‹ Lettres inédites (1808-1849);Chapitre 44 sur 125 · Arch. adra. de la guerre · texte numérisé non relu

Arch. adra. de la guerre

A Chalancey par Prauthoy {Haute-Marne), le 2 août 1836.

Enfin vous voilà, mon cher Bugeaud, au poste où depuis si longtemps je désire vous voir pour l'avantage de la France, pour votre bonheur, et surtout pour votre gloire!

Tous les partis apprendront à connaître les hautes qualités militaires qui vous distinguent et seront forcésde rendre justice à votre mérite, mérite que depuis bien longtemps, je vous ai reconnu et que j'ai toujours proclamé quand même !

Je n'ai pu lire sans émotion dans mon journal les résultats que vous avez obtenus; ils m'ont rappelé tous vos brillants succes de l'armée d'Aragon que tant de fois, sur les champs de bataille, vous avez saisie d'admiration !

Apprendre que vos soldats viennent de battre nos ennemis, que ces ennemis sont des Arabes, qu'on leur fait des prisonniers, chose que nous n'avions encore pu obtenir, et que c'est vous qui les commandiez, rien assurément ne pouvait m'émouvoir davantage!

Je sens dans ma joie percer un mouvement d'orgueil puisque celui qui a souvent répété, quand il entendait parler de vous : Pourquoi ne l'envoie-t-on en Afrique, avec une armée à commander; pourquoilaisser vieillir de si grands moyens militaires, etc., celui-là était certain de vos succès, il vous connaissait bien ; il aie droit de s'enorgueillir!

Vous faites une guerre difficile et pour laquelle la prudence est plus nécessaire que le courage.

L'ardeur française a besoin en Afrique d'être retenue.

Rappelez-vous la guerre qu'y firent les Romains, ce sont les mêmes hommes que vous avez à combattre ; cachés dans le désert depuis des siècles, ils sont restés ce qu'ils étaient à la poudre près.

Méprisables quand on les attaque, dangereux quand on les a abattus. Vous en savez au reste là-dessus plus que moi ; mais soyez méfiant si cela est possible à votre caractère.

J'aurais vu avec douleur votre avancement à une certaine époque; je vous ai su gré de vous y refuser; mais la joie sera grande en moi quand j'apprendrai que les services que vous allez rendre à la patrie sont récompensés.

Mes vœux vous accompagnent et la nouvelle de vos succès fera vivement battre mon cœur.

Comte A. (I'Esclaibes, Colonel d'artillerie en retraite.

Excideuil, i" janvier 1837.

Monsieur le Ministre,

Vous m'avez agréablement surpris en m'adressant une nouvelle preuve des bontés et de l'estime du roi. Je ne m'y attendais aucunement, parce que je vous avais déclaré que je ne voulais rien pour ma dernière mission en Afrique. Je dirai même que je ne le désirais pas, parce que, ma division n'ayant presque rien obtenu, je ne voulais pas être récompensé seul. Je n'en suis que plus reconnaisant de la faveur que je reçois ; elle me présage que le roi voudra bien faire quelque chose pour les braves troupes que je m'honorerai toujours d'avoir commandées.

Je vous prie, Monsieur le ministre, de faire agréer au roi l'expression de ma gratitude. La récompense que Sa Majesté vient de m'accorder ne pouvait ajouter à mon dévouement sans bornes.

Recevez aussi, Monsieur le ministre, mes remerciements pour les expressions bienveillantes de votre lettre d'envoi.

J'ai l'honneur de vous saluer avec respect.

BUGEAUD

P. S. — Je partirai pour Paris le 5.

Je vous^ poursuis par la Dordogne, mon cher Bugeaud, pour vous prier de me donner votre adresse à Paris, parce que mon fils ne pouvant sortir qu'une fois par mois, je veux qu'il ne soit pas obligé d'aller la demander à la Chambre des députés, ce qui lui ferait perdre du temps.

Je veux aussi vous remercier de votre bonne lettre, sur laquelle je vais cependant vous faire quelques observations.

