Lettres inédites à P. Lebrun et à Mme Lebrun
Quand on publia, il y a plus de cinquante ans, la Correspondance de Béranger en quatre volumes compacts, Sainte-Beuve, qui ne manqua pas d'annoncer l'édition, en disait entre autres choses : « Il manque à la Correspondance , telle qu'on l'a donnée, des branches importantes ; ce n'est pas la faute de l'éditeur. Tous les amis intimes de Béranger (M. Lebrun, par exemple, et d'autres encore) n'ont pas voulu communiquer leurs lettres, et on le conçoit: il écrivait comme il parlait, sa plume était mauvaise langue. » C'est là le sort des confidences sur des tiers, quand elles voient le jour trop tôt, qu'il est nécessaire de les réduire. On n'y peut tout laisser : trop d'amours- propres en seraient atteints, qui ne prendraient pas la chose sans se plaindre. Et plus lard, au contraire, quand le temps en passant a mis chacun à sa place, les révélations qui nous arrivent alors, paraissent anodines et peu faites pour picjuer la susceptibilité.
C'est un peu l'impression qu'on éprouvera à lire Timportanle série de lettres inédites cjui va suivre. On estimera sans doute (|ue Lebrun fut vraiment timoré de ne pas communi(iuer au public des expansions amicales dont la franchise pouvait à peine eflleurer quoi-
qties sensibilités trop vives. Mais probablement se guida-t-il, pour agir ainsi, plus sur ses propres convenances que sur le souci de la mémoire d'^ Béranger. Celui-ci, en effet, se montrait trop sincère, trop humain, trop bienveillant dans ses lettres, pour ne pas y être à son avantage. Quoi qu'en dise Sainte-Beuve, plus indulgent d'ordinaire sur ce chapitre, et qui, lui, a commis bien d'autres médisances même à l'égard de Béranger, la (> mauvaise langue » de celui-ci ne pouvait pas être bien redoutable, car à la malice se mêlait toujours une réelle obligeance, et s'il n'eut guère d'illusions sur les autres, il n'en avait aucune sur lui, se connaissant et se jugeant parfaitement, son caractère, son mérite littéraire et son rôle politique.
Quoi qu'on ait pu dire encore sur ce point, ces trois éléments demeurèrent dans une assez constante harmonie pendant la longue existence du chansonnier, qui sut vivre dans les circonstances les plus diverses sans abandonner rien de l'indépendance de son humeur. Si au début de sa carrière, Béranger put se méprendre un moment sur la route à suivre et se croire d'autres dispositions poétiques que celles qu'il avait, il ne persista guère dans cette erreur et se consacra bien vite, tout entier, à ce genre familier du couplet, qui allait, grâce à lui, se faire populaire et pénétrer dans toutes les mémoires, être répété par toutes les bouches. La Restauration et ses tenants ne devaient pas avoir d'adversaire plus redoutable que cet homme de bon sens, combattant les abus rétrogrades de toute la force de sa verve et de sa gaîté. On l'entendit parce qu'il était clair et alerte, et on le crut parce qv^e sa raison exprimait naturellement qu'elle s'attaquait à ceux qui, de tout temps, déplurent à l'esprit français, les nobles encroûtés, les cafards religieux, les robins sans scrupule, et qu'elle exaltait ce qui plait à notre race, la cocarde, le soldat, la tolérance aimable et enjouée. De cela, l'amende ni la prison ne purent jamais détour-
ner le chansonnier, et ses refrains, soutenus par cette attitude énergique, prirent toute laleçon d'un exemple.
Les Bourbons partis, que, plus que nul autre, il avait malmenés, Béranger pouvait tout attendre delà Monarchie de Juillet. Il n'en accepta rien. Sans doute, son rôle de chansonnier politique élait fini. Il le comprit, et sans cesser de rimer à l'occasion, il se fait surtout le protecteur des autres, un solliciteur universel pour tout, pour tous, auprès de tout le monde. Sa correspondance devient alors considérable, et il maintient ainsi son action directe sur ses amis, d'abord, et aussi sur la foule, en répondant aux inconnus qui s'adressent à lui, donnant des conseils, des encouragements, des secours à qui en sollicite. Ses lettres sont comme la menue monnaie du poète et du chansonnier qui ne chante plus. Il s'y répand, étalant à tout propos sa philanthropie, son déisme invétéré, sa morale indulgente, soignant aussi sa popularité avec quelque coquetterie, et mêlant à tout un brin de malice qui assaisonne l'ensemble, relève la philosophie et l'empêche d'être fade et trop bénisseuse. Béranger passa ainsi tout le règne de Louis-Philippe à l'écart, tantôt à Passy, à Fontainebleau, à Tours, non pas boudeur, ni morose, pas même frondeur, plus curieux du spectacle des affaires que soucieux de les conduire, trop démocrate d'ailleurs pour se déclarer satisfait de cette royauté censitaire et bourgeoise.
La Révolution de Février le surprend sans modifier son genre de vie. On veut en faire un représentant du peuple; il n'y consent pas : la politique n'est pas le fait d'un chansonnier honoraire, jaloux de son indépendance et fuyant la contrainte d'où qu'elle vienne. Peutêtre aussi que sa clairvoyance coutumière lui a fait vile deviner le danger, le peu de durée du Irioinpho de la démocratie républicaine et le despotisme succédant trop tôt à cette liberté éphémère. Lui-même n'a pas la conscience tranquille sur ce point. Par haine des Bour-
bons, il s'est fait jadis l'ardent ouvrier de la légende napoléonienne, et l'éclat delà gloire de l'oncle rejaillit maintenant sur l'obscurité du neveu. Béranger n'est pas long à le sentir et il se tient sur ses gardes, refusant, comme toujours, de se laisser confisquer, de mettre sa renommée au service d'un gouvernement qu'il ne peut pas aimer. Position délicate, qui le rend suspect à trop de gens, et fait scruter l'homme et son œuvre avec une malignité trop manifeste. Les légitimistes l'attaquent ouvertement, les orléanistes ne le défendent guère, les bonapartistes lui font des avances qu'il n'accepte pas, et les démocrates, jaloux de ne pas le posséder tout entier, méconnaissent les services et la courageuse attitude de jadis.
Bien plus, une sorte de poésie va éclore, qui, trop raffinée de forme, ne goûte plus la langue ferme mais prosaïque du chansonnier. Les délicats, ou ceux qui voudraient le paraître, raillent l'enthousiasme de ce Pindare de barrière, et il est de bon ton de s'en moquer. Leconte de Lisle, oublieux des services rendus, rit de ce lyrisme court de souffle, et Renan, sentant trop son séminaire, fait le procès, sous le nom de Béranger, de cette gaîté bien française, gauloise même, qui forme tout un coin de notre littérature. Il ne prévoyait certes pas alors les futurs Dîners celtiques, ni les propos tenus sab rosa, avec les gaudeamus qu'on lui a si amèrement reprochés à lui-même.
Ainsi la renommée de Béranger diminuait tandis qu'il vieillissait, pour s'amoindrir encore quand il fut mort. p]tait-ce justice? Plutôt réaction trop forte, parce que, jadis, on avait trop prùné le mérite littéraire du poète et surfait son action, que des admirateurs maladroits voulaient excessive. Et puis, en démolissant Béranger, il semblait qu'on émiettait le second empire lui-même. Il n'est pas jusqu'à la bonté du cœur de l'homme, sa générosité si constante, manifestées abondamment dans sa correspondance, qui nepai'urent
fades et verbeuses à des gens trop prévenus. L'exemple est rare pourtant, et digne de sympathie, de celui qui se met tout entier au service des autres, et emploie sa renommée comme un moyen de mieux obliger ceux qui de toutes parts recourent à lui.
On trouvera ci-dessous des preuves nouvelles de la bienveillance de Béranger et de son ingéniosité à demander parfois les services les plus inattendus. Les lettres qu'il écrivit à son ami Lebrun sont, pour qui voudra les lire à ce point de vue, un véritable manuel du parfait solliciteur : si le fond n'en varie guère, les formules changent sans cesse, toujours appropriées aux circonstan( es, pressantes, aimables et habiles. Mais s'il y a beaucoup de requêtes sous la plume de Béranger, on n'y trouve pas que cela. Ecrivant à un poète comme Lebrun , le chansonnier parle beaucoup de littérature et s'exprime à ce sujet aussi librement que sur le reste. Toutes ces lettres sont inédites, sauf deux que nous avons cru devoir donner quand même pour ne pas interrompre cette longue suite de confidences. Commencée en février 1812, elle prend fin seulement quelques mois avant la mort de Béranger.
Quand elle s'ouvre, celui-ci vivait d'une modeste place dans les bureaux de l'Université, et de la pension de membre de l'Institut de Lucien Bonaparte, que ce dernier lui avait abandonnée en quittant la France. Mais on disait que .Napoléon, pour punir son frère, avait ordonné la suppression de tous ses traitements. Lebrun se préoccupe alors de la situation de Béranger. Ils s'étaient rencontrés parfois au milieu de quelques amis communs. Benjamin Antier, Bocquillon NVilhem, anciens élèves du prytanée de Saint-Cyr comme Lebrun, et chansonniers comme Béranger. Puis ils s'étaient retrouvés chez le poète dramaticiue A. V. Arnault. La sympathie était née bien vite entre cette jeunesse avide de plaisirs littéraires. Klle dura plus de quarante ans
entfe Bérangfet- et Lebrun, à travers leurs fortufies diverses. Si tous deux exaltèrent Napoléon I", là s'arrête la comniune ressemblance. Lebrun connût dés succès enthousiastes au théâtre, moins btiijràiits, pourtant, moins populaires que ceux de Déranger. Mais il n'imita point la réserve- constante de son aini. Devenu, sous Louis-Philippe, directeur de l'Imprimerie royale, beaucoup grâce à Déranger, le second empire fit de Lebruii un sénateur, et c'fest marquer en quelques mots Id matiière différente dont ces deux poètes envisageaient la politique. Mais cette divergence n'ôtait rien, comme on le verra, à la cordialité de leurs relations. Ce fut toujours elitre eux Uiie ainitié sincère, qui autorisait la fl-aiichise des épanchemerits, et on va juger combien Déranger sut parler à cœur ouvert à son ami.
Paul Êonnefon.
24 déceiiibfe ÎSlâ.
