QUELQUES DÉTAILS SUR LA BIOGRAPHIE DE SAINTE- BEUVE
Sainte-Beuve et Joseph Delorme. — Le départ pour Lausanne. — Le cours sur Tort-Royal. — Sainte- Beuve en Suisse, en Italie, à Paris. — Labeur acharné. — L'exil à Liège : succès mêlés. — Le lundiste du Constitutionnel. — La situation matérielle de Sainte-Beuve. — Sa tristesse. — Sainte-Beuve et le mariage. — Sainte-Beuve et Amaury.
Nous avons dit que cette correspondance contenait quelques détails sur la biographie de Sainte-Beuve ; nous allons tâcher de les grouper dans ce chapitre, car si la vie du critique fut après tout assez calme et dénuée de tout intérêt romanesque, en revanche la psychologie d'Amaury offre un champ toujours nouveau à la réflexion ; ne négligeons aucun des traits qui peuvent l'éclairer.
Comme beaucoup de ses contemporains, Collombet avait cru que Sainte-Beuve se
racontait lui-même exactement dans son Joseph Déforme, et que la fiction n'apparaissait qu'au dénouement avec la mort du héros. Sainte-Beuve prit la peine de le renseigner avec plus de précision. (Lettre du 25 septembre 1834.)
Ce n'est pas la vanité qui dictait à Sainte- Beuve cette rectification ; mais, avec son besoin ordinaire de vérité, il n'admet que les biographies exactes ; plus tard, ne prendra-t-il pas soin déconsigner lui-même, par écrit, les « faits de sa vie littéraire » (1)?
On sait les motifs qui ont déterminé Sainte- Beuve à s'exiler à Lausanne ; lui-même a soulevé un coin du voile, quand il a parlé pour justifier son déparî de « tristesse et de retranchement en lui » (2). Ce demi-aveu devient plus confidentiel dans une lettre à Marmier (29 décembre) : « L'amour est ajourné, le reprendrai-je jamais ? Ai-je passé le temps d'aimer ? — Attendons, oublions surtout, ou-
(1) Ma biographie, dans Souvenirs et Indiscrétions,
(2) Lettre à Mme Glaire Brunne, dans d'Haussonville, Sainte-Beuve, p. 156.
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blionsce que nous avons cru éternel. Voyezvous, c'est à jamais fini de ce côte', que vous savez ; je ne reverrai ni n'écrirai jamais ; j'ai été si blessé d'une telle indifférence! mais blessé, cela veut dire que j'en souffre encore (1). »
Sur cette blessure de son cœur, Sainte-Beuve s'est tu devant le pieux et austère Collombet ; cependant nous voyons dans une lettre du 10 septembre que l'écrivain était à peu près décidé à partir ; Collombet le pressait vivement de saisir cette occasion de converser plus à son aise avec les solitaires de Port- Royal. Quoi qu'on ait dit, il est certain que ce projet précéda l'apparition des Pensées d'A oût, et que Sainte-Beuve ne s'est pas expatrié par dépit quand il vit la critique s'acharner contre son nouveau volume de vers.
Sainte-Beuve nous a dit bien des fois quel labeur écrasant et quelle tension d'esprit exigea son fameux cours de Lausanne. Pendant deux mois il cessa complètement d'écrire à ses amis; Collombet fut le premier à recevoir de ses
(1) Correspondance , p. 41.
nouvelles (24 décembre 1837), et à partir de ce moment il le tint assez exactement au courant de ses occupations. (Lettres du 23 janvier 1838 et du 22 février.) Sainte-Beuve constatait avec plaisir que la besogne avançait ; malgré son habitude du travail et les satisfactions qu'il trouvait dans l'attention de ses auditeurs, il n'était pas fâché de songer au moment où il recouvrerait sa liberté, et reprendrait sa vie studieuse et indépendante de critique parisien.