1. Seul brouillon de lettre du colonel d'Esclaibes qui soit resté dans les papiers de la famille d'EscIaibes-dilust.

DU MAnÉCHAL BUGEAUD (1837) 109

Dans une affaire de l'importance de l'expédition contre Constantine, il ne faut rien négliger de ce qui peut contribuer à la faire réussir, et en général quand il s'agit de l'intérêt et de la gloire de notre pays, nous devons tout y sacrifier. Ainsi je n'admets pas pour bonne la raison que vous me donnez qu'étant l'ami du général Larai, vous le préférez à Dupau '. En pareil cas, j'éloignerais mon frère si un autre avait un peu plus de mérite. Je ne connais pas le généréd Lami ; mais à coup sûr Dupau a plus d'expérience que lui.

Quant aux colonels d'artillerie, vous n'en demanderiez pas d'autres que Tournemine '^. Eh bien, vous avez encore tort. Tournemine est un excellent troupier; mais il n'a pas l'instruction première indispensable pour bien conduire l'artillerie d'un siège, ni l'expérience, ni le faire.

Vous ajoutez que vous préférez un homme de guerre à un savant. Je crois qu'ici vous êtes dans une erreur plus grave que les précédentes. Que le capitaine ou le chef de bataillon Bugeaud ait pensé ainsi, c'était tout simple ; mais le lieutenant général doit voir autrement, et je crois qu'après un peu de réflexion vous serez de mon avis.

Vous souvient-il du temps où, à l'armée d'Aragon, les savants et les corps savants étaient en grande défaveur 1 Un certain David 3,

1. Dupau (Amie-Pierre-François-Auguste), né à Garbonne en 1783 (Haute-Garonne), mort à Toulouse en 1846. En sortant de l'École polytechnique, il est nommé élève-sous-lieutenant du génie à Metz en 1804. Chef de bataillon en 1813 à l'armée d'Aragon, le 19 février 1830, chef d'état-major du génie à l'armée d'Afrique et le 12 août commandant du génie de l'armée d'Afrique et colonel le 13 décembre. Directeur des fortifications à Toulon le 13 février 1831, U y reste jusqu'en 1840 où il est nommé maréchal de camp.

2. Tournemine (Bernard-Vacher de), né à Aurillac en 1788, mort à Saint-Germain-en-Laye en 1861. Canonnier au 4" d'artillerie de marine en 1804, il est lieutenant en 1807 et passe dans l'artillerie à pied de la jeune Garde où il devient capitaine. En 1814, il entre aux gardes du. corps comme brigadier, et est ensuite chef de bataillon dans l'artillerie de la garde royale. En 1830, il reçoit le commandement du 11' d'artillerie « qui doit être organisé à Vincennes ». Directeur de l'artillerie à Alger en 1836, il est l'année suivante chef d'état-major de l'artillerie du corps chargé d'opérer contre Constantine. En disponibilité en 1859 comme général de division et grand officier de la Légion d'honneur.

3. David, entré au service en i'92, est sous-lieutenant au 16» léger en 1806 : il devient lieutenant l'année suivante et est nommé le ii9 mars 180'ï aide de camp du général Harispe.

aide de camp du général Harispe, beaucoup d'autres officiers et le lieutenant général Suchet lui-même en faisaient de continuelles plaisanteries. C'était à qui lancerait son quolibet contre les savants. Un savant était à peu près regardé comme bon à rien. Cependant à Tortose, je crois, on voulut, contre l'avis du génie, s'emparer de certaines redoutes et l'affaire tourna fort mal. A Sagonte, on profita du départ pour la France des chefs des corps savants pour enlever le fort d'assaut et vous savez comment cela tourna : ces petites aventures et plusieurs autres remirent les savants un peu en faveur. Je me rappelle qu'à Mora le général Habert^ plaisantait beaucoup le caustique Haxo sur les savants et lui disait : « Enfin, dites-moi à quoi sert un colonel du génie à l'état-major général? Cela sert, répondit-il, à dire sur la carte au général Melut : ceci est une rivière et non une grande route. »

Je suis loin de me regarder comme un savant, et si je les défends, c'est dans l'intérêt de la justice. Certainement, à la tête d'un bataillon, un savant qui n'aurait pas de qualités militaires y serait déplacé et ferait beaucoup moins bien que la plus grosse bête qui n'aurait d'autre esprit que l'esprit militaire ; mais à la tête d'une armée, et quand surtout il s'agit de faire un siège, c'est tout autre chose. L'art des sièges a des règles qu'on ne saurait impunément enfreindre : il faut les suivre sous peine de non-réussite. Le courage le plus brillant, l'esprit militaire le plus distingué, les attaques les mieux combinées viennent souvent échouer contre des murailles qu'on peut démolir, mais non démoraliser.

