‹ Lettres inédites (1808-1849);Chapitre 45 sur 125 · Arch. adm. de la Guerre · texte numérisé non relu

Arch. adm. de la Guerre

dans la gorge tortueuse, ne croyant pas l'émir aussi loin. Plusieurs chefs vinrent au-devant de lui, et l'invitèrent à s'approcher, disant quAbd el-Kader arrivait et faisant évacuer les tirailleurs arabes pour nous ôter toute crainte. < Ne vous donnez pas cette peine, disait le général, nous croyons à la loyauté des Arabes . » Quelques officiers observèrent que nous étions assez loin et qu'il y avait du danger. • Il est trop tard pour reculer I sécria le général, on croirait que nous avons peur », et il continua de s'avancer. A quelques minutes de là nous rencontrâmes l'émir qui s'avançait vers nous. Il était à un quart de lieue de son armée. Le reste a été assez bien retracé dans un article que j'ai lu dans lesjournaux et je termine en disant que si, dans l'entrevue, l'un des chefs paraissait avoir de la supériorité sur l'autre, c'était assurément notre général. Il proposa à l'émir de mettre pied à terre pour mieux causer, et il le fit à l'instant. La musique empêchait la conversation, le général lui fit signe de se taire, elle se tut. Le général s'étant levé et l'émir étant resté assis, le général lui fit dire qu'il convenait qu'il se levât aussi et, voyant que le chef arabe ne se pressait pas, il le prit par la main et il l'enleva de terre. Ce qui est encore certain, c'est que les Arabes ont mieux jugé notre général que certains Français, car plusieurs disaient qu'il se serait montré bien plus hardi qu'Abdel-Kader. Eh ! comment se serait-il montré humble devant l'Arabe puisque, l'année dernière, presque sur le même terrain, il l'avait complètement battu?

C'est même ce sentiment de sa supériorité qui a éloigné de sa pensée toute idée de cérémonial et d'étiquette; sans ces antécédents qui devaient effacer toute pensée d'infériorité de sa part, il se serait sans doute montré plus difficile dans l'entrevue. Il a cru ne pas devoir compter les pas d'un camp à l'autre et pouvoir tendre la main à im homme qu'il avait vaincu trois fois.

Au reste, pour satisfaire ceux qui tiennent aux distances, je dirai qu'il y avait de Sidi-el-Senaghi (?), où était Abd-el-

Kader le matin, 8 à 9 lieues pour arriver au rendez-vous et que nous n'en avions que 3 à faire.

Pendant l'année 1838, le général Bugeaûd demeura en disponibilité, et il s'occupa de ses électeurs.

A Monsieur de Belleyme, de'putëde la Dordogne, Paris.

Paris, le 29 janvier 1838.

Mon cher Collègue,

Je ^ vous ai cherché à la fin de la séance d'aujourd'hui pour vous entretenir d'un projet que je dois vous communiquer, parce qu'il peut vous intéresser. Le voici : il y a longtemps que j'ai eu le désir de faire nommer sous-préfet à Ribérac M. Dumont, mon ami, et M. Desvignes, souspréfet actuel, m'avait promis de donner à propos sa démission ; mais des circonstances de famille l'ayant empêché de le faire au moment oîi j'ai pu faire nommer Dumont souspréfet, j'ai accepté pour lui la sous-préfecture de Saint- Gaudens, dans la vue de le faire venir plus tard à Ribérac. Aujourd'hui, Desvignes est sur le point de donner sa démission et je me suis empressé de demander à M. de Montalivet qu'il fût remplacé par M. Dumont. Je viens vous prier de ne pas être contraire à nos vœux et je vous garantis que M. Dumont a tout ce qu'il faut pour bien administrer et pour seconder vos vues dans l'arrondissement. Je puis vous répondre de lui comme de moi-même.

Recevez, mon cher collègue, l'assurance de mes sentiments très distingués.

Bugeaud.

Paris, 22 février 1838.

Mon cher d'ësclaibes,

J'ai parlé au ministre de votre désir d'avoir des vaches de Durham à un prix modéré. J'ai cherché à lui faire

1 Collection Euaène Tattet.

DU MARÉCHAL BLGEAUD (4838) 179

sentir l'imporlance qu'il y aurait à expérimenter cette race dans plusieurs localités, sous divers régimes et à la croiser avec diverses espèces françaises. Il m'a répondu que pour le moment c'était impossible, que le troupeau d'Alfort était trop petil et le fonds d'encouragement trop exigu pour qu'il fût possible de faire des sacrifices en faveur de simples particuliers, que déjà on ne pouvait suffire à satisfaire les comices et les associations de tout genre.

M. le ministre offre de vous faire venir deux vaches et un taureau à prix coûtant avec le premier convoi qu'il demandera en Angleterre; mais je ne vous le conseille pas. Attendez encore deux ou trois ans et vous en obtiendrez à meilleur marché et peut-être pour rien, car il faudra bien qu'on répande la race pour qu'elle soit utile.

Je voulais demander au ministre la même faveur que vous; j'ai commencé par votre demande et la réponse qui ma été faite m'a fait rengainer mes prétentions.

J'ai été malade presque tout cet hiver et je le suis encore un peu. C'était un gros rhume négligé, produit peut-être par mes fatigues d'Afrique.

Je crois que votre ancien patron, le bon maréchal Valée, ne lardera pas à revenir. Il commence à voir qu'il est diffi- '"ile de fonder quelque chose en Afrique et qu'un. long

jour en ce pays ne pourrait qu'amoindrir le succès de Constantine. C'est une question désolante que celle-là; on ne sait par quel bout la prendre pour la résoudre un peu favorablement pour le pays. Tous les hommes s'y usent, quelle que soit leur capacité.

Adieu, mon cher ami, je vois bien qu'il faut renoncer à

ius voir cette année à Paris. Si vous pouviez venir me voir il Périgord, je serais bien heureux. g

Excideuil, le 26 mai 1838.

Mon cher d'Esclaibes,

J'ai été si occupé, si obsédé, pendant mon court séjour à Paris, que je n'ai pas eu le temps de vous répondre. Il en a

été de même pour d'autres bons amis et pour les plus proches parents. J'ai apporté ici un gros paquet de lettres pour y répondre quand il pleuvra et que je ne pourrai pas courir dans mes champs que je n'ai vus depuis bien longtemps. Il pleut aujourd'hui et votre dernière lettre est la première que je retire du paquet.

J'ai vu votre fils^ avec grand plaisir. Il n'est pas aussi bien, au physique, que vous l'étiez; mais il vous ressemble beaucoup. Je le crois moins vif et plus timide. Du reste il a l'air excellent. Je l'ai recommandé à M. Vatout, qui m'a promis de le soigner, mais qui ne l'avait pas encore vu à mon départ de Paris. Dites bien à ce cher enfant qu'il s'adresse à moi pour tous ses besoins quand je serai à Paris.

Mon ami, il y a deux ans que je n'ai pas vu pousser mes récoltes. Jugez si je suis désireux de rester tranquille cette année, et cependant je suis menacé de retourner en Afrique, si le prince y va, et il y ira si la guerre éclate. Or je crois qu'elle éclatera. Je ne sais à qui la faute; mais depuis mon départ on a brouillé les cartes avec Abd-el-Kader pour des misères, et celui-ci, qui est audacieux, a fini par faire d'assez grosses choses contre la teneur du traité.

M. le maréchal Valée dit bien qu'il ne veut pas la guerre, et que la paix qui la suivrait ne pourrait différer beaucoup de celle que fai faite, quelque habile et ferme que fût le

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