A.rch. adm. de la Guerre
A Monsieur Bugeaud, chef de bataillon du 1 16" régiment, major commandant le li« de ligne.
Quartier général de Barcelone, 21 janvier 1814.
Je vous envoie <, Monsieur le commandant, une lettre par laquelle Son Excellence le ministre de la Guerre vous fait connaître qu'il vous a nommé major, en même temps qu'il vous ordonne de vous rendre à Montpellier. Je préviens Son Excellence que je suspends l'exécution de cette dernière disposition et je réitère la demande que j'ai déjà faite pour vous à plusieurs reprises du grade de colonel.
En attendant je vous place provisoirement à la tête du 14* régiment et j'écris au général Lamarque^, sous les ordres duquel se trouve ce régiment, afin qu'il vous faSse recevoir dans ce commandement; vous pouvez en conséquence vous rendre à Girone sans délai.
Je suis assuré que vous remplirez cette place avec l'intelligence que je vous connais cl le dévouement dont vous avez donné tant de preuves; vous pouvez compter que je vous consei'verai tout l'intérêt que je vous porte.
Je vous salue avec considération,
Le Maréchal Duc D'ALiîUFÉHA.
Bugeaud, major commandant le 14* régiment de ligne, à Son Excellence Monseigneur le ministre de la Guerre^ duc de Feltre.
Girone, ^^ janvier 1814.
Monseigneur, J'ai re<;u ma nomination de major. J'ai l'honneur d'en remercier Votre Excellence.
i. Arch. adm. de la Guerre.
2. Lamarque (Jean-Maxioiien), né à Saint-Sever (Landes), le 22 juillet mo, mort à Paris 1832. Capitaine au 4' bataillon des Landes en 1793, il est chef de brigade adjudant général en 1795, général de brigade en 1801 et général de division en 1807. Il pacifia la Vendée en 181o. Commandant en chef de l'armée de la Loire, 2-3 mai 1815. Il fut compris dans l'ordonnance du 24 juillet 1813 et remplacé en 1819. Son rôle politique est bien connu ; emporté par le choléra en 1832, ses obsèques furent la cause d'importantes manifestations.
DU MARÉCHAL BUGRVUD (1814; 29
J'allais me mettre eu marche pour Montpellier, lorsque Sou Excellence M. le maréchal duc d'AJbuféra ma envoyé l'ordre de prendre le commandement du 14" régiment de ligne. Je ne puis dissimuler à Votre Excellence que cette nouvelle destination est beaucoup plus conforme à mes goûts et à mes espérances. Les promesses de mes chefs, les commandements qu'ils me donnaient, quelques services, que j'ai eu le bonheur de rendre, mon ancienneté (j'étais le premier chef de bataillon de l'armée), tout me faisait espérer le grade de colonel, qui 'a été demandé plusieurs fois pour moi, et particulièrement après le combat dOrdal. Quoi qu'il en soit, Monseigneur, je continuerai le service avec zèle. Rien ne peut diminuer mon patriotisme et mon dévouement pour Sa Majesté l'Empereur et Roi.
J'ai l'honneur d'être Monseigneur, de Votre Excellence, le très respectueux subordonné.
lîuGEALD, major.
Fif/uières^. le II avril. Mon cher d'Esclaibes,
Pensez à moi pour des buffleteries, des bretelles de fusil, du cuivre jaune, des courroies de sacs, des toiles de tente pour pantalons, des caisses de tambours, des baudriers de .sabres surtout, et en général ce que vous croirez pouvoir servir à votre régiment, qui fait tous les jours des progrès dans l'exercice et qui, par ses bonnes dispositions à vaincre les ennemis de la France, mérite toute la bienveillance de son inspecteur général.
Donnez-moi proraptement et par tous les courriers les nouvelles que vous apprendrez. J'en ferai part à Hurlaux^. Ne soyez pas paresseux pour écrire.
Présentez mes respects à M. et Madame Valée. Tâchez
1. Figuières, place forte de la province de Girone en Catalogne.
2. Hurlau.x (Joseph;, né à Etain (.Meuse . en 1777. Entré au service dans l'infanterie en 1793.il passe deux ans après au S* dartillerie à pied. 11 est lieutenant en premier et aide de camp du général Eblé en 1806. En 1810. il est capitaine au 3' d'artillerie à cheval en Espagne, où
de savoir si M. le maréchal a demandé de nouveau le 14' pour moi.
Adieu. BuGEAUD.
A Monsieur éfEsclaibes, chef de bataillon d'arlilieric au quartier général de Vannée du Midi.
Bordeaux, le 9 juin 1814.
