DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE
rue Mont-Parnasse, à Paris.
1 1 mai 1853. (Timbre de la poste.)
Mon cher Ami,
Il est peu de Causeries que je n'aie pas lues ; mais votre présent ne m'en sera pas moins agréable, et je vous prie d'y ajouter encore voire nom, au Ier volume. C'est l'opinion générale, et très souvent manifestée devant moi, que vous êtes ici d'une allure fort dégagée, sans cesser d'être aussi savant que par le passé ; on aime les Causeries à cause surtout de ce caractère facile, et tout à la fois ingé-
nieux et abondant. Où prenez-vous le temps seulement pour écrire ou dicter ?
Mon abbé, qui a regretté beaucoup de ne vous avoir pas rencontré dans ce court séjour à Paris, désirerait bien que quelque heureux hasard vous ramenât par ici ; nous irions dîner à son ermitage, auquel on arrive par un charmant vallon, et le presbytère est fort hospitalier, le curé très bon et très aimable. Quelque opinion que vous ayez de sa Papauté, je m'assure que vous lui feriez plaisir en le lui disant. (Son adresse :
M. Christophe, curé de N.-D. -de-Fontaines, près Lyon).
Vous savez que la Prade recueille des pièces ou en compose quelques-unes, pour un quatrième recueil ; on réimprimera ce qui a déjà paru, et il signera ainsi en un seul volume Charpentier. Je crois que le poète est à la veille d'avoir un second enfant ; mais lui, il n'a pas une santé des plus florissantes. J'ai dit un mot de ses Poèmes évangéliqaes, dans V Univers ; ils ont été assez goûtés par ici.
Ma pauvre petite fille, qu'on maria l'an dernier, et qui tient V Hôtel de Gênes, place de
la Charité, nous donne les plus vives alarmes : elle est au lit, fort malade. C'est un peu moi qui l'ai faite au moral ce qu'elle est ; je n'ai cessé de la gâter, et ce me serait un profond chagrin de la perdre. Elle est encore plus nécessaire à ses vieux parents qu'à ma constante amitié. 11 n'est rien comme ces pertes-là pour donner la mesure de la vie et des attachements.
Dans deux mois d'ici, il paraîtra d'un autre abbé de mes meilleurs amis, curé d'une petite paroisse aux environs de Bourg (1), deux forts volumes de solide réfutation des principales erreurs de Thierry, de Guizot, d'Ampère, etc. Le livre est très calme et très étudié. On aurait peine à se figurer tout ce qu'il y a de méprises, de textes même altérés, dans Augustin Thierry. La réfutation est échelonnée par siècles et par noms propres.
Moi qui vous parle, j'arrange un Guide de 1 étranger à Lyon ; ce sera un volume assez fort, qui contiendra ce que j'ai pu ramasser
(1) Il s'agit de l'abbé Gorini, dont nous possédons la volumineuse correspondance avec Collombet. Gorini, savant modeste, érudit consciencieux, travailleur infatigable, était curé à la Tranelière, puis à Saint-Denis près Bourg.
de plus curieux sur nos monuments et nos institutions.
J'oubliais de vous dire que vous pouvez faire déposer les Causeries chez Sagnier et Bray, 65, rue des Sts-Pères, en un paquet, à l'adresse de M. Bauchu, libe. à Lyon, pour M. Collombet. Cet envoi me parviendra sûrement, un peu plus tôt, un peu plus tard.
Adieu, mon cher critique. Suspendez lorsque vous pourrez ; c'est trop faire pour y tenir sans fatigue sensible. Si au moins cela ne revenait que tous les quinze jours !
J'ai fait vos compliments. Grégoire est de ceux qui vous ont lu avec enthousiasme.
Votre dévoué. F. Z. Collombet.
A Monsieur Sainte-Beuve.
Lyon, 12 septembre 1853.
De la main de Sainte-Beuve :
« Dernière lettre de ce pauvre Collombet, mort le 18 octobre suivant (1853). »
Mon cher Sainte-Beuve,
Ces charmantes Causeries me sont bien arrivées, il y a déjà du temps ; j'ai fort tardé à
vous dire combien je vous remercie de ce joli cadeau.
Quand vous réimprimerez, vous pourrez corriger l'orthographe de deux noms de ces pays-ci (tom. IV, p. 55), et écrire Rochetaillèe tout d'un mot, en supprimant La. C'est un village, à deux lieues au-dessus de Lyon, sur la rive gauche de la Saône ; il avait jadis pour curé un abbé Nayer, qui figura, avec l'abbé Maury, aux Etats généraux, et qui fut son ami intime, son secrétaire.
