CHAPITRE PREMIER
Les Lyonnais et Sainte-Beuve. — Correspondance avec Collombet (1834-1853). — Voyages à Lyon. — Boitel, Péricaud, Greppo. — Services réciproques. — Témoignages d'affection.
Le 21 mai 18S6, Sainte-Beuve écrivait à Mme Blanchecotte : « Lyon est une ville où je suis allé souvent (1). » Les biographes du célèbre écrivain paraissent avoir ignoré jusqu'ici
(1) Lettre publiée par M. J. Levallois, Sainte-Beuve (1812), p. 258.
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ces voyages fréquents : Us ne nous ont pas dit quels motifs amenèrent Sainte-Beuve à Lyon ; ils ne se sont pas demandé si Lyon avait exercé quelque influence sur l'esprit du critique, et pouvait revendiquer une part dans l'inspiration de cette longue série d'œuvres sorties de sa plume. En réalité, les Lyonnais ont eu un goût particulier pour le talent de Sainte-Beuve, et ce talent leur doit, sinon quelque chose de sa fécondité, du moins un peu de cette aide matérielle, qui permet aux plus grands de développer toutes leurs énergies : un humble littérateur, perdu dans l'obscurité de la cité lyonnaise, a été, non pas le collaborateur attitré du maître, — le terme est trop ambitieux et aurait répugné à sa modestie, — mais l'ami toujours prêt à soutenir l'écrivain de sa sympathie et parfois de ses conseils, le chercheur obligeant et infatigable qui, au moindre signe de son illustre confrère, puisait pour lui être utile, dans les trésors immenses et variés de sa mémoire et de ses cartons ; cet ignoré s'appelait François-Zénon Collombet (1).
(1) Nicolardot, mal renseigné, a écrit de Sainte-Beuve : (( Il ne parlait d'une ville qu'à l'occasion des hommes qu'il
Au cours de sa longue production littéraire, Sainte-Beuve n'a mentionné qu'accidentellement le nom de ce Lyonnais (1). Il n'a pas pris soin de recommander son ami à la postérité ; nulle part, il n'a dit quelle était, à son égard, sa dette de reconnaissance.
Est-ce ingratitude ? Nous ne le croyons pas ; Sainte-Beuve, comme nous le verrons, a souvent exprimé ses sentiments pour Collombet en termes très sincèrement affectueux, et il a précieusement conservé dans ses papiers un certain nombre de lettres de Collombet (2).
■y avait connus. Ainsi pour lui Rome c'était l'abbé Gerbet ; Lyon s'appelait l'abbé Noirot » [Confession de Sainte-Beuve, p. 115). C'est seulement en 1849 que Sainte-Beuve rencontra pour la première fois l'abbé Noirot, le fameux professeur de philosophie du lycée de Lyon (Cf. lettre du 11 août 1849).
(1) La table des Causeries du Lundi, celle de Port-Royal, celle des Premiers Lundis se bornent à signaler une Notice écrite par Collombet sur Guy-Marie de Place, suivie de lettres inédites de Joseph de Maistre, et à laquelle Sainte- Beuve a emprunté les éléments d'un appendice sur l'auteur du Pape, Il est encore question de Collombet, Premiers Lundis, t. II, p. 270 ; Portr. conl., t. V, p. 2 ; nous verrons que diverses poésies de Sainte-Beuve ont été adressées à Collombet tout seul, ou à Collombet et à son collaborateur dévoué Grégoire.
(2) Ces lettres sont dans les archives de M. le Vicomte de Spoelberch de Lovenjoul, qui, avec sa parfaite obligeance, a bien voulu nous les communiquer, et nous permettre de
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A-t-il craint l'indiscrétion de ses futurs biographes ? Voulait-il ne pas les mettre sur la piste d'une liaison, qui ne fut pas un simple échange de politesses, et qui se traduisit par des services effectifs ? Mais après avoir divulgué tant de secrets, pouvait-il s'imaginer que les siens ne seraient jamais dévoilés? Lui, le grand curieux, il aurait dû prévoir ces retours du sort.
