‹ Lettres inédites à Collombet;Chapitre 7 sur 8 · CORRESPONDANCE · texte numérisé non relu

CORRESPONDANCE

DE

Sainte-Beuve et François-Zenon Collombet

15 août 1834.

Monsieur,

Je reçois avec un grand sentiment de reconnaissance le volume dans lequel mon nom a l'honneur, grâce à vous, de se trouver en tête du traité d'Eucher ; rien ne pouvait m'être plus doux, Monsieur, qu'une telle marque de bienveillance qui n'a pas à mes yeux un caractère littéraire, mais un caractère moral et religieux bien autrement précieux, je vous assure. — Veuillez agréer, M. Grégoire et vous, tout ce que je sens si bien et que je vous exprime si mal à ce sujet. — J'ai regretté Le retrait du nom de M. de La Mennais, mais

je conçois votre scrupule délicat et la crainte d'une allusion épigrammatique. Je tâcherai, d'annoncer convenablement, par une note à la Revue des Deux -M ondes, votre publication nouvelle et cette série promise qui tend à remettre en circulation parmi la jeunesse les plus saines lectures (1).

Recevez, Monsieur, l'assurance* de mes sentiments d'obligation et de considération.

Sainte-Beuve.

Ce 15 août.

Paris, 25 septembre 1834.

Monsieur,

A peine vous ai-je remercié d'une première obligation que je vous ai, que je suis lié envers vous par un nouveau et amical témoignage qui achève de me combler. J'ai lu, Monsieur, avec une reconnaissance émue les pages que vous m'avez consacrées dans le Cour-

(1) Voir Introduction, p. 132.

rier de Lyon ; ma mère n'en a pas été moins touchée que moi, et me charge de vous dire combien elle en a été pénétrée.

J'ai oublié de vous prévenir dans le temps où je vous ai vu ici qu'il y avait dans la notice des Mélodies (1) sur Joseph Delorme, deux ou trois légères inexactitudes qui tiennent à ce que vous avez appliqué Irop littéralement à moi ce qui est dit du pseudonyme. Je ne suis pas né à Amiens, mais à Boulogne-sur-Mer, et je suis un peu plus jeune que Joseph. Ainsi mon prix du concours est de 1822 et je suis né en décembre 1804 ; mais ce sont là des vétilles. J'ai fait naître Joseph près d'Amiens pour dépayser un peu le personnage, et aussi parce que mon père et mon grand-père sont nés là près d'Amiens, à Moreuil.

Recevez, Monsieur, l'assurance de mes sentiments bien distingués et affectueusement reconnaissants.

Sainte-Beuve.

N. B. — Je n'ai pas encore fait la note

(1) Mélodies poétiques de la jeunesse, parF.-Z. Collombet, 4 vol. 1833.

sur saint Vincent de Lérins et sur l'aimable Eucher(1) ; mais je l'écrirai au premier matin.

Ce 25.

29 février 1836 (2).

Mille et mille remerciements, Monsieur, pour tant d'envois obligeants que je ne sais en vérité comment reconnaître. J'étais fort en tort avec vous, n'ayant pas répondu à vos Sai?its de Lyon et m'étant aussi laissé adresser un Anacréon en six langues (3) sans en avoir une seule pour vous remercier. Je n'ai rien fait sur ce dernier, par suite d'accablement de travail et par embarras

(1) Cf. Introduction, p. 22.

(2< Cette lettre a été trouvée dans un exemplaire de la traduction de Sidoine Apollinaire, faite par Grégoire et Collombet ; elle était collée à la couverture du livre.

(3) 11 s'agit de l'Édition polyglotte publiée sous la direction de Monfalcon, Paris, 1833 : Odes d'Anacréon traduites en français et en prose par MM. Grégoire et Collombet ; en vers français par M. Saint-Victor, etc.. ; en vers latins par H. Etienne, etc...., en vers anglais par Fowkes, etc .. ; en vers allemands par Degen; en vers italiens par Rogati; en vers espagnols par D. Joseph, etc... ; précédées de l'histoire de la vie et des ouvrages d'Anacréon, etc.; par J.-B. Monfalcon.

aussi de louer autre chose qu'Anacréon même car pourquoi ces six langues? Ce sont là, à mon sens, de pures curiosités et presque des manies typographiques plutôt que littéraires.

Ge Sidoine, lui, m'ira au cœur comme vous pensez avec raison ; Ampère doit parler de lui à son cours, avant une quinzaine, je le lirai alors et en ferai une page pour la Revue. Quant aux sonnets de sainte Thérèse et à son cantique, je voudrais pouvoir vous être agréable en me mettant à la finaux pieds de la sainte, dont j'ai lu au reste etadmiréles ouvrages par d'Andilly.

Je ne sais pas l'espagnol, mais une traduction interlinéaire avec le texte, me permettrait de le bien sentir. Je ne vous promets pas expressément, tant je crains de ne pouvoir tenir, étant obéré d'engagements au-dessus de tout ce que je puis dire. Mais voilà un service que je vous demande plus précis que mes promesses : c'est au sujet de cette brochure de Ballanche (1). Pourriez-vous me l'envoyer? ou au moins sa date, son titre et quelques passages. Mais je la préférerais en personne.

(1) Voir Introduction, p. 49 et 50.

On réimprime précisément les Portraits: Ballanche doit passer bientôt, et je n'ai pas de temps à perdre pour cette réédition. Si vous pouvez m'envoyer la brochure, faites-le, s'il vous plaît, tout directement. Je me remets encore à votre obligeance bien éprouvée et vous prie d'en recevoir mes remerciements, ajoutés à tous ceux que je vous dois déjà.

Croyez-moi votre bien dévoué, et remerciez aussi M. Grégoire, je vous prie.

Sainte Bkuve.

Ce 29 février.

A M. Sainte-Beuve, rue Mont-Parnasse, Paris.

3 mars 1836 (timbre de la poste).

Votre lettre me confond, Monsieur, car je sens bien que je suis un importun et que vous êtes obéré de travaux, comme aussi de demandes. Quant aux Vies des Saints, je vous les ai offertes seulement parce que je ne ferai rien

imprimer sans l'adresser rue Mont-Parnasse; mais c'est un volume de nulle valeur à mes yeux ; je l'ai bâclé pour de bonnes âmes, et je leur ai épargné les miracles. Quant à VAnacréon polyglotte, quoique je sois dans la galère pour ma collaboration à la version, et pour les notes tout entières, ce qui est un rude péché, je suis de votre avis, et je ne vous adressais ma requête qu'en vue de M. Monfalcon (1). A son Horace, il joint un Virgile et une Imitation, qui sont sous presse ; il pourrait être rôti avec ses polyglottes, me disait un jour Grégoire. Nous pourrions avoir quelque jour pareille destinée avec nos versions.

Si je savais qu'un exemplaire de Sidoine pût être agréable à M. Ampère, je le lui ferais parvenir par votre entremise, car je n'ai pas son adresse et je ne le connais pas. J'ai lu avec grand plaisir son Discours d'ouverture, qui avait le défaut d'êlre bien rapide, et d'omettre beaucoup.

J'ai envoyé les 3 vol. à M. de Chateaubriand,

(1) Bibliothécaire de la ville de Lyon, auteur d'une multitude d'ouvrages, parmi lesquels VHistoire monumentale de la ville de Lyon.

et au noble solitairede la Chênaie. Us m'ont honoré l'un et l'autre de la plus aimable réponse.

Si je vous ai parlé de la brochure de Ballanche, ce n'est pas qu'elle me semble vous devoir paraître d'une haute valeur littéraire ; mais, comme j'ai remarqué dans vos portraits une exactitude de procès-verbal, qui sait tout faire passer sous les lois de la poésie et du coup d'œil philosophique, j'ai pensé que vous seriez bien aise de signaler tout au moins cet opuscule. On vend ici une bibliothèque très riche ; le volume s'y trouve ; je vais me le faire prêter; vous pourrez le garder quelques jours. Après cela, veuillez me le renvoyer, et, dès qu'il aura passé à la vente, dont on ne voudrait pas le distraire à cause du Catalogue et du public, je l'aurai à moi, et vous l'adresserai pour que vous puissiez le garder. Je regrette de ne pas trouver un exemplaire à vous céder à l'instant.

J'ose croire que vous trouverez une différence entre Thérèse traduite par nous, et Thérèse traduite par Arnauld d'Andilly. Puisque vous voulez bien me faire espérer les vers que je vous demande, voici d'abord le sonnet.

No me mueve, mi Dios, para quererte El cielo que me tienes prometido, Ni me mueve el infierno tan temido Para dejar por eso de ofenderte.

Il ne m'excite pas, ô mon Dieu, à t'aimer, Le ciel que tu m'as promis ; Il ne m'excite pas non plus l'enfer si redouté A cesser pour lui de t'offenser.

Tu me mueves, mi Dios ; mueveme el verte Clavado en esa cruz y-escarnecido ; Mueveme ver tu cuerpo tan herido ; Mueven me las angustias de tu muerte.

C'est toi qui me touches, mon Dieu ; ce qui me tou- Cloué à cette croix et bafoué ; [che, c'est de te voir Ce qui me touche, c'est de voir ton corps si déchiré ; Elles me touchent, les angoisses de ta mort.

Mueveme en fin tu amor de tal manera Que aunque no hubiera cielo, yo te amara, Y, aunque no hubiera infierno, te temeria.

lime touche enfin ton amour de telle manière Que lors même qu'il n'y aurait pas de ciel, je t'ai-

[merais,

Et que, lors même qu'il n'y aurait pas d'enfer, jeté

[craindrais .

No me tienes que dar porque te quiera, Porque, si cuanto espero no esperara, Lo mismo que te quiero te quisiera.

Tu n'as rien à me donner pour que je t'aime,

Parce que, si même autant que j'espère je n'espérais

Autant que je t'aime, je t'aimerais (encore). [pas,

Voilà tout à fait un mot à mot dont vous n'auriez, certes, pas eu besoin, car ceci est du latin tout pur (1).

J'ai trop de plaisir à recevoir vos lettres pour que vous preniez la peine de les faire

(1) A ce moi à mot, on pourra comparer les vers de Sainte- Beuve :

Ce qui m'excite à t'aimer, ô mon Dieu, Ce n'est pas l'heureux ciel que mon espoir devance,

Ce qui m'excite à t'épargner l'offense, Ce n'est pas l'enfer sombre et l'horreur de son feu !

C est toi, mon Dieu, toi par ton libre vœu Cloué sur cette croix où t'atteint l'insolence ;

C'est ton saint corps sous l'épine et la lance, Où tous les aiguillons de la mort sont en jeu.

Voilà ce qui m'éprend, et d'amour si suprême, 0 mon Dieu, que, sans ciel même, je t'aimerais, Que, même sans enfer, encor je te craindrais !

Tu n'as rien à donner, mon Dieu, pour que je t'aime ; Car, si profond que soit mon espoir, enl'ôtant, Mon amour irait seul, et t'aimerait autant !

affranchir; permettez-moi de vous imiter cette fois, et

Agréez, Monsieur, l'assurance de mes sentiments d'estime les plus profonds.

F. Z. CoLLOMBET.

Il y a près de trois mois que j'adressai à votre illustre ami, M. Victor Hugo, deux articles sur ses Chants du crépuscule, mais sans lui écrire ; je serais flatté d'apprendre qu'ils lui ont été agréables.

25 mars 1836.

Monsieur,

J'ai mis à profit la brochure que vous m'avez bien voulu envoyer ; elle m'a servi à ajouter deux phrases exactes au lieu d'une qui Fêtait peu, sur les dispositions de M. Ballanche lors du rétablissement du culte. Oh ! que la biographie littéraire est une chose difficile et minutieuse, quand on veut être exact, ne dire en rien le contraire du vrai ! « Qu'un homme est difficile

à connaître, même quand cet homme n'est pas nous-même et qu'il est tout simplement un autre (1) ! »

Merci du sonnet de sainte Thérèse, il est beau etje tâcherai, à quelque jour d'ennui et de poésie sans inspiration personnelle, de vous satisfaire en le rimant de mon mieux.

Ampère a eu votre livre par M. de Chateaubriand qui lui a prêté son exemplaire : il vous est bien reconnaissant de votre offre dont je lui ai parlé : allez au delà si vous le voulez, en le lui envoyant, mais au cas seulement où vous auriez beaucoup d'exemplaires. J'attends toujours que Sidoine passe à son cours, ce qui ne peut tarder; il a fait Gassien, et en estàSalvien.

— Je suis ici dans ma réimpression des Portraits qui m'occupe plus qu'on ne croirait ; le démon de l'exactitude et du détail littéraire est un démon aussi harcelant qu'aucun ; je ne m'y puis dérober, jusqu'à ce que ces malheureux volumes soient imprimés ; — j'irais au bout du monde pour une minutie, comme un

(1) En marge, de la main de Sainte-Beuve : Préface des Nouveaux Portraits,

géologue maniaque pour un caillou. — Merci de m'a voir envoyé votre caillou . — Par où faut-il que je le renvoie; veuillez m'en indiquer le moyen: au pi re nous aurons toujours la poste, mais vous devez avoir des libraires et des occasions.

La poésie chôme en attendant : la biographie, l'histoire littéraire est son ennemie mortelle, c'est la fourmi sur le fraisier qui le ronge. Puissé-je encore avoir quelques fraises rares à quelque printemps !

Vous faites bien de vous livrer à toutes ces études, même profanes. Après tout l'étude est le meilleur des cloîtres en ce temps-ci et a toujours été la meilleure chose dans les cloîtres au temps où il y en avait. La vie est longue pour le studieux, et les jours sont courts. En province, on peut étudier; à Paris, c'est dune difficulté,... il faut soutenir un siège perpétuel contre les distractions, et après huit jours de défense pour la forme, ou trois semaines au plus, on capitule toujours.

Recevez tous mes compliments et assurance de sentiments dévoués et obligés.

