Arch. adm. de la Guerre
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calmer en l'accueillant bien et par l'aménité que je mis dans mes rapports avec lui. Jeune, plein d'amour-propre, de moyens et de feu, aimant son état, pouvant s'y promettre un avancement rapide, je concevais qu'un homme né au milieu des orages politiques, et qui n'avait point connu d'autre gouvernement que celui de Bonaparte, regrettât les chances d'avancement que lui offrait ce conquérant et dont son ambition se flattait. Je sentis que le temps seul pouvait le calmer et le ramener à des idées plus en harmonie avec le bonheur de la France : je crois ne m'ètre pas trompé.
M. le colonel Bugeaud me semble un homme capable et plein de ressort, ayant besoin de donner de l'aliment à son activité. Après avoir fait un très bon mariage qui l'a mis au rang des propriétaires riches de la Dordogne, il s'est entièrement adonné à l'agriculture, à laquelle il travaille en grand avec beaucoup de succès en naturalisant les bonnes méthodes dans ce pays routinier et très reculé ; il a déjà rendu de grands services au département sous ce rapport, en donnant par son exemple de l'autorité aux bonnes doctrines agricoles, et surtout en établissant dans le Périgord le premier comice, qui aura, jespère, des imitateurs.
Politiquement, j'ai applaudi à la conduite qu'il a tenue aux dernières élections, pendant lesquelles il se rallia, ainsi que plusieurs autres, sur lesquels son exemple avait de l'influence, aux amis du gouvernement dont je crois qu'il souffrait d'être isolé, parce quïl tient à la considération de l'élite de la société, dont a toujours joui sa famille.
La conduite morale du colonel Bugeaud est digne d'éloge; je pense qu'il a des idées et des sentiments élevés qui me portent à croire qu'il justifierait la confiance que le gouvernement placerait en lui : il a de la capacité, des connaissances, de la suite dans ce qu'il entreprend et des moyens généraux susceptibles de beaucoup de développement.
Veuillez agréer l'assurance de la haute considération avec laquelle j'ai l'honneur d'être, monsieur le bai'on, votre très humble et très obéissant serviteur.
Le préfet de la Dordogne, 24 novembre 1824. C" DE CiNTRK.
102 CORRESPONDA>'CE INÉDITE
A Monsieur le lieutenant-colonel d'Esclaibes, à Vincennes.
Le 11 décembre 1824.
J'clais en tournée de visites de devoir lorsque votre lettre, moucher ami, est arrivéechez moi. Je la reçois chez une de mes sœurs. Je me relire dans ma chambre à neuf heures pour y répondre et je ne dormirai pas que ce ne soit fait. Je ne crois pas du tout votre entreprise aisée, mais je vous crois capable de surmonter les difficultés. La franchise de vos manières, la chaleur et le naturel de vos expressions, votre dévouement connu pour les Bourbons, vous donnent de grands avantages pour recommander quelqu'un. Si vous aviez quelque sacrifice d'amour-propre à faire, je serais loin de Tallendre de vous, car je ne m'en sens pas capable moi-même pour faire réussir notre entreprise. Mais ici le rôle de solliciteur ne peut que vous honorer. Il n'est pas commun de voir l'amitié survivre à la divergence politique de deux amis. Le plus beau rôle est de votre côté, mais je n'en suis pas jaloux.