Mon cher d'Esclaibes,
Je Vous ai écrit avant de venir à Bordeaux.
Je fus bien fâché de ne pas vous voir à mon passage à Carcassonne.
Je jouis depuis six jours de revoir ma famille, mais cela ne me fait pas oublier hies amis et surtout d'Esclaibes, qui est le meilleur de tous. J'espère que notre liaison durera après la dislocation de l'armée. Quant à moi, je vous écrirai souvent.
Vous savez que mon régiment doit aller à Orléans. Je suis très impatient de connaître mon sort. Je vous instruirai de tout ce qui m'arrivera.
Dites-moi ce qui se passe à l'armée. Donnez-moi des détails. Les Anglais filent tout doucement.
Je passe mon temps fort agréablement et je bois du bon vin. Je voudrais vous avoir pour flâner. Je ne trouve personne ici qui connaisse cette science; aussi je flâne tout seul de boutique en boutique et je fais la causette avec de jolies petites marchandes, mais pour bien flâner il faut être deux.
Mes respects à M. le général Valée.
Votre ami, Bugeaud.
P. S. — J'ai oublié de vous dire que les officiers du iA^
reste jusqu'à la fin de la guerre. Il avait été nommé chef d'escadron en 1812. Retraité en 1824 à Toulouse avec le grade honorifique de lieutenant-colonel.
DU MARÉCHAL DUGEALD (1814; 31
ont fait une adresse au roi, pour me demander pour leur colonel *.
Le 44" régiment de ligne, où Bugeaud était major, tint garnison à Orléans pendant la première Restauration.
A Monsieur le comte d'Esclaibes, chef de bataillon d'artillerie, poste restante, à Ligny {Meuse).
Paris, le 22 septembre 1814.
Cher d'Esclaibes,
J'ai reçu ici voire lettre du 8 ou 9 septembre ; il est inutile de vous dire si elle m'a fait plaisir. On aime toujours davantage ce qu'on a désiré longtemps.
Je vous remercie de vos félicitations. Je regrette de ne pouvoir vous rendre la même monnaie pour le présent, mais j'espère que cela viendra. Le comte d'Hust ne peut manquer d'obtenir la croix de Saint-Louis quand il la demandera ■*.
Vous saurez qu'on la demande soi-même tout franchement et qu'on l'obtient avec facilité. Je suis persuadé que si vous écriviez à M. le maréchal Suchet, il vous la ferait obtenir.
Je sais que ce n'est pas dans votre genre, non plus que dans le mien ; mais, mon ami, c'est à la mode. Il est désagréable de n'avoir pas une décoration qu'on donne si facilement aujourd'hui et qui tiendra lieu plus tard d'une grande récompense militaire. Je suppose qu'on fasse la guerre dans trois ou quatre ans : vous mériterez, j'en suis sûr. Au lieu de vous faire colonel, on vous donnera la croix de Saint-Louis. Je suis venu à Paris avec mon régiment pour y recevoir le nouveau drapeau. Votre corps a été admiré de tout le monde. J'ai reçu des compliments de toute part et,
1. Cette demande datée de Nîmes, 20 mai 1814, fut transmise par le maréchal Suchet qui l'appuya très chaudemeut.
2. Bugeaud ignorait que d'Esclaibes avait été nommé chevalier de Saint- Louis huit jours avant.
32 CORRESPONDANCE INEDITE
en défilant devant le trône, j ai été applaudi par tous les spectateurs. Cela vous fait beaucoup d'honneur. Vous inscrirez cette journée sur vos états de services.
Votre sœur ' écrit comme un petit ange. Je vous sais gré de m'avoir envoyé sa lettre. Et moi aussi j'ai envie de connaître votre famille et je la ferai passer cette envie, tôt ou tard.
J'ai reçu une lettre de Léon Dufour - fort drôle et fort aimable ; il n'en écrit pas d'autres : il s'estime heureux et j'en suis bien content.
J'ai vu l'ami Rampont ^ au Palais-Royal. Nous avons parlé de vous. Il a un peu vieilli, mais il est toujours bon.
Si vous écrivez au général Valée, rappelez-moi à son souvenir.
Je repars pour Orléans. J'ai obtenu 80.000 cartouches pour faire tirer à la cible. Dans trois mois d'ici, votre 14'^ sera un des plus beaux de France, s'il ne l'est pas déjà.
Je vous écrirai plus longuement d'Orléans.
Votre ami de cœur.
BUGEAUD
1. Le commandant d'Esclaibes avait deux sœurs, Louise-Félicité, mariée en 1801 à Louis-Philippe du Puy de Ciinchamps, et Adrienne- Emilie, mariée en 1808 à Pierre-Joseph-Gabriel Gérard, baron de Saint- Amand.