Loin de nous la pensée de nuire, par cette publication, à la mémoire de Sainte-Beuve. Ces lettres éclairciront quelques détails de sa biographie, contiendront de nombreuses confidences sur ses travaux, sur sa vie quotidienne, sur ses pensées intimes, et nous le montreront dans la période de préparation de quelques-uns de ses articles ; mais il se révélera toujours à nous comme un écrivain respectueux des lettres, comme un critique consciencieux, comme un homme dont la volonté eut peut-être des défaillances, mais dont l'intelligence fut d'une finesse et d'une perspicacité merveilleuses, et dont la probité, ce qui n'est pas à dédaigner,
les publier. Elles s'intercaleront parmi les lettres de Sainte- Beuve, suivant l'ordre des dates.
même chez un écrivain, mérite une admiration sans réserve. Sainte-Beuve a honoré la littérature, à laquelle il a consacré sa vie, et c'est pourquoi il resta jusqu'à la fin, malgré tout, l'ami de ce catholique fervent, de cet homme de bien que fut Collombet.
La correspondance de Sainte-Beuve et de Collombet a duré dix-neuf ans, de 1834 à
Leur liaison date de l'année 1833. C'est à Paris qu'ils firent connaissance : Collombet, comme un grand nombre de débutants provinciaux, porta à Paris l'un de ses premiers livres, une traduction de Salvien, et s'empressa d'en faire hommage aux célébrités de l'époque : Chateaubriand, Lamennais et Sainte-Beuve, entre autres, reçurent la visite du jeune traducteur. Dans un volume antérieur, ses Mélodies poétiques, Collombet avait fait un bel éloge de Joseph Delorme, « cette délicieuse et suave biographie », et avait répété sur le poète des Consolations le mot de Lamar-
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tine : « Sainte-Beuve le plus intime de nos poètes (1). »
Les relations prirent aussitôt le tour le plus amical ; Sainte-Beuve fit passer dans la Revue des Deux-Mondes (15 janvier 1834) une longue note sur la traduction des Œuvres de Salvien, publiée en 1833 par Grégoire (2) et Collombet. En voici un extrait : « Salvien est un des plus éloquents témoins de cette période (le ve siècle) qui s'abîma dans l'invasion des barbares; il la peint avec des traits de douleur et d'âpre indignation contre la corruption et la lâcheté de l'empire, avec des accents de prophétie lamentable qui l'ont fait surnommer le Jérémie de son siècle. Son célèbre traité du Gouvernement de la Providence est le tableau le plus fidèle de ce grand et unique moment dans l'histoire du monde. Le Bossuet rude de
(1) Tome III, p. 286. L'une des pièces de Sainte-Beuve citée par Collombet était cette pièce bizarre des Rayons Jaunes, pour laquelle l'auteur avait une prédilection avouée, parce qu'elle caractérisait le mieux, dans son prosaïsme voulu, l'originalité de sa tentative.
(2) Grégoire était un camarade d'études de Collombet, qui l'avait connu au séminaire de Belley ; il fut son collaborateur constant durant de longues années, et resta son ami le plus intime jusqu'à ses derniers jours.
cet âge y justifie en traits sublimes la Providence des succès qu'elle accorde à toutes ces nations barbares , dont elle use comme, des fléaux. On n'a jamais mieux compris qu'en lisant la corruption et l'imbécillité du vieux monde dénoncées par Salvien, la nécessité de cette infusion de sang barbare pour tout retremper et tout rajeunir (1). »
Quelques mois après, Collombet dédiait à Sainte-Beuve sa traduction des Œuvres de saint Eucher de Lyon; l'amitié allait naître entre ces deux hommes d'une nature si différente, et dont l'horizon intellectuel paraissait ne jamais devoir se confondre. Dans l'étude de leurs relations, nous abandonnerons désormais l'ordre chronologique ; nous étudierons d'abord les voyages de Sainte-Beuve à Lyon, puis nous exposerons ce que cette correspondance nous apprend sur la vie, le talent et l'âme même du grand critique.
(1) P. 236. Ce morceau de Sainte-Beuve n'a pas été reproduit dans les Premiers Lundis; l'article dont il fait partie est intitulé Chronique de la Quinzaine, et le reste n'est pas de Sainte-Beuve.