Je ne doute point que Monsieur Lebrun ne connaisse le contenu de ia lettre que M. Arnault (1) m'a écrite, et qui, je crois, ne m'est parvenue que par lui. Puisqu'il veut bien prendre part à la bonne action de cette excellente personne, je voudrais bien, sans interrompre ses occupations toutefois, me cd&cèrter avec lui sur ce que j'ai à faire pour mettre à profit la bonne volonté qu'a témoigùée M. Stichet, que je n'ai nullement l'honneur de connaître.
je me présenterai demain jeildi, à dix heures,
(1) Antoine-Vincent Arnault (1766-1834), l'auteur de tragédies, de fables, et des charmants Souvenirs d'un se.rnf/énaire, chef de la division de rlnstmctionpubliiiue âû ministère de rintérieur. dans le bureaux de laquelle il fit entrer UC'rahger en 1809. Arnault servit aussi à râpprorher Déranger de Lebrun, ainsi (ju'on le voit dans une lettre du 28 octobre 1812 {Correspondance, J, p. i82).
chez Monsieut- Lebrun, mais si cette heure, si ce jour ne l'accommodent pas, je le supplie de ne pas se gêner, et de me faire indiquer par son portier le jour et l'heure qui lui conviendraient mieux.
Je réserve à un autre temps le plaisir de témoigner à Monsieur Lebrun combien me touche l'intérêt qu'il veut bien prendre à moi.
Son très affectionné serviteur,
BÉRANGER
Hue de Bellefond, n" 20.
[29 février 1820.]
Mon cher Lebrun, je ne pourrai aller demain à votre répétition (1), mais je compte bien ne pas manquer celle de vendredi. Je dîne aujourd'hui avec Etienne, et je ferai tout mon possible pour le déterminer à vous sacrifier une matinée. Je suis persuadé, d'après ce qu'il vous a dit, qu'à moins de grand obstacle, il vous tiendra sa promesse.
Arnault et sa famille sontàrHvés hier en bonne santé.
Dites-moi, lié faut-il psls un billet d'auteur pour pénétrer dans la prison de votre reine d'Ecosse? Je connais peu les usages des répétitions.
Mes hommages respectueux à Madame.
Tout à vous de cœur. BérAngèr.
(1) Noie de Lebrun : Fiépétition générale de la tragédie de Marie Sluart, à lai(iielle l)eaiicoup d'hommes de lettres avaient été invités. Ktienne était homme d'esprit et de goùi, et le JDilrnal le C-onsfitnlioniiel, i\on{ il dirigeait la rédaction, lui donnait, dans la littérature comme dnns la politiiiuc d'alors, intluence et autoiité. Haye en 181G juir une ordoanance royale de la liste îles académiciens, suilmpiclle l'avait lait inscrire di's 1810 le Succès de sa comédie, /e.<; HfU.i
[10 avril 1820.]
Mon cher Lebrun, j'espérais vous voir hier soir chez M™" Davilliers, et j'avais l'intention de mettre votre obligeance à contribution pour un billet de deux places. J'ai différé tant que j'ai pu cette demande, persuadé que vous devez être accablé de tout l'ennui qui suit un succès comme le vôtre. Le départ de Talma me force enfin de vous importuner; mais agissez-en librement, et, pour peu que cela vous gène, renvoyez-moi à son retour. Dans tous les cas, que votre billet ne soit pas pour mardi.
Adieu. Tout à vous. J'attends votre réponse par la poste. Mes civilités respectueuses à Madame.
Votre ami, Béranger.
Rue (le Bellefond, n° 20.
Mon cher Lebrun, j'ai oublié de vous rappeler, mardi, le dîner'que nous devons faire aujourd'hui (1). En serez-vous? S'il faut que je vous aille chercher, écrivez-moi le. J'irai avec Cauchois-Lemaire, qui viendra me prendre chez moi, à cinq heures et demie. S'il vous arrange mieux d'y venir aussi, vous savez à quelle heure vous m'y trouverez. Mais point de dérangemeut inutile : car je passe presque à votre porte pour aller au Palais-Royal.
Mes amitiés respectueuses à Madame.
Tout à vous. BÉRANGER.
Ce 21 novembre (1823).
Gendres, il n'en était que plus populaire et plus autorisé. En 1820, l'Académie française, dès que le ministère Martignac lui eut donné une éclaircie de liberté, se hâta de le rappeler dans son sein. Il y reprit séance le 23 décembre 1824.
(1) Note de Lehrun : Dîner du vendredi avec ïliiers, Mignet, Courier, Thierry, Fauriel, etc.
Mon cher Lebrun, votre portière vous aura dit sans doute que je m'étais présenté chez vous ce matin, et peut-être aurez-vous deviné que je venais retirer la parole que je vous ai donnée hier. En effet, j'ai oublié que mercredi je vais à Sainte-Pélagie, ce qui me tiendra jusqu'à quatre heures. Prenons donc un autre jour. Demain vous n'êtes pas libre. Jeudi le serez-vous? Ou bien voulez-vous vendredi, avant voire dîner? Samedi je suis pris. Enfin, voyez ce qui vous convient, et prouvez-moi que vous me pardonnez mon étourderie en m'assignant un autre rendezvous! (1)
Dites à M""^ Lebrun que je suis bien fâché de la rencontrer si peu chez elle; mais que ce n'est pas ma faute si elle ne s'habitue pas à ma figure ni à mes manières, car il est bien rare que j'aie le plaisir de la trouver, quand je vais la voir. A ce train, je vois qu'elle aura longtemps peur de moi, et en vérité, j'en ai bien du regret.
Tout à vous de cœur. Béranger.
Ce lundi 8 décembre (1823).
Mon cher ami, ne m'avez-vous pas parlé hier de dîner demain avec vous? Ne répondez pas : moii chapeau, mais permettez que je me dégage. J'irai mercredi chez vous vers deux heures. Vous me lirez votre pièce, et si un des jours de la semaine nous pouvons dîner ensemble, j'en serai bien aise, parce qu'alors nous causerons de l'ouvrage, après la lecture que vous m'aurez faite et les réilexions qu'elle
(1) Noie (le Lebrun : Il s'agit d'une lecture du <id d'Andalousie, tragédie i|ue M. Lebrun venait d'acluiver et sur la- ((uclle il voulait ci)nsull(M'k' gdût et la sincérité de béranger.
— io —
aura fait iiaître en moi. J'aime mieux cela; ainsi à mercredi.
Mille amitiés à Madame.
Tout à vous de cœur. Béranger.
Ce lundi (15 décembre, 1823).
Mon cher Lebrun, n'attendez point ce soir que j'aille vous prendre, pour nous rendre à notre petite réunion (1). Je suis de nouveau confiné chez moi, ou pour mieux dire, je vais en sortir pour aller demeurer chez Gévaudan (2), faubourg Poissonnière, n" 21, et me remettre entre les mains de Dubois (3). Ma poitrine, toujours souffrante, me joue ce mauvais tour. Depuis lundi soir, je garde le coin du feu, et je crains de le garder encore longtemps. Présef-
(1) Noie de Lebrun : Vers 1822, quelques hommes, qui ont presque tous acquis depuis de la célébrité, se réunissaient les vendredis chez un modeste restaurateur de la me Saint- Thomas-du-Louvre (rue qui n'existe plus et qui descendait de la place du Louvre à celle du Palais-Royal); c'étaient MM. P'auriel, Cousin, Béranger, Courier, Thiers, Mignet, Lebrun, Augustin Thierry; on parlait plus dans cette réunion de littérature que de politique, et ceux qui en faisaient partie et qui existent encore ne se retrouvent pas ensemble sans se souvenir du charme, de la gaieté, de l'esprit de cette société jeune et pleine d'espérance, dans laquelle furent admis pliis tard Ary ScheH'er, Cauchois-Lemaire, Sampayo et Alexandre Martin qui n'était pas le moins brillant de la compagnie. La ténnion du vendredi, quand elle fût devenue plus nombreuse, se transporta de la rue Saint-Thomasdu-Louvre au Palais- Koyal, chez les Frères Provençaux; mais moins intime alors, elle perdit de son charme et de sa libre expansion et elle finit par se séparer.
(2) Gévaudan (Antoine), député de Paris de 1822 à 1824, né à Cette (Hérault), le 21 mai 1746, mort à Paris le 17 mai
(3) Dubois (Antôine\ né à Cramât (Lot) le 18 juin 1756, mort à Paris le 30 mars 1837, chirurgien de la maison de santé connue depuis lors sous son nom.
vez-vous bien des rhumes, et ne les laissez jamais s'amasser : on paye cette négligence un peu cher. Dubois prétend néanmoins que dans peu je serai rétabli. Ainsi soit-ill
Mille tendres respects à Madame et mes amitiés à Duparquet.
Tout à vous de cœur. Békangër.
Témoignez tous mes regrets à nos convives anciens et nouveaux, et dites leur bien que ma première sortie sera pour me rendre au milieu d'eux.
Mon cher Lebrun, avec là meilleure volonté possible de vous aller voir et de renouer connaissance avec M°"' Lebrun (car il y a si longtemps que je ùe l'ai vue que je crains que cène soit une connaissance à refaire), j'en ai été empêché jusqu'à ce jour pài" diverses raisons et surtout par la maladie de Manuel, (}lii est cloué à Maisons, où je lui tiens cortipagnie le plus que je puis. Partagé ainsi enlt-ë l'humble domicile de Gevaudan et le château de Laffilte, je manque de parole à toutes mes volontés. Dites à M™" Lebrun que je ne désespère pourtant pas d'aller vous relancer dans votre retraite. Vous êtes bien tranquilles, vous autres. Vous devez travailler; moi, grâce au Ciel, je ne fais plus rien depuis que ma santé est rétablie. Car il est bon que vous sachiez que je me porte parfaitement, surtout depuis un mois. Le séjour de Maisons m'a surtout été trrs favorable. Les bois, les près èl la rivière, voilà apparemment ce qu'il me faut. Aussi j'y retourne pour une quinzaine encore.
Est-il vrai que vous vous soyez remis de nouveau
sur les rangs pour rAcadémie? Vous savez ce que j'en pense ; je ne vous le répéterai donc pas.
Oh ! çà; et notre voyage y pensez-vous? J'y pense encore, moi; il ne me manque plus que l'argent, un passeport et une valise. Je viens de recevoir une lettre de M'"« Aubernon. Elle me rappelle mon projet. Elle me dit aussi de lui écrire; mais elle ne me donne pas son adresse, et je pense qu'il ne suffit pas d'adresser les lettres à Florence. Faites-moi savoir comment lui faire parvenir les miennes. C'est le cas de vous donner ma nouvelle adresse: rue des Martyrs, n" 23.
