‹ Lettres inédites (1808-1849);Chapitre 13 sur 125 · Arch. adm. de la Guerre · texte numérisé non relu

Arch. adm. de la Guerre

2. Voir la lettre du 23 novembre 1816 à d'Esclaibes où il revient sur ce sujet.

Jusqu'à Joigny je trouvai la population assez calme ; mais là les opinions favorables au retour de l'Empereur se manifestaient déjà hautement. A mesure que j'avançais, je trouvai les esprits plus exaltés, et je puis dire, que chez les neuf dixièmes des habitants de la Bourgogne, la révolution morale était déjà faite. Mes soldats ne pouvaient manquer d'être influencés en traversant un pays semblable. Nous trouvâmes à Avallon des cocardes tricolores, qu'on ôta quand on vit que mon régiment avait la cocarde blanche. Là, j'appris que lex-empereur était entré à Lyon et se dirigeait sur Paris. Dijon avait déjà fait sa révolution. Je sentis qu'il ne fallait plus suivre l'itinéraire que je m'étais tracé, qu'il fallait rétrograder, parce que mes soldats étaient trop mal disposés pour les rapprocher sans danger de l'objet de séduction. Le seul moyen était de fuir. De violents murmures s'élevèrent dans les rangs lorsqu'on vil la tête du régiment se diriger sur Auxerre. Cependant avec de la fermeté nous parvînmes à faire cesser cette indiscipline. Mais, quelques heures après, un général qui voyageait en bidet de Lyon à Paris fut jugé venir de l'armée de Bonaparte, Aussitôt tous les soldats crièrent : « Vive l'Empereur 1 » et m'entourèrent pour me supplier de me rendre à leurs vœux et de les mener du côté de Lyon. Je résistai à leurs bruyantes instances et j'obtins encore qu'on irait à Vermenton, lieu de l'étape. Peu d'heures après notre arrivée, nous apprîmes que Bonaparte devait coucher à Avallon, que nous avions quitté le jour même et que le corps sorti de Besançon avait arboré la cocarde tricolore. Ces nouvelles achevèrent de monter les têtes des soldats. Ils m'envoyèrent une députation pour me déclarer « qu'il leur en coûterait beaucoup de me désobéir, mais qu'ils étaient résolus à attendre l'Empereur, qu'ils me suppliaient de ne pas les abandonner, désirant faire la guerre sous mes ordres. »

Je l'avouerai, cette unanimité des soldats et l'enthousiasme du peuple de Bourgogne me firent croire que le

mouvemenl cHait le même dans toute la France. Je me laissai ébranler, malgré que je reconnusse parfaitement que nous allions nous engager dans une lutte terrible et trop inégale; mais je ne doutais plus, d'après les dispositions des esprits, de l'installation de Bonaparte sur le trône de France, et je sentais qu'il était urgent qu'on pût disposer de suite d'une force suffisante pour s'opposer aux Anglais et aux Prussiens qui touchaient nos frontières. L'envie de préserver mon pays d'une invasion étrangère acheva de me déterminer. Ne pouvant plus d'ailleurs l'empêcher, je permis de porter la cocarde tricolore que beaucoup de soldais avaient déjà reçue des habitants. Je puis assurer que dans ce moment critique on ne prononça pas un mot contre les Bourbons ni leur dynastie. L'amour de la défense de la patrie fut le seul motif avoué de notre changement de couleurs. C'est ainsi que, pour satisfaire notre conscience, nous lui présentions un sentiment louable pour couvrir ce qui l'alarmait.

Si nous avons trahi nos devoirs envers le souverain, si nous avons mal connu les vrais intérêts de la patrie, nous osons croire au moins que depuis le mois de mars notre conduite comme soldat français a été à l'abri de tout reproche.

Les ordres du jour de M. le maréchal duc d'Albuféra ont rendu justice à la valeur du 14", aux combats des 15, 23 et 28 juin. Cette dernière affaire méritait surtout d'être citée, puisqu'avec 1.600 hommes j'ai soutenu le choc de la division autrichienne sous les ordres du lieutenant-général Trenk (corps de Bubna), forte de 8.000 hommes, qu'enfin je l'ai forcé à la retraite, laissant 2.000 morts ou blessés et 560 prisonniers. Je n'avais pas de cavalerie.

