La mort dun petit garçon
88 CORRESPONDANCE INÉDITK
à deux soles. C'est-à-dire que la moitié seulement des terres est ensemencée chaque année, l'autre moitié est labourée quatre fois sans rien produire, si j'en excepte quelques lopins de pommes de terre et de sarrasin, La prairie artificielle était totalement ignorée, on ne nourrissait le petit nombre de bêles qu'on avait qu'avec le foin. On ne peut guère imaginer une culture plus barbare. Je me suis occupé sans relâche de la changer dans ma propriété, et de propager de meilleurs principes chez mes voisins. J'ai eu à vaincre la routine, les sarcasmes, les préjugés, des insolences môme de la part de mes colons : j"ai tout vaincu et, aujourd'hui, je suis une autorité qu'on cite. Mes bestiauxsont doublés, mes grains le seront bientôt. Mes terres sont couvertes de beaux carreaux de fourrages artificiels, tels que trèfle de Hollande, trèfle annuel, vesce, seigle, raves, maïs, sarrasin, etc.
J'ai la propriété la plus agréable possible pour l'entreprise d'une grande culture. J'ai 1.800 journaux (300 toises carrées chaque journal) en une seule pièce sans compter les bois. Ils sont exploités par treize familles, formant un total de 106 personnes. J'ai en outre 12 domestiques, mâles et femelles, pour exploiter ma réserve. 'Vous voyez que j'ai l'efi'ectif d'une compagnie, mais je ne fais pas toujours manœuvrer tous ces gens-là comme je veux. Ajoutez à cela 80 bœufs, 50 vaches, 10 juments, oOO moutons et vous verrez que j'ai l'effectif d'un joli bataillon. Ainsi, quoique à demi-solde, je ne suis pas privé de commandement. Plusieurs dictateurs romains n'avaient pas une aussi belle retraite.
Que je serais heureux, mon cher d'Esclaibes, de vous y posséder pendant au moins un mois ! Je réunirais tous les chiens courants et tous les chasseurs du pays. Nous ferions bombance, chasse et fête continuelles. Vous feriez connaissance avec le cousin Foucaud, qui est mon voisin. C'est un grand chasseur, très bon enfant. Est-ce que ce rêve de vous avoir ne se réalisera jamais?
Je ne sais si je vous ai dit que pour prix de mon zèle j'ai
clé nommé membre de la Société d'agriculture de la Dordogne et correspondant du Conseil de Paris ? On veut encore y ajouter la dignité de maire de ma commune, qui est un chef-lieu de canton, mais ma femme veut que je refuse. Elle n"a pas du tout de goût pour les grandeurs.
Laissons la houlette pour lépée. Voilà donc la guerre d'Espagne terminée et bien plus heureusement que je n'espérais. Celle petite campagne fera du bien à notre armée et à son chef. Ce dernier surtout y aura beaucoup gagné dans l'opinion. Si par son inspiration le cousin donne à l'Espagne un gouvernement raisonnable, s'il met de côté l'inquisition et autres gentillesses de celte espèce, notre prince rentrera avec tous les genres de gloire et l'amour de toutes les classes de Français.
Une campagne est toujours une source abondante de réflexions, d'observations militaires, pour ceux qui cherchent à découvrir les secrets de la guerre. Quoique éloignés de la scène, nous avons sûrement tous les deux pris nos petites notes. Vous aurez remarqué comme moi que, malgré trente ans de guerre, la tactique d'en avant, sans manœuvres, sans discernement, n'était pas entièrement oubliée, et qu'on sait encore très bien prendre le taureau par les cornes. Il est môme remarquable qu'on ne pèse pas plus sur une corne que sur l'autre, ce qui peut bien forcer l'animal à reculer, mais ne peut le renverser. Voyez le combat de Castel Tersol par Donnadieu ; Altafulla même, quoique dans un autre genre, puisqu'on était sur la défensive, a été conduit à peu près par les mêmes principes. Dans l'un et lautre combat, trois colonnes ont été formées, à peu près cV^gale force, comme si le nombre 3 avait quelque chose de magique. Les Espagnols, dans le dernier, ont commis la même faute ; ils y ont joint celle de ne pas faire tous leurs mouvements préparatoires pendant la nuit, pour attaquer à la petite pointe du jour. Les Français nont pas protité de leur faute; car jugeant la distribution de leurs forces, ils pouvaient faire céder la gauche
et renforcer la droite, qui, après avoir tout culbuté devant elle, aurait, par un changement de front à gauche, coupé de la place les troupes qui avaient passé la Gava près de son embouchure, et qui probablement auraient mis bas les armes aux environs de Tamaris.
