‹ Lettres inédites (1808-1849);Chapitre 21 sur 125 · V . S. — Ma femme veut que je vous dise qu'elle est tout · texte numérisé non relu

V . S. — Ma femme veut que je vous dise qu'elle est tout

orgueilleuse des jolies choses que vous lui dites. N'allez pas me la gâter. Elle est simple comme au village. Il serait fâcheux que la vanité se glissât dans cette bonne petite tête. J'écrirai à Dufour, mais je suis toujours fâché contre lui de ce qu'il ne m'a pas vu en passant.

Mille choses aimables à Madame d'Esclaibes et à toule votre famille que j'aime comme étant à vous.

Excideuil. le 27 décembre 1821.

J'ai faim de vos nouvelles depuis longtemps, mon cher d'Esclaibes, et peut-être aurais-je encore attendu pour vous en demander, si Dufour, en m'annonçant son mariage, ne m'eût dit que vous n'aviez pas encore répondu à une lettre oii il vous faisait la même annonce. Mais d'Esclaibes n'écrit à personne. Serait-il malade ? C'est ce qu'il faut savoir. Je profite avec empressement du départ d'un garde de Monsieur, etjeleprie de m'écrire aussitôt qu'il aura pu vous voir ou savoir de vos nouvelles, car je compte peu sur votre exactitude.

Et mon tableau de l'assaut de Lérida? Quand l'achèverezvous? Ou peut-être quand le commencerez-vous? Je ne perds pas de vue cette promesse. Si vous ne l'accomplissez pas d'ici à mon prochain voyage à Paris, je vous volerai le plus beau de vos paysages, si je sais le connaître.

Je continue à couler des jours tranquilles, heureux et occupés. L'agriculture absorbe la plus grande partie de mon temps. Je commence à bien réussir. J'ai prouvé que la prairie artificielle pouvait bien réussir dans nos contrées et que par elle on pouvait supprimer la jachère et nourrir le double des bestiaux que nous avons. J'ai fauché deux fois cette année des trèfles qui avaient 3 pieds 1/2 de haut. Ces conquêtes en valent bien d'autres. J'obtiens ces résultats sans l'usage du plâtre, qui est trop cher ici pour être appliqué à l'agriculture. D'ailleurs les fumiers animaux ne me manquent pas. J'ai à ma réserve 16 bœufs, 6 chevaux

DU MAUÉCIIAL BUGEAUI) (1820-1821) 83

ci 400 moulons, beaucoup de litières; avec cela on ne tnanque pas de fumier.

Aussi je suis dans les dignités agricoles : membre de la Société d'agriculture du département, correspondant du Conseil d'agriculture près le ministère de l'Intérieur; voilà 36 que l'on a fait de votre ami. Vous seriez-vous douté que j'aiderais puissamment à nourrir les hommes, lorsque je les assommais au col d'Ordal ?

Vous devez avoir au moins deux enfants, car je me souviens que Madame avait des maux d'estomac. Ma femme sa bientôt me rendre père pour la deuxième fois. Vous connaissez ma vie depuis notre dernière entrevue. La vôtre doit être plus féconde en événements. Ne m'en passez aucun, je veux tout savoir.

Le nouveau ministre delà Guerre sera-t-il mieux disposé que le précédent pour les officiers à demi-solde, qui ne demandent pas mieux que de rentrer au bercail ? Fera-t-il rapporter l'ordonnance du 20 mai 1818 par laquelle je serai rayé des contrôles en 1828, attendu que je n'avais que quatorze ans et huit mois de service lorsqu'elle fut rendue? Tel qui aura quinze ans et un jour de mauvais services aura une retraite.

J'aime à croire qu'on reviendra là-dessus. Ce serait certain si on l'exposait au roi.