2. Léon Dufour, né en 1780 à Saint-Sever-sur l'Adouroù il mourut en 1865. Médecin de Tétat-major du maréchal Suchet, membre correspondant de l'Institut, associé de l'Académie de Médecine et auteur de très remarquables ouvrages d'entomologie. Ami très intime de Bugeaud et de d'Esclaibes avec lesquels il correspondit jusqu'à leur mort. On lira avec intérêt ses souvenirs : A travers un siècle, par Léon Dufour, un volume chez Rothschild, Paris, 1888.
3. Rampont (François-Mansuy;, né dans la Meuse en 1777, mort en 1831 d'une maladie d'épuisement, résultat de ses travaux. Débuta comme chirurgien de 2° classe en l'an VI. Il était chirurgien principal au corps d'armée de Suchet en 1809 et mourut professeur à l'hôpital militaire de Metz, après avoir été médecin en chef de l'armée d'Espagne en 1823. Membre correspondant de l'Académie de Médecine. Sur son dossier, on trouve ces notes qui peuvent s'appliquer à un bien grand nombre d'officiers du service de santé de son époque : Homme juste, savant aussi modeste qu'habile.
DU MARÉCHAL BLGEALD (1814i 33
Monsieur d'Esclaibes, chef de bataillon au 7* régiment d artillerie à pied, poste restante, à Ligny {Meuse).
Orléans, te 18 octobre 1814.
Cheu d'Esclaibes,
Le Moniteur d'hier m'a confirmé la nouvelle que vous me donnez dans votre dernière. Je vous remercie de vous être empressé de me féliciter de votre nomination de chevalier. C'était bien le cas assurément, et jamais expression ne fut plus neuve et plus juste que la vôtre. Peut-être la trouvet-on ailleurs, mais je ne l'avais pas encore entendue.
Je remercie Mademoiselle votre sœur de vous avoir forcé de me répondre. Je la prie de me continuer ses bonsoffices. Elle peut compter sur ma reconnaissance.
Votre proposition est bien attrayante. Depuis que vous me l'avez faite, l'envie de chasser avec vous et la raison se combattent chez moi.
La raison, je crois, l'emportera. Le major est parti pour aller passer deux mois dans sa famille. Le chef de bataillon le plus ancien * n'entend rien à la conduite de la barque quoique très bien d'ailleurs) ; ma présence est absolument nécessaire. Ajoutez à cela que j'attends l'inspecteur général pour le 1" novembre, et en voilà assez pour que vous trouviez très raisonnable que je remette à un autre temps le plaisir de vous embrasser et de faire connaissance avec votre bonne et aimable famille.
Par-dessus tous mes embarras, je suis tombé amoureux, mais amoureux comme un enfant. Je ne croyais pas qu'à mon ûge on fût susceptible d'une aussi forte passion. Ce qu'il y a de très malheureux, c'est que ma maîtresse est
1. Bugeaud remplaçait, à la tête du 14*, le colonel Estève (mi-1844), qui avait été promu général. Le major Lespinette, né à Toulouse en mi, resta au 14° tant que Bugeaud commanda le régiment et fut remplacé par le commandant Dora. Les chefs de bataillon étaient les commandants Maccard, nommé en 1810, Lebelley, nommé en 1811, Dora et Lacroix (Philippe), nommés en 1813.
coquette et sans cesse entourée d'adorateurs très redoutables. Du reste, elle est charmante, pleine de grâces et de talents. Je ne lui connais quun défaut, c'est celui de ne pas vouloir m'écouter. Je crains fort que mon amour sera malheureux et que vous me reverrez maigre comme un hareng.
En attendant que je maigrisse, je passe assez bien mon temps entre un peu de travail, la chasse, la bonne chère, la danse et la société.
Quand vous aurez fait votre congé, vous pourrez bien vous échapper d'Auxonne pour venir passer quinze jours avec moi. Je vous promets de vous faire chasser des sangliers et des chevreuils.
Adios, hijo mio. Bugeaud.
Dufourm'a écrit une lettre charmante, moitié espagnole, moitié française. 11 me parle de vous. Il est content de son sort.
Orléans, le 6 janvier 1815.
Il paraît, mon cher d'Esclaibes, que les plaisirs du carnaval vous font oublier vos amis entièrement. J'ai certainement autant de divertissements que vous, car tous mes jours sont pris, et je trouve pourtant le loisir de vous écrire pour vous souhaiter la bonne année ainsi qu'à toute votre famille.
