Sans date
folie de ne pas savoir se contenter d'une situation paisible et par conséquent heureuse. Je suis désormais tout à fait l'homme des champs. Jusqu'à présent quelque chose me lisait que ma passion pour l'agriculture, quoique forte, 1 était que transitoire. Ma passion pour la guerre se tenait ians un coin aux aguets, toujours prête à s'élancer et à dominer; aujourd'hui je ne rêve que fourrages, bestiaux, engrais, assolements, charrues, houes, etc., etc.
A l'avenir mes lettres seront plus champêtres que guerrières et, pour commencer, je vous apprends que le 4 juin nous aurons ici une fête agricole donnée par le comice, dont je suis président. On a choisi ce lieu afin que les habitants des environs vissent mes cultures, qui sans vanité sont bonnes à voir. Elles m'attirent à chaque instant des visites qui souvent fatiguent ma femme plus que mon amour-propre. Nous distribuerons vingt primes d'encouragement à la suite d'un discours que prononcera le président. A chaque prime une bonne musique d'amateur jouera un air.
Après la distribution, il y aura banquet, puis bal champêtre pour deux classes de danseurs. Ces petites solennités font beaucoup de bien. Les paysans routiniers, voyant que tout ce qu'il y a de marquant dans une contrée se réunit pour les encourager à prendre les bonnes méthodes, finissent par se laisser ébranler. Il ny a que deux ans que le comice est organisé et déjà on aperçoit d'heureux changements dans les cultures et plus encore dans les esprits.
Vous désirez, dites-vous, vous occuper un jour d'agriculture. Ah ! que n'êtes-vous propriétaire d'une belle terre dans mon voisinage ! Nous rivaliserions de zèle pour ce premier des arts (autrefois c'était la guerre). Nous nous communiquerions nos remarques, nos expériences, nous parlerions aux paysans le même langage et bientôt nous aurions la gloire d'avoir enrichi notre pays (j'entends contrée).
J'y arriverai, à cette gloire, mais je la partagerais vo-
i:iO GOrjRESPONnANCK inédite
lonliers avec vous. Je crois vous faire plaisir en vous envoyant copie d'un discours sur le fumier que je lus à la dernière séance de notre comice. Le système me paraît simple, neuf et bon. Vous m'en direz votre opinion. Dans la mienne, il fait le pendant de mon système d'avanl- })0stes. Vous ne trouverez pas mauvais que j'affranchisse cette paperasse. Un auteur comme moi doit payer le plaisir d'être lu. D'ailleurs ayant eu la paresse de ne pas copier moi-môme et le copiste ayant copié trop gros, je dois en porter la peine.
Amitiés pour vous et tous les vôtres.
A Monsieur le comte cVEsclaibes^ colonel d" artillerie légère à Metz.
Excideuil, le 27 décembre 1826.
Qu'il y a longtemps, mon cher d'Esclaibes, que je ne me suis entretenu avec vous, mais que j'ai été malheureux depuis quatre mois! Ma femme a failli mourir plusieurs fois. Je la crois hors de danger; mais elle a encore la fièvre tous les jours, et le grand nombre des sangsues qui lui ont été appliquées fait qu'elle est dans un grand état de faiblesse. Durant cette longue et cruelle maladie, j'ai tout abandonné, agriculture, chasse, correspondance, amis ; je n'ai songé qu'aux soins de garde-malade. Et quelle femme pouvait mieux mériter les plus tendres soins? C'est un ange de douceur et de vertu. Je ne suis pas le seul qui ait pris le plus vif intérêt à son sort. Paysans, nobles et bourgeois, tous lui ont offert leurs soins et lui ont donné des marques d'estime et d'attachement. J'attends le printemps avec impatience. La belle saison fera plus que les médecins et, s'il le faut, je la mènerai aux eaux.
Les peines du cœur sont les plus cruelles ! J'ai vieilli de six ans en quatre mois. Jugez si j'ai compris et partagé vos douleurs ! Tâchons de parler d'autre chose.