J'ai vu Martin, à mon dernier passage à Paris : il allait partir pour les Pyrénées. Cet homme va et vient avec une liberté inconcevable. La basque de son habit ne s'accroche donc nulle part. Je lui porte envie, moi qui accroche à tout.
Comment se porte le Cid'l et nos Grecs, qu'en faites-vous? La mort de Byron vous a-t-elle inspiré? On m'a écrit de Londres pour me sommer de la chanter, mais j'ai vu tant de vers déjà sur ce sujet, et il va en paraître tant d'autres, que moi, faiseur de ponts-neufs, je crains d'étouffer dans la foule, et puis, je suis dans un bon accès de paresse, dont je veux profiter.
Adieu, mon cher ami. Présentez mes hommages à Madame, et priez-la de me conserver place dans son souvenir.
Tout à vous de cœur. Déranger (1).
Ce 19 juillet 1824.
(1) Note de Lebrun: MM. Duparquet et Martin, amis de Béranf,'er comme de M. Lebrun, faisaient alors un voyage en Italie, et Déranger avait l'ait avec M. Lebrun le projet de les
Mon cher Lebrun, je viens de lire l'article du Constitutionnel qui m'a fort mécontenté. Ou Dumoulin l'a fait sans voir ma lettre, ou ses idées étaient furieusement arrêtées. Je viens de lui écrire à ce sujet, et j'entre dans beaucoup de détails que je ne croyais pas qu'il fût nécessaire de lui donner. J'espère qu'au moins demain il sera d'humeur plus facile et montrera un esprit plus éclairé. Je regrette bien de ne l'avoir pas trouvé chez lui hier. Peut-être aurait-il moins dit de balourdises aujourd'hui. L'article du Courrier devrait le faire rougir un peu.
Si je vous suis bon à quelque chose, écrivez-moi un mot par le porteur.
Adieu, bon courage, et un peu de patience.
Tout à vous de cœur. Déranger.
Ce 3 février 1825.
Que je vous sais de gré de m'adresser des reproches aussi aimables! En relisant votre lettre, loin d'être repentant, je ne puis m'empêcher de me féliciter d'avoir mérité de si douces réprimandes, puisqu'elles sont une preuve d'amitié, que, sans doute, vous n'auriez jamais eu occasion de me donner sans cela. Peut-être allez-vous crier à l'infamie contre moi, pour avoir eu pareille idée; mais que voulez-vous y faire? Cette idée me possède. En effet, vous ne m'aviez jamais aussi bien fait sentir combien votre amitié était vraie et sincère, et tout le prix que j'y dois attacher.
rejoindre. Mais il avait eu la môme envie en 1818 et n'y avait pas donné plus de suit.'. Il avait besoin de Paris. Jean de Paris était sa ressemblance et il n'aima guère à voyager qu'au.»- rives prochaines.
Je veux cependant tenter de m'exeuser un peu. D'abord je ne croyais pas que vous dussiez rester à Paris plus de trois jours ; et comme dans cet espace de temps, il m'a été tout à fait impossible d'aller vous voir, l'idée ne m'en est plus venue après. M™" Aubernon, que je n'ai vue qu'un instant depuis le soir de la noce, n'a pu m'apprendre que votre séjour à Paris était prolongé, ,1e pensais aussi que vous sauriez combien j'étais occupé par des affaires qui ne sont pas les miennes, mais qui ne m'ont pas moins absorbé. Voilà au moins six semaines que je ne suis plus à moi. Ce n'est pas seulement pour les amis malheureux que j'ai à courir, mais aussi pour mes amis riches. Je suis même dans une affaire qui intéresse Lebrun : je veux parler du Courrier français. Dites-moi comment il se fait qu'un pauvre poète, qui tient tant à son indépendance et à sa paresse, se trouve sans cesse dans un tourbillon qui semble respecter tous ses confrères? En y pensant vous me plaindrez un peu et m'en voudrez moins. Je n'ai pas le temps de penser à la poésie, je vous jure; et ce n'est pas pour elle (ce dont au reste je rougirais), que j'oublie d'aller voir ceux que j'aime. Croyez bien que sans tous ces embarras, je n'aurais pas manqué de profiter de votre séjour pour aller vous répéter tout ce que je vous ai déjà dit du plaisir que je trouve à causer Intimement avec vous. Vous ne devez pas douter du sentiment vrai qui me fait rechercher votre affection, qui me semble toujours exempte de caprice et d'exaltation fausse. Ah I que je voudrais être avec vous à Champrosay! J'en aurais bien besoin pour me reposer un peu. Mais vous le savez, j'ai ici des personaes qui ont besoin de moi. M'"" Fabreguettes a encore éprouvé un sur^
croît de chagrin. Sa petite fille est retombée malade très dangereusement. Le spectacle de malheurs aussi réels me rend un peu indifférent aux jérémiades de nos femmes à canapé. Je puis vous dire cela à vous.
Dites bien à Lebrun de profiter de son bon temps. Qu'il travaille beaucoup et bien. Il est bien heureux, lui ! Je lui porte envie. A propos, on vient de faire une édition mutilée de toutes mes chansons, dont je n'ai pas corrigé les épreuves, et qui est décorée d'un portrait pour lequel je n'ai pas posé. 11 est bien drôle. C'est celui de Louvel avec des lunettes.
Il y a ce soir lecture chez Laffilte de Guillaume de Aassau. Elle a été demandée par l'auteur, mais nous espérons avoir Talma pour lecteur.
Adieu. Pardonnez-moi, dites à Lebrun de me pardonner aussi et instruisez-moi de votre retour à
Paris.
Tout à vous de cœur. Béuanuek.
Dimanche 23 octobre (1825).
J'ai appris ici que vous m'en vouliez de ne vous avoir point encore été voir, malgré la promesse que je vous avais faile à mon dernier voyage. Ignoreriez-vous que je suis enfiévré depuis ce temps, et que c'est à'Champrosay que j'ai eu le premier accès de cette bonne fièvre quarte ou tierce (comme elle est à cheval sur deux jours, je ne sais quel nom lui donner) qui me travaille encore et me met en guerre iivec tous mes amis et quelques médecins, parce que je ne veux pas la couper. Je ne crois pas positivement que Champrosay soit coupable de mon
mal, mais vous sentez qu'on est peu disposé à voyager avec ce vilain bagage. J'ai pourtant quitté Maisons, et suis maintenant à Paris; j'ai même été à Bagneux, dont on m'a dit que l'air me serait très bon; en effet, l'accès que j'y ai eu a été très faible. J'en attends le retour ici, pour voir de quelle façon je serai traité cette fois. Au reste, il est bon de vous dire que les premiers accès ont été de douze et quinze heures et que maintenant, j'en suis quitte pour trois ou quatre heures. "Vous voyez qu'il n'y a plus que patience à avoir. Aussi, patienterai-je, surtout appuyé de l'avis de Dubois qui me conseille aussi de laisser la fièvre s'user elle-même, si je n'en souffre pas trop : ce qui est, puisque ma poitrine n'a jamais été en meilleur état. Mais en voici assez sur moi. Que faites-vous? que devenez-vous? Lebrun travaille-t-il? Avez-vous des habitués? J'ai passé deux fois chez vous à Paris, pour voir si je serais assez heureux pour vous prendre au passage. A l'une des fois, Duparquet était ici, mais point chez lui. Si je l'avais vu, je l'aurais chargé de vous expliquer pourquoi et comment je ne m'étais pas encore mis en route pour (Ihamprosay. Cela m'eût peut-être évité les duretés que vous n'avez pas manqué de me prodiguer et que je mérite si peu. Vous ne devez pourtant pas penser que ce soit les plaisirs de Maisons qui m'aient empêché de vous aller voir. Ils ne sont pas tellement vifs qu'on ne puisse s'en arracher. Et puis, il m'est toujours impossible d'y tourner mes petits vers.
Talma est dans votre voisinage; Lebrun l'a-t-il été voir? On le dit bien défait et dans un état qui fait craindre qu'il ne puisse remonter sur la scène.
Je n'ai encore reçu qu'une lettre de M"'" Aubernon.
J'y ai répondu sur le champ, et même assezlonguement, car, tout paresseux que je suis, j'en écris lonf>- quand je m'y mets.
M'"* Bérard n'est pas revenue très satisfaite des eaux de Plombières. Je souhaite qu'il en soit autrement de votre voisine.
Et votre cousine, l'avez-vous encore avec vous? C'est une personne qui me convient tout à fait, non que j'aie envie de l'épouser, mais ma foi, s'il me fallait choisir entre elle et certaine comtesse dont l'organe m'a déplu, je lui donnerais certes la préférence, même pour le mariage, si j'en étais réduit à cette extrémité. Si vos messieurs savaient cela, ils me trouveraient bien ignoble. Que voulez-vous? Je suis pour les petites gens. Après cet aveu, soyez surprise que je ne fasse que des chansons! En effet, je suis bien canaille! Aussi ne suis-je pas étonné que mes discours fassent quelquefois faire la grimace aux gens comme il faut.
Thiers, qui arrive à Maisons, m'interrompt, il me charge de mille amitiés pour vous et Lebrun. 11 est un peu souffrant.
Adieu, ne m'en voulez plus et croyez à ma vive et sincère amitié.
Tout à vous de cœur. Béhangkh.
Ce 16 août 182G.
Tout paresseux que je suis, je veux vous écrire et vous prouver qu'il y a des personnes qui peuvent triompher de mes défauts. Je vous aime de convenir que vous avez été charmée que ce fût la fièvre et non tout autre motifqui m'empêchait devons aller voir. Cette fièvre, qu'est-elle devenue? Dimanche, qui était
mon jour, je n'en ai point eu de nouvelles. Mais j'étais à Bagneux, pays dont Tair est excellent et où j'ai passé six jours. Me voici de retour à Maisons, et je crains que le bord de l'eau ne me convienne pas autant. Je saurai cela ce soir. Au reste, mes ressentiments fébriles sont si légers que ce n'est plus la peine d'en parler. Il m'est survenu un autre mal qui pourra bien me forcer de recourir aux sangsues. Mais, en vérité, il y a de quoi rougir à toujours parler ainsi de sa santé !
J'ai retrouvé ici Thiers et Tissot, de plus Eugène Laftitte avecsa fille, M"'' Mélanie, personne fort bonne et pleine de naturel. Nous attendons demain M. et M""' Nerville. Les dames du château sont on ne peut plus aimables, et je suis tenté de croire que la demoiselle surtout prend goût à la société.