Votre ami a voulu ma lettre. J'attends impatiemment sa réponse. En général, son ouvrage sur la campagne de Russie m'a donné de lui la même opinion que vous en avez. Je ne puis en dire autant sur son dernier ouvrage; franchement je le trouve un peu insignifiant, mais ne le lui dites pas, cela pourrait lui donner de l'humeur et il ne me répondrait pas avec autant d'abandon. Au reste, celui qui est capable de concevoir les grandes opérations de la guerre entendi-a nécessairement les détails, pourvu qu'il ne les croie pas au-dessous de lui, et c'est ce dont il faut bien se garder. Sans une bonne exécution, que deviendraient les grandes conceptions? Souvent une conception vigoureuse et bien entendue a fait triompher les plus mauvaises dispositions.On voit rarement l'opposé. A la bataille de Tudéla, le maréchal Lannes attaqua le taureau par les cornes. L'élite des troupes fut dirigée sur la ville. Les murs en terre, qui ferment les jardins qui l'entourent, en faisaient la partie la
plus forte de la position. A la droite, nous devions faire une fausse attaque; mais l'ennemi ayant dirigé sur nous des forces considérables, il fallut en venir sérieusement aux mains. Par la vigueur et l'intelligence de notre exécution, nous gagnâmes la bataille sur le point où l'on no voulait pas combattre. Les détails sont delà plus haute importance; mais peut-on appeler détails l'art de mouvoir les troupes judicieusement? J'ai remarqué qu'en général les grands hommes les négligeaient trop, parce qu'ils les regardaient comme l'apanage des petits esprits. De là cette opinion trop générale que tout le monde peut être officier d'infanterie ou de cavalerie. Il semble qu'il ne faille du génie que pour les armes savantes. En faut-il moins pour pratiquer une science qui n'a rien d'écrit, qui ne peut avoir de règles fixes, mais qui demande une méditation continuelle pour se meubler la tête d'exemples, de raisonnements, de principes, qui ne peuvent être invariables, mais qui servent à inspirer le parti à prendre dans les circonstances diverses que présente la guerre à chaque pas? Oui pourrait ne pas déplorer l'indifférence sur les détails d'exécution, quand on pense qu'à Waterloo, après trente ans de guerre, la division Marcognet' s'est portée sur l'ennemi, en une colonne (à dislance entière], dont la fraction était un bataillon déployé? Que faire d'une pareille colonne? Rien. La fraction en est trop étendue pour qu'on puisse la manœuvrer dans aucun sens, et il est impossible d'en tirer, sans de longs tâtonnements, une bonne disposition contre la cavalerie. L'événement le prouva bien. Une brigade de cavalerie anglaise, qui était masquée, chargea brusquement cette malheureuse division, qui ne put lui faire aucun feu. Dans
1. Marcognet (Pierre-Louis Binet de), né à Croix-Chapeau (Charente- Inférieure) en 1765. D'abord élève de l'Ecole militaire, il fit les campagnes de 1"S1, 1782, 1783 en Amérique avec Rochambeau. Il servit ensuite à l'armée du Rhin; fut nommé général de brigade en 1803. il alla en Espagne en 1808 où il y resta jusqu'à sa nomination de général de division en 1813. Retraité en 1815, il fut remplacé en 1831, il demanda sa retraité l'année suivante.
l'impossibililé de tirer et d'agir, les soldats mirent leurs fusils sur la tête pour parer les coups de sabre. La division fut défaite et perdit son canon. La même manœuvre fut ordonnée à la division Lamarque pendant la bataille de Wagram et, si elle n'eut pas des résultats aussi déplorables, c'est qu'elle ne fut pas chargée. Je ne puis m'empêcher de remarquer, à l'appui de mes raisonnements de l'autre jour, qu'il eût été bien heureux pour la division Marcognel qu'elle eût été par pelotons et qu'elle eût commencé un en-avant en bataille au moment où elle fut chargée par la cavalerie. Les hommes accoutumés à ne voir que le grand de la guerre ont cherché les causes de la perte de la bataille uniquement dans les grandes dispositions. En y regardant de près, on les trouverait peut-être dans les détails d'exécution. Je ne puis me persuader que cette ferme de la Belle-Alliance ait été bien attaquée. Peut-être ne fallait-il pas l'attaquer du tout, et se contenter de battre les troupes qui étaient sur ses flancs.
Voilà une longue digression sur les détails; mais depuis longtemps j'éprouvais le besoin d'en dire mon opinion et j'ai saisi la petite occasion que vous m'en avez fournie.
Vous voulez une note sur ma carrière militaire; mais il me semble que vous vous en souvenez assez bien : vous me citez presque toutes les circonstances de l'Espagne. Il ne me resterait qu'à vous parler de ma courte campagne de 1815 ; mais j'imagine que ce n'est pas le cas de citer ces faits d'armes, bien qu'ils soient plus brillants que les autres. Dix jours après Waterloo, le 14« se trouva presque aux Thermopyles et s'en lira mieux que les Spartiates. Les détails de cette affaire seraient instructifs. Nous suivîmes souvent la méthode des Anglais, et nous pûmes nous convaincre que le meilleur moyen de défendre le passage d'une rivière n'est pas d'en occuper immédiatement les bords, mais au contraire de la laisser passer à une fraction de l'ennemi, afin de lui faire éprouver un échec considé rable qui puisse diminuer l'inégalilé numérique, et mettre
la supériorilé morale de son côté. Laissons cela. Mais comment vous parler avec détail de mes affaires d'Espagne? Ce serait trop long. Vous en savez plus qu'il ne faut, car vous ne direz pas tout ce que vous savez, vous ennuieriez votre monde.
Ma manière devant l'ennemi est en grande partie la méthode anglaise nw peu perfectionnée; j'y joins les deux balles, les déploiements brusques sur les flancs ou en écharpe, les menaces ou les effets sur la route de retraite, les réserves immédiates, le changement rapide des dispositions d'illusion au moment de l'attaque. Tout cela est précédé des discours el de la contenance générale qui peuvent donner une bonne direction au moral du soldat.