Néanmoins, il professait son cours avec une conscience admirable ; il allait jusqu'à se mettre, avant de parler, dans l'état d'esprit qui convenait à la gravité de ses solitaires. Le 22 février, il termine ainsi sa lettre à Gollombet : « Je vais aller faire ma leçon dans une demiheure, ce qui vous explique cette espèce de ferveur où je suis, et dont il faut pourtant que je réserve une portion pour mes auditeurs. » Sainte-Beuve fut toujours le contraire d'un faiseur ; qu'il parlât ou qu'il écrivît pour son public, il se donnait tout entier à sa tâche, avec toute son intelligence et toute son âme : pouvait-il mieux honorer l'auditoire d'élite qui se pressait à ses leçons ?
A Lausanne, Sainte-Beuve trouva non seulement des méthodistes convaincus et des poètes aimables, mais aussi d'intrépides alpinistes; son ami, Je pasteur Juste Olivier, essaya de l'entraîner à ces courses de montagnes qui sont dans les mœurs des habitants de ce pays.
Revenu à Lausanne en 1839, Sainte-Beuve parcourut une partie delà Suisse et fit part de ses impressions à Collombet. (Lettre du 23 juillet 1839).
Néanmoins Sainte-Beuve ne futjamais qu'un médiocre voyageur. Il eût quitté Athènes pour écouter Socrate, mais il n'aurait pas dépassé les rives de l'Ilissos; comme le maître de Platon, il ne trouvait d'enseignement ni sous les arbres des vallons ni sur les sommets des montagnes, mais « parmi les hommes de la ville », et surtout parmi les livres que ceux-ci nous ont laissés.
Il a pourtant fait le classique voyage d'Italie ; les impressions qu'il en a rapportées sont si ternes, que l'un de ses biographes, M. d'Haussonville, en a conclu qu'il n'avait senti aucune émotion chrétienne dans la capitale du
catholicisme. Il est certain, en effet, que s'il fit le pèlerinage de Rome, ce ne fut pas en catholique, mais en Latin, en classique épris des mâles et sévères beautés de cette littérature, qu'il a défendue avec chaleur :
Les Latins, les Latins, il n'en faut pas médire ; C'est la chaîne, l'anneau, c'est le cachet de cire, Odorant, et par où, bien que si tard venus, A l'art savant et pur nous sommes retenus (1).
Collombet fit, en 1842, le voyage de Rome; Sainte-Beuve lui écrivait le 14 octobre : « Je vous remercie bien, mon cher ami, de votre affectueux souvenir. J'ai souvent pensé à vous durant votre voyage... Quand on est revenu et qu'on a secoué ses puces, le voyage d'Italie est fort joli : on en rapporte toutes sortes de belles et bonnes vues sur tous sujets. Les Latins, nos vrais ancêtres, ont vécu là. »
Nous soulignons cette dernière phrase, parce qu'elle estla traduction d'un état d'esprit, que Ton peut regretter, certes, mais sur lequel il est vain de se faire illusion : Sainte-Beuve, devant la ville de saint Pierre, est resté païen ;
(1) Pensées d'Août, à M. Patin.
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il n'y a cherché que les souvenirs aimés d'Horace et de Virgile.
La Suisse elle-même, qu'il semble avoir subie plus que désirée, et où il put rafraîchir à de nouvelles sources sa faculté poétique, prématurément desséchée, la Suisse lui parut bientôt dans un lointain inaccessible; il devenait en vieillissant « plus sédentaire et plus difficile à mouvoir que jamais». (7 septembre 1843.)
Après cet aveu, ne doit-on pas qualifier d'héroïque la tentative que Sainte-Beuve fit, en 1848, pour trouver une situation à Londres (1) ? Quant à son prétendu projet de s'exiler aux Etats-Unis, comme en témoigne une lettre de l'historien Ticknor(2), il nous paraît invraisemblable, et semble dépasser la capacité d'héroïsme qui fut départie à Sainte-Beuve : « Sans ma mère, a-t-il écrit en marge de cette lettre, j'y serais allé. » C'est le geste, le même beau
(1) Cf. une lettre publiée par le Dr Cabanès, Sainte-Beuve à l'étranger, dans la Revue des Revues, 15 septembre
(2) Lettre traduite par M. Troubat, et insérée dans la Vie de Sainte-Beuve, placée en tête du Tableau de la littérat. franç. au xvie siècle, p. xxxiv-xxxv.
geste qu'il a immortalisé dans son duel au parapluie ; mais Liège, beaucoup plus rapproché que Boston, lui fut déjà un déplacement très pénible.