Ah ! Lebrun vous a abandonnée pendant plusieurs semaines ! Est-ce qu'il aurait couru après les académiciens? En meurt-il de ces pauvres diables! Comment peut-on penser à entrer dans un corps où la mortalité se met à ce point? Il y a de quoi en dégoûter les plus affamés. Si encore... Mais de quoi me mêlé-je? Laissons en paix les immortels.
Vous avez donc lu à votre cousine le passage de ma lettre qui la concernait ; j'en suis bien aise. Mais pourquoi parlez vous de mes préventions contre la comtesse? Je ne parlais qu'en général, et parce que vous vivez dans un cercle où j'ai cru voir un certain penchant à encenser particulièrement les femmes à grands airs, que, moi, je déteste, parce que j'aime extrêmement les femmes naturelles. Quant à votre comtesse, je lui trouve seulement un organe qui ne me va pas au cœur, mais qui indique bien où est le sien. Dans ma jeunesse, je l'aurais grandement estimée, et je vous assure qu'à présent je u'ui d'elle
qu'une opinion favorable d'après ce que j'en ai entendu dire. Mais toujours est-il que j'ai la fibre populaire, comme disait Napoléon, et que je n'aime pas les grandes dames, ni les conversations maniérées.
J'ai reçu, il y a deux jours, une lettre de M™*^ Aubernon. Elle m'annonce qu'elle doit quitter Cauterels le 10, ce qui m'a empêché de lui répondre, ma lettre ne pouvant lui parvenir assez tôt. Elle me dit comme à vous, qu'elle est pâlie et maigrie. Je dirai comme vous : à quoi sert donc ce voyage? Enfin, sa santé est bonne, et c'est là l'important. Elle me parle de boire du Champagne cet hiver, et vous conviendrez que c'est une heureuse disposition. Elle prétend qu'elle sera ici du 20 au 2.5. Tant mieux ! Je pourrai la voir avant de partir pour la Picardie, car j'ai toujours ce voyage en vue. Mais vous, quand vous verrai-je? Voilà aussi longtemps qu'elle que vous êtes absente pour moi. Aussitôt que j'aurai l'assurance que ma fièvre a déménagé, j'irai courir le risque de la regagner à Champrosay. A vous dire vrai, je crois que le pays y a peu contribué. 11 n'a développé qu'une disposition; mais je crois que, sans cette lièvre, j'aurais fait quelque forte maladie, et tout le prouve. Ce qu'il y a de sûr, c'est que ma poitrine s'en est bien trouvée.
Thiers. qui vit on ne peut plus en ermite, éprouve quelques douleurs de foie. Peut-être a-t-il trop travaillé. Il est d'une assiduité qui me charme et me fait honte. Je suis chargé de sa part de vous accabler d'amitiés ainsi que Lebrun. Faites donc les siennes et les miennes au mari, et garde/ une bonne moitié pour vous.
Tout à vous de cn-ur. BLiî.vM.iiu.
Maisons, ce (1 sepleiubit! i8iiG,
Vous me faites bien regretter de ne m'être pas trouvé chez moi hier. Quoi I vous êtes venue me voir et je ne l'ai pas pressenti. Je m'en veux à la mort. Aussi, pourquoi ne pasrae prévenir? Au reste, vous m'auriez trouvé bien triste. J'avais eu depuis deux jours le spectacle d'une famille désolée. Peutêtre lesavez-vous déjà: Méchin a suspendu ses paiements avant-hier. Je n'ai malheureusement pas pu le servir comme je l'aurais désiré. Ah! ma chère, quelle' désolation ? Mais parlons de notre dîner. Je vous dirai que depuis deux jours ma poitrine s'est un peu irritée. Je crains les réunions où l'on est obligé de parler, et les réunions d'amis sont pour moi les plus dangereuses. J'aurai bien du regret pourtant de manquer à la vôtre. Mais c'est que j'ai aussi une invitation pour lundi chezM^^Aubernon ! Je voudrais bien toul concilier avec ma santé. Je vais me reposer aujourd'hui. Si je me sens mieux demain , croyez que j e me ferai un vrai plaisir d'aller chez vous que j'aime tant tous les deux. Pardonnezmoi seulement l'incertitude où je vous laisse. Mille amitiés à Lebrun, et tout à vous de cœur.
Déranger.
Mon cher ami, je vous renvoie Philippe-Auguste. Je l'ai lu tout entier, y compris Verrata. ,11 faut plaindre un homme qui a consumé vingt-cinq ans de sa vie à faire un pareil ouvrage, du moins si mon sentiment ne me trompe pas. Pourquoi l'a-t-il publié? Tant qu'il était en portefeuille, il pouvait se nourrir d'illusions. Souhaitonsqu'il puisse s'en faire encore. Oh! quel métier que celui de poète ! Vivent
les chansonniers 1 A propos, il faut que vous sachiez quema pauvre poitrine est en débâcle, et que je garde la chambre. C^est le parti le plus sage pour me tirer promptement d'affaire. J'ai écrità M-Aubernon pour la prévenir que demain je ne pourrais dîner avec elle : elle m'a répondu qu'elle était indisposée aussi et n'irait point chez Laffilte ce soir. Il n en serapas de même chez vous, je pense. Je lesouhai e bien pour votre femme qui, toute raisonnable qu'elle est, me semble fort amie des bals. Bien du plaisir donc ce soir. Adieu. Tout à vous de cœur.
BÉRANGER
Ce dimanche [1826.]
Mes bons amis, vous me pardonnerez de répondre par un seul billet aux deux lettres aimables et tendres que vous m'avez écrites. Je ne veux que vous rassurer sur ma santé, beaucoup meilleure qu'on pourrait le croire, après ce que j'ai eu et ce que j'ai encore à supporter d'affliction. Je suis revenu passer quelques jours à Maisons, où je suis absolument seul, ce qui convient àla nature de mon caractère. Je ne vous parlerai ni de la perte que j ai faite (1) ni de ma douleur. Vous êtes faits 1 un et l'autre pour en apprécier toute l'étendue. D'ailleurs, je ne sais pas parler de mes chagrins : vous m en plaindrez davantage. Croyez que j'ai été bien sensible à vos témoignages d'amitié : je m'y attendais, rai eu beaucoup de consolations. La conduite de laffitte dans ces tristes moments, m'a vivement touche.'ll estimpossiblede montrer plus de dévouement à la mémoire d'un ami. On imprime l'Iusto-
(1) La mort de Manuel,
rique des obsèques, vous y verrez le rôle qu'il y a joué. Cet historique est de Mignet et me paraît fort bien. Thiers a pu faire passer un article excellent dans le Constitutionnel. Enfin, le peuple de Paris, malgré l'autorité, a réparé autant que possible les torts des électeurs envers le plus courageux défenseur des libertés publiques. Hélas! voilà tout ce qu'on pouvait C'est bien peu, mais je ne m'y attendais pas. Ah! si toute la France eût été comme moi dans la confidence des pensées de Manuel, que n'eùton pas voulu faire de plus! Mais, sans m'en apercevoir, je me laisse aller à vous entretenir de l'unique objet de mes réflexions. Parlons de toute autre chose.
Aubernon a eu la bonté de m'écrire aussi; j'y ai été bien sensible. Je crois l'avoir remercié l'autre jour : si je ne l'ai pas fait, faites-le. Je dois une réponse à sa femme; elle sait maintenant la cause qui me l'a fait différer. J'espère être en état de lui écrire dans quelques jours.
Vous allez avoir une nouvelle amie. J'ai appris que Duparquet se mariait. Il fait bien. Le célibat est une belle chose, mais l'isolement est au bout.
Adieu, mes bons amis, pensez à moi, et croyez qu'affligé ou non, je ne vous oublie pas.
A vous de cœur et pour la vie. Déranger.
Maisons, ce 27 août 1827.
Ce mardi [18 décembre 1827.]
Mon cher ami, je viens de lire un peu à la hâte votre poème (1) dont je suis enchanté. J'ai doniié
(1) Le voyage en Grèce, poème de Pierre Lebrun, publié chez Ponthieu sous la date de 1828,
quelques coups de crayon, dont je vous expliquerai l'intention, si vous le jugez nécessaire. Beaucoup d'affaires m'ont occupé depuis deux jours et vous êtes pressé; sans cela, j'aurais relu cet ouvrage avec plus de soin: car la première lecture est toute de plaisir; la seconde seule est à la critique. Nous en causerons du reste. Dès aujourd'hui, je vous remercie de l'impression qu'il a faite sur moi : j'ose croire qu'elle sera partagée par le public.
A vous de cœur. Béranger.
Ce mercredi [6 janvier 1828.]
Mon cher Lebrun, j'ai rencontré hier soir, chez Laffitte, M. Berlin de Vaux et lui ai parlé de votre poème, lui demandant de laisser mettre un article dans les Débats, et lui reprochant de l'avoir empêché jusqu'à ce jour, par sa préférence pour Barante. Il s'est justifié du dernier point, en assurant toutefois que Barante était en effet le candidat qu'il voulait voir arriver. Il m'a promis de plus l'insertion d'un article si l'on voulait s'abstenir de parler de prétentions académiques. Mais il faut, dit-il, que l'article lui soit envoyé tout fait et envoyé par moi ; sans quoi, il ne promet rien.
Mon cher ami, je voudrais être capable d'écrire quelque chose de bien survotre ouvrage, je le ferais avec grand plaisir. Mais, à mon défaut, cherchez dans vos connaissances qui vous rende ce petit service, et dépêchez-vous de me mettre à même de sommer de Vaux de sa parole. Ne pourriez-vous recourir à Vitet pour cette affaire ? .le crois qu'il ne faudrait pas que l'article fût trop long. Vovez au reste ce qui vous conviendra, mais dépêchez-vous.
Je n'ai pas le temps de vous aller voir, j'en suis bien fâché. M'"* Aubernon m'a dit que vous étiez encore souffrant.
Mille amitiés à votre femme. Tout à vous.
BÉRANGER
Mon cher ami, le Journal de Paris va renaître et doit, dit-on, prendre une couleur libérale et suivre une marche indépendante. On est venu me trouver pour me prier de vous solliciter de prendre part à sa rédaction. On reviendra dimanche chercher votre réponse. Il s'agit d'une rétribution de oOO fr. par mois. Cela vous tente-t-il? Viennet a été séduit. Voyez si vous voulez vous laisser faire.
A vous de cœur. Bérangek.
Ce M avril 1828.
P.-S. — Si vous vpnez demain matin chez moi, j'y serai jusqu'à midi, et donnerai des ordres au portier.