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Antérieurement à cette liaison de Sainte- Beuve et de Gollombet, le nom du critique était connu à Lyon ; le Lyonnais Ernest Falconnet (1), que nous retrouverons plus d'une fois au cours de cette étude, publia, en 1834, une brochure intitulée de F Influence de la littérature allemande sur la littérature française; il y parlait de Sainte-Beuve, dont le style, aimable de douceur et d'intimité, lui rappelait Fénelon et Schiller : « Il a remué, disait-il, les sentiments les plus mystérieux ; il a déchiré le voile des plus secrètes émotions ; il a traduit les larmes et les soupirs, la volupté de la tristesse, le bonheur de pleurer... Il a une certaine magie, un charme qui évoque toujours l'expression la plus intime, la plus vraie pour l'objet le plus obscur. M. Sainte-Beuve pense son style. »
(1) Ernest Falconnet, magistrat et écrivain, Lyonnais par le cœur et par les relations, avant de 1 être réellement par le séjour (il fut plus tard avocat général à Lyon). Il était oousin d'Ozanam, et son nom se trouve dans toutes les publications lyonnaises du temps. Parmi ses écrits assez nombreux, signalons : Alphonse de Lamartine, Etudes biographiques, littéraires et politiques (1840).
A-t-on jamais mieux apprécié l'art de Sainte-Beuve, sa langue imagée, flexible, riche en nuances, d'un coloris varié, d'une harmonie toujours caressante ?
Les Lyonnais avaient ainsi reconnu Sainte- Beuve comme un maître, avant qu'il eût honoré un des leurs de son amitié ; ils étaient prêts à l'accueillir avec sympathie et respect, lorsqu'il viendrait chez eux. Les avances amicales de Gollombet déterminèrent cette visite, qui, nous espérons le prouver, eut des suites dont l'importance ne saurait être contestée.
En 1837, Sainte-Beuve fit le projet d'un voyage en Suisse ; Lyon étant sur la route de Genève, il promettait sa visite à Gollombet. (Cf. Lettre du 21 mars 1837.)
Collombet, fier de servir de cicérone à son illustre ami, réitérait ses invitations, et lui promettait de lui apprendre son « Lyon sur le bout du doigt ». (Lettre du 14 avril.)
Sainte-Beuve, cette fois, ne fit que passer à Lyon, tant il avait hâte d'arriver en Suisse ; mais à son retour il visita de nouveau ses hôtes. (Lettre du 23 août, datée de Genève.)
Gollombet et ses amis reçurent le critique
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avec cette hospitalité courloise, large, aisée, dont les Lyonnais ont gardé la tradition à l'égard de leurs hôtes de marque, en faveur desquels ils savent faire fléchir leur froideur proverbiale (1). Sainte-Beuve s'aperçut sans aucun doute que la Bresse, avec ses volailles, et le Beaujolais, avec ses vins, commencent aux portes mêmes de Lyon. On lui fit admirer les souvenirs et les monuments du Lyon ancien et moderne que Collombet et ses amis avaient plus d'une fois décrit avec une pieuse et enthousiaste érudition. Sainte-Beuve vint aussi, avec ses hôtes, s'asseoir chez le libraire Sauvignet, où se réunissait volontiers l'élite des lettrés lyonnais (2). Comme Chateaubriand, ce ne fut pas sans regret qu'il s'arracha « aux défi) Chateaubriand écrivait de Lyon à Joubert : « Nous resterons à Lyon, où l'on nous fait si prodigieusement manger que j'ai à peine le courage de sortir de cette excellente ville. » Mém. cT Outre-Tombe, édit. Biré, t. II, p. 486.
(2) Ces réunions dans les boutiques de libraire étaient une sorte de tradition lyonnaise : au début du siècle, l'imprimeur Ballanche, père du célèbre écrivain, recevait chez lui Ampère, Dugas-Montbel, de Montmorency, Bredin (élève de Bourgelat), etc. A la boutique de Sauvignet succéda, comme salon littéraire, celle de M. Auguste Brun, encore vivant, et dont les souvenirs sur les Lyonnais de 1850 sont du plus haut intérêt.
lices de Capoue ». On lira la jolie lettre de remerciements qu'il écrivait à Collombet (10 septembre) (1).