En général, ces divers combats nous présentent d'une part des sorties sans objet, comme sans manœuvres et sans énergie, de l'autre des efforts uniformes et parallèles qui ont repoussé l'ennemi par la supériorité de valeur de nos troupes, mais qui n'ont obtenu et ne pouvaient obtenir aucun résultat marquant. Vous vous souvenez que le hasard et l'habileté du général Chlopicki* produisirent devant la tête de pont de Tortose un résultat bien différent. L'ennemi attaqua brusquement les postes, heureusement on n'eut pas le temps de lui opposer de résistance, il pénétra jusqu'au village de Jésus. Ghlopicki, qui était sur le flanc, marcha sur la tête de pont. L'ennemi, démoralisé par ce mouvement, rétrograda en désordre et fut défait. Le souvenir de cette action est probablement ce qui m'a fait agir de la môme manière au combat de l'Hôpital en Savoie. Deux mille hommes passèrent l'Arly au-dessous de moi et gagnèrent ma retraite sur Chambéry. Je ne pouvais alors disposer que de 6 compagnies de fusiliers, le reste était engagé pour repousser une attaque de front sur le bourg de l'Hôpital. Je marchai avec les 6 compagnies et le drapeau sur le gué où avait passé la colonne tournante. Ce mouvement démoralisant réussit complètement. La colonne, craignant pour sa retraite, craignant peut-être d'être fermée par mon attaque et des réserves qu'elle me supposait, revint rapidement au gué. Je l'attaquai en flanc et la mis dans une déroute complète. Elle eut beaucoup de tués,
l. Ghlopicki (Joseph), né à Wesnica (Ukraine) en 1768. Cadet au service de Pologne en 1787, il devint capitaine en 1794 et entra avec ce grade au service de France dans la légion polonaise fondée en Italie le !"■ floréal an V. Général de brigade en 1809, il démissionna en 181.3, * ses blessures ne lui permettant plus de servir ».
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150 prisonniers, et perdit au passage du ruisseau presque toutes ses armes et ses havresacs. Si je lui avais opposé mes 6 compagnies de front, je n'aurais certainement pas obtenu ce résultat.
Je trouve que notre armée en Catalogne s'est bien mise en prise aux attaques partielles et qu'il faut que les généraux espagnols soient de grands maladroits pour n'en avoir pas profité ; mais ils n'entendent pas plus la guerre de détail que les grandes opérations. Au reste, les principes de la petite guerre sont en général applicables à la grande.
Les mouvements démoralisants dont je vous parlais tout à rheure rentrent dans le système des diversions. Ils ont seulement un eflet moral plus prompt, plus immédiat, puisqu'ils s'opèrent sur de courts espaces et en vue. Si les constitutionnels, au lieu d'avoir des armées faibles partout, eussent rallié derrière l'armée en pleine marche sur Madrid. Morillo, Barbastro, etc., et qu'ils eussent rapidement marché sur la (Catalogne, ils pouvaient écraser Moncey, entrer dans nos départements du Midi et rappeler par cela l'armée du prince. Il fallait avoir rassemblé à l'avance l'artillerie et les vivres nécessaires dans les plaines de la Catalogne. Je laisse mes autres réflexions pour le temps où j'aurai le plaisir de vous embrasser.
J'avais pris jour avec un de mes voisins pour aller voir M. le lieutenant général de Damas V qui était à son château d'Iiautefort, situé à 2 lieues d'ici, j'apprends qu'une estafette lui a porté l'ordre de se rendre à Paris, pour prendre possession du ministère de la Guerre, et qu'il est parti sur-le-champ. Je regrette de ne pas m'être pressé da-
1. Damas ;Ange-Hyacinthe-Maxence. baron de), né à Paris 1785, mort en 1862. Emigra et prit dii service en Russie, fut blessé à la .Moskowa avec les Russes et revint en France avec les alliés comme généralmajor. Nommé maréchal de camp, puis lieutenant-général, il commanda à Marseille, puis en Catalogne en 1823. Pair de France et minisii-e de la Guerre en 1823. il remplaça Chateaubriîind au ministère des Affaires étrangères. Gouverneur du duc de Bordeaux, il le suivit ensuite en exil.
