‹ Lettres inédites (1808-1849);Chapitre 61 sur 125 · Archives Féray-Bugeaud d'isly · texte numérisé non relu

Archives Féray-Bugeaud d'isly

2i4 CORRESPONDANCE INÉDITE

étaient échelonnés dans la montagne, prêts à se jeter sur les flancs des assaillants. Mais je n'ai pas le temps de vous raconter ces combats, demandez à lire mon rapport. Je me contente de vous dire que les deux combats ont achevé de disposer l'armée en ma faveur et que ma force morale est ce qu'elle doit être pour être fort.

Vous dites que j'ai une activité herculéenne et cependant je ne fais pas le quart de mon ouvrage. Il est au-dessus de quel homme que ce soit.

J'ai dans Appert^ un excellent appui. Je vous remercie de sa nomination.

Adieu, mon cher Genty, je ne puis écrire que des billets. Tout à vous cent fois, o

Alger, le 24 avril 1842.

Mon cher d'Esclaibes,

Je reçois de vous une lettre sans date, mais que je juge ancienne, qui m'a été apportée par M. Jolly^, capitaine au S'^ de chasseurs. Je connais depuis longtemps cet officier qui est très recommandable, et je désire trouver l'occasion de faire quelque chose pour lui. Malheureusement il y a dans son régiment deux capitaines présentés pour le grade de chef d'escadron depuis longtemps.

J'ai voulu vous donner un petit souvenir d'amitié avant de me mettre en route pour Oran où je vais, d'abord pour organiser les Arabes soumis, et puis préparer une colonne

4. Appert (Louis-Nicolas), né à Saint-Rémy-sur-Bussy en 1186, décédé en 1863. Soldat au 58° de ligne en 1808, il est lieutenant en 1811, capitaine en 1819, chef de bataillon en 1830. Il passe deux ans après dans l'intendance. Intendant en 1841. Il prend sa retraite en 1850. C'était l'oncle dû général Appert.

2. Jolly (Frédéric-Louis), né en 1801 à Gharonne. Engagé volontaire au 3" dragons en 1819, il est lieutenant en 1828 et passe en 1833 au 2' chasseurs d'Afrique; capitaine en 1834 et chef d'escadron en 1845. Il quitte l'Algérie l'année suivante et est nommé lieutenant-colonel en 1850. au 1"" chasseurs à cheval où il est retraité en 1856.

Cité dans le rapport du maréchal Bugeaud en date du 17 août 1844 pour s'être particulièrement distingué à la bataille disly.

avec laquelle je compte remonter le Chélif jusqu'à Miliana et Médéa, en passant tour à tour sur les deux rives. J'espère être suivi par 4.000 cavaliers arabes eu laissant suffisamment au général Bedeau pour réprimer les incursions d'Abd-el-Kader qui, cantonné sur la frontière du Maroc dont il reçoit l'appui secret, recrute, peut-être avec l'argent de l'Angleterre, des volontaires fanatiques avec lesquels il a passé deux fois la Tafna pour se faire battre.

Je rentrerai à Alger par Médéa après avoir obtenu, je l'espère, bon nombre de soumissions.

Je suis presque sur le point de marier ma fille aînée avec un sous-préfet, fils dun colonel tué à la Moskowa *. L'Empereur fit baron le fils de ce colonel, mon futur gendre. Il nélait alors âgé que de quelques mois.

Écrivez-moi quelquefois, mon cher d'Esclaibes, vous qui en avez le temps, et comptez sur mon inviolable amitié.

BUGEAUD

p. -S. — Ma femme veut que je vous fasse ses compliments.

Ortm, le & mai 1842.

Mon cher Gentv.

J'apprends indirectement qu'on se propose de modifier l'administration militaire de l'Algérie en envoyant trois intendants, dont un remplacerait Appert à Alger. Je regretterais beaucoup M. Appert. Je n'ai eu qu'à me louer de sa prévision et de son intelligente activité. Le seul reproche que je crois pouvoir lui faire, c'est d'avoir un peu trop de faible pour ses agents et d'avoir voulu deux ou trois fois se mettre à couvert derrière moi. Mais y a-t-il des hommes parfaits? Au total, c'est un très bon administrateur, et je

1. II est ici question du colonel Charles-Bertrand de Massy, tué à la Moskowa à la tête du 4" de ligne (voir Carnet de la Sabretache, 1912, p. 129 et suiv.).

Son fils, sous-préfet en 1842, était préfet des Hautes-Pyrénées au moment des apparitions de Lourdes. 11 mourut préfet de l'Isère.

Ce mariage fut rompu, encore à l'état de projet.

serais fâché de le changer pour un autre, quel qu'il fùl. J'ignore si le ministère a des griefs contre lui, je n'en ai pas et je l'aime. Tâchez de dire cela à M. le maréchal,

La boutique est si horriblement difficile qu'on peut y laisser quelque chose à désirer et être encore très bon.

Je pars pour Mostaganem. J'en repartirai pour le €hélif centrai, je crois, le 12. Je rentrerai à Alger par Médéa. Nos afTaires vont bien et j'espère qu'elles iront mieux encore. Bedeau a bien battu Abd-el-Kader le 29 avril dan.les montagnes de Traras. Les Marocains n'étaient pas de la partie, ce qui simplifie bien la question. Tout annonce que le Maroc veuf rester neutre.