Sainte-Beuve garda un vif souvenir de Lyon et de ses habitants ; à Lausanne, il revivait par la pensée les épisodes de cet agréable séjour :
« Lyon, écrivait-il à Collombet, tient une bonne place à jamais dans mes impressions de voyage. Quand le reverrai-je? Quand reverrons-nous File-Barbe, par un soleil plus brillant, mais non sous une impression plus douce? Quand nous asseoirons-nous, le soir, dans la docte boutique de vos dignes amis? » (Lettre du 24 décembre 1837.)
En 1839, Sainte-Beuve fit un voyage en Suisse, où il allait chercher le repos et l'inspiration. Il séjourna de nouveau à Lyon, et cette fois il y fit, grâce à Collombet, la connaissance du poète Victor deLaprade.
Enfin, en 1849, il vint deux fois à Lyon,
(1) La Revue du Lyonnais publia cet entrefilet (t. VI, p. 240) : « Sainte-Beuve, le consciencieux critique, le chaste poète, a passé trois jours à explorer notre cité. 11 venait de Genève et allait à Paris livrer à son éditeur, M. Renduel, un nouveau volume de poésies, les Pensées d'Août. »
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comme en témoigne cette lettre à Mrae Blanchecotte, que nous avons déjà citée :
« Les deux dernières fois que j'y suis allé, à peu de mois de distance, c'était pour y voir Mme malade de la maladie dont elle devait mourir, et ma meilleure amie alors, mais une amie qui n'a pas su l'être, hélas ! comme il le faut au cœur pour qu'il soit entièrement rempli et satisfait, — heureux d'un plein bonheur, — puis uniquement désolé. J'avais déjà passé l'âge de ces bonheurs qu'on ne mérite jamais, mais qu'on obtient sous le rayon de la jeunesse (1). »
Les biographes de Sainte-Beuve nous ont révélé qu'il s'agit de Mme d'Arbouville, femme du général de ce nom, et petite-fille de Mme d'Houdetot, auteur de poésies et de cinq nouvelles publiées dans la Revue des Deux- Mondes (2). Sainte-Beuve a dit lui-même de Mme d'Arbouville : « Elle a été pendant dix ans ma meilleure amie, j'ai été son meilleur ami. »
(1) J. Levallois, op. cit., p. 238.
(2) Voir un article de Ch. Labitte, le Roman dans le Monde {Revue des Deux-Mondes, 15 mai 1843), qui précède la publication d'une nouvelle de M,u« d'Arbouville.
Quelle fut la nature des relations qu'entretint Sainte-Beuve avec cette femme distinguée, nous ne le savons pas. Comment prendre parti entre l'ancien secrétaire de Sainte-Beuve , A.-J. Pons, dont le témoignage est suspect, car il appelle l'innocence et la chasteté « des vertus de moine, si négatives, si infécondes (1) », et M. d'Haussonville, à qui des communications bienveillantes faisaient en quelque sorte un devoir de célébrer la pureté et la délicatesse de cette affection?
En tout cas, Sainte-Beuven'enparle à Collombet que sur un ton d'extrême réserve, et la médisance la plus éveillée n'y trouverait rien à glaner.
* C'est au mois d'avril 1849 que Sainte-Beuve lit son premier voyage auprès de Mme d'Arbouville; cette année-là Sainte-Beuve faisait son cours de Liège ; il l'avait suspendu pendant quelques jours, et s'était empressé d'accourir à Paris, amasser notes et matériaux. Néanmoins, à la nouvelle que la situation de Mme d'Arbouville était dangereuse , il abandonna tout ;
(1) Sainte-Beuve et ses inconnues, p. 190.
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mais il ne fit que passer à Lyon (lettre du 18 avril 1849), car il lui fallait reprendre le collier peu de temps après.