Sainte-Beuve.

Ce 25 Mars.

A Monsieur Sainte-Beuve.

Lyon, 11 avril 1836.

Le Sonnet appelle le cantique, Abyssus abi/ssam invocat, si bien, Monsieur, qu'après un premier acte de haute complaisance, il vous en restera un second. Vous aurez bien mérité de la bonne Thérèse, que je me trouve aimer, à présent, comme Ducis aimait La Vallière.

Ma Vie de la belle et sainte Espagnole est sous presse, pour paraître à la fin de juin ; quand j'aurai vos deux pièces imprimées, je vous en enverrai une épreuve préalable. Je prends à Turquety une pièce qui est dans les Vies de Saintes.

C'est un grand plaisir pour des lecteurs comme moi de voir vos cailloux amassés, et je suis du nombre de ceux qui attendent Port- Royal ; je sens bien de loin ce qu'il y a de séductions à Paris, mais la province a bien d'autres misères, et vous n'y tiendriez pas. Elle vous sait gré, la province, de vous dérober à ces coteries parisiennes, dont nous voyons

admirablement d'ici la petitesse et le ridicule. On ne fait pas grand cas des bons habitants de la province, mais ils prennent en beaucoup de choses leur revanche.

Je dois publier, au premier jour, une traduction des Hymnes de Synesius, avec le grec en regard ; elle s'imprimera probablement chez Didot, et mon ami Falconnet sera chargé de vous en faire hommage.

Peut-être aurez-vous remis la brochure de Ballanche à M. Dupasquier ; dans le cas contraire, veuillez la donner à Falconnet, qui me la fera passer.

Agréez, Monsieur, l'expression de mes sentiments les plus dévoués.

F. Z. COLLOMBET

M. Falconnet, revenu de voyage, aura l'honneur de présenter ses devoirs à M. Sainte- Beuve.

A Monsieur Sainte-Beuve, rue Mont-Parnasse, 1 ter, Paris.

Lyon, 8 février 1837.

Rue Saint-Dominique, 11.

Hier, 7 février, je reçus votre lettre, Monsieur, dans une missive de mon ami Falconnet, et je m'occupai des brochures en question (1). Je n'ai pas été fort heureux; voici toutefois le résultat de mes recherches.

Les successeurs de Rusand n'ont rien de ce que vous désirez ; ils m'ont dit connaître un libraire du midi qui leur a offert Jean- Claude Têtu : je les ai priés de le faire venir sans retard ; ainsi je pense qu'il m'arrivera incessamment et que j'aurai le plaisir de vous l'adresser. J'ai demandé aussi les autres brochures.

J'ai vu ici un littérateur (2), qui a été en

(1) Il s'agit d1opuscules de J. de Maistre : cf. Introduction, p. 65 et sqq.

(2) Guy Marie de Place (voir Introduction, p. 69).

relation et en intimité avec Joseph de Maistre ; mais ce brave homme, qui a eu dans les mains le manuscrit de ces diverses brochures, n'en a plus aucune. Il m'a dit qu'elles ont peu de portée, et qu'elles présentent de l'exagération en politique. De Maistre, suivant lui, a toujours eu la mauvaise habitude d'immoler la France, et de ne nous voir que dans les stupidités et les infamies de nos chers gouvernants. Il pense que la réimpression de ces écrits serait peu flatteuse pour le nom de Joseph.

Mon littérateur, qui a écrit quelques opuscules, entre autres un petit volume pour la défense des Martyrs (M. de Chateaubriand le cite), ne s'est jamais nommé en rien, et avait peur de se compromettre dans les petits détails qu il m'a donnés. Je lui ai dit à quelle fin je venais le trouver, et pour qui. Son nom commence par un D..., je ne voudrais pas, s'il vous était connu, que vous le désignassiez autrement, parce qu'il paraît tenir beaucoup à n'être pas nommé. C'est lui qui a fait la Préface du Pape ; il a même travaillé à ce livre et en a revu les épreuves ; il devait avoir quelque part à d'autres ouvrages de Joseph, mais, avec

des idées fort religieuses et fort absolues, il ne tombait pas toujours dans celles de Joseph. Je n'ai su que par lui que la Préface des Soirées est de M. Saint-Victor.

Joseph a laissé en manuscrit des Lettres sur les Jésuites, et en leur faveur, lesquelles formeraient un volume de l'épaisseur des Considérations sur la France ; il a laissé encore un éloge de son ami de Costa, officier piémontais ; cet éloge visait à l'imitation de l'Eloge A'Agricola, par Tacite, et était en français. Tout ce bagage posthume et un bon nombre de lettres (souvent relatives au livre du Pape) sont maintenant la possession de Mme de Montmorency, fille de Joseph. Mon susdit littérateur en a aussi quelques-unes, quil n'a pu me communiquer, parce qu'elles se trouvent à sa campagne, très loin de Lyon ; il y en a une sur les derniers moments du comte de Maistre. Depuis longtemps Joseph souffrait d'une maladie de peau, et cette espèce de dartre le tuait peu à peu ; il mourut bon chrétien, et se fit lire, à ses derniers instants, quelques versets de saint Jean PEvangéliste.

Un des fils de de Maistre est aujourd'hui gou-

verneur de Gênes ; l'autre a été évêque de Pignerol (1). Sa fille, Mme de Montmorency, a publié, en 1836, une Réponse à la Critique publiée contre F ouvrage posthume du Comte de Maistre, dans lesnos deï Ami de la Religion des 14 et 19 juillet 1836. C'est un in-8° de 16 pages, imprimé chez Rusand, et non vendu. A la première page, M,1JedeM*** appelle Joseph « le vaillant champion de l'Eglise Romaine », le « paladin de la souveraineté, le Platon chrétien de notre siècle ». Je vous cite ces lignes parce que le mot Platon est le terme qu'elle emploie souvent pour désigner son père. Le reste de cette brochure, signée à la fin : M. M., n'est qu'un ramas de passages de Bacon, lesquels tendent à prouver que ses doctrines philosophiques et religieuses ne méritaient pas que Y Ami de la Religion le traita (sic) si bien, au préjudice de Joseph, et combattît ['Examen de la philosophie de Bacon.

Outre les manuscrits dont je vous ai parlé, il doit rester du comte de Maistre des pages

(1) C'est une erreur; J. de Maistre eut un fils, Rodolphe, et deux filles, Adèle et Constance. Un frère de l'écrivain, André, mourut évêque d'Aoste (1818).

nombreuses sur le code, sur les institutions de son pays.

Après Joseph, viendra, je pense, Fauteur du Lépreux ; les deux frères ne sont pas séparables, quoique si différents l'un de l'autre. 11 y a quelque cinq ans que l'on inséra ici, dans une Revue tout à fait provinciale, où j'ai commis mes premiers péchés littéraires, une pièce de vers signée Xavier de Maistre. Elle est bonne ; si vous faites l'article Xavier, je tâcherai de savoir comment on avait eu cette pièce, etje vous en enverrai une copie.

Votre note sur Sidoine, etc., est par trop obligeante et gracieuse. Grand merci ! Nous lirons avec plaisir l'essai sur M. Ampère ; veuillez, quand vous en serez là, m'envoyer une épreuve de cette étude littéraire, pour que je la fasse reproduire dans quelque journal lyonnais.

J'ai à vous offrir le tome I des Lettres de saint Jérôme (1), et deux volumes de sainte Thérèse ; mais mon libraire tarde beaucoup à faire brocher ces ouvrages.

Nous travaillons, mon ami et moi, à un livre

(1) Cette publication ne sera terminée qu'en 1842, et comprendra 7 volumes in-8°.

qui aura pour titre : le Livre de Marie, et formera 2 gr. in-1 8. Il présentera, siècle par siècle, avec des notices sur chaque auteur, ce que les Pères de l'Eglise, les auteurs ascétiques, les orateurs chrétiens, les poètes grecs, latins, français, italiens, espagnols, anglais et allemands ont écrit de plus beau sur la sainte Vierge. Le travail est avancé, et nous avons de grands noms, de poétiques pages. Dante, Pétrarque, Tasse, Manzoni, Goethe, Schiller, Werner, INovalis, Byron, Cowley, Chateaubriand, La Mennais, etc. Rapatriez-vous avec la muse, ou bien tâchez de nous trouver deux ou trois pages de la prose de Volupté.

Je viens devoir M. le comte de Virieu, qui, je pense, pourra vous donner quelques documents intimes sur de Maistre. Il a de lui une grammaire grecque de Gail annotée ; Joseph savait donc le grec, ou tout au moins du grec ; je crois avoir lu, quelque part, le contraire. Toutefois, il y a dans les notes des choses qui ne sont pas toujours exactes. Par exemple : YvwptÇw fait au futur attique : ^vtoptw, et de Maistre, voyant ceyvwpta), écrit: qu est-ce que ce monstre ! Il savait bien le latin, et Favait sur-

tout appris dans les latinistes modernes ; c'est aussi par là que M. Grégoire et moi avons appris le peu que nous savons de cette langue. De Maistre avait encore étudié, avec les plus purs auteurs, ceux que l'on appelle écrivains de la basse latinité.

Le bibliothécaire de Lyon, M. Péricaud, vous adresse, à côté de ma lettre, un Père de TEglisc par lui traduit. Usez et abusez de . moi pour toutes les recherches où je pourrai vous être utile. Notre bibliothèque a des richesses passables.

Défendez-vous bien de la grippe, et priez votre excellente mère d'agréer mes devoirs.

Recevez, Monsieur, l'expression de mes sentiments affectueux et dévoués. J'espère vous voir dans deux ou trois mois.

F. Z. COLLOMBET

Le paquet est déposé chez M. Mottet, marchand gantier, galerie Deperres, côté de la rue de Richelieu, près M Inlande (?), Joseph changeur. M. de Sainte-Reuve est prié de l'y faire prendre en disant son nom.

21 mars 1837.

Mille remerciements, monsieur et ami, de tous vos bons soins et offices. Je vais tâcher d'avoir à Toulouse le Claude Têtu, par M. de Lavergne que j'y connais (1). Je ne vous avais pas envoyé les épreuves de l'article Ampère, parce que l'article lui-même paraissait dans la Revue à huit jours de là (2). Mais, puisque vous le désirez, voilà un numéro de cette revue.

J'ai reçu les deux volumes, le Pater et Y Octavius ; veuiller remercier de celui-ci M. le bibliothécaire de Lyon (3).

La renommée, qui n'est que grossisseuse et pas toujours menteuse, vous a dit trop vrai sur mon peu de relations actuelles avec Hugo : il y a déjà longtemps de cela, et quand vous me parliez un jour de mon article sur ses Chants du crépuscule, vous ne vous doutiez pas que cela précisément me brouillait net avec lui (4).

(1) Jean-Claude Têtu, maire de Montagnole, brochure piquante, parue en 1795.

(2) L'article est du 15 février 1837 : cî.Portr. liltér., I, 325.

(3) En marge, de la main de Sainte-Beuve : « Je tâcherai d'en glisser la note à la Revue. »

(4) L'article est du 1er novembre 1835.

Il y avait, il est vrai, déjà de nombreux déchirements : mais l'entière rupture est de là. Silence et paix, s'il se peut, à l'amitié morte ! Son silence sur vos articles et envois ne prouve aucune rigueur, mais seulement la tiédeur d'un homme envahi et sur-occupé !

JTai, en effet, de nombreuses recherches sur une histoire littéraire de Port-Royal ; mais elle est promise à Renduel, mon patron ordinaire en matière délivres. Et de plus, hélas ! je ne suis pas près d'avoir payé ma dette sur ce point et d'avoir écrit le mot fin ; j'en suis très loin vraiment, et aux remords dès qu'on touche cette corde qui m'a tout l'air de vouloir me pendre.

Je vous verrai peut-être moi-même avant mai ; j'espère passer à Lyon. Je compte aller à Genève. Je m'arrêterai deux ou trois jours au passage, et aurai le plaisir de vous saluer dans vos belles contrées où le printemps commencera en ce moment. Je verrai l'île Barbe, j'entreverrai le mont d'Or et les horizons de Poleymieu.

— J'attendrai, pour me mettre définitivement à de Maistre, que M. de Virieu m'ait envoyé ce qu'il m'a laissé espérer, ou qu'il m'ait dit de ne

pas y compter. Son renseignement m'est trop précieux pour que je ne saisisse pas toutes les chances d'en profiter.

Mille amitiés, Monsieur, et remerciments du fond du cœur.

Sainte-Bkuve.

Ce 21.

1 ter, rue du Mont-Parnasse (1).

A Monsieur Sainte-Beuve, rue Mont-Parnasse, n°l ter^k Paris.

ÎAjon, 14 avril (1837)

Monsieur et Ami,

Je désire bien votre prompte venue ; tâchez d'être ici avant le 25 avril ; je partirai pour Paris ce jour- là, et je serai heureux de vous faire les honneurs de notre ville, avant mon voyage. Vous saurez votre Lyon sur le bout

(1) On lit au-dessus de l'adresse :

Sainte-Beuve a remis chez moi une Revue, que je vous enverrai par occasion, avec autres sublimes niaiseries littéraires, dans huit jours. Faites passer l'article ci-joint au Courrier de Lyon.

Ernest Falconnet,

du doigt ; vous goûterez nos saucissons, nos pâtisseries, nos Mont-d'Or, et vous verrez quelques amis inconnus, qui vous aiment beaucoup, vous et vos livres. Si vous ne pouvez venir, au moins que nous ne sentions pas la diligence nous heurter l'un contre l'autre, et que je vous trouve à Paris du 25 au 30.

Tout à vous,

F. Z. COLLOM3£T.

Genève, Mardi (timbre de la poste, 23 août 1837).