Nous disons UArgentière, dans ce département, et non pas Largentière.
P. 339, note 2 du même volume. La réponse de Bonald concerne un envoi du Pape, envoi fait au moyen de la première pièce de Catulle, un peu retournée. J'ai donné à la Revue du Lyonnais (qui n'a pu encore la faire passer) une lettre inédite de J. de Maistre, qui éclaircit ce fait, et c'est à propos de votre article Bonald que ma note a été écrite. Je vous l'adresserai imprimée (1).
(1) Gollombet ne devait pas adresser à son ami cette lettre inédite, imprimée. Elle parut, après sa mort, dans la Revue du Lyonnais (2e série, t. VIII, p. 529 sq.). Voici
Je compte mettre là aussi une longue lettre inédite du comte sur le livre publié par Necker en 1784, les Administrations des Finances. La pièce a du cachet, comme tout ce qui sort de la même plume, et c'est un mien ami de Lyon qui Ta éditée, dans F Echo dit Mont-Blanc^ à Annecy.
Je vous envoie, pour la fin de votre deuil, une petite cravate que j'ai choisie autant que pos-
la lettre destinée, disait Collombet dans une notice explicative, à montrer comment de Maistre citait du Catulle au rigide et sévère Bonald. (Sainte-Beuve, Portraits littéraires, II, 507.) De Maistre avait pris la pièce d'envoi de Catulle à Cornélius.
Quoi dono lepidum novum libellum...
et se l'était appropriée pour un hommage de son livre du Pape :
Turin, 3 janvier 1820.
Monsieur,
Voici trois notes que je vous prie de joindre à trois exemplaires de l'ouvrage en question. Il y en a une pour M. de Bonald qui est singulière. Si vous prenez la peine d'ouvrir un Catulle, à la première page, vous verrez comme je l'ai forcé à me céder son envoi : il ne s'en doutait guère en l'écrivant. Le volume de M. de Bonald et celui de M. de Marcellus peuvent être mis sous une même enveloppe. Quant à celui de M. le duc d'Escars, il doit être séparé ; pour ces deux envois, je me recommande à M. Rusand. Cette commission ne doit point être faite dicis caussa ; je le prie d'y mettre tout le zèle imaginable, afin qu'il n'arrive pas à mes livres ce qui arriva à une certaine lettre pour M. de Bonald, dont le sort fit tant rire. Je me recommande aussi à vous, Monsieur, pour veiller à la direction de ces trois volumes. Je devrai encore en envoyer un égal
sible selon vos goûts, c'est-à-dire simple, non éclatante, ni joyeuse ni triste. Ce sera presque encore du deuil. Je souhaite que cet échantillon de notre industrie lyonnaise vous soit agréable.
Si ma pauvre petite défunte était de ce monde, elle aurait voulu orner cette cravate; mais cette
nombre et tout sera dit. Vous voyez que je ne serai pas indiscret. Il serait inutile de vous observer combien il serait ridicule d'attendre mes livres ici pour les réexpédier à Paris.
Il faut bien, Monsieur, que vous ayez la bonté de prendre la plume pour m'instruire de Fétat des choses, dont je ne sais plus rien depuis un siècle. Aurons-nous un ou deux volumes ? Mon ami est-il arrivé à temps pour l'épigraphe ? J'ai une peur mortelle de ce grec pur et simple, sans traduction. Un petit mot, s'il vous plaît, après quoi nous penserons à la suite. Tenez note, je vous prie, de tous les adoucissements que vous désirez ; sur ce point vous serez servi incessamment ; quant aux changements considérables, il n'y faut pas penser, le temps nous manque.
Bonjour, Monsieur, et bon an, à vous et à Vautre moitié du concile œcuménique qui me tient rigueur d'une manière cruelle depuis un siècle (l'abbé Besson, alors curé deSaint- Nizier, mort depuis évêque de Metz : note de Gollombet).
Je suis pour la vie, Monsieur, avec l'attachement le plus sincère et la considération la plus distinguée,
Votre très humble et très obéissant serviteur.
Le c. de Maistre.
P. S. — Les adresses doivent être placées simplement au revers de la première feuille, sauf aux personnes de les coller ou de les retenir ad libitum.