Paris était bien la ville qui convenait aux goûts et aux travaux de Sainte-Beuve. Assez souvent, il gémit sur les obligations dont il y sent peser le poids sur lui ; il rêve alors d'autres cieux et d'autres climats; mais ces regrets ne sont vifs qu'aux heures de labeur écrasant; et la plupart du temps il porte allègrement sa tâche.
Où donc, mieux qu'à Paris, Sainte-Beuve aurait-il pu se livrer à l'étude, passion constante de sa vie, et qui fut le lien le plus solide qui l'attacha au laborieux Collombet ? Sainte- Beuve désirerait même, au sein de Paris, pouvoir s'isoler plus encore, et au milieu des ressources uniques qui lui sont offertes par les grandes bibliothèques, jouir de l'indépendance que son ami goûte au fond de sa province.
Il est charmant de les entendre parler de leur goût favori, le travail ; seule la santé arrête 'parfois ces bénédictins au milieu de leur écrasante besogne : « JNous travaillons trop, écrit
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Sainte-Beuve. Ce remède de l'étude devient notre mal. » (Lettre du 5 novembre 1849.)
Ce mal, il l'accepte dans la suite avec une tristesse résignée, quand il lui est devenu comme familier : « Moi, écrit-il en 1846, je reste très souvent couché, ou assis, assez dolent et tâchant pour tout but démener à fin mes gros livres. Après quoi, je resterai plus assis, plus couché que jamais. » (28 septembre.)
La Révolution de 1848 allait secouer cette lassitude, et imposer encore à Sainte-Beuve des changements et des pérégrinations. Cette Révolution troublait des habitudes qui lui étaient chères ; il ne cacha pas à son ami son désappointement et ses angoisses. (Lettre du 7 juin 1848.)
Il lui fallut se résoudre à un nouvel exil ; heureusement une place de professeur de littérature française à Liège fut vacante, et le conseil des Ministres de Belgique agréa Sainte- Beuve. Celui-ci s'éloigna, plein d'appréhension en face de cette vie nouvelle qui s'ouvrait devant lui, mais réconforté par l'espoir de revenir bientôt, par la satisfaction de ne plus être « dépendant », c'est-à-dire « fonctionnaire »♦ (19janv. 1849.)
Il recommença comme à Lausanne des prodiges de travail, donnant trois leçons par semaine, deux conférences et un cours public. Gomme on sait, il se fatigua au point qu'il lui devint difficile de tenir la plume. (Lettre du 25 février 1849.) Mais ce qui lui fut surtout pénible, ce fut de ne pas trouver à Liège les satisfactions attendues ; plus d'amis affectueux comme Vinet et les Olivier à Lausanne ; plus de conversations élevées ou poétiques ; il a beau nous dire qu'il eut « dans M. Borgnet, recteur, un homme équitable et juste, dans le public et dans la jeunesse une disposition à l'écouter et à le juger (1) », il est certain que l'accueil de ses étudiants, de la société de Liège et de la presse de Belgique le blessa dans son amour-propre. Il exprimait plus tard ce dépit au ministre Rogier (16 août 1849): « L'opinion dans son ensemble m'a été défavorable, sinon injurieuse. Les compensations de sympathie auxquelles j'aurais dû m'attendre ont été froides, réservées... Dans cette jeunesse paisible et calme que je viens d'enseigner durant
(1) Cité par leD* Cabanès, id.
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un an sous toutes les formes, pas un ne m'a dit en me voyant venir : Nous sommes charmés de vous avoir. Pas un ne me dira en me voyant partir : Nous sommes fâchés de vous perdre (4). »
La désillusion commença dès les premiers jours, et l'impression fâcheuse ne fit que s'accentuer. Les lettres qu'il écrit à Collombet durant cette période sont d'un homme qui souffre, qui a besoin d'amitié, qui s'attriste du présent et qui fait sans entrain une besogne pénible. (Lettres du 19 janvier et du 25 février 1849.)
