‹ Lettres inédites (1808-1849);Chapitre 28 sur 125 · Mon prince · texte numérisé non relu

Mon prince

plaisir le colonel Marbot ^ C'est un ouvrage d'aufant plus excellent, selon moi, que je suis presque toujours de son avis. M. le général Rogniat a-t-il répondu? cela me parait difficile. Ce qui m'étonne dans Marbot, c'est qu'il connaisse si bien l'infanterie, n'ayant pas servi dans cette arme, que le général Rogniat paraît croire si fort à la portée des plus minces génies. C'est pour l'avoir ignorée qu'on a perdu bien des batailles. Je vous ai cité la manœuvre de la division Marcognet à Waterloo. Que de fautes en ce genre se commettent tous les jours !

Je vais à Périgueux pour un procès qui pourrait me faire perdre 20.000 francs sur une succession de 40.000 francs.

Je verrai le général Noguès et tâcherai de le ramener vec moi pour une grande partie de chasse qui doit se faire à la maison et durer trois jours. Que ne puis-je aussi aisément vous avoir!... Mais jenai pas oublié que vous m'avez dit que vous regardiez comme probable que vous pourriez venir à Ladurentie.

Mille et mille amitiés pour vous et tous les vôtres.

BuGEAUD, c.

P. S. — Ma femme est grosse; puisse-t-elle porter cet enfant à bon port! C'est le seul remède qu'elle puisse trouver.

Au comte cTEsclaibes, lieutenant-colonel d'artillerie de la Garde à Vincennes.

Excideuil, le \9 janvier i%2Q.

Ma femme, en apprenant que vous deviez quitter Paris <i tôt, a mis de suite la main à l'œuvre et la diligence vous a porté peut-être déjà une dinde truffée. Mais ce n'est pas tout d'avoir une dinde, il faut encore la faire bien cuire. Voici la recette : Prenez une dinde, pliez-la d'un papier

1. De la nécessité d'augmenter les forces militaires de la France, et

moyen de le faire au meilleur marché possible. Paris, 1825,in-8°.

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graissé, embrochez et mettez rôtir à un bon feu, sans être trop vif, assez chaud pourtant pour cuire voire dinde en une heure et demie ou une lieure trois quarts au plus. Un peu avant de la saler, vous ôtez le papier pour faire prendre de la couleur, vous arrosez souvent. Quand la couleur est bonne, salez, puis servez chaud, sans tenir à la symétrie, ennemi juré en hiver de tout bon gastronome.

J'attends pour me rendre à Paris (à supposer que ma présence y soit nécessaire), que la commission ait commencé ses travaux et indiqué aux colons la marche à suivre et les bases adoptées. On doit me tenir au courant et m'indiquer le moment opportun. Je ne puis donc espérer de vous y voir, mais j'espère toujours vous posséder ici. Je considère cette réunion comme un des événements importants de la vie. Notre amitié est déjà respectable, et comme elle est assise sur de bonnes bases, elle ne peut périr qu'avec nous. Qu'elle serve au moins à prouver dans mon petit canton que, dans ce siècle tant calomnié, il y a des amis sincères qui savent faire 150 lieues pour se, revoir. Je vous ai visité, c'est à votre tour.

Les travaux d'agriculture sont presque morts, mais en revanche la chasse a repris une nouvelle énergie. Il nous est arrivé des milliers de canards et de bécasses. Voici la chasse que j'ai faite en deux jours : 14 bécasses, 3 canards, 2 perdrix rouges et 2 lièvres. C'est énorme en hiver. Malgré cela j'attends impatiemment l'époque de remuer la terre. J'ai de vastes terrains bien préparés pour recevoir la prairie artificielle et les grains de mars, d'autres pour recevoir la pomme de terre et la betterave. Jamais je n'aurai été si brillant, pourvu que ce coquin de froid, qui est vif et sans neige, ne lue pas mes pauvres petits froments. Ils ont été semés tard, parce que, selon les bons principes, ils ont remplacé la rave et la betterave, qui sont restées longtemps sur terre à cause de la douceur de l'automne. La plupart n'ont été semés que depuis le 15 novembre.

nu MARÉCHAL BUGEAUD (1826) 117

Si par hasard vous connaissez des spéculateurs versés dans la fabrication du sucre de betterave, indiquez-leur ma propriété. Je leur fournirai la betterave. La situation est favorable. Le bois commun est peu cher comparé au reste de la France.