À.-J. Pons a dit quaprès la rupture et dans ses derniers jours, Mme d'Arbouville refusa de recevoir son ancien ami (2). Cela est faux. D'abord Sainte-Beuve n'était pas à Lyon, le 22 mars 1850, quand mourut Mme d'Arbouville ; ensuite, à ce voyage d'avril 1849, il fut reçu par la malade, comme le prouve ce fragment d'une lettre à Collombet :
« Je pense que l'aimable dame si souffrante qui a quitté Lyon momentanément, vous aura rendu par La Prade les Pères de F Eglise lyonnaise que je lui avais laissés.» (Lettre du 18 mai 1849.)
Au mois d'août, Sainte-Beuve revint à Lyon où il s'arrêta fort peu ; mais cette fois encore
il put voir Mme d'Arbouville. Jusqu'à la fin,
Sainte-Beuve parla à Collombet de cette amie
qui se mourait d'un cancer au sein. Mais il ne
fut pas témoin des derniers jours de cette
femme, à laquelle il avait voué une si profonde
affection.
(1) Sainte-Beuve et ses inconnues, p. 195.
On voit la force des liens qui unissaient Sainte-Beuve à cette ville de Lyon, et Ton comprendra mieux, après ce qui précède, la sincérité et la profondeur du sentiment qu'il exprimait à Collombet (14 juin 1851). :
« Lyon est pour moi l'un des lieux non pas où j'ai passé, mais où j'ai vécu: c'est ainsi qu'il se retrouve et se peint au fond de ma mémoire; et vous y êtes pour beaucoup, mon cher ami et mon cher hôte. »
Fier d'avoirfréquenté ce monde de Lyon, qui passe avec raison pour un monde fermé, il se risquait, un jour, à définir le caractère lyonnais ; nous laissons aux compatriotes de Collombet le soin de nous dire si ce portrait est ressemblant : « Un certain fonds de croyances, de sentiments, d'habitudes morales, de patriotisme local, de religiosité et A'affectuosité qui se maintient au milieu de l'effacement et du dessèchement général des âmes (1). »
Grâce à Collombet, Sainte-Beuve trouva à
(1) Nouv. Lundis, t. XII, p. 257 (article sur Camille Jordan, écrit en 1868).
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Lyon des admirateurs qui furent en même temps ses amis.
Au cours de ses lettres, il a plus d'une fois prononcé le nom de Boitel. Fondateur de la Revue du Lyonnais, poète aimable et inspiré, vaudevilliste fécond, imprimeur dégoût, Boitel fit, à Lyon, des efforts inouïs pour inspirer à ses compatriotes l'amour de la littérature. Sainte- Beuve tient en grande estime ce lettré fervent; il l'appelle d'ordinaire: « notre ami Boitel (1). » En retour, Boitel ne manquait jamais de lui adresser les brochures lyonnaises sorties de ses presses, et qu'il supposait pouvoir arrêter l'attention d'un critique parisien.
Le bibliothécaire de Lyon, Péricaud, était, de son côté, en relations avec Sainte-Beuve.
Un autre Lyonnais, l'abbé Greppo, fit aussi, par l'intermédiaire de Coilombet, parvenir des notes inédites à Sainte-Beuve, et celui-ci les utilisa dans l'un de ses articles.
Combien d'autres encore furent consultés par Coilombet, à l'intention d'obliger Sainte- Beuve! Nous verrons en détail Coilombet met-
(1) Dans ses lettres à Coilombet, il n'oublie jamais non plus la « charmante » Mme Boitel (lettre du 14 octobre 1842).
tant à la disposition de son ami sa science, ses loisirs, ses notes personnelles; il lui écrivait : « Usez et abusez de moi pour toutes les recherches où je pourrai vous être utile. Notre bibliothèque a des richesses passables. » (Lettre du 8 février 1837.)
En retour, Sainte-Beuve tenait ses amis lyonnais au courant de ses travaux. Ainsi, en 1837, passant à Lyon, il fit voir à Collombet le futur Livre d'amour, comme en témoigne ce passage d'un article paru au Courrier de Lyon sur les Pensées d ) Août :
« M. Sainte-Beuve tient un autre volume en réserve pour une époque éloignée. Lorsque, au mois d'août, revenant de visiter la Suisse, il passa quelques jours à Lyon, avec deux ou trois amis qui l'attendaient là, nous vîmes ce volume entre ses mains, et nous savons qu'il est d'un genre bien différent de ceux qu'il a publiés jusqu'à ce jour (1).»