Le travail lui-même était impuissant à combler le vide de cette âme meurtrie; Joseph Delorme allait renaître ; qui sait si le dénouement du livre, cette fois, ne serait pas celui de la réalité ? Une amère résignation, apprise à l'austère école de Port-Royal et surtout à la rude école de la vie, semblait faire désormais le fond de sa nature : quelle lettre désolée que celle qu'il écrit le 11 août 1849, au retour d'un voyage de Lyon !
Le hasard allait enfin bien servir Sainte- Beuve et l'arracher à cette accablante mélan-
(1) Lettre publiée par le Dr Gabanès, id.
colie. Il rentrait de son exil, non pas amoindri, certes, mais au contraire grandi si l'on peut dire, plus en vue et plus sûr de lui-même. Du premier coup, il conquit dans le journalisme une position brillante; il allait commencer au Constitutionnel sa longue et célèbre campagne des Causeries du Lundi.
Ce fut une besogne vraiment surhumaine, à laquelle Sainte-Beuve résista parce qu'il était d'une santé robuste et parce que son inlassable curiosité lui avait déjà fait faire le tour des littératures anciennes et modernes ; les années de Lausanne et de Liège avaient merveilleusement grossi ce bagage de science, auquel chaque jour apportait sa contribution, mais qui dans la vie calme de l'étranger s'était successivement enrichi de documents sur toutes les œuvres et sur tous les écrivains.
Il néglige ses amis, il n'a plus le loisir de leur écrire, fût-ce même pour leur demander des renseignements, car de Lyon à Paris les documents mettraient plusieurs jours avant d'arriver, et les lecteurs du Constitutionnel ne sauraient plus se passer de leur feuilleton du Lundi.
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Rien n'est capable de distraire Sainte-Beuve de sa tâche hebdomadaire, ni le plaisir d'obliger ses amis, quand ils le consultent sur un point de littérature, ni môme la mort de sa mère (1).
En vain ses amis l'engageaient à prendre quelque repos, et à ménager une santé qui leur était chère, Sainte-Beuve ne s'arrêtait jamais. (Lettre du 24 juin 1852.)
Deux raisons l'enchaînèrent à ce labeur sans trêve. D'abord il lui fallait assurer son existence ; il n'était pas riche, et même il était resté très longtemps dans une situation plus que modeste ; vers 1840, il « vivait au quatrième sous un nom supposé, dans deux chambres d'étudiant (2). » Plus tard, bibliothécaire à la Mazarine,il eut son logement à l'Institut, mais ses revenus n'augmentèrent pas beaucoup. L'âge vint, il fit des réflexions sérieuses :
« J'aspire à me créer, disait-il en 1853, par
(1) La mère de Sainte-Beuve mourut le 17 novembre 1850 ; le Constitutionnel du 18 publia un article du critique sur Vauvenargues, et il reprit la série de ses articles le 2 décembre en parlant de Frédéric le Grand.
(2) Souvenirs et Indiscrétions, ma Biographie, p. 52.
mon travail et mon économie (toutes choses auxquelles j'ai songé trop tard), une médiocre et modeste indépendance pour les années de l'inertie et de la vieillesse. J'ai rabaissé là tous mes horizons (1). »
Tant que sa mère habita avec lui, il n'eut pas à s'inquiéter de la vie matérielle. Samèremorte, il fut contraint de prendre une détermination : il se retira dans la petite maison de sa mère, etil confia à une personne amie le soin de son intérieur.
L'avenir devait être assez doux à cette vie longtemps ballottée au gré des événements ; Sainte-Beuve vécut désormais dans le calme ; rallié à l'Empire, il vit venir à lui les faveurs officielles, jusqu'au jour où il conquit la popularité par sa résistance aux projets rétrogrades du gouvernement impérial.
L'autre motif qui fit considérer à Sainte- Beuve le feuilleton du Constitutionnel comme la planche de salut, c'est qu'il espérait trouver dans cette besogne sans cesse renaissante l'oubli, ou au moins la distraction. L'oubli de
(1) Lettre inédite, 2 mai 1853.