Ainsi, mon cher Bugeaud, si vous êtes appelé à commander en chef, rappelez-vous que vos brillantes qualités militaires ne vous suffiront pas, qu'il ne faut pas que vous preniez les yeux fermés les officiers que souvent l'intrigue vous donnera, qu'il

1. Habert (Pierre-Joseph), né en 1779 à Avallon, décédé en 1825. Volontaire au bataillon de l'Yonne le 1" septembre 1792, il est le jour même nommé capitaine et dix jours après lieutenant en second. Général de brigade en 1808 à l'armée d'Espagne; général de division en 1811, il passe à l'armée d'Aragon (3" corps); commandant de la Basse-Catalogne et commandant supérieur de Barcelone en 1813. En non-activité en 1814, il reprend du service aux Cent-Jours et est remis en non-activité jusqu'en 1818 où il est compris comme disponible.

nu MARÉCHAL BLGEAUD (1837) 171

faut que vous vous défendiez de ce côté avec autant de persévérance que contre les Arabes, que c'est surtout du choix de vos commandants de l'artillerie et du génie que dépendra le succès de cette expédition, que si, comme vous me l'avez écrit dans le temps, l'infanterie dans une bataille est le canard autour duquel les olives représentent les autres armes, dans un siège l'artillerie et le génie doivent jouer le premier rôle, qu'enfin un général en chef qui ne serait pas de cet avis risquerait de tout perdre.

Je vous ai parlé du colonel Admirant* parce que je suis certain qu'il convient ainsi que Molin. Il n'y a qu'un ami comme moi qui vous parlera ainsi.

J'ai été bien touché et bien reconnaissant de ce que vous me dites sur le désir de m'avoir avec vous : assurément il faut que ma détermination de ne plus servir soit bien prise pour ne pas saisir cette occasion de me retrouver à côté de vous.

Tout à vous de cœur.

Envoyez-moi de suite votre adresse à Paris.

Excideuil, le 9 féin-ier 1837.

Mon cher d'Esclaibes',

Votre amour pour l'intérêt général et pour mon intérêt particulier vous a fait me donner une leçon dont je vous remercie, bien que je sois un peu piqué de ce que vous ayez pu penser que j'avais pour la science ce sot mépris que nous avons vu affecter par des médiocrités orgueilleuses et envieuses comme la médiocrité. Quand je vous ai dit que je préférais le troupier Tournemine avec son expérience et ses bonnes qualités guerrières, à un savant, j'ai voulu dire à un savant qui n'aurait ni l'expérience, ni les autres qualités qui constituent le troupier. Il y a

1. Admirault (Louis-Gabriel), né à la Rochelle en 1184. Élève à l'Ecole polytechnique en 1803, il servit dans l'artillerie en Espagne de 1808 à 1812 où il fut nommé capitaine; lieutenant-colonel en 1830, il fut retraité en 1849.

2. Réponse à la lettre du colonel d'Esclaibes doflt le brouillon a été fort heureusement conservé.

longtemps que je pense que la science, loin de rien gâter, aide puissamment l'homme que la nature a doué d'un esprit juste, rapide et ferme; mais je pense en même temps qu'elle sert à peu de chose et souvent égare, quand elle n'est pas accompagnée d'un jugement sain. Ainsi, mon cher, entendons-nous bien : je préfère un officier peu instruit dans les sciences exactes qui se rattachent à son art, mais qui a beaucoup d'intelligence, beaucoup de bravoure, beaucoup d'expérience et de coup d'oeil, à l'officier dépourvu de ces qualités, ou ne les ayant point démontrées, mais possédant à un haut degré la science de l'école.

Quand je rencontre un homme instruit et expérimenté, à l'esprit juste, à l'âme fortement trempée, à la détermination prompte, effet de la justesse de l'esprit, oh! celui-là je le préfère à tout, il approche de la perfection, et si ce n'est pas la science qui lui a donné ces belles qualités, elle vient les embellir, les aider, elle doit faire pencher la balance. Mais la science toute seule, je n'en fais pas grand cas, et je vous assure que j'ai rencontré, tout récemment encore, des officiers du génie et d'artillerie, qu'on disait fort instruits, à qui je n'aurais pas confié la direction de la plus petite opération de guerre, parce qu'ils manquaient de jugement et que rien ne peut remplacer cela.

