse de tenir des conciliabules et d'être à la têle d'un parti. Le préfet en parle au général d'Armagnac-; celui-ci répond de nous. Le premier insiste, et on nous mande à Périgueux.

Nous y courûmes, et bientôt ces odieux soupçons furent dissipés. Nous témoignâmes notre indignation de ce que des militaires qui navaient jamais fait de mal à personne, au moins directement, se trouvassent en but aux traits de quelques lâches individus qui attendent dans l'ombre le résultat de leurs calomnies.

Ces délations ont été encouragées par une circulaire du préfet (M. de Montureux, qui a toujours servi en Angleterre), qui équivaut à mettre tous les militaires en surveillance et qui dit assez clairement que nous sommes les seuls hommes à craindre pour la tranquillité publique. Croyezvous que c'est là bien servir le roi?

Du reste, mon ami, je suis très heureux. J'ai des parenls qui m'aiment bien, mes amis me sont restés, j'ai de l'aisance et il ne me manque autre chose que la satisfaction de

l. Mesclop (Jean), né le 2 octobre 1113 à Bergerac iDordogne), mort en 184.i. Dabord soldat dans la garde nationale à cheval de Bergerac en n92,ilest général de brigade en 1813 et employé à l'armée d'Aragon. En 1813, il est adjoint à l'inspection d'infanterie de la 13* division militaire, et retraité enlS26.

•2. Darmaniac (dit d'.\rmagnac', 'Jean-Barthélcmy-Claude-Toussaint), né à Toulouse en 1766, mort à Bordeaux en 1833. Capitaine au 1" bataillon de la Haute-Garonne en 1791, il est général de brigade en 1801 et général de division en 1808. Il reçut le commandement de la 20° division militaire le 7 septembre 1813, il fut retraité en 1831.

mon amour-propre qui souffre d'être sous la remise, pen dant qu'une foule

Tâchez de me dire quelle est la position de M. le maréchal Suchet, et s'il lui reste quelque espérance. Un journal a annoncé qu'il avait été remercié.

Vous savez que le pauvre Lacroix, chef de bataillon, est mort.

Mes amitiés à Foucault.

Dites-moi si nous pouvons espérer que notre sort s'améliorera, et que le gouvernement reviendra sur notre compte. Quelques mots de nouvelles.

Tout à vous de cœur. Bugeaud.

A Monsieur le comte d'Esclaibes, chef d'escadron d'artillerie à Vincennes.

Excideuil, le 3 mars liiG.

Enfin, vous m'apprenez que vous êtes à Vincennes et que vous vous occupez assez de votre ami pour vérifier les accusations que la malveillance dirige contre lui.

Votre lettre m'a fait plus de plaisir que la plupart des autres, parce qu'il est rare aujourd'hui que les hommes qui prospèrent pensent à ceux qui sont dans l'oubli. Vous ne partagerez jamais les erreurs du jour. Vous serez toujours vous, quoi qu'il arrive, et dix révolutions peuvent avoir lieu, avant que je cesse de vous nommer mon meilleur ami.

J'ai des ennemis, dites-vous ; je ne puis le concevoir, car je n'ai jamais fait de mal à personne. Que beaucoup de gens n'approuvent pas ma conduite en mars, cela est naturel; d'ailleurs peu la connaissent, mais personne ne peut avoir de griefs particuliers contre moi. J'aurais désiré que vous m'expliquassiez un peu plus cela.

Je suis bien aise que vous ayez eu à moh sujet un entretien avec M. de Polignac. Je ne me rappelle pas si je vous ai conté mes aventures avec lui. Dans tous les cas, les voici :

Le 13 juin à deux heures du matin, j'entrais brusquement

nu MARÉCHAL BUGEAUD (i816"i 53

avec une compagnie de voltigeurs dans le village de Sainl- Pierre-d'Albiguy, où étaient les avant-postes piéraontais, qui furent enlevés. J'entendis trotter dans une rue voisine. J'v courus seul et je trouvai deux cavaliers armés seulement le pistolets. Je leur fis mettre pied à terre et je les conduisis avec les autres prisonniers. Après avoir pris les premières dispositions de prudence, je revins voir mes prisonniers et je questionnai M. de Polignac etM.de Maccarthy'. Ces messieurs déguisèrent leurs noms, mais convinrent qu'ils étaient Français. « Non, Messieurs, je ne puis le croire, il n'y a pas de Français qui soient capables de servir, contre leur pays, d'espions aux avant-postes de l'ennemi. — Si, Monsieur, nous sommes Français et Français dans la bonne voie; il n'est pas sûr que vous y soyez. — Je ne veux pas profiter du pouvoir de la force pour vous répondre comme vous le méritez, vous irez au quartier général et vous vous expliquerez avec M. le maréchal ^. » Voilà tout mon entretien avec eux. Je laissai une compagnie et je me portai en avant, sans connaître leurs noms. Bientôt après j'eus le combat de Tournon, et les officiers prisonniers m'apprirent que j'avais pris M. de Polignac et M. de Maccarthy, qui étaient à leurs avant-postes depuis quinze jours et leur apprenaient tout ce que faisait l'armée française par les fréquentes relations qu'ils avaient avec divers habitants de Ghambéry.