Mon cher Monsieur Collombet,

Cette lettre ne me précédera guère que de 24 heures; je serais heureux de vous trouver à Lyon, où je resterai bien peu de temps sans doute ; mais ce serait trop long encore si je n'y voyais aucun visage ami. M. Falconnet, je le crains, sera en course ; mais je me dédommagerai avec vous. J'ai été à plusieurs reprises à Genève sans y séjourner précisément, et j'ai fait plusieurs pointes à l'intérieur de la

Suisse qui m'ont ouvert de grandes perspectives. Nous causerons de tout cela. Je m'aperçois que si je continue à vous écrire avec ma mauvaise plume, je vais devenir tout à fait illisible. Je renvoie donc le reste au plaisir de la conversation.

Bonjour, et à bientôt.

Sainte-Beuve.

Ce 10 septembre 1837.

Mon cher Monsieur Collombet,

Depuis mon retour ici, j'ai songe bien des fois à vous écrire pour vous dire à vous, à M. Boitel, à vos autres amis, combien vivement j'avais été et je restais touché de l'accueil si amical que j'ai reçu à Lyon. Dites-leur toute ma reconnaissance et gardez-en la plus grande part.

Aussitôt ici, je me suis mis au travail d'impression, et me voilà au grand milieu des épreuves de ce volume de vers entièrement achevé de mon côté, et que l'imprimeur pro-

met de confectionner en moins de quinze jours. Je me suis permis d'y mettre votre nom avec celui de M. Grégoire entête d'une pièce qui était vacante, et dont le sujet précisément religieux ne messeyait pas trop au caractère des traducteurs des Pères (1).

J'ai remis la lettre de M. Boitel à Mme Valmore que j'ai revue ainsi avec un vrai bonheur, et que je vais cultiver pendant le temps que je serai ici.

Il serait très possible, en effet, que je retournasse passer l'hiver en Suisse, à Lausanne : mais ce n'est pas encore fait. Chut! donc, je vous dirai bientôt, et vous savez de reste cela.

Je n'ai pas encore remis la lettre pour Emile Deschamps qu'on m'a dit encore absent. J'ai vu M. de Chateaubriand chez Mme Récamier et lui ai fait part des souvenirs de M. l'abbé de Bonnevie (2). Il y a été très sensible. On y a causé de Fontanes ; il avait reçu votre notice et m'en parla.

(1) Voiries Pensées d'Août, p. 183.

(2) Cf. Revue d'Histoire de Lyon, janvier 1902 : C. La treille et M. Roustan : Le Romantisme à Lyon : I. Chateaubriand et l'abbé de Bonnevie, 51 sq.

Mme Duvivier n'a-t-elle pas écrit dans le temps pour M. Grégoire une longue notice sur Fontanes, et M. Grégoire Taurait-il conservée ? Je dois au reste causer au long la semaine prochaine avec Mme Duvivier à ce sujet.

— Vous êtes-vous entièrement remis à vos travaux, dont voire amitié hospitalière vous avait tout à fait distrait?

Je vous assure que je garde de Lyon, de tout ce que j'y ai vu par vous, un vif et durable souvenir ! J'ai rencontré Mérimée à qui j'ai parlé de l'église d'Ainai ; il ne la juge pas si ancienne qu'on le dit, et la croit rebâtie du xie au xne siècle, mais par quelqu'un qui tâcha d'observer le style ancien. Falconnet estil revenu à Lyon ? Lui seul manquait à tout l'amiable et cordial plaisir que j'y ai goûté.

J'ai reçu encore, grâce à vous, toutes les lettres qui sont survenues après mon départ. Ma route par la Saône a été un peu morne et fatigante : il y manquait du soleil, et j'ai peu joui, même cette seconde fois, de l'île Barbe et des pentes du Mont-d'Or.

Adieu, offrez mes compliments respectueux

à la famille de monsieur votre frère, à Mme Boitel, et mes cordialités à MM. Boitel, Grégoire, sans oublier l'hospitalier M. Sauvignet chez qui j'allais aisément m'habituer comme vous, pour peu que je fusse demeuré.

A vous encore toutes mes gratitudes de cœur et amitiés.

Sainte Beuve.

J'ai reçu de jolis vers de M. de Saint- Mars (1), très touchants adieux à la poésie. Je les ai donnés à Mme Valmore et je lui réponds, à lui, ce mot, que vous seriez bien bon de lui faire tenir.

(1) 11 nous a été assez difficile de nous procurer des détails sur ce poète. Selon l'aimable bibliothécaire de la ville de Lyon, M. Aimé Vingtrinier, ce poète mort, très jeune, habitait un château près de Montluel (Ain) ; paralytique, il composait des vers douloureux et touchants, avec assez d habileté. Certaines de ses poésies ont paru dans Y Album de l'Ain ; il ue nous paraît pas que ces vers aient été publiés en volume.

A Monsieur Sainte-Beuve.

Rue Mont-Parnasse, 1 ter, Paris.

Lyon, 19 septembre J 837.

Mon cher Poète,

Je vois d'ici grossir vos Pensées d'Août, qui feront des feuilles d'octobre, et n'auront pas pour tout cela moins de verdeur. Nous sommes très reconnaissants, Grégoire et moi, de la place que vous nous réservez. Vous en avez une grande dans notre souvenir.

Quant au séjour de Lausanne, bien vous avez fait de l'accepter. Gela vous sortira de Paris ; vous vous en porterez mieux, vous pourrez plus à votre aise converser avec les solitaires de Port-Royal, sans interrompre vos apparitions aimées dans la Revue des Deux- Mondes.

Je viens de lire Yinet, qui me rappelle que vous devez faire passer Fontanes. Pourquoi M. de Chateaubriand ne se décide-t-il point à publier uae édition complète des œuvres de

188 LE i TRES INÉDITES DE SAINTE-BEUVE

son ami? C'est le moment (1). Pourquoi ne la publieriez -vous pas, M. de Chateaubriand faisant défaut ? L'abbé Pavy arrive à l'instant même de la Suisse ; il a vu, à Genève, Mme de Fontanes, qui regrettait bien de ne pas vous avoir rencontré avant votre départ ; elle eût conféré avec vous sur une édition des œuvres de son père, car elle est toute décidée à la seconder.

Voyez, je vous prie, ce que veut faire M. de Chateaubriand ; voyez si la chose vous irait. Il y a ici un imprimeur, celui de Synésius, qui

(11 En 1837, avait paru à Lyon, sans l'autorisation des héritiers de Fontanes, une édition de ses Discours et poèmes (c'est l'édition frauduleuse dont parle Roger dans une lettre à Mme de Fontanes, 11 septembre 1837, publiée par M. Pailhès, Du Nouveau su?" Joubert, p. 410).

Gollombet écrivit à ce propos des Notes critiques sur celle édition mal disposée et incomplète : « Il fallait, disait-il, dans le classement des œuvres, adopter l'ordre chronologique, qui était aussi l'ordre rationnel. Il fallait enfin ne pas faire les graves omissions qui déparent ce recueil ». Et lui-même signalait à l'éditeur des lacunes importantes. Pour décider Mme de Fontanes à la publication des œuvres de son père, Sainte-Beuve lui écrivait (26 août 1837 . : « En passant à Lyon, un de mes amis, M. Gollombet, m'offre le petit écrit dont je vous adresse un exemplaire, et qui, en vous apprenant ce que M. de Chateaubriand a déjà écrit sur M. de Fontanes, vous prouvera aussi le juste intérêt qui s'attache toujours à ces productions si senties et si pures » (Pailhès, p. 408;.

ferait les frais de l'édition. Il me chargeait de réunir, en deux petits volumes, ce qui était connu, mais il ne s'était pas assuré auparavant de la législation sur la propriété littéraire, qui n'expire qu'au bout de 20 années, lorsque Fauteur laisse des enfants. J'ai eu même la bêtise, en adressant à Chateaubriand, par une occasion, le 2e vol. de Jérôme, de lui parler de cette entreprise ; j'aurais voulu retirer ma lettre, qui ne lui est peut-être pas encore arrivée, le porteur ayant été malade, je ne sais où (1).

C'était pour moi que M. Duvivier devait écrire à sa fille ; nous n'avons rien reçu.

M. Roger, de l'Académie française, est chargé de l'arlicle Fontanes pour la Biographie universelle ; il m'a écrit dernièrement au sujet des députés lyonnais à la Convention ; je lui ai adressé quelques petits détails qui pourront

(1) Chateaubriand lui répondit par ce court billet inédit : « Paris, 12 octobre 1837:

« Je vous demande mille pardons, Monsieur, de ne vous avoir pas répondu sur-le-champ ; j'étais et je suis encore très souffrant, et je garde une malade, Mme de Chateaubriand J'ai lu votre morceau sur mon ami Fontanes avec grand plaisir ; M. Roger s'occupe de la biographie de cet excellent homme. »

compléter les Notes critiques. A moins que vous ne demandiez ces détails à M. Roger, il me serait facile de vous lesdonner pour votrenotice.

Je vais écrire à Mme de Fontanes, au nom de notre imprimeur ; l'édition, si elle le veut, pourra se publier ici, et en beaux volumes, qui que ce soit qu'elle charge de réunir les œuvres. Si vos occupations ne vous le permettent pas, du moins votre notice pourrait orner l'édition.

LeLivrede Marie est imprimé. A la première occasion, je vous renverrai et vous prierai d'en remettre deux exemplaires à Mme Valmorc, puis un autre à M. de Chateaubriand. L'envoi, je pense, vous parviendra dans 15 jours.

M. et Mme Boitel, M. Sauvignet, la famille de mon frère, sont bien sensibles à votre souvenir. Grégoire et moi vous saluons cordialement.

Plût à Dieu que vous puissiez interrompre souvent mes pauvres occupations ! Au mois de novembre je reprendrai le travail, et m'occuperai de mon volume du Pajithéon, que je porterai à Paris en avril 1838.

Tout à vous,

F. Z. COLLOMBET

Rue Saint-Dominique, 11.

Monsieur Sainte-Beuve, Rue Mont-Parnasse, 1 ter, Paris.

Lyon, 28 septembre 1837.

Mon cher Ami,

Dans quelques jours, M. Debécourt, libraire, rue des Saints-Pères, 69, recevra un ballot qui renferme un petit paquet à votre adresse. J'ose vous prier de remettre l'exemplaire du Livre de Marie à M. de Chateaubriand, que vous voyez, sans doute, quelquefois, et de donner les deux autres exemplaires à Mme Valmore. C'est son fils qui vous porte cette lettre. Bien que le Livre de Marie soit insignifiant pour vous, agréez-le comme souvenir affectueux. Mon excellent ami Grégoire vous présente ses cordiales et respectueuses salutations.

Où en est le projet de la publication des Œuvres de Fontanes ? Vous m'aviez parlé d'un article pour la Revue, mais non pas de l'édition des Œuvres ; sans cela je n'eusse

point écrit à Mmc de Fontanes la lettre qu'elle vous a adressée, me dit-elle. Puisqu'enfin la voici décidée, réalisez le projet, si M. de Chateaubriand y renonce. C'est un travail qui vous va très bien et qui ne peut que vous faire honneur.

Mme Duvivier a réellement écrit des notes qui sont maintenant chez Mme Saint-Olive, et que je dois voir prochainement à sa campagne. Je pense que Mme Duvivier les mettrait à votre disposition. Vous savez peut-être que Beuchot possède un exemplaire du Verger, avec des notes de la main de Fontanes.

Les deux volumes destinés à la jeunesse, que M. Rossary devait imprimer, ne se feront pas; M. Rossary croyait que le droit de propriété expirait au bout de \ 5 ans.

J'avais cherché çà et là pour ces deux volumes; vous trouverez quelques lignes relatives à Fontanes, dans la Vie de Pie VII, par M. Artaut ; le Jour des morts et les Tombeaux de Saint-Denis sont traduits en vers latins, mais en vers médiocres, dans V Hermès Romanus de Barbier Weimar. J'avais traduit le quatrain sur les victimes des Brotteaux, je vous le

transcris, pour vous servir à telle fin qu'il vous piaira, ou pour ne pas vous servir du tout.

Votre dévoué,

F. Z. CoLLOMBET.

0 graviora diu perpessi praelia campi, Hinc vestro monumenta solo sublimia surgent. Heu pietas et prisca fides ! heu ! funu acerbum ! Exiguo quam multa latet sub pulvere virtus (1).

(1) Voici les quatre vers attribués à Fontanes (cf. Delandiue, Tableau des prisons de Lyon, et Arnault, Souvenirs d'un sexagénaire, t. Il) :

Champ ravagé par une horrible guerre, Tu porteras un jour d'immortels monuments ! Hélas ! que de valeur, de vertus, de talents Sont cachés sous un peu de terre !

Plus tard, Gollombet jugeait ainsi cette édition de 1839 : « Pendant que 1 auteur des Portraits littéraires déployait dans la biographie de cet honorable écrivain les richesses de son esprit varié et ingénieux, M. de Chateaubriand élevait comme une espèce de sublime portique à ce pieux mausolée. La lettre qu'il adressait à Mme de Fontanes sur le caractère et les écrits de son père, est pleine de grandeur et de cette mélancolie familière à l'auteur du Génie. » {Chateaubriand, sa vie et ses œuvres, p. 347, 1850.)

Lausanne, le 24 décembre 1837.

J'ai bien pensé à vous écrire depuis que je suis ici, mon cher ami, et je l'eusse fait assurément pour répondre à votre ancienne lettre qui me cherchait à Paris, si je n'étais entré dans toute la profondeur de ma nouvelle carrière, au point de n'avoir pas eu à lever la tête depuis deux mois. Le jour de Tan qui s'approche me donne quelques jours de répit, et j'en profite.