Vous devez être bien inquiète de votre Cor5a«r(l). Je vous le renvoie : il vous manquerait à la campagne. Quel beau temps vous allez avoir! Vous verrez qu'il ne fera que ple'ivoir au mois de mai. Adieu et bon voyage. Mes amitiés à l'Académicien.
Tout à vous de cœur. Béranger.
[If) avril 1828.]
Vous prenez votre monde en traître, mon cher ami; c'est lorsque je suis loin de vous que vous
(1) Le Corsaire rouç/e de Fenimore Gooper, que M'"° Lebrun avait prêté à Béranger.
vous hasardez à faire mon éloge en pleine Académie (1). En vérité, je relis l'article du Courrier pour être sur que je ne me trompe pas. Non, certes, que la chose me surprenne de votre part; mais étonné comme je dois l'être, que l'Académie vous ait permis de me donner une si grande preuve d'amitié qui en est aussi une de courage.
Vous me savez trop bien par cœur pour que j'use avec vous des formules de remerciement. Nul plus que moi n'est sensible aux éloges de ceux que j'aime. Vous venez de mettre le sceau à ma réputation. Je n'ai qu'un regret, c'est d'être presque sûr d'avance que je n'aurai jamais occasion de faire pour vous ce que vous venez de faire pour moi. Que voulezvous, moucher panégyriste? Je ne suis pas né pour l'Académie. J'éprouve encore un autre regret, mais celui-ci ne sera pas de longue durée, je voudrais connaître tout votre discours. Si j'en juge par le petit nombre de fragments cités par le Courrier, il a dû obtenir un grand succès. De quelque façon que vous vous y soyez pris pour faire l'éloge obligé de Sa Majesté, je doute qu'elle ait lieu. d'être aussi satisfaite que votre ami, son très humble sujet.
Enfin, mon cher Lebrun, vous voilà bien de celte Académie française qui a compté tant de noms illustres. Depuis quelque temps elle s'est réhabilitée dans l'opinion publique. Encore quelques choix comme le vôtre, si toutefois elle trouve a les faire, et je suis cerlain qu'elle regagnera tout ce qu'elle avait perdu de considération. Vous connaissez mon o|)inion sur les corps littéraires et mon éloignement
(1) Noie de Lebrun : Mon discours & l'Acaiiémie renfermait un éloge de Béranger qui a été fort applaudi.
pour toute association. Mes idées ne changeront jamais, je crois; mais je n'en suis pas moins disposé à rendre justice aux différents mérites que l'Académie renferme aujourd'hui. Ne regardez donc pas mon éloignement pour elle comme l'effet d'un ridicule entêtement. Il ne me convient pas de penser à en être jamais. Ma réputation n'a plus qu'à décliner, et je m'attends à la voir passer comme j'en ai vu passer tant d'autres. L'Académie n'y pourrait rien. Je m'en console d'avance et ne veux pas chercher de remède à un mal inévitable. Vous le dirai-je même, en perspective cela ne me chagrine pas trop. 11 me semble que je gagnerai en indépendance ce que je perdrai en vain bruit. Je vais quelquefois jusqu'à désirer que la chute soit prompte. Mais peut-êtreen est il de l'oubli comme de la mort, qu'on brave si bien de loin. S'il en est ainsi pour moi, il me restera de bons amis pour m'aider à supporter mon chagrin. Vous venez de vous y engager, et vous y parviendrez par de nouveaux succès. Soyez certain qu'à quelque gloire que vous puissiez parvenir, elle sera pour moi un sujet de bonheur.
Adieu, mon ami, j'ai longtemps bavardé, et je ne vous ai encore rien dit pour votre femme que je soupçonne d'être de moitié dans le passage en question. Embrassez-la pour moi. Ne m'oubliez pas non plus auprès de M"'*" Aubernon qui ne me répond pas. Mille choses aimables à tous nos amis.
A vous pour la vie. Béranoer.
Ce 25 mai 1828.
P. -S. — Ce 27 mai. Comme un imbécile, j'ai gardé ma lettre dans ma poche et vous ne la recevrez qu'avec le timbre de Cambrai, où je me trouve aujourd'hui.
Je lai dit à Lebrun : je voulais vous répondre de vive voix et vous remercier de tout ce qu'il y a d'aimable dans votre invitation. J'avais tout calculé pour arriver cette semaine à Champrosay, mais je suis dans la main des libraires et des imprimeurs : le moment même est critique, car il s'agit de décider quelles sont de mes chansons celles qui peuvent supporter l'impression sans trop de danger d'être perdues pour leur pauvre auteur. Comme il faut que je sois lundi à Paris, je vais donc à Bagneux demain dimanche et reviendrai ici lundi achever mon travail. Mais mardi je me mets en route, pluie ou vent, chaleur ou glace, et vous me verrez vous tomber sur les bras pour beaucoup plus de temps que vous ne voudrez, malgré toutes vos agaceries. Car je l'ai dit aussi à Lebrun, je suis un commensal ruineux pour le café. Il prétend que vous en avez d'excellent. Ce n'est pas le point essentiel ; c'est d'en avoir beaucoup qu'il m'importe. Femme de ménage, je vous vois toute suffoquée. Rassurez-vous toutefois un peu : je commence à savoir modérer mes appétits gloutons.
M""' Aubernon parait devoir se mettre en route demain. C'eût été une belle occasion pour moi, si j'avais été libre. Elle prétend qu'elle sera encore à Champrosay quand j'y arriverai; j'en doute fort. Elle a trop à s'occuper de son nouvel établissement ici, où elle me semble devoir être fort bien, si elle le veut. Elle prétend que Lebrun est obligé de venir à Paris mardi pour y rester trois jours au moins. Cela ne m'arrange pas. L'Académie est donc une chose bien gênante. J'ai bien raison, en ce cas, de n'en vouloir pas être.
Avez -VOUS encore votre cousine auprès de vous? Vous verrez que je serai assez gauche pour arriver quand elle sera partie.
Adieu. Mille tendres amitiés, ettâchez d'être aussi aimable que votre lettre quand je serai auprès de vous. Quant à moi, pauvre vieux, j'y ferai mon possible.
A vous de cœur. Béranger.
Ce 19 juillet 1828.
Ce n'est pas moi qui arrive, mais une lettre qui ne vous fera pas plaisir, j'en suis sur, car elle vous apprendra que je ne me porte pas bien. Je vous écris avec la fièvre, non pas une fièvre comme celle que j'eus il y a deux ans, mais une fièvre qui doit tenir à un grand état d'irritation. Je crains de voir un médecin, parce que mon mal ne me paraît pas assez déterminé, quoiqu'il dure depuis près d'un mois, et que je ne redoute rien tant que l'hésitation de ces messieurs. Je me remets à prendre des bains, qui ne m'ont rien fait il y a quinze jours. Nous verrons cette fois. Mais il résulte toujours de cela que je ne puis aller à Champrosay cette semaine, et que j'ai cru de mon devoir de vous en prévenir pour obtenir plus aisément mon pardon. Je ne me sens pas de force à vous faire une longue lettre, non que ma tête déménage, je vous prie de croire, mais c'est que ma main tremble, dans ce moment, d'une façon singulière. N'allez pourtant pas vous figurer que je suis très malade: votre bon petit cœur s'en aftligerait trop. Je ne suis qu'indisposé, et je vais même sortir pour voir si l'air ne dissipera pas cet état de malaise.
Mille amitiés à Lebrun et à M'"" Aubernon, si elle est encore avec vous.
A vous pour la vie et de tout cœur.
BÉRANGER
Mardi 22 juillet.
En arrivant de la Normandie, j'ai trouvé chez moi votre petite lettre bien aimable et bien bonne. J'y réponds un peu tard, mais les affaires avant tout, surtout quand ce sont des affaires judiciaires. La mienne paraît prendre tournure. On prétend qu'on avait d'abord voulu en faire une conspiration, que le roi avait eu quelques bonnes idées à ce sujet, que, que, que, etc. Mais que n'a-t-on pas dit depuis mon retour? Tout cela m'amuse beaucoup jusqu'à présent; nous verrons plus tard. Quant aux amis, les petits sont excellents, et je ne m'attendais pas à inspirer un si vif intérêt; les grands amis ne sont pas des meilleurs, mais je m'y attendais. Au reste, je ne les vais pas voir ; dans ma position je ne dois aller au-devant de personne. Viendra qui voudra me trouver. J'y gagne d'éviter l'ennui des observations, des réprimandes même d'un intérêt douteux. Auriez-vous cru jamais, ma chère, que trente chansons fissent autant de bruit? En vérité, j'ai eu raison de dire que nous allions aux infinimentpetits. Que dit l'académicien de tout ce tapage? Croit-il encore que je pourrai obtenir un des premiers fauteuils vacants? Ce serait un bien bon moment pour me présenter. Vienne à décéder un de nos immortels et j'en fais la plaisanterie, à moins toutefois que la justice ne prenne le meilleur moyen pour mettre obstacle aux visites, ce qui arrivera sans nul doute.
Vous avez su tout ce qui s'est fait au Constitutionnel. Thiers a été parfait, mais il est affligé que tout cela ait transpiré et que la Gazette de Rouen, copiée par la Gazette de France, ait raconté la chose au public.
Mais je m'aperçois que je ne vous entretiens que de moi. C'est que, contre mon habitude, j'en suis tout gros dans ces premiers moments. On me dégonflera bientôt. Aussi pourquoi mes vrais amis me gàtent-ils, vous la première? Je reviens à mes douces illusions, je me figure que tout le monde s'intéresse à mon sort. Au moins dois-je être bien sur de ne pas me tromper pour Champrosay. J'avais presque envie d'y aller demain, mais je crains les embarras. J'en ai beaucoup depuis mon retour. J'ai été pourvoir M™^ Aubernon, qui, j'ensuis sûr aussi, s'occupe bien de moi et s'en tourmente peut-être. J'ai regretté de ne l'avoir pas auprès de moi, pour bavarder un peu. Dites-le lui, je vous prie. Dites-lui aussi que je n'ai pas été voir son oncle et qu'il est de ceux que j'attends. Léon a été fort bien.
Mille tendres amitiés à Lebrun. J'ai manqué, dans mes courses, qui ont été fort longues, puisque j'ai traversé les mers, d'aller visiter son vieux château de Tancarville. J'y aurais pensé à son bon temps, à ce temps où il n'était pas marié... Ah ! Dieu, que viens-je de dire? Vous qui aimez à faire des mariages, trouvez moi donc une femme qui vienne me tenir compagnie en prison.