Lorsque nous livrâmes ce combat, nous connaissions la nouvelle abdication de l'Empereur ; ainsi nous étions dirigés par le seul amour de notre pays.

Je ne parlerai pas davantage de ce que j'ai fait à la guerre. Il m'a été pénible d'être obligé d'en dire quelque chose. Je

me bornerai à prier Votre Excellence de prendre sur mon compte des informations près de M. le maréchal Suchet. Son Excellence vous dira quelle a été ma conduite pendant six ans que jai fait la guerre sous ses ordres en Espagne. Elle vous dira quelle a été la tenue et l'instruction de mon régiment. Sous ces derniers rapports, je pense que M. le comte Grouchy me donnerait une bonne note. Ce fut lui qui, par un rapport avantageux, me fit rendre le 14* que m'avait ôté la commission nommée par Napoléon pour examiner les officiers promus par le roi. Ce rapport fut fait après une revue de rigueur et deux heures de manœuvres.

Je joins à ce mémoire l'état de mes services ; quelques papiers qui attestent ma conduite dans les divers combats et deux exemplaires dun essai sur des manœuvres d'infanterie que je propose d'ajouter à l'ordonnance comme utiles à la guerre.

MM. les maréchaux Suchet et Grouchy. qui les ont vu exécuter par mon régiment, les ont approuvées.

Les dispositions contre la cavalerie me paraissent demander une attention particulière. Pour les bien juger, il faut les voir sur le terrain.

Puissent tous ces documents disposer la commission en ma faveur et me faire obtenir de l'activité. Je la désire vivement pour avoir les moyens de réparer mes torts envers le roi. Plus ils ont été grands, plus j'aurai à cœur de les faire oublier en servant avec zèle et dévouement.

J'ai l'honneur d'être, avec un profond respect. Monseigneur, de Votre Excellence, le très humble et très obéissant serviteur.

BUGEAUD DE LaPICOXNERIE.

Nota. — Je suis d'Excideuil, déparlement de la Dordogne ; mon père était un des bons gentilshommes do sa province.

Périgueux, le 3 novembre 1815.

Mon cher d'Esclaibes \ quand j'ai reçu votre lettre de Phalsbourg, je m'étais déjà réjoui de votre nomination dans la Garde et je vous aurais écrit à Paris si je n'avais rien reçu de vous par le courrier d'aujourd'hui. C'était bien encore le cas de me dire : « Je vous félicite, mon cher Bugeaud, de ce que le roi m'a nommé dans sa Garde. » Assurément j'en ai autant de plaisir que vous. Je me flatte que vous ferez votre chemin, et j'ai déjà marqué une partie de votre carrière. Je bénis la fortune de ce qu'au milieu de tant de nominations ridicules, on trouve encore quelques sujets qui pourront un jour illustrer nos armes et relever notre pays de l'abattement où il se trouve.

Je connaissais trop votre cœur pour ne pas compter sur le concours de tous vos moyens pour me faire employer. Je vous avoue que je le désire vivement, moins par ambition que par amour-propre et honneur. Je tiens singulièrement à réparer mes torts envers le roi et à ne pas avoir l'air d'un proscrit.

J'ai adressé un mémoire et quelques pièces à la commission nommée pour examiner les officiers. Beaucoup de gens la redoutent. Moi je n'ai porté nul jugement sur elle. Je ne sais pas encore bien ce que c'est. J'ai prié Foucault ^ (major), député de la Corrèze, d'y suivre mon affaire.

Vous allez arriver pour lui aider, ainsi j'ai lieu d'espérer. Vous pourriez vous adjoindre un puissant collaborateur en allant voir M. Laine 2, président de la Chambre des dépu-

1. Il habitait alors chez le comte de Pimodan, rue Louis-le-Grand, 16, à Paris.

2. Foucault (Joseph-Jules de), né à Lubersac (Corrèze), en 1782, mort à Metz en 1821. Capitaine du n;énie en 1808, il fut nommé inspecteur des finances. Député de la Corrèze en 1815, il vota avec la majorité de la Chambre introuvable. Ne put être réélu, n'ayant pas l'âge de quarante ans exigé alors par la loi; il reprit du service et devint colonel du génie.

3. Laine (Joseph-Louis-Joachim), né à Bordeaux en 1767, mort à Paris en 1835. Président de la Chambre introuvable, membre de l'Intérieur en 1816 et ministre d'État en 1818. Il était entré à l'Académie française par ordonnance royale du 21 mai 1816.