L'affaire d'Ordal est un exemple d'attaque avec reserve immédiate. Au moment d'aborder la position de l'ennemi, j'arrêtai mon bataillon dans un petit creux et je lançai la compagnie de voltigeurs avec ordre de jeter de grands cris et de s'étendre à droite et à gauche en tiraillant pour démasquer le front du bataillon.
Elle reçut la décharge de tout ce qui était devant nous. Le bataillon chargea aussitôt sans donner le temps de recharger et enleva tout, comme ça devait être. Une réserve seule, employée à propos, pouvait m'enlever la victoire. J'y avais pourvu autant que mes faibles moyens mé le permettaient. Trois compagnies avaient reçu d'avance l'ordre de s'arrêter aussitôt le succès déterminé et de laisser aux autres le soin de poursuivre. Cela fut très bien exécuté, mais nous n'en eûmes pas besoin. L'effet des deux balles fut terrible, vous avez pu le remarquer en traversant le champ de bataille. Voilà un échantillon de ma manière, mais il y en a presque autant que de circonstances. Les seules choses que je cherche toujours à mettre de mon côté sont la bonne disposition morale, les deux balles et l'initiative.
Tivisa (près de Mora) fut une retraite soutenue sans ordre du général, pour empêcher l'ennemi de profiter du
désordre de notre colonne. Je l'arrêtai partout avec mes grenadiers qui chargeaient cent pas et reculaient deux cents, jusqu'à ce que, ayant été joints par une compagnie de voltigeurs qui arrivait, nous reprîmes TolTensive réelle sur l'ennemi qui s'était divisé pour nous envelopper, en arrivant avant nous à la Crux de Mora. Les tirailleurs qui précédaient la colonne victorieuse (le régiment d'Almeria) furent refoulés avec tant de vivacité qu'elle n'eut pas le temps de se déployer, et nous entrâmes dedans avec une seule décharge (à deux baUftsy.^a vicloirene fut plus incertaine et 11, cojjjpggjjjçg poursuivirent 6.000 hommes le ^^slc de la journée. Un petit stratagème fut employé avant la charge, ce fut d'ôtcr les coiffes des schakos qui étaient de toile blanche et de paraître ainsi de nouvelles troupes. Cette idée vint des soldats, je la saisis avec empressement.
Vous avez oublié mes surprises de nuit à Ibi, Bocaïrente, Concentaina, Venta d'Ordal (cavalerie anglaise). De ma méthode d'enlèvement, je déduisis un système d'avantpostes qui pût nous mettre à l'abri de pareils malheurs. Vous l'avez vu pratiquer à Saint-Vincent. Je suis sûr qu'on l'adoptera quand le hasard le fera examiner. Il l'eût été à l'armée d'Aragon sans l'indifférence pour le perfectionnement des détails, dont je vous ai déjà entretenu. Mon carré et quelques autres manœuvres le seront aussi, tôt ou lard.
Je relis votre lettre et je vois que vous avez oublié Yecla et la Rapita.
Quelques jours avant la trop célèbre affaire de Gastalla, le général Harispe défit à Yecla une division espagnole. En ayant pris plus des trois quarts, il arrêta la poursuite parce que les troupes étaient harassées. Je pris des hommes de bonne volonté et je continuai de poursuivre une petite colonne qui avait gagné la montagne. Après un combat de deux minutes, j'entrai dans ses rangs et lui pi'is 500 hommes. Le général Harispe, voyant revenir ma troupe ainsi grossie, crut que c'était un renfort ennemi et fit prendre les armes à la division.
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La Rapita. — L'armée était devant Tarragone. Une faible garnison avait été laissée à Tortose et un détachement de 300 hommes au fortin de la Rapita. 4.000 hommes de l'armée de Valence investirent ce dernier point, de concert avec une petite escadre anglaise. Le général Musnier', gouverneur de Tortose, était balancé entre le désir de secourir cette garnison et la crainte de compromettre une partie de celle de Tortose. J'opinai pour le secours et fus d'abord seul de mon avis. Enfin le général se rangea de mon côté et me chargea de la mission avec 700 hommes. A deux heures du malin, je tombai sur le camp espagnol, après avoir enlevé sans tirer une garde de 50 hommes. La rapidité de l'attaque fut telle que les Espagnols ne purent jamais se former. Ils perdirent la position. 7 canons et 300 prisonniers, dont un colonel.
La garnison fut sauvée et ramenée à Tortose avec les prises. Le général Valée me vit rentrer, et le compliment qu'il me fit fut une flatteuse récompense de mes travaux. Je la plaçai bien au-dessus des éloges du général M ^..