A présent que je crois m'être suffisamment justifié, me serait-il permis de riposter un peu? Eh bien, je vous dirai, Messieurs les officiers des armes dites savantes, que si parmi nous on trouve des officiers qui méprisent vos sciences, on en trouve bien plus parmi vous qui méprisent la science de l'infanterie et de la cavalerie. Ceux-là croient que toute la science est dans l'ordonnance des manœuvres, et qu'il ne faut que de la mémoire pour être un bon officier de troupe. Cette science qui s'acquiert par l'observation judicieuse des faits, en se rendant compte des causes qui ont produit tel effet moral ou matériel, ce coup d'œil, fruit d'une longue expérience, cet art de conduire les hommes, par le moral et par les précautions matérielles,

l'aire de grandes choses à la guerre : tout cela est compté pour rien par les officiers dont je parle. Les choses mathématiques sont seules appréciables; malheur au pauvre iTicier d'infanterie, s'il se sert d'une expression fausse en iortification ou en mathématiques ! Fùt-il brave et intelligent comme NeyetLannes, on se moque de lui impitoyablement. Etonnez-vous qu'il prenne sa revanche quand il verra le savant bien gauche, bien irrésolu, bien troublé en présence de l'ennemi.

Le grand défaut des officiers d'artillerie et du génie, c'est de ne pas s'occuper de l'art de conduire les troupes, de dominer leur moral (et c'est dans le moral que se trouve la grande source des succès), de les faire marcher, camper, manger, cantonner, bivouaquer, de les disposer sur un champ de bataille, de les engager et de les retirer à propos, etc., etc. Tout cela est immense, bien que les mathémathiques y entrent pour peu de chose.

Vos observations sur le choix des officiers d'artillerie et du génie sont d'une justesse parfaite. Elles sont même d'un bon citoyen. Oui, l'affection, l'amitié même ne doivent pas déterminer le choix des commandants de ces armes. Si je vous ai dit que je n'écarterais pas Lami, qui est désigné depuis longtemps, c'est que je lui crois beaucoup de qualités militaires et d'instruction; seulement je crois qu'il n'a pas une grande expérience des sièges, et à ce titre Dupau serait préférable. Mais ce seul point ne me paraît pas suffisant pour faire éprouver à Lami une grosse humiliation.

Je pense que je trouverais dans ses sous-ordres l'expérience qui pourrait lui manquer. Je saurai les voir, les questionner et un peu les juger, parce que j'ai beaucoup observé dans les sièges que j'ai faits à l'armée d'Aragon. Il n'est pas une des plus petites circonstances de ces sièges qui ne soit resté gravée dans ma mémoire. L'attaque des redoutes de Garden et l'assaut de Sagonte, dont vous me parlez, y avaient pris une place particulière ; mais permettez-moi de vous dire que ces fautes ne vinrent pas du

mépris pour les savants : la première vint de Tignorance de J'une des premières règles de la tactique des combats, à savoir qu'il ne faut pas attaquer les points qui doivent nécessairement tomber par la réussite des attaques principales. On commit tactiquement la môme faute lors de l'investissement de Valence ; on fit attaquer de front les retranchements de Quarte par la division Palombini, pendant qu'ils devaient tomber sans coup férir par la manoeuvre de la division Harispe qui les prenait à revers. Cette faute coûta 6 ou 700 hommes à la division italienne pendant qu'on ne devait pas en perdre 10.

Quant à l'assaut de Sagonte, il doit être attribué à un lieutenant-colonel du génie dont j'ai oublié le nom. Je me souviens seulement qu'il était bavard, fanfaron et dépourvu de jugement. Je n'avais pas grand respect pour sa science, s'il en avait.