Deux jours après, je leur envoyai au Fort-Barreau leurs chevaux de selle tout harnachés.

J'avais acheté deux chevaux de voiture qu'un voltigeur avait pris à un domestique qui se disait appartenir à un général. Après avoir dépassé Lyon, je reçus une lettre de -M. de Maccarthy, par laquelle il me prie de lui donner la

1. MM. de Polignac et de Maccarthy étaient alors commissaires de Louis XVIll auprès de larmée austro-sarde. Dans le rapport de Polignac, conservé aux archives du ministère de la Guerre (dossier Maccarthj-j. il raconte comment il est tombé au pouvoir de « l'ennemi ».

-2. ^,i^i,pt.

préférence pour ces deux chevaux, que je voulais vendre, disait-on. Il ajouta que ces deux chevaux lui avaient appartenu. Je les lui remis sans rien exiger.

Vous voyez, mon ami, que ce n'est pas là une conduite de Tartare. J'en trouve le prix, puisque, malgré l'esprit de parti, M. de Polignac veut bien avoir de moi une opinion avantageuse ; mais il paraît croire (et vous laissez soupçonner que vous pensez de même) qu'on ne pourrait m'employer qu'en temps de guerre. Je vous prie de ne pas persister dans cette opinion, si vous lavez. Soyez bien assuré qu'on pourrait m'employer dès à présent, sans nul inconvénient, et que je servirais peut-être avec plus de zèle qu'un autre, par cela même que j'ai à réparer des torts envers le roi.

On n'est pas toujours aveuglé par les mêmes illusions. L'expérience ne saurait être perdue pour les gens qui pensent. Les militaires comme moi ont pu être séduits par les prestiges d'un nom attaché à de grands souvenirs, et non par le démon de la guerre, par l'enthousiasme général de quelques provinces ; mais, pour cela, ils ne sont pas des incurables et on aurait tort de les confondre avec les Jacobins de 93. Je suis persuadé que le roi est à la France ce que l'air est à tout animal pour qu'il existe. 'Vous connaissez mon patriotisme, jugez d'après cela si je désire que sa dynastie se maintienne, et si, dans l'occasion, je m'épargnerai pour la soutenir et lui donner de la gloire.

Gardez-vous de croire que se sont là des discours d'un homme qui brûle d'être employé pour exister. Dans la position où je me trouve, il serait plus avantageux que je ne le fusse pas d'un an et mon amOur-propre seul gagnerait à ce que je le fusse tout de suite.

Sans être riche, j'ai une honnête existence et je suis très heureux dans ma famille.

Je n'ai pas à me plaindre directement du préfet Montureux. Il n'a fait qu'envoyer au général d'Armagnac une note que quelque gredin lui avait remise. Je sais qu'il a parlé de moi d'une manière avantageuse.

Vous connaissez mon caractère peu courtisan ; je ne pourrais jamais aller mendier la bienveillance de M. de Montureux en m'étayanl de ce que vous me dites. Si donc vous tenez à le bien disposer pour moi (et jcn serai bien aise) écrivez-lui directement. Je m'apercevrai à la première visite de l'efTet de votre lettre.

Si mes aflaires me le permettent, j irai à Paris celle année. Je vous prierai de vous charger de m'en obtenir la permission, dans le cas où je ne l'obtiendrais pas moimême.

J'ai beaucoup chassé dans les jours qui ont précédé le carnaval, et j'ai été assez heureux. J'ai une chienne qui est digne d'être la femme du célèbre Fort-Bon.

Votre lettre, quoique bien remplie, n'est pas assez longue. Elle ne contient pas assez de choses. Vous ne me parlez pas du tout de vous, ni de la garde royale.

Si vous voulez mon petit ouvrage de manœuvres, je vous l'enverrai sous bandes croisées.

Ne m'oubliez pas près de M. le général Valée. Comment ètes-vous avec lui ?

Mes amitiés à Rampont.

Adieu, tout à vous. Ecrivez donc plus souvent à un malheureux campagnard. g

Minute ' de la lettre écrite par le ministre de la Guerre à Son Excellence le ministre de la Police générale.

3 mars 1816.

Monsieur le Comte,

Le préfet du département de la Dordogne m'informe que M. Bugeaud, ex-colonel du 14* régiment d'infanterie de ligne, qu'il désigne comme capable de tout entreprendre contre le gouvernement du roi.,, est d'une influence dangereuse dans ce département, qu'il a beaucoup de moyens et une grande ambition et qu'il a manifesté de l'attachement à l'usurpateur.

Cet officier n'est plus en activité de service, c'est à Votre

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