Je présume que vous ferez votre carnaval en Lorraine. Moi je resterai à Orléans, où je me trouve fort bien. Il serait difficile d'être mieux ailleurs. Nous jouissons ici d'une grande considération. Pas une fête, pas une soirée, pas un mariage, sans que nous y soj'ons appelés.
Il serait très possible que je fisse cet hiver la grande opération du mariage. Vous en seriez prévenu à temps pour venir à mes noces. Que je serais content si vous m'appreniez aussi que vous avez trouvé une bonne petite femme un peu riche et très aimable.
Je voudrais bien savoir ce qu'est devenu Hurlaux ; si
DU MARKCHAL BUGEAUD (1814-1815) 35
VOUS lui écrivez, dites-lui lui million de choses de ma part.
11 y a longtemps que je n'ai reçu des nouvelles du général Harispe.
Ètes-vous toujours ^'^ '''^îT'^spoiidancp nv*>i- T .'on Dui'our et Rarapont?
Vous saurez que le grand Roussel ' est avec son grade au 6*" léger à Landau.
Dora vous dit un million de choses, il s'amuse comme un diable. Il chasse souvent.
J'ai tué un sanglier à un trac de loups qui désolaient le pays. Ils ont dévoré plusieurs -personnes. Un seul a été tué.
D'aujourd'hui en huit, la ville nous rend un bal qui sera magnifique, si l'on en juge par les préparatifs.
Je ne suis plus amoureux.
J'étudie la musique trois ou quatre heures par jour, je m'occupe de mon régiment; le soir, je vais en société ou au spectacle; le temps se passe à merveille.
Mon régiment ne fait que croître et embellir. J'ai formé une bibliothèque pour Tinstruclion des officiers.
Incessamment j'aurai pour les sous-officiers une école de lecture, écriture, arithmétique et langue française.
Adieu, je suis toujours votre ami malgré votre paresse.
BuGEAUD DE LaPICONNEBIE.
Le 1''" mars 1813, Napoléon — évadé de lîle d'Elbe — débarque au golfe Jouan, et c'est le « vol de l'aigle ».
Désigné pour rejoindre le comte d'Artois à Lyon, Bugeaud réussit par des miracles d'énergie à maintenir le 14" de ligne dans le devoir jusqu'au 17 mars. 11^ écrit au
1. Roussel (Jean-Pierre-François-Dieudonné), né à Belfort. en 1782, mort dans la même ville en 1831. Cavalier au 12" chasseurs à che^^al, le 27 juillet 17y'J, il est sergent-major le mois suivant au bataillon auxiliaire du Mont-Terrible ; il combat en Espagne de 1808 à 1814, passe chef de bataillon au 6' iéger le 6 novembre 1814, et est nommé colonel en 1815, maréchal de camp en 1834. Il prend sa retraite en 1848.
■1. Henri Houssaye, 1813, t. 1". p. 367.
36 CORRESPONDANCE INEDITE
ministre de la guerre : « Je prends sur moi d'arrêter mon résfiment à Avallon. Je craindrais, si je m'avançais plus loin que l'esprit des populations ne gâtât celui de mes soldats qui est resté très bon jusqu'ici. » Mais^ à Avallon, le général Girard, précédant l'empereur, avait entraîné les hommes et le colouel et avait doiiné l'ordre au 14* de ligne de rétrograder sur Auxerre ». Là, il rencontra Napoléon. Dès le 26 mars, l'empereur organise son armée.
A cette date il fallut que déjà le colonel du li" de ligne eût de bien puissants ennemis dans les bureaux du Ministère de la Guerre pour que « Bugeaud » dénoncé comme royaliste, fût mis en retrait d'emploi par Davoust dans le courant d'avril, mais Suchet*, Grouchy, Gérard et Bertrand s'empressèrent de réclamer en faveur du « meilleur colonel de l'armée ». Replacé à la tête du 14* de ligne Bugeaud reçut, comme compensation de sa disgrâce momentanée le grade de commandeur de la Légion d'honneur^.
Et l'Empereur lui écrivit :
« Monsieur 3 le colonel Bugeaud, j'ai été satisfait de votre con- « duite.
« C'est à tort qu'on vous a ôté le commandement du 14* régi- « ment de ligne avec lequel vous m'avez rejoint à Auxerre. J'ai " ordonné qu'il vous soit rendu, et, comme preuve de ma satis- « faction, je vous ai nommé commandeur de la Légion d'honte neur. »
Paris, le S /«ai ISlo. Signé : Napoléon.
Si le colonel Bugeaud se rallia aux Cent Jours, il
ne prit aucune initiative, il adhère aux événements consommés, alors que la question dynastique écartée, il ne restait plus devant la coalition reconstituée que la question militaire et nationale...