Je ne m'ennuie pas trop, en effet, et je suis trop occupé pour cela. L'étude (vous le savez) a de grands charmes, et les jours avec elle ne comptent pas. Quand on a trois leçons à faire par semaine, et qu'on était accoutumé jusqu'alors à la rêverie libre et à la paresse de là-bas, on subit une brusque métamorphose. Je ne m'en trouve pas mal. Mon cours va : j'ai trouvé ici un intérêt à la fois bienveillant et sérieux, qu'en vérité je n'eusse rencontré, je crois, à ce degré nulle part ailleurs. On s'y intéresse à ces matières, et je puis y pénétrer

en détail sans chercher de digressions et sans les dissimuler.

J'écris toutes mes leçons, et pourtant j'improvise ou du moins je fais une demi-improvisation en présence de mes papiers que je ne suis que pour le sens et le gros. Gomme pourtant tout est écrit, j'y gagne d'avance, sinon la rédaction définitive, du moins les matériaux de mon livre. Si la santé tient bon ces cinq derniers mois qui me restent, je ne me repentirai certes pas de ma campagne. Je trouve de plus de bien bons amis qui, sans me faire oublier les autres, méritent que je leur rende témoignage auprès de tous ceux qui me veulent du bien.

Falconnet m'a fait arriver ici un discours sur le barreau dont je vous prie de le remercier s'il est à Lyon, ou si vous lui écrivez à Paris. — J'aurais bien voulu répondre dans mes Pensées d Août aux aimables et poétiques strophes qu'il m'a adressées : mais le volume était déjà à peu près clos. Je voudrais qu'il sût que ce n'est qu'une intention ajournée, si toutefois la poésie me visite encore, et si je ne suis pas trop effarouché du tapage qui s'est

fait autour de ces pauvres Pensées. Ma mère a dû vous en faire passer un volume par Falconnet Cela a-t-il été fait ?

Je serais heureux d'en recevoir votre jugement, si j'ose.'appeler jugement ce qui vient si près de l'amitié. — Nous nous reverrons.j'espère bien, à Paris, vers juin ; n'est ce pas l'époque où vous devez y apporter votre volume pour le Panthéon ?

Offrez mes amitiés bien cordiales à M. Grégoire, à M. Boitel, et mes respecls à Mme Boite], ainsi qu'à Mme votre belle-sœur, mes souvenirs à votre frère, à tous enfin. Car Lyon tient une bonne place à jamais dans mes impressions de voyage. Quand le reverrai-je? Quand rêverrons-nous l'île Barbe par un soleil plus brillant, mais non sous une impression plus douce ? Quand nous asseoirons-nous encore le soir dans la docte boutique de vos dignes amis?

— J'ai beaucoup vu, dans les derniers temps, à Paris, Mme Valmore, mais n'ai pas lu de ses nouvelles depuis que je suis ici: j'en voudrais bien.

Adieu, mille cordiales amitiés.

Lausanne, le 25 janvier 1838.

Je ne veux, mon cher ami, que vous envoyer un léger bonjour et surtout un remerciement pour cet aimable article que j'ai reçu le lendemain du jour où je vous répondais. J'ai été touché et de votre jugement si favorable à Fauteur et de ce choix de citations si appropriées.

Je suis toujours attelé sans désemparer à mon labourage ; je compte les sillons, ce que j'en ai fait et ce qui me reste à faire. J'atteindrai bientôt la moitié de ma glèbe.

J'ai abordé Pascal, et je fais à ce propos (dans une longue parenthèse) Montaigne. Je ne perds aucune occasion d'élargir mon sujet et de lui donner tout son développement. Quand je serai sorti de là, j'aurai couru bien des bordées dans toute la longueur de notre littérature, et je me féliciterai de ce dont je ne me repens pas aujourd'hui, mais qui pourtant me pèse.

— Ecrivez-moi de temps en temps sur ce que vous faites, sur nos amis de Lyon. J'ai

reçu de Mme Valmore une bonne lettre avec des vers qui sont de ses plus délicieux.

S'il vous revenait par raprès coup [sic) quelque chose sur De Maistre, je me recommande toujours à M. Grégoire et à vous.

Pour Fontanes, il est ajourné en juin(l), et jusque-là je n'aurai pas le loisir d'intercaler une ligne étrangère à mes religieux et à mes solitaires.

C'est tout au plus si je vous griffonne ce billet entre la leçon d'hier et celle de demain : lisez-y surtout ma pensée reconnaissante et mes amitiés à nos amis MM. Grégoire, Boitel et votre frère.

A vous,

Sainte-Beuve.

(1) Le 27 mars 1838, il écrivait à la comtesse de Fontanes « Mon cours ne finit ici que le 31 mai ; c'est le terme pour les cours de l'Académie. Je ne serai donc à Paris que dans les premiers jours de juin ; mais à coup sûr, à cette date, j'y volerai bien vite, et je serai alors tout à vos ordres. » [Correspondance, t. ï, p. 49.)

Lausanne, 22 février 1838.

Ce mercredi .

Mon cher Ami,

J'ai un peu tardé à vous répondre, parce qu'il a fallu du temps pour avoir la réponse môme d'Ampère (1). Il consent avec reconnaissance; je coupe de sa lettre et joins ici la phrase qui concerne ce point du saint Paulin. Voudriezvous seulement dire que cela est tiré de son cours ou de la Revue des Deux-Mondes?

Je vais toujours picchant, fatigué mais seulement de parler et soufflant des poumons ; je me ménage pourtant fort ; me voilà plus qu'à mi-terme, et dans trois mois ce sera quasi fait.

Je suis de même à mi-chemin de mon sujet ; je viens de finir les Provinciales, et Saint-Cyran,.

(1) Il s'agissait pour Collombet d'utiliser dans son Histoire des Lettres latines la notice d'Ampère sur saint Paulin. Il fit demander cette autorisation par Sainte-Beuve. Ce dernier a collé dans la lettre que nous reproduisons ici le passage suivant, découpé dans la lettre même qu1 Ampère lui avait adressée :

« Je suis charmé que M. Collombet publie saint Paulin mon favori, et fort honoré de sa dédicace. Il peut faire de ma notice tout ce que bon lui semblera. »

Jansénius, Lemaître, Sacy, une portion d'Arnauld sont faits, sans compter ce que j'y ai joint par manière d'adjudication, saint François de Sales, Montaigne, etc.

Je serai obligé d'être un peu plus sobre dans ma seconde moitié, pour finir.

— Vous me faites dans votre lettre de franches observations dont je vous remercie, et une question aussi qui m'embarrasse. Que pensai-je de ce volume des Pensées d Août ? Vous touchez mes entrailles de père, droit au nombril, comme on dit.

Franchement, dussé-je vous paraître trois fois père et auteur, je vous avouerai que je ne suis nullement ému ni ébranlé de tout ce tapage de là-bas : quelques paroles d'amis comme vous feraient plus que des torrents d'encre d'ennemis.

— Je ne crois pas ce volume si loin de ses aînés ni si dérogeant. Je crois que ceux qui sont si sévères n'ont pas relu de quelque temps ces aînés aujourd'hui trop pardonnes.

On m'a cru plus repentant de ce qu'on a appelé mes excès poétiques que je ne l'ai été. Au fond, et quelques détails à part que je suis

loin de défendre (non plus dans les Pensées d'Août que dans Joseph Delorme), je ne me suis jamais repenti.

Les Consolations ont plus réussi par une certaine unité, par des tons peut-être plus larges comme vous dites, mais il y a une bonne moitié des Consolations qui pourraient être dans ce volume, et vice versa, et la moitié qui plaît à quelques-uns je ne l'aurais jamais produite sans la moitié qui leur déplaît. Qu'il y ait des défauts et de clarté et de couleur, je le sais, et moi-même je les note en plus d'un endroit du livre, confessant mon effort et mon désir; mais je crois qu'on se fait illusion sur beaucoup de poésies privées des anciens. Je doute qu'Horace et que Tibulle fussent si clairs, même de leur vivant, à cause des mille allusions de ce genre de poésie.

Là où on m'accuse d'être inintelligible pour cause de style, il y a simplement peut-être un détail personnel à l'ami à qui la pièce est adressée, et qu'un demi-mot de note éclaircirait. Je n'ai pu mettre la note, il faut être plus vieux pour avoir droit de se commenter. J'attends toujours des exemples de ces fautes de français

•et de ces endroits inintelligibles, et personne, pas même Planche, ne m'en a cité.

Quant aux grammaires, je suis incorrigible là-dessus. J'ai, je l'avoue, pour Girault-Duvivier que je ne connais pas le moins du monde, le dédain le plus absolu. Mes grammaires, quand j'écris, c'est le souvenir d'André Chénier, de Boileau (oui, de Boileau à qui Condillac a reproché tant de fautes de grammaire), de Racine même à qui d'Olivet en a tant reproché aussi, et je suis toujours assez peu orthodoxe pour aller m'inquiéter plus de Ronsard que 4e Bertaut.

Tout ceci est pour vous dire, cher ami, que je suis un entêté, janséniste même en poésie, et •que j'en appelle et en ré appelle au futur concile, lequel concile d'ordinaire ne vient jamais..

Je vais aller faire ma leçon dans une demiheure, ce qui vous explique cette espèce de ferveur où je suis et dont il faut pourtant que je réserve une portion pour mes auditeurs.

Amitiés à M. Grégoire, à M. Boitel, à Falconnet, et à vous de tout cœur.

Sainte-Beuve.

Lausanne, le 23 juillet 1839.

J'ai bien tardé, mon cher ami, à vous renouveler les adieux qui sont restés si avant dans mon souvenir, et à vous exprimer combien j'ai été touché de ces témoignages d'affection auxquels Lyon par vous m'a déjà tant accoutumé.

En arrivant ici j'ai senti d'abord un immense besoin de repos physique après tant de remuements et aussi un besoin de travail d'esprit ; je n'avais rien écrit jusque là de tout ce que j'avais senti durant le voyage, et je commençais à avoir le mal de la poésie rentrée. Je me suis donc occupé ici en me reposant : je ne suis pas resté pourtant tout à fait immobile, et quelques courses nouvelles sont venues encore ,me rendre fatigue et émotions.

Je suis allé faire avec mes excellents amis Olivier une course de trois jours dans les hautes montagnes du canton de Vaud : ces endroits d'une grandiose beauté sont encore vierges de voyageurs à la mode, et j'y ai trouvé un charme de plus, celui d'y savoir les mœurs

analogues aux lieux. Enfin, plus j'ai vu et revu le si joli canton de Vaud avec son cadre si sublime, et plus j'ai dit : mihi prœter omnes angidns ridet ; ce qui m'en plaît aussi et s'y mêle, c'est qu'il n'est pas trop loin de Lyon, c'est que l'un mène ou ramène à l'autre, c'est que ces deux souvenirs sont liés en moi.

Je vous charge bien expressément, mon cher Gollombet, de faire mes reconnaissantes amitiés à tous nos cordiaux amis, à Mme Boitel, avec toutes sortes de respects, à Boitel, Grégoire, M. le beau -père de votre frère, à nos aimables convives du dernier soir, M. de la Prade et les autres.

J'espère que M. Valmore va toujours bien; je n'ai pas encore écrit à Mm0 Valmore, mais je vais le faire. Et puis je ne serai plus bien long à rejoindre Paris, les amis de là et aussi les misères et le collier armé de pointes. Ce n'est décidément qu'après m'être remis à mes notes sur de Maistre que je pourrai écrire à M. de Place une lettre qui contienne des questions précises : ce n'est que de Paris aussi que j'écrirai à Mrae de Montmorency.

Adieu, mon cher Collombet, gardez-moi

toujours vos bonnes affections, et donnez-moi un peu de vos nouvelles ici encore, et des nouvelles de tous.

A vous de cœur,

Sainte-Beuve.

Lausanne, chez M. le professeur Olivier, rue Marteray.

Paris, le 25 septembre 1839.

Mon cher Ami,

Qu'êtes-vous devenu depuis bien du temps ? Je suis revenu à Paris après un assez long repos à Lausanne; j'ai repris ma chaîne; et pour l'alléger je la multiplie en tous sens. Outre Port-Royal que je pousse, je suis à la piste du comte de Maistre. J'ai vu ici Madame sa fille; j'ai reçu des documents de Ghambéry. J'en viens de nouveau demander à M. de Place qui a déjà été si obligeant dans son accueil. Voici la lettre pour lui : yeuillez la lui faire

tenir. Vous possédez à Lyon Mme Valmore; j'espère que toute cette chère famille est heureuse de la réunion. Nous avons ici Quinet, mais nous ne le possédons pas encore : nous voudrions bien vous le disputer toutefois. Il nous a beaucoup parlé de vous tous qu'il apprécie bien, il a regretté après coup le dîner du pavillon Nicolas. Faites nos amitiés à tous les chers convives, Grégoire, Boilel avant tous; et à nos autres convives de l'île Barbe. Ne travaillez pas trop; quand on s'y laisse aller, cela devient lièvre, je l'ai senti déjà depuis mon retour ici : j'avais pris le mors aux dents, et il me faut déjà enrayer. M. de Chateaubriand va à merveille, et son esprit se rassérène de plus en plus, comme la cime des grands monts dans les beaux soirs. Offrez tous mes hommages à Mme Boitel et à Mme Valmore.

Adieu, et gardez-moi votre bonne amitié.

Sainte-Beuve

A Monsieur Sainte-Beuve, Rue Mont-Parnasse, i ter, Paris.

Lyon, 21 décembre 1839.

Mon cher Sainte-Beuve,

Je cachetais pour vous une lettre quand la vôtre m'a été remise. Gela change un peu la face des choses.

Votre billet sera porté à M. de Place ; je regrette de ne pas aller moi-même chez lui, mais je suis enfermé et souffrant. J'ai été pris ainsi tout l'été par des fluxions à la joue et des angines. La patience est à bout.

On a imprimé dans notre Revue du Lyonnais une notice sur un chanoine de la Primatiale, l'abbé Michel de Servan, frère de l'avocat général. Il est dit que Jos. de Maistre n'imprimait rien sans montrer ses manuscrits à l'abbé de Servan. Cette bribe vous mettrait-elle sur la voie de la moindre chose (1)?