Mon ami, l'agriculture est le plus heureux passe-temps que puisse se créer l'homme de bien, le vrai philanthrope. Les succès en ce genre sont sans aucun nuage. Il est peu d'industries nouvelles qui ne nuisent à quelque autre indus- Irie. Le pont de Bordeaux, les bateaux à vapeur ont ruiné les bateliers. Les progrès de l'agriculture vivifient tout et s'étendent sur toutes les classes. Ils font plus particulièrement le bonheur de la classe indigente, toujours la plus nombreuse. C'est par eux que la poule au pot d'Henri IV ne sera plus un rêve d'un bon roi. C'est par eux qu'il sera possible de civiliser nos paysans. Le moyen de les instruire quand ils meurent de faim et ne peuvent consacrer deux heures par jour au travail de l'école ? C'est à peine s'ils peuvent aller quelquefois au catéchisme. Et qu'est ce catéchisme? Ils apprennent à marmotter quelques mots mystérieux, mais ils n'apprennent pas la morale et ils sont toujours aussi voleurs, aussi superstitieux, aussi routiniers. Est-ce d'ailleurs un pauvre curé, souvent vieux et infirme, qui peut instruire, moraliser toute une commune, qu'il doit en outre confesser et enterrer? la tâche est trop forte, aussi rien ne se fait pour l'instruction et la morale. Quelques mauvais sermons que n'entend pas l'auditoire, des processions, et voilà tout.

Il paraît qu'on n'en veut pas davantage. Un curé me montra dernièrement une lettre confidentielle de l'évêque* dans laqueMe il lui recommande d'emplpyer toute son influence à faire tomber l'école mutuelle qui existe dans sa paroisse. Et l'on ne veut pas voir l'Espagne et par opposition l'Angleterre et les Étals-Unis!...

1. Me' Alexandre-Louis-Charîes Rosa de Loslanges, évêque de Périgueux de 1821 à 1833.

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Avez-vous lu le discours du présidenl de ce dernier pays *? Voilà de la franchise, de la loyauté et de vrais bons principes. C'est là ce qui s'appelle Jouer cartes sur table. Un autre président viendra, les principes seront les mômes. L'autocrate des Russies meurt, peul-êlre tout va changer. Je suis un peu bavard aujourd'hui, n'est-ce pas?

Mon ami, aujourd'hui, je désire ma retraite par-dessus tout. L'inutilité de vos démarches et bien d'autres choses m'ont dégoûté. Avant de partir de Pai'is, faites, si vous le pouvez, un effort pour me l'obtenir, ou du moins laissez l'affaire en bon train, et recommandez-la à quehju'un de vos amis.

Toujours à vous. B.

J'attends tous les jours M""* Sermensan. Je lui montrerai les douceurs que contient votre lettre.

Il y a ^ longtemps, mon cher d'Esclaibes, que nous n'avons causé. Je me souviens que je n'ai pas répondu à la lettre que vous m'écrivîtes en quittant Paris. Vous étiez tenté, disiez- vous, de vous féliciter de n'avoir pas réussi à me faire employer, et moi je m'en félicite tout de bon, car très certainement je ne serais pas aussi heureux que je le suis. Toutefois, comme vous devez voir dans les derniers replis de mon cœur, je veux vous dire que, pour penser ainsi, je suis obligé de raisonner et de faire taire ce premier mouvement du cœur qui nous porte vers le grand monde, vers la gloire, vers une chose qu'on a chérie dans l'illusion de la jeunesse. Vous savez que Gil Blas retiré à Lyria, où il épousa une bonne et jolie jardinière, voulut encore courir les hasards du grand monde. J'ai compris depuis dix ans que Le Sage avait bien peint le cœur humain. A présent, je me crois guéri entièrement de cette

1. John Quincy Adams, sixième président des États-Unis, qui succéda à Monroë en février 1823.

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