Adieu. Comptez sur mon bien sincère attachement l'un et l'autre, et croyez que, libre ou non (1), vous
1 Lehrun à Duparguel : « Vous avez appris par les papiers [lublics le jugement et la coudamnaliun de Bérangcr. Neuf
êtes de ceux à qui je pense avec le plus de plaisir. Tout à vous de cœur et pour la vie. B.
Ce 24 octobre 1828.
P. S. — J'ai vu, et plusieurs fois même, une de vos amies, M™^ Delcourt et son adorable mère.
Figurez-vous, ma chère amie, que ce n'est qu'hier que j'ai appris quel danger avait couru ce pauvre Lebrun. Encore n'ai-je eu que des détails assez inexacts. On m'a partout répété qu'il était dans un état plus rassurant (l).Si,de son côté. M""' Aubernon n'eût eu sa fille et elle à soigner à la fois, elle ne m'eût sans doute pas laissé ignorer vos tourments. Je me les figure, maintenant que je suis instruit. Je ne vous dis pas toute la peine que j'en éprouve. Vous n'en doutez pas. Heureusement, vous avez du courage et de la présence d'esprit. Tout cela a dû vous être bien nécessaire. Il a donc été dans un état bien alarmant? On dit qu'on a tremblé pour ses jours. Est-ce, comme on me l'a raconté, à la campagne, que cette affreuse maladie l'a saisi tout à coup? Y êtes vous encore? Cela doit être : car comment le faire transporter ici? Mon Dieu, que vous avez dû éprouver d'horribles angoisses. La dernière fois qu'il vint me voir, en me parlant de ma santé, il me
mois de prison! C'est pour en mourir. -Mais cela soutient de savoir qu'on est regardé II prend la cliose trùs pliilosopliiquement et gainient. Il doit se constituer, dans liuil ou dix jours, prisonnier à la Force. Tout le monde a eu tort dans cette affaire ; lui d'avoir publié certaines chansuns; eux de les avoir fait juger. Cela les a mises bien plus en lumière, et deux cent mille leuilles les ont ainsi répandues le même jour dans loule la France et dans toute IKuropc..»' (16 décembre 1828.) (!) Lebrun avait une lluxiim lic [luiliine.
disait bien qu'il n'était pas satisfait de la sienne; mais que j'étais loin de supposer ce qui lui arrivait ! Encore dernièrement, je me plaignais de le voir trop peu souvent, ainsi que vous, qu'il y a si longtemps que je n'ai vue. Car, malgré le nombre de mes visites, vous ne doutez pas que je remarque l'absence des personnes que j'aime le plus. Maintenant que je sais le motif qui vous empêchait de venir l'un et l'autre, je voudrais presque que ce fût paresse et même oubli de votre part.
Puisse ma lettre vous trouver plus calme et lui moins souffrant, ainsi qu'on m'en a donné l'espoir. Il ne me plaignait pas d'être en prison, disait-il; maintenant, il doit me plaindre, l'égoïste qu'il est. Je n'ai pu vous aller aider à prendre courage et je ne pourrai aller désennuyer un peu le convalescent. Dites-lui tout ce que vous pourrez lui dire de moi, et quand vous aurez un peu de repos, écrivez-moi un petit mot qui m'annonce ce que je désire tant apprendre.
Adieu, sans protestation, mais à vous de cœur.
BÉRANGER
La Force, 18 mars [1829].
Vous êtes bien aimable de m'inviter à aller passer quelques jours dans votre retraite philosophique; malheureusement [l n'y a rien de moins philosophe que moi depuis que je suis sorti du bagne. Vrai forçat libéré, je me suis remis sur la route du crime avec cette facilité qui nous distingue, nous autres ; toutefois je traîne encore un bout de chaîne, car il me faut rendre les visites reçues, et je vous assure que je consentiraisvolonliers à retourneràla Force pour deux bons mois si on voulait me tenir quitte
de cet embarras qui me prouve que la liberté n'est pas tout plaisir. Aussi regretté-je quelquefois ma douce vie de la prison. Je le sens bien, il me faudrait être H Champrosay, au milieu de vous, vivre paisiblement, causer de même, et ramener enfin mon âme à la vertu. Mais le ciel, qui n'est pas très beau dans ce moment, en a décidé d'autre sorte, et, malgré mon désir, mes projets et votre gracieuse invitation, je doute que je puisse cette année aller faire de longues promenades dans votre belle forêt. Vous croyez bien au regret que j'en éprouve, j'en suis sur, et vous n'avez pas besoin que je vous dise pour cela que, depuis ma sortie, je n'ai passé qu'un samedi et un dimanche à Bagneux, pour toute campagne, n'ayant été chez aucune personne, malgré le goût que vous me connaissez pour les champs et le besoin que j'en aurais pour ma santé physique et morale.
Lebrun m'avait dit en effet que vous étiez souffrante d'un rhumatisme, mais la société des malades ne me fait pas peur, à moins que ce ne soit celle des malades imaginaires. Demandez plutôt à M""'- Aubernon. Je suis bien aise de vous voir guérie, car voici la mauvaise saison pour les rhumatismes. Si j'étais de vous, je me hâterais de quitter Champrosay et reviendrais place des Victoires avec le mari, et là je pourrais vous rendre aussi les visites que vous m'avez faites, ce qui me consolerait de tant d'autres que je rends sans trop savoir pourquoi.
Adieu, faites toutes mes amitiés à l'académicien, à M""' Louise et à Duparquet s'il est chez vous. Surtout pardonnez-moi et plaignez-moi.
A vous de cœur et pour la vie. Hkiianc.lr.
Ce 12 octobre 1H20.
Mon cher Lebrun, Dupont n'ayant pu me venir voir m'a envoyé un de ses cousins qui est son homme au ministère. J'ai parlé de notre affaire avec lui, à qui j'en avais déjà écrit. J'ai appris que Dupont espérait encore quej'accepterais cette place. Vous voyez par là qu'elle n'est pas promise. J'ai dit au cousin qui je voulais lui offrir pour cette direction, et lui ai fait sentir la nécessité de la donner promptement. Soyez donc tranquille de ce côté. Si vous faites quelques démarches du vôtre, mettez-y de la prudence. Comptez sur mon petit crédit comme sur mon amitié. B.
28 au soir [août 1830.]
Dupont sort de chez moi; je lui ai parlé de notre affaire. Les Anisson se sont en effet remis sur les rangs; mais il les connaît. — Cela soit dit entre nous. — 11 est bien disposé pour vous, et, s'il ne vient pas d'obstacle d'un autre côté, nous pouvons espérer réussir. Ce qui pourra le faire hésiter est l'idée, où je vois qu'il est encore, que je devrais prendre cette direction.
Je me hâte de vous donner des assurances, parce que je me suis aperçu hier que vous vous méfiiez un peu de mon zèle. Cela vient du reste de l'habitude que j'ai de donner le moins d'espérances possible, de peur de les voir trompées. Arrangez-vQus donc pour n'en pas prendre outre mesure, car nous ne sommes pas au bout.
Adieu. B.
Ce 29 août [1830.]
Comment va Duparquet ? Faites-lui bien mes amitiés.
Mon cher Lebrun, nous n'attendons pas à Passy que l'esprit nous arrive de Paris, quoiqu'il n'y ait pas loin. Quand je recevais votre lettre, Barthe devait recevoir celle où je lui disais ce que vous me conseilliez de lui écrire. Toutefois n'espérez pas trop qu'avant le départ du Roi il y ait rien de terminé. Nos messieurs ne mènent pas les affaires si vite. Je dis pourtant à Barthe que s'il vous nommait sur-le-champ vous l'aideriez alors à arranger l'affaire de Duverger. Nous verrons ce qu'il résultera de cela.
Adieu. Tout à vous de cœur. Béranger.
l-r juin [1831.] Mes amitiés à M"'« Lebrun et à M"^« Aubernon, si vous la voyez.
Notre afîaïre paraît aller parfaitement. Barthe m'a promis qu'elle serait terminée d'ici à huit jours. On nommera à la place avant de s'occuper de l'ordonnance. Je commence à avoir des certitudes; c'est beaucoup pour moi. Vous voyez que mon entretien de ce matin m'a satisfait.
Tout à vous. ^^
10 juillet [1831].
Mon cher Lebrun, j'ai reçu votre lettre ce matin à dix heures-moins quelques minutes, et àdix heures une lettre était en route pour Barthe. .le n'ai pu la faire longue, car c'est l'instant du départ du courrier, mais je l'ai faite vive. Je le somme de tenir sa promes.se, et je lui dis presque que je ne suis pas habitué à ce que les ministres me manquent de parole. Vous voyez que je fais de la fatuité. Nous
verrons si cela me réussit. Je ne lui dis point que vous m'ayez écrit, je lui dis seulement que le silence des journaux motive une lettre. En vérité, mon cher ami, je vous plains d'être ainsi le jouet des promesses d'un puissant. Je vous souhaiterais ma patience pour subir un si long ennui. Je partage toutefois vos craintes pour un changement de ministère, à l'instant où cette affaire va se terminer. Cependant, quel que soit le côté où l'on prenne les ministres futurs, nous serions bien malheureux si nous n'avions pas encore là quelque ami. Que ce soit Dupont ou Dupin, nous pourrons mener l'affaire à son terme d'une façon heureuse. Mieux vaudrait pourtant que Barthe en assurât le succès. Voyez-le si celavous est possible, et malgré votre juste dégoût pour l'antichambre, je vous conseille, en mon absence, de ne pas lui épargner les visites.
Ce que vous me dites du ministère me paraît bien insensé. Au reste, si ce qu'on nous raconte ici de la nouvelle victoire des Polonais est exact, soyez sûr que, Laffitte fut-il président de la Chambre, Périer restera aux affaires, ou je serai bien surpris. Je dis qu'il restera; je veux dire qu'il ne se souciera pas de quitter.
Vous avez donc vu une belle fête ? Je me figurais que cela devait être mesquin, comme tout le reste. Je ne connais pas les vers de Hugo, mais je conçois qu'ils ne vaillent rien pour être chantés (1).