(1) Gollombet se trompe ; il s'agissait de Xavier de Maistre? et non de Joseph.

Saint-Victor est ici pour l'impression d'une Théorie du Pouvoir.

Quinet s'ennuie, et voudrait Paris, ou plutôt F Allemagne, avec quelques 10,000 fr. de rente, le vœu de bien des mortels. On prétend qu'à Paris il nous habillait assez mal, ce qui ne m'étonnerait pas, car je ne lui vois, soit dit entre nous, ni beaucoup de cœur ni grande franchise.

Je croyais que la note sur les Lettres latines (1) était de votre main ; je vous en ai la même reconnaissance, car c'est toujours par vous que cela m'est venu. Voici un petit mot, non pressé, pour M. Albitte.

Boitel vous adresse un ouvrage posthume de ce pauvre Aimé de Loy7le deuxième juif errant de notre planète sublunaire. Il l'a imprimé à ses frais, et à ceux d'un ami. Arrangez-vous avec un ami aussi pour en dire un mot à la Bévue. Cela vous sera facile, et lui servira, à lui, éditeur (2).

(1) Histoire civile et religieuse des Lettres latines aux ive et ve siècles, Lyon, 1839, in-8°.

(2) Sainte-Beuve s'occupa des Feuilles aux vents d Aimé de Loy, dans la Revue des Deux-Mondes (15 juin 1840), mais il n'enfla pas la voix, et même railla discrètement l'enthou

Ozanam, ami d'Ampère, me charge de vous demander semblable office pour son Dante. Il Fa fait remettre au bureau de la Rev ue à votre adresse ; s'il ne vous est pas arrivé, faites-en demander deux exemplaires chez le libraire DebécourL Ozanam a quelques raisons pour que l'annonce de son livre ne tarde pas trop longtemps.

Me voilà donc solliciteur perpétuel, pour moi et pour tous. Rebpul m'a écrit par son compatriote, l'abbé Sibour, nommé à Digne. Il est à peu près content, et trouve que j'ai été un peu pointilleux pour le Dernier Jour. J'avais adressé la brochure et un Synésias à Déranger ; il m'a répondu par une toute belle et toute charmante lettre, où il juge bien Reboul, et où il lance des bonnes malices contre les poètes catholiques qui n'ont pas pour

siasme des Lyonnais pour le poète que les circonstances avaient amené dans leur ville : « La province, disait-il, revendique de Loy avec une sorte d'orgueil que l'on conçoit, mais qu'il serait mieux de réduire. La province, certes, possède mille dons d'étude, de sensibilité, de vertu ; mais le goût, il faut le dire, y est chose plus rare et plus cachée qu'à Paris, où, du reste, on le paye si cher. » (Portr. tfontemp.y 1. 111, p. 303.)

excuse, dans leurs hérésies, d'être nés sous ce ciel d'Aristippe.

J'ai vu, il n'y a pas longtemps, qu'un P. Brun mourut ici, laissant des manuscrits. C'est dans le Mém. de fAcad. des lnscript. Peut-être est-ce le même que le vôtre. Je ne pense pas qu'il reste rien de lui ; 93 a tout balayé. Nous avons eu un fouilleur, l'abbé Faillon, qui est aujourd'hui à Saint-Sulpice ; il pourrait savoir cela. Je m'enquerrai du reste. Certainement, il y aurait là des trouvailles à faire.

Adieu, et ménagez pourtant la marche.

Si vous avez trouvé chez vous mon volume d'Etudes su?" les historiens du Lyonnais, les notes renferment quelques lettres inédiles de Brossette à Boileau.

Pourquoi n'avez-vous pas fait mourir votre pauvre Christel un jour plus tôt ou plus tard? Le dénouement est bien brusque.

A Monsieur Sainte-Beuve, Rue Mont- Parnasse; 1 ter, Paris.

(Sans date. Chiffre postal indéchiffrable. 1840.)

Mon cher Ami,

Il ne m'a pas été possible de rencontrer tout aussitôt M. de Place, et, de là, ce retard. Vous auriez eu déjà une réponse, mais il a été bien longtemps et très douloureusement malade; les yeux et la tête ne vont pas, en sorte qu'il a tout laissé, même ses affaires propres. Cependant, il a revu des lettres pour vous chercher quelques notes, et m'a dit qu'il vous écrirait, dès qu'il pourrait vous adresser ses remarques.

M. Péricaud, notre bibliothécaire, m'assure que M. de Place est Fauteur du livre de Y Eglise gallicane; qu'il lui en fit l'aveu autrefois, et qu'il en riait beaucoup. Je l'ai mis là-dessus par voie détournée ; mais il m'affirme que ce livre est bien de M. de Maistre ; que lui, seulement, a soumis de nombreuses observations,

tempéré des jugements sur plusieurs de nos écrivains, et que beaucoup de ses observations sont entrées dans l'ouvrage, mais que voilà toul.

Merci de la transmission à Mme Sand, et de la réponse sous le pli. J'avais bien hésité à envoyer Sijnésius, qui me semblait devoir lui aller cependant. Je vois, par une nouvelle Revue, qu'elle prend intérêt à des noms cachés, et je vous adresserai, en me recommandant encore à votre obligeante main (cela ne presse pas), un Reboul, que vous lui feriez tenir. Je suis très reconnaissant et flatté de sa lettre ; ceci sera une carte de politesse.

Votre volume de vers(Gharpentier) fera plaisir, ainsi compact. Je veux essayer une appréciation, compacte aussi, de toutes vos œuvres, dans la Revue du Lyonnais, mais il faudra que je vous relise tout entier, même le fiît!... Avant cela, je parlerai au Courrier de Lyon de votre Port-Royal, que je n'ai pas eu encore le loisir de lire, parce que j'avais entamé Hugo, Ampère et d'autres nouveautés. Attendez-vous à une tartine sur votre premier volume.

Je travaille, il est vrai ; moins qu'on ne pense, toutefois. Vous savez qu'il est difficile

d'enrayer par cette douce pente, où la carcasse s'en va toute seule.

Mes respects affectueux à M. Valmore et mes compliments empressés à Madame, quand vous irez à la maison aimée.

Vous ferez bien de songer un peu à de Loy ; les éditeurs ont fait cela à leurs frais, et vous leur seriez utile.

Adieu, et épanouissez-vous bien dans la solitude.

Tout à vous.

F. Z. CoLLOMBE T.

Mercredi, 5 novembre 1840.

Mon cher Collombet,

Je reçois à ma Bibliothèque votre aimable envoi par mon confrère Chasles, qui a reçu le premier le volume que vous lui destiniez, et qui me transmette mien.

Vous ne me donnez dans votre lettre aucune nouvelle de votre santé que Mme Valmore me disait pourtant toujours assez instable : vous travaillez trop. Ce remède de l'étude devient

notre mal. Au moins vous, vous produisez, vous achevez vos entreprises : moi je traîne et n'en finis pas. Je vous suis très reconnaissant pour vos additions sur le comte Xavier : le passage sur les poètes est fort joli, et digne de l'auteur du Voyage autour de ma chambre, ce que ne sont (pas) toujours ses conversations ni ses lettres. Il y est faible d'ordinaire. J'en profiterai en réimprimant, je ne sais quand.

Pour ce qui est du grand de Maistre (Joseph), je suis toujours coi. La duchesse de Montmorency sa fille n'a pas répondu mot à deux lettres de moi qui réclamaient poliment d'elle une communication presque promise. M. de Place ne m'a rien envoyé du tout: je suis donc en panne, et ne lèverai l'ancre que lorsqu'il më viendra un souffle de vos côtés. S'il vous semblait utile de voir encore M. de Place sans l'importuner, ce serait peut-être utile : oh ! comme la vieillesse est temporisante ! Deviendrons-nous un jour ainsi?

Adieu, mon cher ami; amitiés à ceux de làbas, à M. Grégoire, à Boitel, à tous et à vous.

Sainte-Beuve.

Veuillez remercier particulièrement M. Péricaud pour son aimable envoi de savante et fine bibliographie (1) : tout son confrère que j'ai l'honneur d'être maintenant, je suis honteusement ignorant en ces points spéciaux du métier.

J'y mordrai peut-être en avançant.

8 juin 1841, mercredi.

J'ai reçu avec bien de la reconnaissance, mon cher ami, votre lettre si amicale et le joli présent lyonnais : il est à mon cou depuis ce jour-là, et vous me liez de tous les nœuds.

J'apprends avec bien du plaisir que les désastres de la jolie maison si hospitalière se réparent, et que le printemps prochain aura tout caché sous son feuillage nouveau. Pourquoi n'en est-il pas ainsi de tous les maux du dedans et des ruines de nos cœurs ? On a trouvé à

(1) Il s'agit de Notes et documents pour servir à l'histoire de Lyon, parus en divers fascicules, et précieux pour étudier l'histoire littéraire, administrative et politique de Lyon.

M. de Laprade un éditeur pour son poème : c'était le point le plus difficile. Il était à la réception de Victor Hugo; vous aurez pu y assister, presque comme nous, a Taide des discours et des commentaires qui n'ont cessé depuis ce jour-là. Sauf la longueur de la séance qui m'a fait un peu mal, c'était très intéressant, et les visages des auditeurs ne contrastaient pas moins en impressions que les discours des deux orateurs.

Je travaille assez peu, étant fort épuisé et très envahi par cette vie d'ici : je pousse laborieusement mon second volume, inquiet de ne pas m'en tirer plus lentement.

Je ne suis pas plus avancé pour de Maistre : pas un document de ceux que j'attendais ne m'est venu. Tout a dormi, et je suis tenté de croire que comme ce pauvre M. de Virieu, tout est mort. Un beau jour, de guerre lasse, je décrocherai; mais il n'y a pas de presse.

Je vous dois un remerciement encore pour les notes de M. Greppo. Dois-je lui en écrire ? ou est-ce à vous seulement que j'en suis redevable, comme de tant de bonnes et doctes offrandes?

Rappelez-moi, mon cher ami, au bon souvenir de M. et Mme Boitel, de M. Grégoire, de M. votre frère.

Et croyez à tous mes sentiments dévoués.

Sainte-Beuve.

Paris, 14 octobre 1842.

Je vous remercie bien, mon cher ami, de votre affectueux souvenir. J'ai souvent pensé à vous durant votre voyage ; je ne dis pas que j'aurais voulu être de la partie, car je commence à trouver tout déplacement pénible, et j'en suis pour le repos final. Mais quand on est revenu et qu*on a secoué ses puces, le voyage d'Italie est fort joli : on en rapporte toutes sortes de belles et bonnes vues sur tous sujets. Les Latins nos vrais ancêtres ont vécu là.

Ne parlez jamais au moins de toutes les anecdotes académiques intimes et priez Boitel de n'en souffler mot jamais ; se divertir ainsi des augures, ce serait se fermer le sanctuaire pour la vie. J'ai déjà bien assez de difficultés

comme cela. Si jamais il y a vacance, que je me représente ou non, veuillez ne jamais écrire dans aucun journal un mot en ma faveur ; ces moyens extérieurs nuisent plus que tout. L'Académie est une honnête femme qu'il faut violer de près, dans le tête à tête, et sans être indiscret.

Je suis bien sensible à vos promesses de Saint Jérôme (t). Dans un déménagement de livres que je fais, j'ai retrouvé tous vos dons et j'ai été confus de voir combien, depuis des % années, vous m'avez comblé de bonnes et fructueuses œuvres. En revoyant le Saint Jérôme, il m'a été impossible jusqu'ici de remettre la main sur un tome troisième (2) Si je ne pouvais absolument le ressaisir, je vous demanderais s'il n'y aurait pas moyen, par votre protection,

(1) L'Histoire de saint Jérôme, père de l'Eglise, au IVe siècle : sa vie, ses écrits et ses doctrines, n'a paru qu'en 1844, 2 vol. in 8% Paris. C'est peut-être l'ouvrage le plus parfait de Collombet. Le livre eut du retentissement même à l'étranger, en Italie, en Allemagne, où il fut traduit en 1847. Nous étudions dans le Romantisme à Lyon la polémique de Collombet avec le Journal des Débats à cette occasion.

(2) Il s'agit non pas de l'Histoire de saint Jérôme, mais de Lettres de saint Jérôme , par Grégoire et Collombet (7 volumes, 1837-1842).

de Tavoir du libraire, en achetant ce volume isolé.

Je ne vois jamais Chasles, quoique collègue; il ne fait presque jamais son service, nous met tout sur le corps; donc nous vivons en frères ennemis.

Offrez bien mes amitiés à vos parents, à M. Grégoire, aux excellents amisBoitelet à sa charmante femme ; elle a dû être bien fatiguée de son séjour d'ici, trop surchargé de courses pour une mauvaise saison. Je crains que Paris ne lui revienne pas; qu'elle y revienne pourtant.

A vous, mon cher ami, de tout cœur.

Sainte-Beuve.

Ce 4 février 1843.

Mon cher Ami,

Depuis longtemps, j'ai un petit volume à vous envoyer, ainsi qu'à Boitel et à votre docte bibliothécaire, et je ne sais par quel canal le faire. Voudriez-vous m'en indiquer un ? C'est

une bagatelle, mais qui ne se vend pas et pour les amis seuls (!').

J'espère que vous êtes bien et que vous ruminez Rome. Ici, rien de bien. Les astres poétiques continuent leurs ellipses ou paraboles. Lamartine s'en donne. Hugo prépare un drame. De Vigny tire parles cheveux des poèmes dits philosophiques.

Nous en sommes tous à la troisième décoction du café.

Chateaubriand, qui écrit une vie de l'abbé de Rancé, est encore le premier et le dernier.

A vous de tout cœur, mon cher Collombet, et à nos bons amis d'auprès de vous.