Le général Aimeras * part pour Paris et dit qu'il va travailler à me faire mettre en activité. Il m'a demandé une lettre pour le maréchal Suchet, afin qu'il travaille à cela avec lui. Je compte peu ou point sur la réussite. Je sais qu'il faudrait un appui près du duc d'Angoulême, ou se présenter à lui avec franchise. Cette démarche ne me coûterait pas si j'étais à Paris, parce que je sais qu'il est bon enfant; mais je vous avoue qu'en temps de paix mon désir d'acti-

1. .\lméras Louis), né à Vienne (Isère) en 176S et mort à Bordeaux en 1828. Adjudant générai en 1793, général de brigade en ISOl, général de division en 1812. 11 était commandant de la Rochelle pendant les Cent- Jours. Sous la deuxième Restauration, il était àla tête délai!" division.

vite n'est pas assez grand pour faire le voyage. Je laisse donc couler l'eau ; si l'on m'emploie, j'accepterai avec reconnaissance, quoique ma femme soit loin de le désirer; mais ridée que bientôt je n'appartiendrai plus à l'armée me fatigue.

Mes hommages à votre femme, la mienne vous fait ses compliments, elle me parle souvent de votre gaîté. Nous voudrions bien tous deux que vous puissiez venir nous voir.

BuGEAUD, colonel.

Ëxchleuil, le 10 septembre 1822.

Je suis pressé, mon cher d'Esclaibes, de répondre à votre lettre du 4. Vous pensez qu'on ne réussira pas à me faire employer. J'aurais désiré que vous m'en donnassiez les raisons, car les circonstances ne me paraissent pas aussi défavorables qu'à vous. Je vois employer une foule de généraux qui se sont prononcés au moins autant que moi, et cela semble prouver que le gouvernement veut rapprocher toutle monde et réunir tous les bons Français. Au reste je vous assure que si on ne réussit pas, je ne serai fâché que des démarches qui ont été faites contre mon opinion. J'avais bien mis dans mes projets de ne demander du service qu'en cas de guerre ; mais mes parents étaient désespérés de me voir dans une espèce de proscription et de plus calomnié par quelques exaltés qui ne m'ont jamais connu. J'ai été tellement pressé que j'ai consenti à ce qu'on cherchât à intéresser M. L... Ce sera, j'espère, la dernière tentative. Après cela, on me demandera quand on voudra, c'est-à-dire pourvu que cela ne tarde pas plus de quatre on cinq années, car après je n'en voudrais plus.

J'ai bien reconnu M. de Montureux dans ce que vous me dites d'une de mes sœurs. Il répète une bêtise accréditée par quelques outrés royalistes, qui n'ont sûrement jamais causé avec ma sœur, mais qui causent beaucoup trop avec M. le préfet, et en sont beaucoup trop écoutés, ce qui ne fait pas beaucoup d'amis à ce magistrat. Je ne vous ai pas

parlé de lui. parce que je n'ai pas beaucoup à m'en louer. Il m'a toujours aborde en homme prévenu, et, dans un»^ conversation, il m'a avoué qu'il m'avait signalé au gouvernement comme un homme qui pouvait être dangereux par son influence dans le pays et son crédit sur les officiers en demi-solde.

« Mais, Monsieur le préfet, ce ne sonlquedes conjectures et vous n'avez pas pu citer de griefs, puisque depuis ma rentrée je n'ai point donné prise sur moi par aucune action ni aucun propos. — Il est vrai que je n'ai rien à vous reprocher, mais l'opinion est contre vous. — L'opinion de quelques exagérés qui ne méconnaissent que de nom et qui se fondent sur ma conduite en mars 1815, actions que l'amnistie a couvertes d'un voile que l'on ne doit pas lever si l'on veut obéir au roi. — Dans un mois je pourrai peut-être vous rendre justice... j'attends quelque chose.., je serai le premier alors... — Maispourquoi pas tout de suite? on ne peut jamais faire trop tôt justice. — Je ne le puis pas, je ne le ferais pas pour mon frère, mais soyez sûr que je suis persuadé que vous êtes un bon officier, que vous servirez, bien le roi el qu'on fera bien de vous employer quand le moment sera venu. On dit que votre sœur vous empêche de revenir de bonne foi, etc., etc. >> Voilà exactement une partie de ma conversation avec votre illustre compatriote. Ne trouvez-vous pas bien de la conséquence et bien de la justesse dans ce qu'il dit? Ce qu'il y avait de meilleur, c'est qu'à travers tout cela il cherchait à me montrer de l'intérêt. Je ne sais comment l'expliquer. Ce qui est certain, c'est que M. Montureux voit habituellement des personnes très exaltées qui font la réputation de tous les individus du département qui marquent un peu et qui font partager aux autorités trop crédules les passions qui les animent. Ces braves gens font beaucoup de tort au