Les fêtes de Péronne sont bien modestes auprès des vôtres ; je n'en parle pourtant que par ouï-dire,
(1) Noie de Lebrun : Au Panthéon, le roi a scellé les tables de marbre où étaient inscrits les noms des Héros de Juillet. Nourrit chante la l'urisienne ; succès complet.
bien qu'il n'ait tenu qu'à moi d'y avoir des places. Le sous-préfet a même fait un pompeux éloge de ma petite personne, dans son discours d'apparat, ce qui m'a forcé de lui rendre visite. Ah ! mon cher ami, comment se trouve-t-il des hommes qui attachent du prix à tout ce bruit qui est loin d'être de la gloire? Je m'y connais, soyez-en sûr; on peut être très célèbre et n'être encore que très peu de chose. Témoin votre ami le plus sincère et le plus
dévoué. DÉRANGER.
[Péronne], 30 juillet 1831.
Mon cher ami, je ne sais si j'ai bien ou mal lu le jour que vous m'indiquez dans votre petit billet. Mais en tout cas, mardi ou mercredi, il ne me sera pas possible, si c'est pour cette semaine, d'aller dîner avec vous. Je suis encore indisposé; ma tête s'est reprise et je suis obligé de me soigner. Je crois que j'ai un peu trop marché et je' me repose. Au reste, je retourne pour tout à fait à Paris dans peu de jours, et je compte vous aller voir.
M""' Lebrun m'avait parlé d'une chambre dans votre maison. Elle ne m'en a plus rien dit: est-ce que cela la gênerait? Ne vous en inquiétez, s'il en est ainsi, parce que j'ai l'espoir d'en pouvoir trouver une ailleurs.
Dites bien des choses à vos convives. Voyez combien je perds à n'avoir point accepté la place de directeur de l'Imprimerie royale. Si je l'avais, Thiers me rendrait visite, et môme me ferait l'honneur de dîner avec moi. Eles-vous un homme heureux !
C'est bien dommage aussi que je ne veuille pas me mettre en rapport avec votre ami Haxo. 11 m'a
donné l'autre jour une belle occasion de l'envoyer paître, pour certaine impertinence latine, qu'il vous a lâchée à mon sujet. Il ne se doutait pas que j'entendisse assez le latin de cuisine pour cela. Quelle pauvre tête !
Adieu, mon cher ami. Donnez-vous bien du mal et vivez heureux où vous êtes. Mes amitiés à M"« Lebrun.
A vous de cœur. Béranger.
Passy, 24 octobre 1831.
P. S. — J'ai encore revu M'"" Tastu, qui n'était pas très satisfaite de vous ; je l'ai un peu tranquillisée, mais je lui ai dit confidentiellement que son mari vous avait fait peur. Au reste, j'ai pris des informations sur lui et je vois que vos craintes sont mal fondées. C'est un homme facile à conduire, et mon éditeur m'a même assuré qu'il convenait mieux que tout autre à l'emploi que vous pouviez lui donner et qu'il ne convient même qu'à cela.
Taschereau m'a fait parler pour Fournier, mais j'ai répondu que j'avais pris engagement de servir Tastu.
Ne croyez pas au reste que ce soit le seul intérêt de celui-ci qui me guide. J'y vois le vôtre plutôt. Il vous est impossible, dans votre position littéraire, à droits égaux, de ne pas préférer le mari de M"^*^ Tastu.
Je vous ai dit, mon cher Lebrun, que je recourrais à vos conseils pour ma préface ; la voici bien grosse et bien lourde, mais recopiée assez lisiblement. Elle m'a tenu moins de temps à faire que je ne le craignais. J'y ai mis bien des choses qui n'é-
taient pas nécessaires, mais qui m'ontamusé à dire. Il y est question d'une chanson d'adieu que je vous chanterai.
Voici ce que je vous prie de faire pour moi : de lire avec une plume mon petit chef-d'œuvre, de corriger, de raturer, d'efTacer tout ce qui vous semblera mauvais dans le style, sans vous soucier plus de moi que si je n'existais pas. Tout ce que vous ferez sera bien, et je vous saurai gré des moindres virgules que je trouverai de votre main sur le manuscrit. Entendez-vous, monsieur l'académicien?
Autre besogne! Il faut que, dans votre sagesse, vous examiniez, pesiez, retourniez, la main sur la conscience, le fond de chaque partie de ce morceau, qui a beaucoup d'importance pour moi. Faut-il dire ceci? faut-il aventurer cela? Y a-t-il convenance à tant de sornettes? Ne doit-on pas retrancher tel passage ou adoucir tel autre? Réfléchissez donc bien à ce que le public, à ce que les journaux, à ce que messieurs Tels ou Tels diront ou penseront de mes petites idées ou de mes phrases, parfois un •peu longuettes, parfois écourtées, mais dont la forme m'inquiète moins que le fond. C'est sur ce fond que je veux surtout avoir votre avis, quoique bien décidé à disputer contre vous si je vous trouve trop rigide.
Cela va vous causer un peu d'ennui et vous voler du temps ; mais c'est une grande afTaire pour moi, et il n'y avait pas moyen de vous éviter cette peine. Au reste, soyez tranquille, pour votre récompense, je vous promets une belle place dans le dictionnaire historique dont je parle à la lin de la préface. Ne vous avais-je pasdéj;\ entretenu do ce projet de travail?
Je ne crois pas retourner à Paris avant dimanche matin. Si je n'ai pas le temps de vous aller voir et que vous ayez celui de venir, je ne sortirai pas lundi avant midi. Il serait beau de venir à Passy. Je ne sors qu'à une heure et rentre à trois.
Dépêchez vous de faire les corrections, parce qu'il faudra que je recopie encore, et que Perrotin me met Tépée dans les reins depuis que la citadelle est prise.
Mille tendres amitiés a M™® Lebrun, envers qui je suis bien coupable, mais elle est si bonne.
J'ai reçu une lettre de M'"" Aubernon, étant à Paris, et je me suis présenté chez elle, mais sans la trouver.
A vous de cœur. Bér.anger.
Passy, 2" décembre [1832] .
Mon cher Lebrun, pourriez-vous me rendre un service auprès de M. le comte d'Argoui?
On m'a recommandé la famille de M. Laponneraie, jeune homme que je ne connais pas, mais qui est très malade en prison. La mère est si aftligée et si malheureuse par suite delà détention de son fils, dont la santé menace ruine, que j'ai promis de faire ce que je pourrais pour obtenir sa translation dans une maison de santé.
Voyez, mon cher ami, si vous ne pourriez pas obtenir cette faveur de M. le comte d'Argout. Je crois que ce serait faire une bonne action, car l'exaspération du jeune liaponneraie se calmerait sans doute, et on n'aurait pas à redouter de le voir mourir en prison, car il est attaqué du poumon. Pardon de l'embarras et tout à vous de cœur,
BÉRANGER
Passy, 3 février 1833,
Oui, certes, je suis fâché et très fâché contre vous Vous invitez les gens à venir s'abriter sous votre toit et vous les dévalisez. J'avais bien envie d'aller porter plainte au commissaire du quartier. Votre lettre, heureusement, est venue calmer ma mauvaise humeur, bien qu'il soit très visible qu'elle a été écrite dans ce but, car elle est pleine de louanges les plus gracieuses du monde. Vous y promenez l'encens sur votre pelle autour du poète dévalisé, dans l'espoir de l'enivrer à la fumée. Mais je suis en garde : tout cela me prouve seulement que vous êtes une voleuse très aimable, dont il faut se défier. Je ne vous en demanderai pas moins encore une chambre dans votre maison, mais, cette fois, j'en garderai la clef dans ma poche, ne me fiant plus à personne dans cette maison qui, au fait, serait un très bon repaire pour une bande de malfaiteurs. Si vous saviez que d'histoires possibles j'ai déjà bâties sur cette habitation déserte, avec ses corridors tournants et toutes ses sorties dérobées. Votre portier pourrait être chef de bande; je le soupçonne depuis qu'un jour, sur le boulevard, il est venu me dire avec un air hypocrite : « Monsieur, avez-vous le plaisir de me reconnaître? » C'est une parole de profond scélérat. Toutefois, je vous le répète, malgré tous les périls à braver, je compte que vous me donnerez asile dans votre manoir. Il y a une chambre qui donne sur les terrains vagues qui me conviendrait mieux que celle que vous avez si lestement déménagée, car le bruit de la rue me fait peur, si j'ai plusieurs nuits à y passer. Il ne me faut de place que pour mon lit, deux chaises et mon tapis, si je parviensà le rattraper. Je n'aurai pas plusde meubles à y mettre, presque tout mon mobilier pouvant
tenir ici. Au reste, j'irai causer de cela avec vous. Je suis toujours souffrant, mais pourtant point malade. Je suis seulement forcé de me soigner, parce que cette époque est mauvaise pour moi. J'ai craint un moment pour ma poitrioe, mais me voilà rassuré sur ce point. 11 n'en est pas de même pour la tête, qui menace toujours ruine.
Dites à Lebrun que j'avais bien envie de me mettre sur les rangs pour remplacer M. Dacier à l'Académie ; mais que j'ai reçu une lettre du Secrétaire perpétuel qui m'en a détourné.
Je relis cette phrase ironique et je me dis que quand on a quelque célébrité il n'en faut pas écrire de pareilles. Un jour, sur cette lettre, on pourrait croire que, moi aussi, j'ai voulu être académicien. Ce qui est vrai, c'est la lettre d'Andrieux : je la montrerai à Lebrun. Mais que dites-vous des précautions qu'une réputation force à prendre, même en écrivant à ses amis? Mieux vaut l'oubli.
Tout à vous de cœur et pour la vie.
BÉRANGF.R .
Passy, H février 1833.
Je regrette bien d'avoir tant fait courir après moi : je suis retenu à Paris pour deux ou trois affaires. J'aurais bien désiré, forcé de rester jusqu'à dimanche inclusivement, de pouvoir m'en retourner dans mon gîte lundi. Cependant je me mets à votre disposition. Si, toutefois, il vous convenait de reculer votre dîner au lundi suivant, je l'aimerais assez. Mais enfin, ce qui vous conviendra, je le ferai. Kcrivez-moi seulement un petit mot d'ici à samedi pour que je connaisse vos instructions, si je
n'ai pas le temps de vous aller dire bonjour à tous deux.
A vous de cœur. Déranger.
Jeudi (18.33).
J'allais vous écrire, madame, et vous demander si vous étiez assez bonne pour me pardonner toutes mes impossibilités de cet hiver, en me permettant d'aller dîner chez vous lundi. Vous voyez que votre lettre m'a trouvé en bonne disposition. Je ne suis pourtant pas encore très bien remis, mais l'ennui me vient de cette longue réclusion. A lundi donc, puisque ce jour est le vôtre. Dites à Lebrun que j'ai bien regretté d'être rentré si tard le jour où il est venu me voir. Remerciez beaucoup M"^ Amélie de ne m'avoir pas oublié. Quant à Thiers, je doute que vous l'ayez lundi, mais vous savez que ce n'est pas pour voir des ministres que je m'empresse d'accepter votre invitation. Je ne dis pas cela pourtant pour que vous doutiez du plaisir que j'aurai à me trouver avec le ministre de l'Intérieur, ni surtout avec le ministre de France à Hanovre.