P. S. — Mme Val more ne va pas mal, et elle a donné un volume où il y a de bien jolies et touchantes choses.

(1) Il s'agit du petit volume intitulé : La Bruyère et La Rochefoucauld, iWme de La Fayette et MmQ de Longueville, Paris, 1842. Sainte-Beuve y avait joint une nouvelle, écrite en 1839, Christel. Le livre est rare.

Ce 7 septembre 1843.

Mon cher Ami,

Voudriez-vous bien faire passer ce petit mot à M. Péricaud ; et vous-même, dites-moi, je vous prie, comment vous êtes, ce que vous devenez. J'ai à vous prier de me donner l'indication exacte (Tun ?i° de V Institut Catholique de ces derniers mois où a été insérée, me dit-on, une lettre de M. de Maistre. Je voudrais pouvoir l'indiquer à une réimpression (1). Je deviens en vieillissant plus sédentaire et plus difficile à mouvoir que jamais : les voyages de Suisse m'effrayent et je cours risque de ne plus dîner à l'île Barbe ou au pavillon Saint-Nicolas. C'est donc à vous à nous venir voir un peu plus souvent.

Où en sont vos travaux d'antiquité chrétienne? A quel Père de l'Eglise vous attaquez-vous

(1) L'Institut Catholique avait, en effet, publié (août 1843) des extraits de deux lettres de Joseph de Maistre sur ['Education publique en Russie. Une autre lettre y parut encore, en février 1844 ; enfin en juillet l'Institut inséra une lettre de M. le comte de Maistre à MmQ la marquise de Costa ; celle-ci, Sainte-Beuve la connaissait.

maintenant ? M. de Chateaubriand est allé à la Trappe et en a rapporté le désir de terminer son Rancé. Je vois assez souvent l'excellente Mme Valmore.

Bonjour, mon cher Collombet, faites nos amitiés à nos amis Boitel, à vos parents, à M. Grégoire, et croyez-moi votre

Sainte-Beuve.

Ce 25 (probablement avant septembre) 1844.

Mon cher Ami,

Je reçois vos beaux présents. Je lirai avec bien de l'intérêt cette vie de saint Jérôme où le pèlerin d'Italie aura semé des souvenirs et où se réfléchiront quelques rayons de la ville éternelle ; j'ai déjà vu combien vous avez été aimable pour moi dans le volume du Pape (1) ; j'en suis fier, tenant plus qu'à tout à être cité de ce côté catholique comme un écrivain le plus sincèrement respectueux.

(1) Il s'agit d'une réimpression du Pape faite à Lyon en 1844 ; la préface est de Collombet.

Maintenant que j'ai de la place pour ranger mes livres, je vais mettre en ordre tous vos dons ; il y a un volume manquant du Saint Jérôme (des lettres, je crois) pour lequel je vous demanderai protection auprès du libraire, afin de Tacheter séparément.

Je vous demanderai plus de renseignements sur ce Dagier, maître de Fauriel (car je ferai d'ici à quelques mois un article) ; vous me direz bien l'endroit, s'il vous plaît, et s'il y a quelque chose d'un peu étendu.

Je ne vous ai point parlé de cette conspiration Didier que j'ai reçue par vous ; il me serait impossible même de la/critiquer : ce livre m'a l'air d'être fait par quelqu'un de parfaitement étranger à la connaissance de ces temps, et qui s'est prêté (à son insu, je le crois) à être l'organe d'un parti. Les gens qui ont pris part à ces affaires sont encore trop vivants pour qu'on puisse nous faire accroire là-dessus ce qui! plaisait à M. Donnadieu d'en vouloir accréditer. Laissons ce vilain sujet (1).

(1) Il s'agit d'un livre de Auguste Ducoin, ami de Collombet, paru en 1844, sous ce titre : Paul Didier, Histoire de la conspiration de 1816 (Paris, in-8°, 320 p.). L'auteur

Je ne serai reçu à l'Académie que cet hiver, vers novembre ou décembre. Malgré Pinfluence du fauteuil (dans lequel du reste je ne siège pas encore), je suis assez en train de travail : c'est notre cloître à nous, mon cher Collombet : je voudrais m'y enfoncer de plus en plus, et le monde est souvent pour moi une distraction que je voudrais supprimer.

Offrez, mon cher cénobite, mes amitiés à nos amis de là-b as, a M. et Mme Boitel, et à vos parents.

Je parlerai ce soir de Lyon, chez les excellents Valmore.

A. vous de cœur.

Saijnte-Beuve.

rattachait l'affaire de Grenoble à un vaste réseau de conspirations ourdies par les ministres de Louis XV1I1 euxmêmes pour appeler au trône la famille d'Orléans. A. Ducoin, dit Rochas, dans sa Biographie du Dauphiné, « s'emparant avec une grande habileté des mille incidents de l'affaire, de toutes les révélations, de tous les documents qui ont surgi des débats du général Donnadieu et du duc Decazes, est parvenu à mettre cette opinion hors de doute » (t. I, p. 315). Qui a raison, de Sainte-Beuve ou de Rochas ? Il se peut que l'ardeur légitimiste d'A. Ducoin donne à sa thèse un air de partialité ; mais ce qu'il faut reconnaître, c'est le talent avec lequel il l'a soutenue. Vaulabelle s'est largement inspiré de ce livre dans son Histoire des Deux Restaurations.

Je ne connaissais pas quand j'ai écrit sur de Maistre la biographie de M. de Donald par son fils Henri de Donald. La connaissez-vous ? On y trouve de belles lettres de de Maistre.

Ce 30 septembre 1844.

Mon cher Collombet,

J'ai reçu votre aimable souvenir par La Prade, mais je n'ai pu atteindre votre poète au passage ; il a changé de logement et ne m'a point laissé d'adresse.

Non, cher ami, je ne serai pas prêt sur les Provinciales avant vous, et vous passerez d'abord, et je profiterai de vous.

Mes affaires académiques m'ont fort retardé, puis aussi ces querelles religieuses, — universitaires ; je veux être modéré, je le serai, et pour cela je suis lent.

— Je m'occupe en ce moment d'un travail à fond sur Fauriel ; je n'ai jamais reçu que la première partie de vos Etudes sur les Historiens

Lyonnais (1) ; soyez assez bon pour me faire envoyer le volume ouest l'article en question. Je suis avide de tout ; et comme je suis un peu pressé, pourquoi ne me le feriez-vous pas arriver par la poste sous bande ; on ne paye, je crois, que peu par feuille. Enfin, je m'en remets à votre bonne amitié.

Si vous pouviez savoir autre chose encore sur les anciens temps de Fauriel de quelqu'un de Lyon, car il était de vos pays, bien qu'il n'ait entretenu guère de communication de ce côté. — Enfin vous me diriez ce que vous sauriez. Il avait fait ses études au collège de Tournon, aux Oratoriens.

Je suis allé rue du Pot-de-Fer pour le Saint Jérôme, mais M. Lecoffre était en voyage. Il me manque un volume des Lettres et les trois derniers volumes de ses œuvres. Je retournerai chez M. Lecoffre pour ce volume des Lettres, qui paraît plus difficile à se procurer isolément.

Jusqu'à présent j'ai eu peu d'ordre dans mes

(1)2 vol. in-8°, lre série, 1839 ; 2<> série, 1844. Toutes ces études, sauf une, avaient paru dans la Revue du Lyonnais.

livres, faute de place et de position assise ; maintenant, je répare comme je puis.

Bonjour, mon cher Sage, faites vite votre livre sur les Provinciales (minutolo...) et aidezmoi ici comme en tant d'occasions.

A vous et à nos amis de là-bas.

Sainte-Beuve.

Ce.31 octobre 1844.

Mon cher Ami,

En écrivant enfin sur Fauriel et en profitant de votre excellente indication, il me paraît pourtant impossible que le fait mentionné par vous d'après le Bulletin de Saint-Etienne soit de la date demars 1794. N'y a-t il pas eu dans votre copie erreur d'une année ? N'est-ce pas 1795 qu'il fautlire? Comment, en effet, avait-on osé à Saint-Etienne chasser les terroristes avant la chute de Robespierre et sous la Terreur même ? Cette épuration de la municipalité doit être postérieure à la chute de Robespierre et de son

régime, et par conséquent d'une date autre que mars 1794.

Je viens donc vous prier sans façon, cher ami, de vouloir bien vérifier sur le Bulletin de Saint Etienne ce détail et de me l'écrire.

Je vous serai bien reconnaissant. Tout à vous,

Sainte-Beuve.

Et Pascal ?

Ce il novembre 1844.

Merci, cher Collombet, de tous vos dons ; ils m'arrivent très à point. La note sur Fauriel doit être exacte. Il était alors jeune et très avancé ; il est resté toujours républicain au fond du cœur, bien qu'assagi par la philosophie et par l'expérience.

Ce M. Clerc qui vous adonné ces renseignements doit avoir été un de ses camarades d'études : ne pourrait-on l'interroger sur ces premiers temps ?M. Clerc n'était-il pas de la pe-

tite société de Charnbaraud qu'ils avaient formée tous jeunes gens et camarades, et dans laquelle on lisait les Ruines de Volney ?

Une autre question que je vous adresse : on m'indique que Fauriel fit ses études aux Oratoriens de Tournon : y avait-il en effet bien certainement un collège d'Oratoriens à Tournon ? Pourriez -vous me fixer sur ce point ?

Vous avez raison d'aller ferme sur les Provinciales ! La vérité avant tout ! Le fait est que Pascal, lorsqu'il entreprit ce travail, ne savait pas le premier 'mot de ces matières théologiques, et qu'il écrivit avec les notes de Nicole et d'Arnaud.

Il varie lui-même sur la question du droit et du fait dans le courant des Provinciales, si je ne me trompe.

Il est vrai encore que Pascal a toujours déclaré qu'il ne se repentait pas d'avoir écrit les Provinciales ; mais, en parlant ainsi, il songeait moins à l'exactitude de telle ou telle opinion qu'il y impute aux Jésuites, qu'à l'ensemble de leurs procédés, et on ne peut nier qu'à cette époque, ceux-ci n'aient employé tous les moyens contre les Jansénistes, lesquels, de leur côté, le

leur rendaient bien, sinon en adresse, du moins en haine.

Il n'est point d'ailleurs de casuistes de ce temps (fin du xvie siècle et commencement du xvne siècle) chez lesquels on ne retrouvât sans doute les examens et solutions que Pascal a voulu imputer aux seuls Jésuites. Mon homonyme, M. de Sainte-Beuve lui-même, Je docteur janséniste, ne doit pas en avoir été exempt : voyez ses Cas de conscience .

A vous, cher Collombet, de tout cœur.

Sainte-Beuve.

Mon discours est fait, mais Hugo n'est pas prêt encore. Amitiés à nos amis, Boitel, la Prade, etc.

Ce S juillet 1845.

Moin cher Collombet,

C'est toujours dans les grandes circonstances que j'ai recours à vous : je me remets à Pascal

aux Provinciales, et je viens vous demander quand vous paraissez ; et, si vous ne paraissiez pas de sitôt, je vous demanderais la faveur de voir quelques-unes de vos épreuves ou bonnes feuilles, pour me faire idée de votre genre de discussion et réfutation. Vous seriez bien aimable de me mettre à même d'en profiter. Vous aurez vu que j'ai profité de vous sur Fauriel.

J'ai toutes sortes de remerciements à faire à notre amiBoitel pour tout ce qui m'arrive de sa part, un livre sur la peinture par M. Antoine Fleury, une épître sur le bonheur par M. Benoît. Notre ami Boitel serait-il assez aimable pour transmettre aux auteurs de ces ouvrages mes remerciements ? Et vous, cher, que faites-vous ? J'ai vu l'autre jour M. de Chateaubriand revenu de Venise à merveille (1) ; l'avez- vous saisi à Lyon au passage? Y avez-

(1) Chateaubriand avait voulu voir une dernière fois son jeune roi, le comte de Chambord. Il partit à la fin de mai 1845 ; et son séjour se prolongea quelque temps : « J'allais partir, écrit-il (Venise, juin 1845) ; les embrassements et les prières du jeune prince me retiennent, mes jours sont à lui, et quand il ne demande quun sacrifice de vingt-quatre heures, où sont mes droits pour le refuser ?» — Cf. Biré, Mémoires d'Outre-Tombe, t. VI, p. 562.

vous vu Ampère ? Moi, je ne sais si j'irai jamais encore. Mais je n'ai pas besoin de cela pour être tout à vous et aux vôtres.

Sainte-Beuve.

Ce 16^7/^1845.

Mon cher Collombet,

Ce que vous voulez bien nf envoyer répond beaucoup mieux que votre modestie ne le pense à mon dessein ; c'est bien par de telles remarques qu'on peut remettre la question sur ses larges bases et rétablir l'équilibre après deux siècles. Bien que je sois d'avis que Pascal ait raison sur un point fondamental et vital que je dirai, je suis tout à fait convaincu qu'il a cédé à la circonstance sur tout le reste et obéi à la nécessité (jus bellï). Ce que je voudrais donc encore de vous, mon cher Collombet, c'est que vous eussiez la bonté de m'envoyer encore d'autres Mémoires, comme Pascal en recevait de Port-Royal (je l'ai déjà relevé sur cette

équivoque qu'il n'en est pas et qu'il est seul).

Si donc vous pouviez (tout simplement par la poste, en cachetant bien) m'adresser les parties que vous jugeriez les plus utiles, celles qui relèvent des textes inexactement cités, vous seriez bien bon, comme toujours. C'est surtout ce qui porte sur les Provinciales IV, V, VI, etc., jusqu'à la 16e, en un mot, ce qui peut le faire prendre en faute sur certaines allégations de détail et certains textes concernant la morale des Jésuites, qu'il me serait utile d'avoir sous les yeux. J'en suis précisément à cette portion de mon travail, et je tiens à être aussi vrai qu'il me sera possible.

