‹ Lettres inédites (1808-1849);Chapitre 60 sur 125 · Archive» Féray-Bugeaud d'Isly · texte numérisé non relu

Archive» Féray-Bugeaud d'Isly

Dans la dernière, vous me parlez de l'émotion qu'ont causée les intérimaires, et vous dites que les inconvénients ont été signalés par une personne avec qui j'ai de fréquents rapports. J'ignore qui est cet homme, mais en ceci il montre fort peu de jugement. Ce qui l'a louché, ce ne sont pas les véritables inconvénients qui ne sont pas où il croit, mais bien plutôt la vanité blessée. On n'aime pas à être présidé par un maréchal de camp ; il faut tout au moins un lieutenant général. Et puis on attache une importance extrême à une question municipale un peu en retard. Toute l'Afrique est là. On ne voit que cela. Les grandes affaires de la guerre ne sont rien auprès.

Il est vraiment absurde de me blâmer de ce dont on devrait me louer. Le maréchal lui-même m'avait engagé à aller dans la province d'Oran. Eh bien ! fallait-il écourter ma campagne pour venir au plus vite répondre aux lettres de M. Guyot ou discuter en conseil quelques minces affaires qui peuvent très bien se faire sans moi et qui se font? Le mal de mon absence n'est pas dans les affaires civiles, qui sont au fond bien peu de chose, mais dans les tiraillements des généraux, et ce n'est certainement pas de cela dont ont voulu parler nos directeurs. Je voudrais pouvoir être partout, je vais au plus important : c'était à Oran.

Tâchez de lire mon rapport sur cette campagne et priez qu'il soit inséré m extenso dans le Moniteur et les Débats. Il est de nature, je crois, à faire comprendre au public la guerre que nous faisons.

Ici les troupes ont beaucoup souffert des ravitaillements. La chaleur a été grande jusqu'au 20 octobre, et puis sont survenues des pluies froides et abondantes. Il faut aussi l'attribuer en partie aux travaux de l'obstacle. On a remarqué que les troupes qui y avaient travaillé ont beaucoup plus perdu que les autres. On ne peut pas dire la messe et sonner les cloches en même temps. Les troupes ont bien assez de la guerre, des gardes, des convois, des travaux de leur installation, des embuscades, patrouilles, etc., sans

avoir encore à travailler à un fossé dans des lieux souvent malsains. Il faudrait l'armée de la guerre et Tarmée de loi!ceinte. Dites ce paragraphe à M. le maréchal.

Oui, je sais qu'il est très bien pour moi, et j'en suis reconnaissant. Je ferai tout pour l'honorer. Mais il est trop avare de récompenses pour l'armée, qui mérite tant par un dévouement à toute épreuve. On a mieux récompensé le camp de Compiègne.

Ce que vous me dites de l'anarchie qui nous gagne (lettre du 27 octobre) est vraiment affligeant. Pauvre pays!

Et ce petit Duvergier de H. qui prêche une transaction entre la gauche et la droite, et qui pousse à la réforme électorale! Dans quelle forêt noire sommes-nous donc? Lui que j'ai vu si exagéré en sens contraire ! Où peut donc nous pousser la rage d'être ministre? Voyez quel beau semblant d'amour pour la dignité nationale ! Ne dirait-on pas Bayard ou Gaston de Foix? La réforme électorale va lui donner les moyens de pourfendre l'Europe, si elle ose ne pas céder à tous nos caprices de dignité nationale.

Je crains bien que le ministère aura une rude campagne à soutenir.

Je vais m'occuper d'un mémoire sur la colonisation, en réponse à des questions nombreuses que m'a adressées le maréchal. C'est un livre à faire.

Adieu, adieu, j'ai des travaux par-dessus la tête.

Mille amitiés pour moi el les miens. Bugeald.

P, S. — Festugiere ^ m'avait chargé de vous recommander quelque chose dont je ne me souviens pas. Si vous savez ce que c'est, dites que je vous l'ai recommandé.

Je répondrai à votre lettre sur la justice. Il est faux que mes lieutenants aient fait appliquer la peine de mort de leur autorité privée. Avant moi, M. Guingi'é avait fait exécuter un Arabe.

1. Fils de M. Jean Festugiere et de M"" Joufire de Lafaj'e, demisœur de la maréchale Bugeaud.

Alger, le io jumier 1842.

Je vous remercie, mon cher Genty, de vos vœux et môme de voire joie de ne pas me voir arriver à Paris. Oui, vous avez bien raison, j'aurais fait une grande faute de (juitler la partie. Depuis j "ai envoyé de bonnes nouvelles, j'en envoie d'excellentes par ce courrier. Décidément la puissance d'Abd-el-Kader croule dans la province d'Oran. Privé de ses plus nombreux guerriers et de ses plus gros impôts, comment résistera-t-il quand la guerre va se con- . entrer et qu'il aura sur le dos dans un échiquier plus Iroit Lamoricière, Bedeau et la division d'Alger? Le .fugurtha moderne a besoin d'être plus habile encore que son modèle.

Eynard vous fait ses amitiés, ses deux épaulettes lui vont très bien.

Les résultats de la Chambre m'ont comblé de joie, mais je i^egrette que des amis imprudents aient procuré un échec à M. de Lamartine.

Le ministère vivra, j'espère, et fera les élections, pourvu qu'il reste uni et qu'il sache satisfaire l'ambition présente ou future de quelques hommes du centre gauche. Pour ces l)ons centres, ils se contentent que tout aille bien.

Adieu, mille amitiés, mille hommages à Madame, ma femme est sensible aux vôtres.

Je pars demain pour Oran.

Alger, le 10 ai;/i71842.

Je rentre d'expédition et je trouve à la fois trois lettres de vous ou billets. Je fais mon profit de ceux-ci.

J'ai jeté deux grands convois dans Médéa et j'ai battu deux fois l'ennemi. Il a voulu renouveler au bois des oliviers le combat du 20 mai ; mais tout était prévu, le convoi avait filé avant le jour et mes bataillons, disponibles et sans sacs,

Page 1