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tés. Il connaît beaucoup ma famille, et il a iiromis de faire pour moi ce qu'il pourrait.

Je n'irai à Paris que lorsque vous m (•< ruez d'y aller. Jusque-là je vous confie ma fortune, et je lue tranquillement mes lièvres et mesbécasses. J'ai une jolie petite meute.

Je suis à Périguenx pour rendre mes comptes. J'espère jêlre libéré sous huit jours. Je cherche dans ce moment à recouvrer 5.000 francs, que j'ai prêtés pour payer les masses de mes soldais, lors du licenciement, afin qu'il n'eût aucune scène semblable à celle de Strasbourg'.

Tout s'est terminé avec le plus grand ordre, et mes soldats, enmequittant, ont fait des démonstrations touchantes de l'attachement qu'ils me portaient.

J'avais au licenciement plus de 1.200 hommes. J'étais plus fort que 4 autres régiments de l'armée.

J'ai vu Raffron- à Limoges. Il a eu la bonté de me traiter atîectueuseraent. Il connaissait votre nomination.

Eh bien, que dites- vous de nos alliés? Est-ce que je ne pourrai plus faire sur eux des décharges à deux balles, accompagnées de charges à la baïonnette? Quelle jouissance! Ah! mon ami, qu'il me serait agréable de joindre ma mitraille à la vôtre, d'appuyer votre artillerie par mes carrés, pour écraser ces coquins-là, qui profilent si lâchement de notre malheur!

Adressez-moi à M. Bugeaud de Lapiconerie, colonel de rex-14* à Excideuil (Dordogne).

Adieu; j'espère ne pas tarder à vous embrasser à Paris.

Bugeaud.

P. S. — Les beaux chasseurs de la Garde sont licenciés;

1. L'incident de Strasbourg est raconté en détail dans les Mémoires du général Rapp.

2. Raffron.de Val (Cyprien-Joseph), né à Avesne (Nord} en 1716. Enfant de troupe, il est admis à la solde en 1787 au régiment de Besançon (artillerie), et en 179-2 il est canonnier au régiment de Toul devenu 7' à pied. Lieutenant en second en 1794, capitaine en 1801. chef descadron en 1808 {'6' artillerie à cheval). Colonel en 1810. Retraité en 1S22 et nommé au grade honorifique de maréchal de camp.

50 COHRESPONDANCE INÉDITE

ici, on met leurs chevaux chez les paysans. C'est une grande perte pour l'Etat.

Excideuil, le iZ février 1816.

Vous deviez m'écrire, mon cher d'Esclaibes\ aussitôt voire arriA-^ée à Paris, et cependant je n'ai pas reçu un mot de vous. Les occupations de votre place, les plaisirs de la capitale vous font oublier, ou du moins négliger une espèce d'ermile, qui ne vit plus que pour la chasse et les autres plaisirs de la campagne. Je sais que vous écrivez difficilement (ce n'est pas tout à fait le mot propre, c'est peu volontiers), lors même que vous n'avez rien à faire, à plus forte raison quand vous avez de l'ouvrage et des plaisirs. Gela me fait vous excuser jusqu'à présent; mais, pour l'avenir, je ne pardonne plus rien, et je ne vous écris plus, si vous ne répondez pas.

Le législateur Foucault m'a dit s'être entretenu de moi avec vous, ce qui ne m'a pas laissé douter que vous fussiez à Paris. Cet ami me conseille de ne pas solliciter de l'emploi dans ce moment, et je partage d'autant mieux sa manière de voir qu'elle est d'accord avec mes projets actuels.

Je pense au mariage. Cette opération est même en train, il me faut du temps que ne me laisserait pas l'emploi, qui d'ailleurs pourrait m'éloigner de l'objet que je recherche ; mais je ne vous dissimule pas que dans le courant de l'année, je voudrais être rappelé, non pour avoir un plus fort traitement, car je suis aussi riche qu'en activité, mais pour la satisfaction de mon amour-propre et pour sortir de cette position désagréable, parce que beaucoup de gens la regardent comme une proscription complète.

Je serais aussi fort aise d'avoir l'occasion de prouver au roi mon dévouement qui s'accroît chaque jour, en dépit des petites vexations que nous font éprouver les faux royalistes des départements.

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