Vous me parlez, mon cher ami, d'une nouvelle qui a fait grand tapage ici, et qui, je le vois, a pris des ailes pour aller jusque chez vous. — Hélas ! Nous autres poètes modernes, nous avons peine à consentir à vieillir, à être graves, sérieux au moins : c'est là le vice de l'Ecole moderne, en n'en exceptant pas l'illustre auteur de Rancé.

Il y a bien de l'épicurisme au fond de tous ces grands mouvements lyriques etde cet appareil sentimental.

M. de Chateaubriand est revenu assez bien portant de cette caravane dernière, sauf les jambes qui ne comptent plus.

Je dois bien aussi quelques remerciements au savant M. Péricaud, pour un opuscule qu'il m'a adressé [Journal des événements , etc.), et pour la plus gracieuse note à mon sujet pour du Bartas. Soyez assez aimable pour lui dire à la rencontre combien, tout silencieux que je suis, j'y demeure sensible.

Surtout amitiés à votre aimable couple Boitel et aux vôtres, mon cher Collombet.

Sainte-Beuve.

Ainsi un paquet par la poste sans affranchir, bien cacheté. C'est le plus prompt, le plus sûr.

Paris, ce 28 septembre 1846.

Mon cher Ami,

Que devenez-vous ? Que devenons-nous à ces distances et à ces intervalles de temps ?

Vous ne nous visitez plus. — J'ai amplement usé, il y a quelque temps, des pièces que vous m'aviez communiquées sur les Provinciales, Je ne suis pas arrivé aux mêmes conclusions que vous, mais j'ai tenu compte des graves incidents de détail qui entachent un peu la victoire de Montalte. Je vais bientôt passer à une autre partie de mon sujet, qui traitera des Ecoles et Méthodes de Port-Royal. Je me souviens que dans le temps vous m'avez indiqué une remarquable Préface de Guyot, l'un des maîtres de Port-Royal. Barbier en parle, mais vous m'avez donné envie de lire toute la préface, et je n'ai jamais pu me procurer ici aucune des petites traductions de ce maître Guyot. Les auriez-vous dans votre bibliothèque ? Y aurait-il moyen, si vous ne les aviez pas, de se les procurer dans quelque vieille librairie de Lyon plus facilement qu'à Paris ? Si c'était ce dernier cas, auriez-vous la bonté de les acheter pour moi? Voilà bien des questions et de bons offices que je vous demande : je n'en ai pas honte, sachant vos anciens et bons sentiments pour moi.

Nous vieillissons ici : Chateaubriand, vous

l'aurez vu par les journaux, est tombé l'autre jour en montant en voiture (1). Chacun tombe ou glisse à sa manière : moi je reste très souvent couché ou assis, assez dolent et tâchant pour tout but de mener à fin mes gros livres. Après quoi je resterai plus assis, plus couché que jamais. Heureux ceux qu'on oublie, quand ce n'est pourtant pas l'oubli des amis ! Je voyais l'autre jour cette dernière pensée très délicatement exprimée dans les lettres de Rancé.

Amitiés aux aimables Boitel, — à votre famille, — à ceux qui n'oublient pas.

A vous de tout cœur, mon cher Collombet.

La pauvre Mme Valmore est en train de perdre sa seconde fille, la pauvre petite Inès qui se meurt.

(1) Cet accident est du 16 août 1846. — Cf. Biré, Mémoires oV Outre-Tombe, t. VI, 567.

Ce 7 septembre 1847.

Mon ghkk Ami,

J'ai reçu, au retour de la campagne où j'étais allé depuis deux mois, votre petit billet et une note de M. le capitaine Billot. Mais j'ai dû lui répondre que je n'avais aucun aboutissant à M. de Chavigny et que je ne l'avais jamais vu de loin ni de près. Dans le militaire ces croix sont aussidifficiles qu'elles sont banales etprodiguées dans le civil. J'aurais bien voulu pouvoir faire quelque chose dans cette circonstance, mais je n'ai, avec ce ministère-ci, aucune espèce de relations comme dans d'autres temps j'ai pu en avoir avec d'autres hommes.

Je suis comme vous, cher ami, je reste dans mon coin, je voudrais ne plus remuer du tout. Qui bene latuit, bene vixit. C'est de plus en plus ma devise. Avec ce qu'on voit se passer dans le monde, on est continué dans cette humble et silencieuse sagesse.

J'ai reçu la Vapeur. 3e trouve qu'après avoir

concouru, la Prade a eu tort de décliner toute connexion avec le concours, c'est dire qu'on ne voulait concourir qu'à coup sûr. Au reste, personne ici ne s'est aperçu de tout cela. Mais de sa part je trouve qu'il y a eu de la petite tactique et indigne de son beau et franc talent.

Pourquoi se marier, mon cher ami ? Si la chair ne le demande pas, si le cœur ne le dit pas, à quoi bon cette complaisance pour je ne sais quoi et je ne sais qui? A quelle terrible loterie on met sa tranquillité dernière ? Vieillissons, mon cher ami, vieillissons, moi entre Théocrite et Port-Royal, — vous entre Saint Jérôme et Synésias.

Chateaubriand est plus muet que jamais : il est dans les songes. Sa bouche fine sourit encore, ses yeux pleurent, son large front au repos a toute sa majesté. Mais qu'y at-il là dedans et là dessous ? Et ya-t-il quelque chose ?

J'achève lentement le IIIe volume de Poi*t- Royal, mais je n'ai plus la rapidité des jeunes années, et si je parviens à terminer cette œuvre, je n'en entreprendrai plus que de celles dont on aperçoit la fin dès le commencement.

Aimez-moi toujours, mon cher ami.

A vous,

Sainte-Beuve.

Mes amitiés à Boite! .

Ce 7 juin 1848.

Cher Ami,

Pourtant, à la longue^ c'est trop être inquiet de vous et des amis de là-bas? En peu de mots, comment êtes-vous ? Que de crises, quel cauchemar immense et prolongé ! Que de secousses sur notre poitrine à tous ! JNous réveilleronsnous enfin, et retrouverons-nous la vie légère? Pour vous, chrétiens, le malheur est plus facile à porter ; vous avez l'Eternité devant vous, et vous prenez tous les maux d'ici-bas comme les inconvénients d'un court voyage en diligence.

Pourtant c'est trop. Comment êtes-vous ? Trouvez-vous quelque loisir d'étudier ?

Ici, nous sommes mal, mais moins mal que vous.

Chateaubriand est comme en un sommeil continuel, il dit à peine des monosyllabes. Pourtant il disait à Déranger l'autre jour : « Eh bien! vous avez votre république !» — « Oui, jePai, répondit Béranger, mais j'aimerais mieux encore la rêver que la voir. »

Bonjour, cher ami, et ne m'oubliez pas. ni auprès de M. et Mme Boitel.

Sainte-Beuve.

Liège, le 19 janvier 1849.

Cher Ami,

Je ne voulais plus rester dépendant, ni avoir le plus léger lien avec nos gouvernants. De là ma résolution, je reviendrai à Paris, mais après avoir fait le grand tour, m'être aguerri dans l'étude, et pour ne plus dépendre comme fonctionnaire.

Je vous écrirais mieux si un mal au bras droit (rhumatisme ou autre chose) ne me gênait et ne donnait une grande difficulté de tenir la

plume. — D'ailleurs je travaille ici énormément : je donne trois leçons par semaine, deux tout universitaires, et une publique. J'en sortirai avec des masses de matériaux que ma vie ne suffira pas à raffiner et à mettre en œuvre.

— Merci, cher ami, de votre bon souvenir. J'y compte à travers les années et les distances.

Vous, vous suivez votre voie et marchez dans votre sentier. Hélas ! Je mien n'est pas encore trouvé. Le sera-t-il jamais ? Qu'il est pénible d'avoir à recommencer toujours ?

Merci encore : gardez-moi une bonne pensée. Dites mes amitiés à nos amis, à M. et à Mrae Boitel, à la Prade, dont j'ai reçu un Ballanche avec d'aimables mentions de moi.

A vous de cœur.

Sainte-Beuve.

Quand nous serrerons-nous la main ?

Liège, le 25 février 1849.

Mon cher Ami,

C'est un manchot qui vous écrit : je suis toujours affligé d'un mal au bras droit qui est une furieuse gêne pour un homme condamné à écrire. — Je serai donc très court. C'est pour un service à vous demander que je vous écris.

Dans mon cours sur Chateaubriand, je rencontre, en venant aux Martyrs, la brochure de M. de Place (1). Je la voudrais bien lire. Y aurait-il moyen de se la procurer? Si vous pouviez mo l'avoir, voudriez-vous me la faire parvenir à Paris, rue Mont-Parnasse, ?t° 1 ter, chez ma mère. J'y serai dans cinq semaines. Si, d'ici là, le livre pouvait y être parvenu, je le prendrais alors. S'il n'y avait d'autre moyen que de l'acheter, vous pourriez me le faire tenir par les Périsse. Au reste, je laisse le tout à votre amitié.

— Comment êtes-vous dans ce foyer ar-

(1) 11 s'agit de sept articles, publiés en 1809 au Bulletin de Lyon, journal hebdomadaire rédigé par Ballanche.

dent? Où est la paix, où est le cloître? — J ai trouvé ici le silence, la vue des champs ; mais le cœur y est bien morne et bien désolé, et le travail aussi est un peu accablant. Ce n'est pas tout à fait là le cloître que je m'étais rêvé dans les jours de la jeunesse. Mais tout est rêve, et bercés ou heurtés, nous approchons chaque jour du grand réveil! Je voudrais y croire comme vous.

A vous de cœur, cher Zénon, et à nos amis Boitel et à la Prade.

Sainte-Beuve.

Liège, rue des A?iges, 19.

Paris, le mercredi 18 avril 1849.

Mon cher Hôte,

Il ne faut pourtant pas que je quitte Paris sans vous dire combien je suis touché de toutes vos amabilités et amitiés pour moi durant ce trop court séjour. Vous m'avez comblé^ vous m'avez gâté. J'avais avec moi dans le

coupé deux sœurs de Saint-Vincent-de-Paul (ou novices), et j'ai pu durant le voyage les traiter comme des Visitandines et moi-même me traiter comme Vert- Vert ! J'emporte de Lyon un bien doux et renouveau souvenir ; redites-le aussi à nos amis, à Boitel, à la Prade, redites-vous-le surtout à vous-même. Je vais aller reprendre mon collier ; j'emploie ici mes derniers jours à ramasser notes et matériaux. Le volume du Bulletin sera prêt dans deux jours. J'aimerais mieux vous l'envoyer par une occasion que par la diligence, à cause des transvasements de Paris à Lyon. Je ferai tenir le volume bien empaqueté chez ma mère, et j'attendrai vos derniers ordres à son sujet. J'espère avoir enfin trouvé le fameux discours de Réception, mais je n'en serai bien sûr que quand je le verrai de mes yeux. Avez-vous souvenir, dans Bonald, d'une belle page dans laquelle il compare sou livre de la Législation primitive, je crois, avec le Génie du Christianisme ? 'Lui est comme un guerrier rude et armé de fer, l'autre est comme une Reine un jour de fête et dans sa pompe ? Je recherche la belle page sans pouvoir la retrouver. Cependant, ce qui luit

chez Bonald doit sauter aux yeux, car il est plutôt fort et sombre. — Je retrouve ici Paris en assez mauvais état : on fait bien des fautes. L'assemblée joue à la Constitution tous les méchants tours qu'elle peut, et le ministère honnête est bien gauche. Nous ne sommes pas au port. Mais y a-t-il ici-bas un port, m'allezvous dire? — Adieu, continuez de vivre en sage au pied de la croix. Gardez-moi fidèle amitié. — J'offre mes humbles regrets à Mrae votre hôtesse et à sa gracieuse fille (1).

A vous de cœur.

Sainte-Beuve.

Ma mère vous dit mille choses, — de mère.

(1) Mme Mercier, femme d'un instituteur, louait rue Saint-Dominique, 11, une chambre modeste à Gollombet. Sa fille était chérie de Gollombet, qui l'avait élevée en quelque sorte. (Voir Introduction, p. 26.)

Liège, le 18 mai 1849, rue des Anges, 19.

Mon cher solitaire,

Avez-vous reçu le volume du Bulletin ? Il me sera agréab'e, à cette occasion, de savoir comment vous allez, ainsi que nos amis. Il paraît que Lyon, depuis que j'y ai passé, a été moins sage ; et j'ai entendu d'ici l'odieux écho d'un certain tapage qui aurait eu lieu devant les fenêtres mêmes de cette chambre où nous causions si paisiblement.

Le sanglier furieux se rue donc partout : qui nous dira encore une source pure et ignorée?

Je pense que l'aimable Dame si souffrante qui a quitté Lyon momentanément, vous aura rendu par la Prade les Pères de l'Église Lyonnaise que je lui avais laissés (1).

Dites bien des amitiés à cet excellent la Prade, et à Boitel. — Et à travers toutes les

(1) Mme cTArbouville : voir Introduction, p. 12

distances et les interruptions, croyez-moi tout à vous de cœur et de reconnaissance.

Sainte-Beuve.

Je ne connais de lettres de Leibnitz à Nicaize (1) que celles qui sont imprimées dans les Œuvres complètes. Quel correspondant intrépide que ce Nicaise ! Connaissez-vous sa dissertation sur les sirènes qu'il avait fait lire à Rancé ?

Les sirènes à la Trappe !

J'offre mes respects à vos aimables hôtesses.

Troyes, ce samedi, 11 août 1849.

Mon cher Ami,

Je veux vous remercier de ces jours si courts de Lyon. En vous quittant j'ai marché avec lenteur : j'étais si fatigué que j'ai dû coucher à

(1) En 1850, Gollombet fît paraître des Lettres inédites de Leibniz à F abbé Nicaise (1693-1699). (Lyon, 80 p.) La brochure est d'une importance médiocre, car la plupart de ces lettres étaient déjà connues.