i chez les esprits faibles, qui ne savent pas séparer ces lurieux de la cause royale. Les gens éclairés voient bien que le roi et ses ministres cherchent à faire le bien de la France

en marchanl bien constitulionnellement et voilà ce qui enrage les personnes que j'ai citées plus haut. Aussi disentelles hautement que les ministres sont des jacobins (les plus furieux donnent même ce titre au roi parce qu'il ne taille pas assez dans le drap), et qu'assurément ils sauteront à la réunion des Chambres. Votre voisin donne beaucoup dans le sens de ces gens-là et on lui prête des propos, que je suis loin de croire, mais qui lui font beaucoup d'ennemis. En voici un : «Je n'entends rien en administration, maisje sais me servir de mon sabre et je voudrais que les malveillants du département se montrassent pour leur faire voir comme nous les mettrions à la raison. « Plusieurs autres de cette force et rien de conciliant. Je vous répète les on-dit de beaucoup de gens.

Revenons à ma sœur. C'est la meilleure Française que je connaisse; elle fut désespérée du retour de B..., mais elle fut désespérée aussi du malheur de nos armées. Elle manifesta alors quelques sentiments patriotiques qu'on ne lui a pas pardonnes et voilà d'où date sa réputation. On ne lui pardonne pas non plus d'avoir plus d'esprit que les bégueules de la province. Aujourd'hui, par les mêmes sentiments d'amour de la patrie, elle désire ardemment le maintien des Bourbons et c'est celle de toutes qui me presse le plus de les servir. Elle ramène plus de gens au roi que n'en ramènera jamais Montureux.

Celle de mes sœurs qui se rend à Paris pour affaires de famille (hôtel de Modène, rue Jacob, faubourg Saint-Germain) est toute comme vous pouvez la désirer.

Jamais on ne l'a soupçonnée de bonapartisme; d'ailleurs elle est à la bonne souche, à Bordeaux. Elle est moins sémillante que la première, mais elle a bien son mérite. Voihi bien du bavardage. Je vais me coucher pour chasserdemain de bonne heure. Adieu, je serai toujours votre ami.

La Durantie {près Excideuil), le 26 octobre 1823.

Il serait tout naturel, mon cher d'EscIaibes, que ce fût moi qui rompisse le silence qui règne trop longtemps entre nous.

J'habite la campagne, je n'ai d'autres distractions que celles de la chasse et de l'agriculture, j'ai donc tout le loisir d'écrire. Mais aussi je suis naturellemeni" paresseux, et je médite une lettre quinze jours d'avance. Il y a longtemps que je me proposais de vous écrire et toujours je remettais au lendemain. J'ai pourtant grande envie de savoir de vos nouvelles et de celles de votre petite famille.

Donnez-m'en, je vous prie, avec détails. Pour moi, je m'empresse de vous dire que ma femme et ma fille * se portent bien et que nous serions les plus heureux personnages de France sans l'énorme perte ^ que nous fîmes il y a un an. Nous aurons bien de la peine à nous en consoler. Je m'étourdis par la chasse et les travaux des champs; mais ma pauvre Eliza, presque toujours seule à la maison, n'a pas la même ressource. Je veux dire qu'elle voit peu d'étrangers, car moi je lui tiens compagnie autant que possible, mais je ne puis être une distraction à sa douleur. J'ai fait ce que j'ai pu pour la déterminer à aller à Paris cet hiver, je n'ai rien obtenu et certainement je ne la quitterai pas cette année ; mais l'année prochaine, si elle ne veut pas y venir, j'irai seul, et j'aurai le plaisir de passer quelques jours avec vous.

Je crois me rappeler que vous m'avez dit que vous aimiez beaucoup l'agriculture. Je puis donc vous en parler. C'est ma passion depuis six ans. J'y ai porté cette ardeur que vous me connaissez pour tout ce que j'entreprends; avec cela, on réussit ordinairement. C'est ce que j'ai fait. La contrée que j'habite est cultivée par le système de jachère

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