Je veux vous dire en passant qu'en politique on trouve plus d'idées folles, inapplicables dans l'artillerie et le génie que dans les autres armes, quoique plus nombreuses, ce qui m'a semblé prouver que c'est à tort qu'on a prétendu que les mathématiques formaient le jugement, C'est l'École polytechnique qui nous a fourni les Saint- Simoniens les plus renforcés et beaucoup d'autres bousingots. Cette influence de la science mal digérée, agissant sur des esprits de travers, se fait aussi nécessairement sentir à la guerre. Je ne puis vous dire combien j'ai trouvé d'idées fausses dans ce pauvre Lemercier' qui est mort à Constantine. Lui et un de ses chefs de bataillon (qui est fort bon troupier sous certains rapports) voulaient absolument me faire laisser 3.000 hommes dans les retranchements inutiles, je dis plus, absurdes, de la Tafna, pendant que j'allais

1. Lemercier (François-Auguste), né à Caudebec'-lès-Elbeuf en 1187, mort dans la traversée de Bône à Alger en 1836. A l'École polytechnique en 1806, il est ensuite lieutenant du génie à l'équipage de siège d'Espagne. En 1830, il est nommé lieutenant-colonel en Algérie et colone eu 1834.

combattre Abd-el-Kader, parce que, disaient-ils, il fallait que les retranchements fussent finis à la fin d'août, ainsi que le voulait le maréchal. « Mais, si je suis battu, en finirezvous mieux vos retranchements? Commençons par battre l'ennemi qui tient la campagne et nous reviendrons, s'il y a lieu, finir les retranchements tout à notre aise. »

Ils ne voulurent pas comprendre cela, ils furent très mécontents et dirent que je ne pensais qu'à retourner bien vite à Oran.

Après l'événement, ils convinrent pourtant que j'avais raison; mais ils ne voulurent pas comprendre que le camp de la Tafna ne servirait qu'à emprisonner 12 ou 1.500 hommes et à compromettre nos bateaux et nos colonnes affaiblies par les nombreux détachements.

De tout cela, mon ami, je conclus qu'il faut estimer la science, mais ne pas lui accorder trop de confiance, à moins qu'elle ne soit unie à un excellent jugement et à une âme forte. Ma femme est sensible à votre souvenir, elle vous aime beaucoup. Je loge rue de l'Université, 114.

Votre ami de tout cœur.

BuGEAUD.

Mille hommages à Madame.

Après l'échec de la première expédition de Constantine, en novembre 1836, et le rappel du maréchal Clauzel, le gouvernement envoya à Alger le général de Damrémont comme gouverneur général et le général Bugeaud à Oran comme négociateur. Le traité de la Tafna, qui donna lieu à tant de controverses, fut signé le 30 mai 1837. Bugeaud revint en France le 12 décembre suivant.

176 COHRESPONDANCE INÉDITE

Sans ' tih'e et sans date, sans signature, 7nais l'écriture semble être celle de Bugeaud.

On accuse le général B. d'être allé trop loin au-devant d'Ab-del-Kader pour l'entrevue qui a eu lieu.

Témoin de cette entrevue et des faits qui l'ont précédée, je puis réduire celte accusation à sa juste valeur.

La paix avait été signée, le 30 mai 1837, par le général Bugeaud à la Tafna, par l'émir le même jour à Sidi-el- Senaghi. Le général B. voulant donner à cette paix un caractère plus obligatoire pour le peuple arabe, proposa une entrevue et indiqua le rendez-vous à trois heures de son camp en remontant la Tafna et à 8 ou 9 lieues de celui d'Abd-el-Kader. Il présumait avec raison que l'émir rassemblerait là toutes les forces des tribus, tous les chefs et qu'il y aurait une adhésion solennelle au traité qui venait d'être conclu. Il ne fut pas trompé dans son attente. L'émir accepta le rendez-vous et vint rallier son armée, car c'en était une, à trois quarts de lieue du rendez-vous. Il envoya plusieurs chefs pour dire qu'il arrivait et pour s'excuser du retard qu'il avait mis. Plus tard, nous avons su que ce retard était calculé pour attendre la réunion des guerriers de plusieurs tribus éloignées et entre autres de 6 ou 7.000 hommes des frontières du Maroc. Il manifesta môme le désir que l'entrevue n'eût lieu que le lendemain entre les deux camps. 11 était alors quatre heures du soir.

Le général ne comprenait rien à ces retards et les attribuait à un sentiment de crainte de la part de l'émir; craignant en outre que les délais et le cérémonial arabe ne fissent manquer l'entrevue, ce qui dès le début aurait jeté du froid dans les relations, voulant en outre donner aux Arabes un grand exemple de cette confiante loyauté et de cette hardiesse qui distingue notre nation, résolut de brusquer l'entrevue et d'aller trouver l'émir au milieu des siens sans songer à aucun cérémonial. 11 s'avança donc rapidement

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