9i CORRESPONDANCE INÉDITE
vantag-e, j'aurais vu mon nouveau ministre; mais je ne m'allendais guère à ce brusque changement et surtout à voir tomber le choix sur M. de Damas.
Ma sœur, que vous connaissez, se porte toujours bien, elle me demande souvent de vos nouvelles. Elle s'intéresse beaucoup à vous.
Il y a longtemps que je n'ai eu des nouvelles de l'ami Dufour,
Je vous prie de dire mille choses aimables pour moi à Madame d'Esclaibes et de présenter mes respects à M. le général Yalée.
Et mon tableau ?
Adieu, répondez-moi plus longuement encore que je vous écris.
Votre ami dévoué, Bugeaud.
La Durantie, le [& janvier 1824.
Oui, mon ami, vous m'obligez beaucoup de me tenir au courant de notre affaire et vos lettres ne sauraient jamais ra accabler, comme vous le dites. Certes, si cela ne réussit pas, ce ne sera pas votre faute. Vous êtes le modèle des solliciteurs et je conçois très bien qu'on vous trouve powseux : l'expression est bonne, je ne la connaissais pas. Vous ne négligez rien ; vous avez aussi accroché le bon M. Laîné. Il me connaît fort peu, mais il porte de l'intérêt à ma famille. Si j'avais soupçonné toute votre aptitude à la sollicitation, je vous au'l'ais indiqué plusieurs autres personnages ({ui auraient pu me servir, le général Curial',
1. Curial (Philibert-Jean-Baptiste-François-Joseph), né à Saint- PieiTC-d'Alhigny (département du Mont-Blanc) en 1774. Volontaire de 92 dans la légion des Allobroges, général de brigade et baron de l'Empire en 1808. Général de division l'année suivante, il commande une division de la jeune Garde en 1814 et est nommé comte de l'Empire. Peu de jours après, il vota la déchéance de l'Empereur, auquel il revint aux Gent-Jours. Réintégré à la Chambre des pairs par Louis XVllI, il vota la mort du maréchal Ney. Il mourut d'une chute de cheval en allant au sacre de Charles X.
DU MARÉCHAL BUGEAUD fl823-1821j 93
par exemple, sous lequel j'ai servi. J'ai combattu dans son lieu natal et connais toutes les circonstances de ce combat. Il ignore que je lui ai rendu un grand service : les soldats l'avaient proclamé traître, parce qu'il allait de mauvaise grAce. Les Autrichiens paraissent vouloir violer l'armistice et menacer Chambéry. Les troupes sortent de la ville pour recevoir chaudement l'ennemi. Les soldats du 14^ mettent trois balles dans leurs fusils et jurent de ne tirer tju'à vingt-cinq pas. L'ardeur et l'enthousiasme étaient au comble. Le général Curial, en se portant en avant, ordonne de mettre les troupes à l'ombre, en attendant le moment d'agir. Comme la position n'était pas bonne sous le rapport militaire, aussitôt on cria à la trahison et l'on résolut de faire un mauvais parti au général lorsqu'il repasserait. Je formai la troupe en colonne serrée, je la haranguai et je fis avorter ce barbare projet. N'allez pas croire que je vous propose d'ajouter à vos moyens le général Curial, je trouve que vous avez bien assez fait, bien plus que je n'espérais, bien plus que vous n'auriez fait pour vous-même. L'instinct de l'amitié m'a seul conduit quand je vous ai chargé de ma réintégration, et il m'a tenu lieu d'habileté. Assurément un personnage très éminent, m'eût-il porté beaucoup d'intérêt, ne m'aurait pas servi comme vous. Il eût fait une demande qu'il eût appuyée de quelques phrases d'éloges et s'en serait à peu près tenu là. Mais vous, vous voyez le prince, le ministre, le chef de bureau, l'employé, tous enfin, et vous les intéressez tous, parce que l'amitié d'un camarade intéresse plus que la protection d'un grand.
'Vous me recommandez la patience. Quel que soit mon désir de rentrer dans l'armée, j'en ai beaucoup, parce que je suis heureux et occupé.
Le 47* se rend à Paris. Le colonel Peyris ', qui le com-
1. Peyris (Vincent), né en 1775 à Dax, où il mourut en 1831. Il débute en 1794 comme soldat dans le 4* bataillon de volontaires du Gers, devenu 28* régiment d'infanterie légère. Capitaine en 1807 et aide de camp du général Jarry. En 1813, il est nommé colonel du 23" léger, est
mande, est, je crois, le plus ancien de larmée. Si l'on pouvait insinuer au ministre de le nommer maréchal de camp et de me donner son régiment?