Collombet était-il mieux renseigné encore quïl ne le dit? Remarquons, en tous cas, l'inconvenance qu'il y avait pour Sainte-Beuve à
(1) Courrier de Lyon, 24 décembre 1837.
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entr'ouvrir ce livre scandaleux devant ses graves amis de Lyon ; la blessure était encore si vive dans son cœur, qu'il criait ainsi sa douleur violente, comme si de telles souffrances ne grandissaient pas davantage l'homme qui les supporte sans un murmure, avec un silence héroïque et délicat.
Rien cependant ne nous autorise à affirmer qu'il ait répandu à Lyon, en 1843, ce coupable Livre d'amour.
Pour s'acquitter de ses dettes envers ces modestes savants de Lyon, il en nomma plusieurs avec éloges dans un article sur Louise Labé. Il disait :
a Un imprimeur de Lyon, connaisseur et littérateur distingué lui-même, M. Léon Boitel, vient de faire pour sa tendre compatriote, la Sapho du xvie siècle, ce que M. Victor Pavie faisait, il y a peu d'années, à Angers, pour J. du Bellay : il vient d'en publier une charmante édition de luxe, tirée à 200 exemplaires, avec notice de M. Collombet... En ne craignant pas de s'occuper à son tour des œuvres de l'aimable élégiaque, M. Collombet, le sérieux traducteur de Salvien et de saint Jérôme, a
fait preuve de patriotisme et de bon esprit; il n'a pas eu plus de faux scrupule que n'en eurent en de telles matières ces érudits du bon temps, l'abbé Goujet, INiceron et autres; les vrais catholiques, à bien des égards, sont les plus tolérants (1). »
Dans une note de ce même article, Péricaud est appelé le « docte bibliothécaire de la ville de Lyon » ; et les savantes études d'un autre Lyonnais, Breghot du Lut , sont également rappelées par Sainte-Beuve. On le voit, Sainte- Beuve soldait d'un coup son arriéré de reconnaissance à l'égard des lettrés de Lyon.
Pendant que Sainte-Beuve rendait hommage aux Lyonnais, Collombet citait à tout propos, et même hors de propos, le nom de Sainte-Beuve.
Il faisait servir ce nom à des desseins que celui-ci aurait réprouvés s'il les avait connus. Dans la lutte contre F Université, Collombet collabora à un pamphlet anonyme très violent, intitulé Catéchisme de T Université , et il abritait une de ses attaques sous l'autorité de Sainte-Beuve :
« Au mois de juillet dernier, écrivait-il, la
(1) Portr. cont., t. V, p. 2.
Revue des Deux-Mondes , par l'organe de M. Sainte-Beuve, représentait la vie de la majeure portion des lettrés à la mode comme n'étant qu'un épicuréisme pratique. Le mot n'a pas été déguisé. Or, on sait que c'est parmi ces aimables épicuriens que se trouvent les plus violents détracteurs des mœurs du clergé et de la morale relâchée : Hypocrites (1) ! »
Collombet fit un meilleur usage des articles et des livres de Sainte-Beuve, quand il le prit pour guide dans son Cours de littérature profane et sacrée. Publiant en 1852 une seconde édition de cet ouvrage, il disait dans la préface :
« Pour beaucoup de jugements qui contrediront peut-être certaines opinions courantes, nous avons suivi les critiques les plus habiles. Dans ce nombre, nous aimons surtout à citer M. Sainte-Beuve, qui a promené sa docte et fine critique sur tant de points de notre littérature et révélé tant de curieux horizons. »
Cette remarque offre quelque intérêt, car Sainte-Beuve, grâce à Collombet, devint l'instituteur d'une partie de la jeunesse française;
(1) 3*édit., 1855, p. 217.