Voilà bien assez, mon ami, j'espère au moins que vous ne montrerez pas ma lettre. On me jugerait bien fanfaron, etc.
Adieu, je crève de sommeil.
Tout à vous, B.
Excideuil, 5 août 1825.
Mon cher d'Esclaibes,
Je vous écris à la hâte par un de mes voisins et amis qui m'apprend sur le champ de foire qu'il part pour Paris. Il m'a souvent entendu parler de vous et il désire vous connaître, il est grand amateur de chevaux et connaisseur.
1. Musnier (Louis-François-Félix), baron, puis comte de la Converserie. iNé à Louqueville (Pas-de-Calais) en 1766 et mort à Paris en 1837. Cadet à l'Ecole militaire de Paris en 1780, sous-lieutenant l'année suivante. Général de brigade en 1798 et général de division en I80o. 11 resta en Espagne de 1808 à 1813.
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Vous pouvez causer de cette partie avec lui, après avoir causé de moi, car je pense que vous commencerez par là, Il se rend au mariage de son frère, qui épouse une demoiselle de Berthy, directeur des droits réunis de Paris, etc. ; peut-être connaissez-vous cette famille ?
Vous ne me dites rien depuis longtemps ; maisj'ensuis sûr, vous travaillez toujours avec ce zèle que je connais si bien, mais qu'il est temps de laisser reposer. Il est évident, mon ami, que s'il eût été possible de réussir, vous auriez réussi. Je vois que mon temps est passé. Mes petites connaissances en infanterie doivent être ensevelies. Je ne dois plus penser à être utile à mon pays, autrement que par l'agriculture. Si vous jugez la chose possible, tâchez de m'obtenir une retraite, quelque modique qu'elle soit.
S'il était possible que vous vinssiez à nos vendanges avec M. Mercier (le porteur de la lettre), je serais aussi heureux que de recevoir un régiment, plus même, car mon bonheur serait sans mélange, et avec le régiment j'aurais le regret de quitter ma famille.
J'attends tous les jours un nouvel enfant. Ma femme se porte bien.
Votre ami dévoué, Bugeaud.
J'ai perdu deux chevaux depuis trois mois.
Excideuil, le il novembre 1825.
Je croyais avoir répondu, moucher d'Esclaibes, à la lettre que vous m'écrivîtes peu de temps après le départ de Paris de M. Mercier; en bien cherchant dans ma tête, je me suis rappelé qu'il n'en est rien. Ce qui a pu me faire commettre cette erreur, c'est que je m'entretiens souvent avec vous par la pensée. J'aurai composé une lettre et j'aurai cru l'avoir écrite. Tâchons de la retrouver.
M. Mercier me parut enchanté de la manière dont vous l'aviez reçu et de l'intérêt et du zèle que vous montriez pour moi. Il me rapporta les choses flatteuses que vous
dites sur mon compte au déjeuner que vous lui fîtes faire avec des officiers supérieurs et le commandant de l'école. Il me peignit le costume de ce dernier. Il regrettait beaucoup de n'avoir pu vous voir plus souvent. Vous avez fait sa conquête.
Je ne vous avais pas félicité sur la nouvelle fille que votre femme vous a donnée. C'est vraiment un bonheur que de voir augmenter sa famille. La mienne s'est accrue aussi dune fille très forte qui promet beaucoup '. J'aurais préféré un garçon ; mais cela viendra une autre fois et j'aime beaucoup mes deux petites filles.
Il est heureux d'accroître sa fortune en même temps que sa famille. Les indemnités du milliard nous promettent de 40 à 50.000 francs, celle de Saint-Domingue beaucoup plus.
D'autre part, j'achète des propriétés à ma convenance.
Je viens de m'arrondir d'une jolie manière, et la Durantie est aujourd'hui une des plus belles terres du Périgord. Je paye mes dernières acquisitions avec des coupes de bois. J'espère qu'en six mois j'aurai payé. Je puis me passer de ce revenu et vivre avec mes métairies.
M. Mercier m'a dit que vous vous étiez engagé formellement à venir me voir l'année prochaine. Un chevalier français tient à sa parole comme à l'air qu'il respire. Vous viendrez donc, j'en suis sûr, et cette attente me ravit.
Que ne puis-je vous avoir pour une chasse de sanglier que nous devons faire la semaine prochaine !
J'ai peu chassé cette année. Mes occupations agricoles et mes bâtisses m'ont absorbé. Je suis chaque jour plus passionné pour l'agnculture et je commence à être une autorité en ce genre. On me consulte, on me cite, on me demande des plans de culture pour telle ou telle exploitation, et vous jugez par vous-même si je suis flatté de pou voir être utile et me faire un nom affricole.