J'ai un vieux beau-frère qui a fait la campagne de Cata-
logne en 93. Quand il est morose, ma sœur lui parle de ses combats, et surtout du siège de Roses. Soudain il reprend sa gaîté. Elle employait la môme recette avec moi en 1815 et 16, lorsque j'étais tourmenté par les délateurs et les hommes de parti ; elle me parlait de mon combat de l'Hôpital. J'ai été longtemps à m'en apercevoir, tant nous avons de penle à parler de ce qui flatte notre amourpropre. Aujourd'hui ma marotte a changé, c'est d'agriculture qu'il faut me parler pour me faire oublier mes peines. Qu'il est difficile, mon ami, de changer l'agriculture d'un pays. Un seul homme instruirait plutôt vingt régiments qu'il ne ferait adopter deux principes nouveaux d'agriculture à une commune entière. Il y a dix ans que je travaille avec le zèle le plus ardent et je n'ai encore fait parmi les paysans qu'un petit nombre de prosélytes. Mes métayers (nous cultivons par métairies) même sont encore pour la plupart récalcitrants, bien qu'ils aient les plus beaux exemples dans ma réserve et dans une métairie dont le colon docile suit mon système. Toutefois je crois avoir franchi l'espace le plus difficile de ma carrière. J'ai pour moi tout ce qu'il y a d'éclairé et si le reste ne suit pas tous les bons principes, il ne les conteste plus. Ainsi je compte qu'à l'avenir nous ferons des pas de géants. L'institution de notre comice agricole y contribue puissamment. Le préfet le sent très bien. Dernièrement il fit insérer un article dans le bulletin pour exciter les autres .cantons à nous imiter. Il eut la bonté d'y joindre quelques éloges pour moi. Il m'écrivit dernièrement pour me demander si je voudrais me charger de l'inspection des chemins vicinaux de mon arrondissement (celui de Nontron). Je lui répondis que les emplois gratuits étaient honorables, quels qu'ils fussent, et qu'un président des États-Unis ayant accepté l'an dernier les fonctions de juge de paix, un simple colonel pouvait bien accepter celle de commissaire voyer.
Depuis l'article sur les fumiers que je vous ai commu-
nique (et dont je reconnais chaque jour la justesse), j'ai beaucoup écrit sur Fagriculture. Il serait trop long de vous communiquer tout cela. Je ne m'en sens pas le courage, et je réserve le plaisir de me faire lire par vous pour l'époque où vous viendrez me voir. Vous me l'avez promis, j'y compte toujours, heureux si ce pouvait être cet hiver.
Connaissez-vous le trèfle annuel, ou farouch, ou trèfle incarnat? Je l'ai introduit dans nos contrées. Il y réussit admirablement. Je le cultive très en grand. Celte plante réussirait très bien dans nos départements du Nord et je sais qu'elle commence à y être connue. Elle mérite bien de l'être davantage. Sa culture ne coûte presque rien. On la sème en août et septembre sur le terrain qui a produit le blé et sur un seul labour avec un hersage. En mai, elle donne une récolte égale à la plus belle prairie. Cette plante s'approprie les parcelles de fumier que le blé n'a pas consommées, et elle rend au cultivateur l'engrais primitif après avoir donné un bénéfice sur les bestiaux. C'est la meilleure des récoltes dérobées.
Elle est précieuse aussi comme engrais végétal. Si vous pouviez me placer à Metz 2 ou 3.000 kilogrammes de sa graine, je les expédierais à un prix modéré (rendu à Metz, 32 francs les 50 kilos). Voyez cela, je vous prie, chez les marchands grainiers.
Dans ma prochaine, je vous entretiendrai de la betterave dont je tire un grand parti sans pourtant en faire du sucre.
Robin se souvient toujours de ses flûtes. Au milieu de mes travaux agricoles, j'esquisse quelques articles militaires. J'en fais un dans ce moment intitulé :/Vmcîpes d'exécution de combat, adoptés et exécutes dans Vex-iA".
Adieu, adieu.
l.L MARÉCHAL BUGEAUD (1826-1827) 123