il pénétra dans les maisons religieuses, et même dans les séminaires. Nous n'exagérons rien ; voici en quels termes l'abbé Monfat, professeur au petit séminaire de Mexiniieux, jugeait ce Cours de littérature :
« Si je ne craignais pas de recourir à une phrase dont la banalité a depuis longtemps amoindri la valeur, je vous dirais d'abord que le besoin d'un pareil livre, d'un ouvrage élémentaire en littérature, écrit avec un parfait sentiment chrétien, une véritable science, un goût pur, des détails clairs, se faisait sentir der puis longtemps. J'appelle donc votre Cours de littérature une bonne œuvre, et je vous félicite de toute mon âme d'avoir interrompu vos grands travaux pour mettre une doctrine irréprochable à tous les points de vue à la portée de la jeunesse (1). »
En attendant que l'abbé Monfat exprimât tout au long son admiration pour le même ouvrage dans les colonnes de Y Univers, il regrettait que l'auteur., à propos de YElégie, n'eut pas « flétri ce malheureux genre qui énerve
(1) Lettre du 2 novembre 1852.
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tant de jeunes âmes, et donne cours à tant de fausse sensibilité » ; et il ajoutait cette réflexion curieuse : « IL me semble que les égards que vous devez à Sainte-Beuve retiennent un peu votre plume sur Chénier. »
Donc Sainte-Beuve dut à Collombet l'honneur inattendu d'enseigner les élèves d'un clergé vivement hostile à l'enseignement universitaire: à leur insu, l'Université façonnait encore leurs esprits.
En échange de tant d'obligations, Sainte- Beuve s'appliqua, de son côté, à mettre au service de Collombet l'influence dont il jouissait dans le monde littéraire.
Nous l'avons déjà vu publiant dans la Revice des Deux-Mondes une page sur la traduction des Œuvres de Salvien ; quelques mois après, la publication des OEuvres de saint Vincent de Lérins et de saint Encher, par Grégoire et Collombet, était également signalée aux lecteurs de la Revue (1).
(1) Article du 1er décembre 1834, reproduit dans les Premiers Lundis, t. II, p. 270.
Le 1er février 1837, Sainte-Beuve appelait encore une fois l'attention sur nos modestes et savants traducteurs, qui ont, disait-il, « continué leurs publications à tant de titres intéressantes, et qui font entrer dans une circulation et une lecture plus accessibles, des ouvrages jusqu'à présent réservés à la seule érudition (1) » ; et le critique louait successivement la traduction de Sidoine Apollinaire, une Vie de sainte Thérèse et la traduction des Hymnes de Synésius.
La même année, Grégoire et Collombet eurent l'honneur de se voir dédier une pièce des Pensées d'Août, et ce n'est pas la plus faible de ce recueil qui en contient tant d'insignifiantes.
Sainte-Beuve avait pour le talent de son ami la plus sincère estime, et constamment il s'informait de ses travaux. Mais on chercherait en vain dans ses lettres la moindre
(1) Cet article a échappé aux investigations de M. Troubat. En 1839, la Revue publia une note sur Y Histoire des Lettres latines de Collombet ; mais elle n'était pas de Sainte- Beuve. (Lettre de Collombet, 21 décembre 1839.)
(2) Elle est à la page 336 de l'édit. Charpentier, Poe'siès complètes. (Lettre du 10 septembre 1837.)
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trace de fades compliments. Il sait trop ce que valent ces jugements, qui sont comme la menue monnaie de l'amitié, et il évite les formules banales, qui ne trompent que la vanité des médiocres. Mais Marceline Desbordes-Valmore était tenue à moins de réserve, et, dans une lettre à Collombet, elle trahit l'opinion de Sainte-Beuve sur lui, de la plus agréable manière :
« Que M. Sainte-Beuve vous écrive ou qu'il aille à Lyon, vous saurez par lui que votre nom revient toujours entre nous, tantôt comme une gratitude, tantôt comme une espérance... Je salue votre nom partout où il signe de hauies et dignes choses, qui sentent Virgile, dit M. Sainte-Beuve (1). »
Après cela, faut-il s'étonner qu'une lettre de recommandation, signée de Collombet, ait toujours été favorablement accueillie par Sainte- Beuve? Beaucoup de Lyonnais n'ont été reçus ou loués par le grand critique, que parce qu'ils avaientl'avantage de connaître Collombet.