Châlons, puis à Dijon, puis à Troyes, d'où je serai demain à Paris. J'ai voyagé de Châlons à Dijon avec l'abbé Noirot, l'ancien maître de la Prade, homme instruit et distingué que j'ai eu plaisir à connaître. J'ai vu à Dijon M. Faniin. Ici j'ai revu aussi des amis et je vais, furetant dans la bibliothèque très riche en manuscrits de Port-Royal. — Mais rien ne vaut pour moi Lyon. Je suis bien triste au fond, et je ne voudrais plus que l'étude, un cloître, et le soir, sous de grands arbres, l'entretien de quelques graves amis. Est-ce Paris qui va me donner tout cela ? Certainement ce n'est pas Liège. Ainsi j'essaierai encore d'asseoir cette triste vie, quoique je sente bien que le dernier et sombre idéal que je cherche, je ne l'atteindrai pas plus que je n'ai atteint le premier. Enfin il faut aller jusqu'à ce qu'on tombe.

Adieu, cher ami, je vous serre la main ainsi qu'à M. Grégoire. Je salue respectueusement Mrne et Mlle Mercier.

A vous de cœur.

Sainte-Beuve.

Ce 10 octobre 1849.

Cher et excellent Ami,

Me voilà en effet en pleine eau, comme le poisson ; mais j'ai à nager un peu plus qu'il ne me reste de nageoires. J'avais besoin et de m'étourdir parle travail, et aussi de me suffire. Véron s'est offert en toute bonnegrâce, et j'en ai profité.

Les Débats n'ont jamais su user de mon zèle, et j'en avais toujours trop pour ce qu'ils désiraient de moi. Je vais faire encore une campagne, — encore un épisode, — jusqu'à ce que la plume ou l'épée me tombent des mains.

Je vous remercie de vos bonnes notes. Sur un point, celui de la Harpe (p. 253 des Portraits,\\), il me semble que j'ai dit que ce critique était favorable, en effet, au merveilleux chrétien.

Je joins ici la partie du programme de l'Académie sur Pindare (1).

(I) L'Académie avait mis au concours l'éloge de Pindare ; Collombet songeait à concourir.

Je suis toujours dans les mêmes inquiétudes sur cette santé si chère (I) dont vous m'avez vu préoccupe. Le mal marche lentement, et en laissant par ci par là quelques bonnes journées, mais il marche d'une manière sourde et fatale.

Ma mère va bien, et vous est bien reconnaissante de& tendres soins dont vous m'avez comblé. J'ai mis l'aulre jour pour la première fois l'écharpe-cravate ; j'étais éblouissant.

Adieu, mon cher Gollombet, amitiés à la Prade, à Grégoire, — et offrez mes affectueux hommages à Mme et à Mlle Mercier.

A vous de cœur.

Sainte-Beuve.

Ecrivez-moi de temps en temps, je vous prie.

(4.) En marge, de l'écriture de Gollombet : « Mme d'Arbouville, femme du général de ce nom et auteur de Résignation, dans la Revue des Deux-Mondes. Elle se mourait d'un cancer au sein. »

Ce 4 juillet 1850.

Mon cher Ami,

Que de bontés I Que de soins pour un absent qui a Pair d'être un muet, mais je vous assure qu'il n'est pas un ingrat. J'ai tant à faire que je ne trouve que le temps juste de suffire à ma besogne, et que tout le reste est suspendu.

De plus j'ai eu ma bonne mère malade ; elle l'était encore quand votre lettre et vos présents sont venus la réjouir, car elle est heureuse dès qu'elle voit qu'on pense à moi. Elle va mieux heureusement, et voilà encore un écueil de tourné. Hélas! chaque jour de plus en est un.

Je vais lire avec intérêt ces lettres à Nicaise ; il y est souvent question de Huet.

Vous avez su les douleurs de cette Iriste perte, si prévue (1).

J'ai bien pensé à votre dernière lettre, si je n'y ai pas répondu. Faites toujours votre tra-

(1) La mort de Mme (TArbouviîle.

vail, remettez-le à point et publiez-le, quoi que décide votre Académie (1).

11 m'est pénible d'avoir à me prononcer si rudement parfois, sur des hommes que j'admire et que j'ai connus ; mais faisant un métier, je ne puis que le faire honnêtement et en toute droiture.

Oh! que je vous envie d'être philosophe, d'être religieux, et d'avoir le pain sur la table cum ditplice (2)

Aimez-moi toujours.

Les écharpes ou cravates sont charmantes. Priez Mlle Mercier d'agréer nos remerciements les plus touchés et les plus respectueux, ainsi que sa digne mère.

Amitiés à M. Grégoire, — et aux Boitel. J'entre bien dans les inquiétudes de cet excellent ami.

A vous de cœur, cher Collombet.

Sainte-Beuve.

P. S. — Un nouvel ouvrage sur Pascal en

(1) L'Académie de Lyon avait mis au concours l'éloge de Chateaubriand ; le Mémoire de Collombet fut couronné, mais après bien des difficultés.

(2) Un mot illisible.

deux volumes par l'abbé Maynard? Connaissezvous cela? L'auteur me semble un peu être entré dans vos eaux.

Ce 22 décembre 1850.

Mon cher Ami,

J'ai reçu vos bonnes paroles et votre beau présent trop appropriés à la circonstance (1) !

J'ai remis au Secrétariat de l'Institut votre manuscrit de Pindare : comme M. Pingard aîné n était pas là le jour où je l'ai remis, je ne sais pas encore le n° d'inscription qui est le vôtre; je crois que c'est le 2e. Mais je vous le dirai plus sûrement.

Vous avez vu que je me suis remis au travail avec acharnement : c'est nécessité encore pour le moment, à bien des égards, et aussi pour m'absorber l'esprit qui sans cela se retournerait contre lui-même. Me voilà bien seul. Je n'ai pas encore d'idée bien arrêtée sur l'arrangement de mon petit avenir ; d'ici à peu de mois, il faudra que je me fasse une solution, et

(i) Allusion à la mort de la mère de Sainte-Beuve que celui-ci perdit, le 17 novembre 1850, à l'âge de 86 ans.

que je me mette en lieu fixe de manière à n'en plus sortir que quand on m'emportera comme on a emporté ma pauvre mère.

Je compte bien sur votre bonne et vieille sympathie, Présentez mes respects à vos aimables hôtesses et croyez-moi, mon cher ami,

Tout à vous de reconnaissance et d'amitié.

Sainte-Beuve.

Ce 14 juin 1851.

Mon cher et bon Collombet,

Je reçois de la Bibliothèque Richelieu le volume de Chateaubriand qui y arrive par M. Bernard (1). Merci de votre bon souvenir : le mien va souvent vers vous; si ma plume ne vous le dit pas, occupée et excédée qu'elle est de trop écrire pour le public, le cœur doit vous dire que le mien n'est pas silencieux pour vous.

Lyon est pour moi l'un des lieux non pas où j'ai passé, mais où j'ai vécu : c'est ainsi qu'il

(1) 11 s'agit du Mémoire dont nous avons parlé plus haut lettre du 4 juillet 1850).

se retrouve et se peint au fond de ma mémoire ; et vous y êtes pour beaucoup, mon cher ami et mon cher hôte. — Je poursuis ma tâche, el continue de tracer (?) mon sillon. Pas une minute à moi ; un travail fini, l'autre commence : ainsi j'échappe aux tourments de l'âme qui se dévore elle-même.

C'est ainsi que j'ai besoin de toute l'indulgence de mes bons amis à qui je ne donne aucun signe direct de vie, mais à qui je pense dans les intervalles de maJ)esogne et de mon ennui. Car il trouve moyen de se glisser à travers tout, et le travail, en effet, auquel je suis soumis, est un peu excessif : il se sent trop du péché d'Adam.

Mon bon ami, je vais profiter à mon (our de votre Chateaubriand. Vous vous êtes bien moqué dans votre Préface des foudres de M. Bonnardet (1) ; je m'en moque comme vous. Cela a-t-il été imprimé ?

Je compte, vers la fin de l'année, donner mon propre volume sur Chateaubriand, mon cours

(1) M. Bonnardet, rapporteur ^ avait égratigné Collombet, qui lui répondit avec vivacité dans la Préface de son Chateaubriand. 1

de Liège tel quel : mais le temps d'y mettre la dernière main m'a toujours manqué jusqu'ici.

— Ne viendrez -vous pas à Paris passer quelques jours, mon cher ami? Nous dînerions ensemble, c'est ma seule heure ; elle me deviendrait bien agréable, si vous y étiez.

Offrez, cher ami, mes humbles respects à vos aimables et gracieuses hôtesses : vous ne m'en dites rien, et je m'en plains.

Amitiés à Grégoire, à Boitel.

A vous de cœur, de loin comme de près.

Sainte-Beuve.

Rue Mont-Parnasse, n° 11.

Paris, 24 juin 1852.

Mon cher Ami,

C'est comme si c'était moi qui vous écris, et ne faites pas attention à la main. Savez-vous bien que j'ignore tout à fait le nom de Jadame aux pieds de laquelle on raconte que Gibbon s'était ainsi oublié ; il se pourrait bien que ce fût une légende, encore plus qu'une histoire, de ces choses dont on dit : Se non e vero, bene trovato

Je suis si absorbé par cette besogne hebdo-

madaire que je n'ai pas le temps d'aller à la chasse sur ce point particulier. Ma vie est maintenant celle-ci : je suis retiré dans la petite maison qu'habitait ma mère, d'où je compte bien ne plus déloger que quand on m'emportera les pieds en avant. J'y -vis seul, ou du moins sans locataires, et avec une personne amie qui veut bien tenir ma maison et me dispenser des soins domestiques ; je ne vais pas dans le monde et ne sors que par nécessité, pour aller aux livres, aux fourrages, comme je dis.

Toute la vie est employée à lire, puis à écrire, puis à corriger les épreuves. Ce n'est pas à vous d'ailleurs qu'il faut apprendre ce que c'est que ce régime de travailleur ; seulement ce en quoi le mien diffère du bénédictin, c'est que j'y introduis la machine à vapeur et que tout s'y fait à grande vitesse.

La littérature du Constitutionnel commence à se grossir de quelques noms, et je n'y suis plus seul ; mais tout cela ne fait pas une rédaction littéraire comme celle que vous vous figurez ; on se connaît peu et on ne se voit pas. Je ne suis au journal, pour mon compte, que

dans mon emploi des Lundis, ni plus ni moins ; j'ai même remarqué que les petites notes qu'on fait glisser dans le journal élaient sujettes à difficultés ; car il y a régime industriel, régie, comme partout, d'annonces, réclames, etc.

Le plus sérieux des rédacteurs littéraires est M. Marty-Lavaux. Mais je ne sais si une Histoire de là Papauté (1) serait dans ses eaux, qui me paraissent plutôt universitaires. Le rédacteur en chef M. Cucheval-Clarigny, ancien universitaire lui-même, est un homme très instruit, très capable, et je pourrais toujours lui recommander le livre.

Quant à moi-même, vous voyez comme je procède : c'est un cours de littérature à bâtons rompus que je fais. Je concerte tous mes sujets avec M. Véron qui, du reste, entre très bien dans les miens, et nous allons ainsi, de semaine en semaine, depuis trois ans tout à l'heure.

Voilà, mon cher ami, une réponse bien sèche et que j'aimerais mieux vous faire tout

(1) Un ami de Gollombet, l'abbé Christophe, avait écrit une Histoire de la Papauté pendant le xive siècle. (Cf. la lettre de Gollombet du 11 mai 1853.) Gollombet intervient ici en sa faveur.

en nous promenant en Bellecour ou assis au pavillon Nicolas. J'espère toujours que vous pousserez un matin jusqu'à Paris, maintenant que cela est si facile ; nous réparerons alors le temps perdu.

Agréez mes bonnes amitiés ; dites bien des choses à M. Grégoire, et offrez mes hommages à Mme Mercier et à Mademoiselle.

Gardez-moi fidèle souvenir et croyez-moi Tout à vous.

Sainte-Beuve.

P. S. — iNe sauriez-vous l'adresse à Lyon de M. Noéli, ancien distillateur, homme riche, très aimable, de 48 ans environ? — Ce n'est pas pour moi que je la demande.

Ce 2 mai 1853.

Bonjour, mon cher ami : vous pensez bien que malgré mon silence je ne vous oublie pas. Ma vie est celle de l'homme qui tourne la meule. Vous en voyez la farine. Puisse-t-elle vous paraître de bonne et louable nature !

J'ai eu bien du regret que votre savant

abbé (1) n'ait pas fait comme il faut faire à Paris, qu'il ne m'ait pas donné quelques jours pour lui assigner rendez-vous. Nous nous sommes cherchés inutilement : il est venu un mardi quand j'étais déjà dans mon feu de travail hebdomadaire, et le samedi d'après, il était parti. Excusez-moi auprès de lui, je vous prie : et remerciez-le de son beau et précieux cadeau.

J'ai pour vous, mon cher ami, six petits volumes de Causeries du Lundi, qu'on vient de réimprimer : je voudrais vous offrir cette édition, non comme compensation à tous vos dons et à toutes vos bontés, mais comme marque de bon souvenir. Comment et par quel canal vous les faire passer ? J'ai vu un moment laPrade à son dernier passage à Paris.

Ma vie est sévère, un peu accablante : je trompe le plus que je puis les réflexions, les souvenirs, les ennuis de l'âge qui vient et des années dont il est dit minus placent. J'aspire à me créer par mon travail et mon économie (toutes choses auxquelles j'ai songé trop tard)

(1) L'abbé Christophe.

une médiocre et modeste indépendance pour les années de l'inertie et de la vieillesse. J'ai rabaissé là tous mes horizons.

Gardez-moi, mon cher ami, vos anciennes et cordiales bontés.

Sainte-Beuve.

AmitiésàM. Grégoire, auxBoitel, à Mesdames vos hôtesses, y compris la jeune dame.

A Monsieur Sainte-Beuve

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