Changarnier vient de faire une belle razia. Je vais me mettre en relation avec lui, et je compte que nous ferons une bonne campagne.

Ici le commerce est d'une activité remarquable. La vie animale est devenue à très bon compte. Je vais tâcher de donner les mêmes avantages à Alger en lui ouvrant les portes du pays.

Adieu, mille amitiés à vous et aux vôtres.

BUGEAUD

Alger, le 19 juin 1842.

Mon cher d'Esclaibes,

Au retour de ma grande expédition d'Oran à Alger par le Chélif, j'ai trouvé la lettre que vous aviez remise au capitaine Bizol *. Je n'ai pas encore vu cet officier; mais je le verrai certainement avec attention, puisqu'il est votre ami el qu'il a de la distinction ; je l'inviterai à dîner un de ces jours pour causer de vous à mon aise.

1. Bizot iMichel-Brice). né à Bitche (Moselle) en ITito. Entré à lEcole polytechnique en 18H, lieutenant en 1813 à la défense de Besançon. Parti pour l'Algérie en 1839 comme capitaine, chef du génie dans la province d'Oran. Général de brigade en 1832. et commande le génie de l'armée d'Orient en 1854. Général de division le 12 avril, il reçoit le jour mi}me une balle à la tête, dont il meurt le 13 avril suivant. Il était flls d'un général et son fils est devenu général de division.

or MAHKCHAL BIJGEAUD (1842; 247

Vous n'exigez pas que je vous parle avec détails de nos affaires algériennes. Je viens d'adresser au ministre un rapport de vingt pages que je ne suis pas lente de répéter dans mes lettres particulières. .Je vous dirai seulement en somme que la guerre et la conquête marchent à grands pas et que le gouvernement de l'émir, si habilement édifié, est renversé de fond en comble. J'ai attaqué d'abord sérieusement l'Ouest, parce que là .était la principale base de sa puissance militaire et de l'impôt. Le tour des kalifats de l'Est est arrivé, et je viens d'un seul coup d'en bouleverser deux, Sidi-Embarrek et El-Berkani. Chaque jour m'apporte de nouvelles soumissions dans ces deux provinces. Mes communications avec Miliana et Médéa sont soumises. Les tribus qui sont sur la route ont déjà commencé à approvisionner elles-mêmes mes deux places. Les portes du pays sont ouvertes à la capitale. Les défilés de cette partie de l'Atlas ne sont plus battus par le fusil kabyle. Si vous voulez connaître les opérations qui ont amené ce bon résultat, voyez mon rapport dans le Mwiiteur ou les Débats. Je me borne à vous dire que la guerre avec Abd-el-Kader touche à sa fin. On pourra donc, si l'on veut, me faire maréchal de France sans trop blesser vos idées de citoyen et en satisfaisant votre coeur d'ami.

Je ne veux pas dire pour cela qu'on ne tirera plus un coup de fusil; longtemps, toujours peut-être, on en tirera contre des tribus isolées, parce que l'Arabe est turbulent et belliqueux ; je veux dire seulement que l'unité est détruite, qu'il n'y a plus de gouvernement de lémir, que nous sommes maîtres de la plus grosse et de la meilleure partie du pays.

Il faut songer sérieusement aux moyens de la conserver et de l'utiliser.

Ma famille rentre en France. La chaleur e<[ excessive, je la redoute pour elle.

Vous me demandez des plantes pour vos montagnes. Je n'ai observé ici qu'un gros sainfoin et des luzernes qui ne

valent pas les nôtres. Quand j'aurai le temps, j'examinerai cela de plus près. Jusqu'ici je n'ai observé que la topographie des montagnes et les Bédouins qui les couvraient.

Adieu, cher ami, mes amitiés à toute votre famille.

Tout à vous comme en Espagne.

BUGEADD.

Alger, le 29 juillet 1842 i.

Mon cher intendant,

Je commençais à être inquiet de votre long silence, tout en faisant la part de vos embarras électoraux. Votre lettre du 20 m'a rassuré, et je ne me demande plus: mais que lui ai-je donc fait pour qu'il ne m'écrive pas?

Je déplore que vous n'ayez pas réussi à écarter ce Labourdonnaie. J'aurais été bien heureux de vous voir à la Chambre, pour vous y voir d'abord, et puis pour vous faire fouiller pour moi les projets et les documents, ce que vous faites avec tant d'activité et de dextérité. J'aurais appris dans votre conversation ce que je n'aurais pas eu le courage d'étudier moi-même. Vous voyez qu'il y avait un peu d'égoïsme dans mon fait.

Je crains bien que notre majorité soit à peine ce qu'elle était. Fût-elle égale, c'est perdre que de ne pas gagner, car le gouvernement a dans sa main bien des moyens. Si l'opposition faisait les élections, il en sortirait la république. Et qu'on me parle après cela du bon sens public! L'opposition a gardé le pouvoir pendant quelques mois, elle avait tout compromis. Depuis elle a fait mille fautes. Elle a montré dans sa paresse combien peu elle était corrigée et cependant elle gagne du terrain. Oh ! que le bons sens est rare ! Et voilà pourquoi la presse sera toujours pernicieuse.

Je veux vous quereller encore d'écrire des lettres si courtes à de pauvres gens si éloignés de France quand il y a tant à dire. Quelle cruelle perte nous avons faite ^ ! et

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