Nous avons cru devoir reproduire cette lettre à G. -M. de Place, qui n'a pas été publiée dans l'édition ne varie tur de J. de Maistre. (Lyon, Vitte et Perrussel, 14 vol. in 8°.)
chère enfant, qui m'était si attachée, et dont l'absence fait un si grand vide dans ma vie, repose là-haut, sur la montagne de Fourvière, depuis bientôt quatre mois. Elle a souffert beaucoup en ses vingt-quatre ans d'existence, et la mort a été pour elle une faveur de Dieu ; mais je n'ai plus qui gâter, et on ne se refait pas une amiecomme celle-là, que j'avais en quelque sorte vue au berceau. C'est par moi que lui sont venues ses plus grandes joies, et ses dernières paroles ont été pour l'ami qui lui fermait les yeux. Peut-être vous ai-je déjà conté cette douleur.
Voudrez-vous bien prendre, oufaire prendre, ce petit envoi chez M. Maison, libraire, rue Christine, n° 3 ?
L'abbé Christophe a trouvé dans une maison où il dînait ce jour-là, le Moniteur, qui faisait si aimablement mention de lui ; il a été fort sensible à ce gracieux éloge.
Adieu, cher ami. Ménagez-vous. — Je vois aujourd'hui même dans nos journaux la mort d'Ozanam.
Adieu encore. Votre dévoué,
F. Z. COLLOMBET
LETTRES INÉDITES DE SAINTE-BEUVE 269 Paris, 27 septembre 1853.
Mon cher Ami,
J'ai voulu attendre pour vous écrire et pour vous remercier, d'avoir reçu votre beau présent. Je n'ai la cravate que depuis hier et elle me paraît des plus jolies.
— J'ai bien pris part à votre douleur en apprenant» la maladie, puis la mort de cette pauvre jeune dame que j'avais vue si bienveillante et si pleine de vertus gracieuses. Ce sont là de ces coups que votre esprit de religion est plus propre à supporter et à comprendre que ne le feraient beaucoup d'autres . Ma vie est tellement monotone et marquée par mon travail périodique qu'il n'y a place pour rien autre chose. Je travaille et puis je travaille encore. J'ai reconnu votre attention à l'envoi si opportun de cette notice sur Gibbon. M. Maison le libraire me disait hier qu'un article sur Y Histoire de la Papauté, de M. Christophe, n'avait pu passer au Moniteur, à cause du sujet même. On évite, en effet, ces sujets qui amènent volontiers de la controverse ;
vous voyez que l'article de Sacy sur ce livre en a provoqué une.
— La mort d'Ozanam est une perte, quoiqu'il fût déjà hors de combat depuis quelques années : il est universellement regretté. Je crois qu'Ampère est chargé de mettre ordre à ses papiers et qu'il en tirera la matière d'un Portrait, sinon d'une statue.
— En vieillissant, je n'arrive point à la quiétude ; je trompe par le travail les heures et les soins, et encore trouvent-ils moyen de se glisser dans les courts intervalles. lime semble que j'ai manqué la vie ; mon idéal était quelque petite retraite à portée de la ville, comme qui dirait l'île Barbe, et là quelques vers, quelque beau travail de choix, non sans la conversation, de temps en temps, des poètes, des solitaires comme moi et des amis. Au lieu de cela, je suis à presque cinquante ans, obligé de ramer sans interruption pour arriver à la petite et stricte indépendance dont j'aurai à peine le temps de jouir si j'y atteins. Il faudrait à une vie si pleine de corvées, pour la consoler et la vivifier, quelque pensée d'en haut, le rayon qui tombe dans la cellule des solitaires et jus-
LETTRES INÉDITES DE SAINTE-BEUVh]
qu'à travers Jes barreaux du prisonnier, l'espérance du ciel, une vue d'au delà: et voilà ce qui me manque. J'ai donc le chemin, la fatigue et la poussière de la route, et point le soleil, pas même ce mélange de soleil et d'ombre qui égayé le regard et qui diversifie les horizons. Mon seul plaisir est dans mon travail, quand je m'y suis enfoncé tête baissée comme on s'enfonce dans un puits. Je me compare quelquefois à un graveur (le plus triste des métiers de l'artiste) qui passe ses journées devant la planche de cuivre qu'il s'applique à rendre plus exacte et plus fidèle : ainsi fais-je pour ces images littéraires qui se succèdent.
— Je cause, mon cher Collombet, comme avec un vieil ami.
Amitiés et respects auprès de vous, et à tous ceux qui se souviennent de moi, notamment à M.Grégoire.
Sainte-Beuve.