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quoi? Il serait assez difficile de le dire, si Joseph Delorme ne nous avait analysé Fennui incurable qui pesait sur lui. Sa vie fut, pour ainsi dire, empoisonnée dès la jeunesse, et jamais elle ne s'illumina d'un vif rayon, soit d'amour, soit de gloire, soit de bonheur, « Je Faî toujours connu foncièrement triste, souriant rarement, fermé à la plaisanterie gauloise et au franc rire » ; tel le dépeignait Fun de ses secrétaires, M. Jules Levallois (1), tel il était en effet.
Il ne nous a pas beaucoup parlé de son enfance; cependant, quand il y songe, sa pensée lui représente aussitôt le foyer où de bonne heure manqua son père :
Car je naquis en deuil, Et mon berceau d'abord posa sur un cercueil (2).
Lapassion quiFunit pour un temps à Mme Victor Hugo lui procura peut-être quelques heures d'enivrement, si le Livre d'amow n'a pas menti ; cependant elle portait avec elle sa pu-
(!) Préface, p. xxxix.
(2) Consolations, à M. A. le Prévost, p. 215, édit. Charpentier.
nition, parce qu'elle le détourna de se marier, à l'âge où la nature nous pousse à rechercher ces pures tendresses du foyer conjugal. Il s'interroge tristement :
Quand par pauvreté, Malheur, faute (oh ! je sais plus d'un sort arrêté), Tout espoir de choisir la chaste jeune fille Et de recommencer sa seconde famille Dont il sera le chef, à l'homme est refusé, Où se prendre (1) ?
Il n'a même pas su porter le poids de sa misère morale, et dans sa franchise il nous a fait cet aveu déchirant : « A un certain âge de la vie, si votre maison ne se peuple point d'enfants, elle se remplit de manies ou de vices (2). » Ce vieux garçon, qui fait ainsi son douloureux mea culpa, s'applaudit de savoir que son ami Collombet se montre, lui aussi, rebelle au mariage, et il le lui écrit avec un sourire attristé. (Lettre du 7 septembre 1847.)
Il a donc vieilli solitaire, moins égoïste qu'on ne l'a prétendu, car il n'a pas voulu associer une autre âme à la tristesse incurable dont il se
(1) Pensées d'Août, p. 294, id.
(2) Cf. d'Haussonville, op. cit., p. 199,
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sentait la proie. Le refuge qu'il avait cherché dans la religion lui manqua de bonne heure, comme nous le verrons bientôt ; le travail luimême, les plaisirs de l'intelligence ne purent pas combler cet abîme intérieur qu'Àmaury avait sondé autrefois avec une clairvoyance si aiguë. Cernai, le mal du siècle, Sainte-Beuve en ressentit les affres, même à l'époque des Causeries du Lundi, « car il trouve moyen de se glisser à travers tout. » (Lettre du 14 juin 1851.)
Ainsi Sainte-Beuve a souffert, moins par les hommes eux-mêmes, ou par les événements auxquels il a été mêlé, que par la tournure naturelle de son esprit, amoureux du nouveau, de l'inconnu, de l'inaccessible. Quelques âmes tendres avaient pris au sérieux la désespérance de Joseph Delorme, et lui avaient offert un peu d'amour pour consoler cette détresse ; mais le poète lui-même prit soin de détromper aussitôt ses lecteurs, ou mieux ses lectrices sympathiques, et un an après Joseph Delorme, il publia les Consolations, qui disaient sa blessure guérie et son âme rassérénée par la religion et par l'amour. En réalité, le mal ne fit que couver ; il reparut plus déchirant, presque au lendemain
des Consolations ; et rien ne put l'atténuer, ni le commerce avec ses graves amis de Port-Royal, nilessuccès mondains, ni la viede « manœuvre » du Constitutionnel. Soyons indulgents à cette grande douleur: accusons moins l'égoïsme de Joseph Delorme ; pardonnons-lui d'avoir jalousé tous les bonheurs qui s'étalaient sous ses yeux, ceux delà gloire, ceux de la puissance, ceux de la famille ; ce cœur irrémédiablement triste n'a trouvé nul repos parmi les hommes.