« Quant à M. Sainte-Beuve, écrivait à Col-
(1) Lettre inédite, 30 avril 1843. — L'original autographe est dans les papiers de Collombet.
lombet le Lyonnais Claudius Hébrard, j'ai été enchanté de faire sa connaissance ; il m'a reçu comme l'ami d'un de ses meilleurs amis ; nous avons parlé de vous comme vous le méritez, c'est-à-dire avec une affection sincère et des éloges motivés (1). »
Plusieurs livres ont dû à Collombet le privilège d'être mentionnés par Sainte-Beuve. Aimé de Loy, Ozanam, Victor de Laprade ressentirent les bons effets de l'amitié de Collombet. (Lettre du 21 décembre 1839.)
Cette liaison de Collombet et de Sainte- Beuve fut plus qu'une liaison littéraire ; elle alla jusqu'à la sympathie, disons le mot, jusqu'à la véritable affection (2).
Les deuils, les inévitables deuils, fournissent
(1) Lettre inédite, 20 janvier 1847. — I/original autographe est dans les papiers de Collombet.
(2) Gomme on le verra dans la correspondance, Collombet lui envoyait naïvement de petits cadeaux, des cravates, qu'il accompagnait de quelques phrases touchantes par leur simplicité ; cet homme austère avait des délicatesses un peu gauches, mais qui devaient plus vivement encore toucher son ami.
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à chacun des deux amis l'occasion de témoigner son attachement à celui qui souffre. Collombet, fidèle au devoir de l'amitié, plaignit Sainte-Beuve quand il perdit sa mère, cette mère qui, au dire de Sainte-Beuve, était aussi touchée que lui-même des témoignages d'admiration reçus par son fils. L'affection jalouse de cette mère, qui, peut-être, contribua à détourner Sainte-Beuve du mariage, a été beaucoup admirée par Marceline Desbordes-Valmore : « Vous n'imaginez pas, écrivait-elle à Collombet, la grâce de celte sainte vieillesse : on comprend mieux encore Joseph Delorme en connaissant sa mère. Je l'aime beaucoup (1). »
De son côté, Sainte-Beuve s'unissait à son ami éprouvé par les deuils. Il prit part à sa douleur, quand il perdit une jeune personne, qu'il avait pour ainsi dire élevée, et dont il avait formé le cœur et l'esprit. (Lettre du 27 septembre 1833.)
Collombet, déjà affaibli par des labeurs opi-
(1) Lettre inéditey 19 juillet 1843. — M. d'Haussonville avait-il raison de nous montrer Sainte-Beuve « traitant assez rudement sa mère, quand la pauvre femme s'avisait d'émettre une opinion sur quelque question littéraire qui n'était point de sa compétence » (p. 6) ?
niâtres, ne put pas supporter le chagrin de cette perte, et il mourut moins de six mois après sa jeune amie. Sainte-Beuve fut ému à la nouvelle de cette mort, et sur la lettre de Collombet, datée du 12 septembre 1853, il a écrit de sa main cette mention pieuse : « Dernière lettre de ce pauvre Collombet, mort le 18 octobre suivant. »
Dans Collombet, Sainte-Beuve avait aimé le travailleur énergique, toujours sur la brèche, se dérobant aux distractions même les plus légitimes, et l'homme de lettres digne, probe, désintéressé. Il enviait sa fécondité, ses longs loisirs, sa vie indépendante : « Votre manière d'être dans cette vie, disait à Collombet Mmo Desbordes-Valmore, lui plaît et le calme de beaucoup d'affections agitées. » Dans la même lettre, Marceline ajoutait : « Il vous aime, et pour vous la louange de son esprit passe par son cœur, »
Nous nous arrêterons sur ce mot dplicat, trouvé par la tendre Marceline, mais inspiré par celui qu'on s'est trop habitué à traiter d'égoïste. Sainte-Beuve eut des amis, il sut les aimer, et s'en faire aimer.