Je vous ai parlé du comice agricole de notre canton, afin que vous ayez une idée de notre manière ; je vous envoie le procès-verbal de l'une de nos séances. Je verrai le M. Delert au mariage de sa nièce qui est aussi celle de ma femme. Nous parlerons de vous, j'espère. Entièrement à vous. B.
La Durantie {près Excideuil), le 18 février 1824.
J'attendais chaque jour, mon cher d'Esclaibes, la nouvelle de votre nomination au grade de colonel '. Malgré votre silence, j'espère que vous avez obtenu cette juste récompense et je vous prie de ne me pas laisser plus longtemps dans l'incertitude. J'étais étonné comme vous qu'au milieu de toutes les faveurs qui pleuvaient vous fussiez négligé. Je ne vous en parlais pas, parce que ça ne pouvait servir à rien qu'à vous faire mieux remarquer l'oubli.
Vous m'avez donné l'espoir de vous avoir chez moi. Je m'y attache avec force. Et pourquoi en etfet ne le feriezvouspas?Ne faisons-nous pas tous les jours des démarches pénibles pour des choses qui valent moins que l'amitié? et lorsque l'égoisme est à l'ordre du jour, n'y a-t-il pas une grande satisfaction de cœur à faire des choses qui nous éloignent du vulgaire? Une preuve d'amitié est de ce genre et je suis persuadé que vous me la donnerez. Vous pouvez aussi donner à votre voyage un but utile, comme l'achat de quelques jolis chevaux. J'en sais trois ou quatre qui conviendraient bien à votre arme. Tâchez de venir avant la fin de la chasse. Nous courrons quelques lièvres.
blessé à Waterloo et commande le 47" de 1820 à 1826, où il est retraité. 11 est replacé eu 1830 et nommé maréchal de camp en 1831.
1. Le chef d'escadron d'Esclaibes fut promu lieutenant-colonel dans l'artillerie à cheval de la Garde, le 17 décembre 1823. 11 reçut le commandement du 4" régiment d'artillerie à cheval, le 2 février 1826.
DU MAHÉCHAL BUGEAUD (1824^ 9b
Ma femme a fait dernièrement une fausse couche. Vous jugez que cela nous a affligés. Elle est bien remise et ma fille se porte bien.
Je vais sous peu de jours être très empressé aux semailles des trèfles et des avoines.
Je viens de vendre vingt bœufs qui arriveront à Sceaux le premier lundi de mars. Je ne suis pas très content de ma vente. Ce commerce ne va pas. Je présume pourtant que la viande se vend cher à Paris.
Ma femme me charge de vous dire mille choses aimables. Annoncez-moi bien vite votre arrivée, si vous voulez me rendre content. Je vous enverrai un cheval à Limoges ou à Thiviers. Ce dernier endroit n'est qu a 2 lieues, le premier
Voire ami, Bugkaud, colonel.
La Durantie {près Excideuil), le 22 mai 1824.
Vous ne m'apprenez rien sur voire avancement, mon cher d'Esclaibes; c'est assurément parce qu'il n'y a rien de bon à annoncer, car vous savez trop le plaisir que me ferait votre promotion au grade de colonel pour négliger de m'en instruire. Quoique vous ayez pu si peu pour vous jusqu'à présent, j'ai imaginé de vous charger de ma réintégration dans l'armée. Il me serait doux de le devoir à un ami comme vous, plutôt qu'à la protection d'un grand personnage, ou qu'à toutes les manœuvres qu'emploient dordinaire les soUiciteurs, et dont je me sens incapable. Si vous n'obtenez pour moi, je n'obtiendrai jamais rien, car je suis bien résolu à ne point aller solliciter. Outre que solliciter pour soi est un rôle fatigant pour un homme dhonneur, c'est qu'on le remplit avec désavantage, car on ne peut pas faire sa propre apologie. Voyez, mon ami, si vous voulez me rendre ce service et, dans le cas de l'affirmative, choisissez vous-même les moyens. Vous êtes sur les heux, vous pouvez mieux juger que moi; mais il me semble qu'une démarche franche près du duc d'Angoulème
serait le meilleur début. Si vous prenez cette voie, vous pouvez hardiment assurer Son Altesse que le désir de m'attacher à la cause royale et d'être encore utile à la France me dirige principalement dans celte démarche. Ce n'est pas le besoin de me faire une existence. J'ai 20.000 francs de rente en fonds de terre et des espérances pour accroître ma fortune. Avec vous j'avouerai qu'à ces motifs viennent se joindre mon goût prononcé pour la profession et de petits intérêts d'amour-propre.
Vous devez penser que j'ai été humilié, après avoir servi comme je l'ai fait, d'être exilé de l'armée pendant huit ans et de m'être vu, dans mon pays, en butte aux calomnies et aux soupçons outrageants. Je demande donc plus qu'une place de colonel; c'est aussi une espèce de réhabilitation. Si à l'appui des démarches que vous feriez, il était besoin du bon témoignage de la députalion de la Dordogne, j'ose me flatter que, malgré que je n'aie pas fait partie de la société politique de ces messieurs, ils ne me refuseraient pas une note d'estime et de considération. Vous voudrez savoir pourquoi je n'ai pas socié avec ces messieurs et leur parti. C'est aisé à vous expliquer. En 1815, je fus fort ma! accueilli par cette classe, excepté quelques anciens amis de la maison. On me calomnia, on me dénonça. On voulut me désarmer à la chasse et c'était sur moi qu'on donnait le premier exemple de cette rigueur. Des traitements pareils m'indignèrent et je m'éloignai d'eux. Électeur, j'ai voté pour des hommes sages, amis de la monarchie, mais je n'ai pas voté pour les leurs. Cependant, cette dernière fois, j'ai voté pour un des députés actuels, parce que des amis m'en prièrent. Ce député est M. de Beaumont \ capitaine d'élat-major. Je ne voulais pas voter pour lui, parce que je savais qu'en 1816, il avait colporté dans son canton une pétition pour demander la suppression de la Charte. Il
1. Beaumont (Christophe-Armand-Paul-Alexandre, vicomte de], ué ù Paris en 1770 et mort à Pau en 1841, député de 1824 à 1830.
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oblinl même quelques signatures. Mes autres voles lurent tous dirigés sur des royalistes constitutionnels, bien connus pour d'honnêtes gens.
En vous demandant ce service, mon ami, je mets votre amitié à une forte épreuve, mais c'est vous montrer en même temps que j'en ai une haute idée et que si la mienne agit si franchement, c'est qu'elle se sent capable du dévouement qu'elle réclame. Dites-moi sans détour si vous pouvez vous charger de cette ennuyeuse commission, et dans tous les cas gardez-moi tout le secret compatible avec les démarches que vous vous décideriez à faire, et absolu si vous ne faites rien.
Le 31 de ce mois, j'aurai une grande réunion agricole, qui a pour but de constater les résultats des expériences que j'ai faites. J'espère que les autorités et les généraux d'Hénin* et Noguès- y assisteront. Nous serons au moins soixante. Ma femme, qui n'aime pas le grand monde et la représentation, est tourmentée, mais je laide dans ses préparatifs et j'espère que tout ira bien. Que ne pouvez-vous pas être des nôtres 1
Ma femme vous fait mille amitiés, ainsi que ma sœur de Bordeaux. Celte dernière m'en charge particulièrement dans sa dernière lettre.
1. D'Henin (Franrois-Nivard-Charles-Josepb .né le 21 aoûtll'ïl à Lille et mort en 1847 à Paris. Sous-lieutenant au 87= de ligne en 1791, il est capitaine deux ans après et adjoint aux adjudants généraux en 1793; l'année suivante il est nommé au 2' chasseurs à cheval. Chef de brigade en 1801, il part à Saint-Domingue : général de brigade en 1809. Lieutenant général en 1815, il commande en 1823 la 20" division militaire.
2. Noguès (Antoine . né le 1 mai 1777 à Castelnau-Rivière-Basse, décédé à Plaisance-du-Gers en 18o3. Volontaire au 2* bataillon des Hautes-Pyrénées en 1792. Aide de camp de Lannes. puis du général Noguès, son parent, et enfin d'Augereau. En 1806, lieutenant-colonel, il passe au service de Hollande, il y devient brigadier, et rentre en 1810 au service de France comme adjudant commandant et va en Espagne avec le général Lamarque. Général de brigade en 1813, il est blessé à Waterloo. En 1824, il commande la 1" subdivision de la 20* division militaire.
98 COi.RliSI'ONDANCE INÉDITE
Mes hommages, je vous prie, à voire femme et mille baisers à voire petit bonhomme.
Votre ami,
BUGE\UD.
La Durantie (près Excidcuil), 29 septembre 1824.
Vous ne me dites rien, mon cher d'Esclaibes, c'est une preuve que vous n'avez rien de bon à me dire. Je ne doute point que vous n'ayez fait toutes les démarches en votre pouvoir pour me faire remettre en activité et je vous en remercie d'ores et déjà. Dites-moi franchement s'il faut y renoncer ou s'il y a de l'espoir. Dans le premier cas, je tâcherai de n'y plus penser et de trouver, comme j'ai déjà fait, mon bonheur dans mon intérieur et dans mon agriculture. Dans le second, je me livrerai à une espérance flatteuse, celle de faire de nouveau partie d'une armée que je chérissais, et je ruminerai sur le métier de l'infanterie avec plus de suite, car je n'ai jamais cessé d'y réfléchir. En repassant toutes les circonstances de guerre où je me suis trouvé, il m'esl venu une multitude d'idées nouvelles que j'ai réduites en principes, que j'appliquerais certainement si jamais j'en avais l'occasion.
Notre canton, si fort en arrière pour l'agriculture, semble vouloir sortir de .sa barbarie. Dans une grande réunion de propriétaires qui a eu lieu chez moi, nous avons organisé un comice agricole dont j'ai été nommé président. Nous nous sommes cotisés pour faire un fonds destiné aux primes d'encouragement. Le préfet y a ajouté 200 francs. Nous avons discuté et adopté un règlement. Un des arliclesa pour but de faciliter nos réunions et par suite les multiplier. 11 prescrit à tout membre qui voudra réunir le comice chez lui, pour constater ses expériences et faire voir les progrès de son agriculture, de ne donner que trois plats de viande et deux de légumes. Il est clair que si le luxe se glissait dans nos dîners de réunion, bientôt on finirait par ne plus se réunir.
Une grande partie du temps que me laisse l'agriculture esl donné à la chasse. J'ai chez moi un élat-major militaire et chasseur. Un capitaine de mes amis qui vient d'obtenir sa retraite s'est mis en pension chez moi, mon homme d'affaires est un ancien ofScier, enfin j'ai encore un officier en demi-solde qui aime beaucoup lâchasse. Je vous assure que le gibier nous manque rarement.
Dans le mois dernier, j'ai eu pendant quelques jours le général Noguès. Nous avons chassé du matin au soir. Je crois vous avoir dit qu'il commande à Périgueux. C'est le meilleur homme qui! y ait au monde. Il a une bonne femme etde charmants enfants. A propos d'enfants, vous ne m'avez pas dit que votre famille se soit augmentée, je présume que non. Démon côté, je n'ai que ma petite fille. Depuis ses fausses couches, ma femme n'est pas redevenue enceinte.
Je n'ai pas de relations avec Dufour depuis plus d'un an. Je veux pourtant lui écrire un de ces jours.
Les premières paroles et les premiers actes de Charles X donnent les plus grandes espérances. S'il continue, comme je l'espère, il aura le cœur de tous les Français.
Vous avez dans la Garde un de nos compatriotes, le lieutenant-colonel d'artillerie Delo^t^ Je le soupçonne d'être bon officier.
Donnez-moi, je vous prie, des nouvelles de M. le maréchal Suchet et de sa famille. De même du général Valée et des autres officiers que vous savez être de ma connaissance et qui sont près de vous.
Jai fait part à ma sœur de ce que vous me dites pour elle. Quand croyez- vous pouvoir venir me voir? Je sais que je vous demande là une grande preuve d'amitié. Mais ne peut-
1. Delort de la Flotte (François-Ignace), ni à Yssandon (Corrèze; en 1"24. Soldat à la 10* demi-brigade en 179S, il y devint sergent en 1801 et fut congédié l'année suivante pour entrer à l'École polytechnique. Comme chef de bataillon, il commandait en 1815 lartillerie à Vitry-le- Fraac.ois. Il devint colonel en 1831 et fut retraité en 1839.
100 CORRESPONDANCE INEDITE
on rien faire pour ce sentiment? On fait tant pour lambition, qui ne vaut pas tant.
Adieu, mon ami, portez-vous bien et soyez heureux.
BUGEAUD
P. S. — Mille choses aimables à Madame d'Esclaibes et mille baisers à vos enfants.