Mille tendres amitiés. BÉRANr.ER.
Passy, 2.^ mars [1833].
Mon cher Lebrun, je pars aujourd'hui môme pour la Picardie, et, jusqu'au dernier moment, j'ai eu la bonne intention devousallervoirainsi que Madame, avec qui j'aurais bien voulu diner avant de partir. Mais depuis l'enterrement de ce pauvre Andrieux, où mes maux de liHe m'ont repris avec une violence extrême, il m'a été impossible dedémarrerde Passy. J*endant plus de dix jours, je n'ai pu ni lire ni écrire.
Vous ne vous figurez pas combien j'ai souffert. Il a fallu, en dépit de mon médecin, en venir aux purgations vigoureuses, qui m'ont enfin tiré de l'enfer, car c'est un enfer que des maux de tète de ce genre, et je m'étonne que Dante, qui a pensé à tout ce qu'il y a d'affreux, n'ait pas pensé à ce supplice.
Je vais passer un mois en Picardie. Pendant ce temps, vous ferez sans doute un académicien. J'ai appris hier que vous vous donniez un mouvement du diable pour un certain ministre. Je gage que si vous l'invitez à dîner ces jours-ci, il sera exact au jour et à l'heure.
Avez-vous voté pour Arnault? On ne le pense pas; j'ai soutenu le contraire.
Si vous voyez M^^Aubernon, rappelez-moi à son bon souvenir et à celui de Paulinette.
Je viens enfin d'écrire à Martin Avant de partir, j'ai expédié toute ma correspondance. Je serai obligé, je crois, de prendre un secrétaire. J'ai un nouveau correspondant à Londres, c'est Lucien Bonaparte. Vous ne savez peut-être pas que la police m'a signalé comme chef d'une toute petite conspiration en faveur de mon ancien protecteur. C'est bien la preuve que, quoiqu'en disent les méchants, on ne décacheté plus les lettres à la poste.
Adieu, faites mes bien tendres amitiés à M'"* Lebrun, et croyez-moi tout à vous. Béranger.
Paris, 3 juin [1833].
Combien je suis désolé que deux fois vous ayez pris la peine de me venir voir et d'avoir manqué ces bonnes fortunes 1 Revenu d'Arnouville hier matin, j'ai reçu dans la journée la lettre de Lebrun
qui m'annonçait son départ et le vôtre ; mais il me disait que vous n'iriez à Fontainebleau que dans cinq ou six jours, aussi mon intention était de vous aller rendre visite après-demain. J'attends un malade qui doit venir prendre ici le grand air, ce qui m'empêchait d'aller plus tôt vous faire mes adieux. Il y a bien longtemps que je projette le voyage de Fontainebleau, si ma bourse était mieux garnie, j'irais vous surprendre là-bas. Ce diable d'argent nous joue bien des tours. Amusez-vous bien dans la belle forêt, où vous allez sans doute courir avec votre cousine Amélie, qui est tant de mon goût, car décidément je hais tous vos gens de société : il me faut du simple et du bon, et je ne pense pas que vous vous avisiez de m'en blâmer.
A propos, ce pauvre Lebrun qui m'écrit qu'il a fait choix des eaux de Saint-Sauveur parce qu'il y a moins de monde qu'à Baden.ef puis je viens de lire que toutes les supériorités carlistes sont à Saint- Sauveur et que le petit endroit est encombré de baigneurs. La vue des Pyrénées le consolera.
Je ne tarderai pas à lui écrire : il m'en a indiqué le moyen. Je vais répondre à une lettre fort bonne et fort amicale que M'"« Aubernon m'a écrite à son départ pour le Havre. Est-ce qu'elle va prendre des bains de mer pour faire des enfants ?
Adieu, et pour finir comme Napoléon dans les lettres que vous avez eu la bonté de me rapporter : Aviusez-vous bien ; soyez contente ; soyez gaie. Avezvous remarqué combien de fois il répèle celle formule? La recette est bonne et je vous engage à la mettre en pratique.
A vous de cœur. Bérangem.
Passy, 8 août [1833].
[19 août 183:-5.]
Elles sont bien aimables, les invitations que vous me faites, et me transmettez, ma chère amie, mais elles arrivent bien mal. J'éprouvais je ne sais quelle douleur d'estomac inaccoutumée, et une prise de je ne sais quelle poudre qu'on m'a administrée a produit un si singulier effet, qu'il me faut garder la chambre et qu'on va me purger de nouveau. Il paraît que je fais autant de bile à moi tout seul que dix ministres en présence de la République. Me voilà donc retenu pour cinq ou six jours. Après quoi, deux cousins, chez qui je descends à Péronne, arrivent à la fin de la semaine, et je ne puis, en conscience, m'absenter pendant la quinzaine qu'ils vont passer ici. Gardez donc votre forêt pour vous seule, et ne vous avisez plus de m'en faire l'éloge. En vérité, M. votre oncle et M"*^ votre tante sont bien bons d'avoir permis que vous me fissiez une pareille invitation : tâchez de leur exprimer toute ma reconnaissance pour l'accueil que, grâce à vous, je suis bien sûr que j'aurais reçu chez eux. Et cependant, je vois que vous m'aviez peint comme un demi-ours. Que de précautions pour rassurer mon amour d'indépendance! Croyez que j'en aurais profité, si le maudit médecin n'y avait mis bon ordre. Au reste, je crois bien que je fais bien de rester dans mon gîte. Je ne suis plus bon à vivre dans le monde. J'ai fait, il y a quelques jours, une excursion à Paris; l'ennui m'y a pris au bout de peu d'heures, et le dégoût n'a pas tardé à suivre. Il est vrai que je ne m'y trouvais pas au milieu d'un monde aussi calme que celui qui vous entoure à Fontainebleau.
Je suis bien ai.se d'apprendre que Lebrun se trouve
bien des eaux : il est fâcheux qu'il n'y puisse pas faire un plus long séjour, dùt-il s'y ennuyer un peu loin de vous. Je vous remercierais de l'histoire du chanteur qu'il vous raconte, si vous aviez voulu m'en donner la fin, mais elle est restée au bout de votre plume, ou sur votre secrétaire. Vous me l'achèverez une autre fois.
M""' Aubernon ne m'a pas écrit du Havre où je lui ai adressé ma lettre. Je sais qu'elle est paresseuse même pour écrire, mais je ne croyais pas que ce fût avec vous.
Vous trouverez ci-joint un petit billet pour M"'' Amélie àquijedois bien un remerciement particulier pour la peine qu'elle a prise de joindre ses instances aux vôtres. Croyez que, tout peu démonstratif que je sois, tant d'attentions me touchent extrêmement, et que je vous en ai de lareconnaisance. Aussi vous souhaité-je beaucoup de plaisir à parcourir votre belle forêt et à savourer le chasselas nouveau.
Béhangek.
Pardon ! mille fois pardon ! Je retrouve en ce moment la fin de votre lettre et celle de l'aventure du bateau à vapeur. Le feuillet s'était noyé dans mes paperasses. Comme Lebrun est toujours excellent pour moi 1 Remerciez-le de penser ainsi à moi; au reste, il sait que je ne suis pas ingrat.
Oh! Jouffroy est marié, en voici le premier mol. Je m'étonne que vous n'ayez pas reçu de billet de f.iire part. Vous me répondez que ce n'est pas M'"" Aubernon qu'il a épousée par hasard. Il me semblait être son fiancé.
Mon cher Lebrun, je vous expédie mon pauvre cousin le tailleur ; la place lui convient, faute de
mieux. Je vous répète que c'est le plus honnête homme du monde, malgré le préjugé qui attaque sa profession; et par parenthèse, je vous prie de croire que mon grand-père était aussi un fort honnête homme.
J'ai dit à François que la place était de 900 francs, avec habit, veste et culotte. Donnez-moi les autres renseignements.
A vous de cœur. Déranger.
[21 février 1834.]
Je vous remercie, mon cher ami, du volume de Rotrou.
M""* Tastu me désole aussi beaucoup.
Je n'étais pas chez moi quand votre message est arrivé ; j'étais allé promener une forte migraine sur les hauteurs de Montmartre. Je rentre et m'empresse de vous expédier l'adresse de François. 11 demeure rue Dauphine n" 17. Il est encore venu aujourd'hui me remercier sans me rencontrer. Je lui aurais bien écrit que vous le demandiez, mais il eût fallu vous en instruire. J'aime mieux vous envoyer son adresse
Mes tendres amitiés à M'"" Lebrun.
A lundi. Tout à vous. BKRAMiER.
[28 février 1834.]
Mon cher Lebrun, un de mes jeunes amis, M; Barthélémy Saint-IIilaire, travaille depuis longtemps à une traduction de la Polilique d'Aristote. Il veut en faire la publication avec le texte grec, des notes, des variantes, etc, etc. Plusieurs hellénistes, entr'autres MM. Hase et Letronne, lui ont conseillé
de demander l'impression de son ouvrage à l'Imprimerie royale. 11 doit donc adresser une requête pour laquelle je vous demande le suffrage dont vous disposez comme président de la Commission.
De plus, mon cher ami, je vous prie de vouloir bien donner à Barthélémy, qui vous remettra ce billet, tous les renseignements qui lui sont nécessaires pour la conduite à suivre dans sa position de solliciteur.
Tout ce que vous ferez pour ce jeune et estimable savant, vous le ferez pour moi qui voudrais bien, par ce petit service, m'acquitter de l'obligation que j'ai à Barthélémy.
A vous de cœur. Béranger.
Passy, 7 août [1834. J
Mille amitiés à Madame.
P. S. — Je vois le nom de \ itet au nombre des commissaires. Ayez la bonté de lui dire tout l'intérêt que je prends à l'impression de l'ouvrage de Barthélémy.
Je vous la souhaite bonne et heureuse, mon cher Lebrun, ainsi qu'à Madame. J'aurais été vous voir, vous sachant malade, mais je garde moi-même la chambre. Mon médecin est venu aujourd'hui et nous verrons si l'homéopathie me donnera une troisième preuve de son efficacité. Mon mal n'est au reste qu'un rhume négligé par paresse et ennui de recourir au docteur. Mais la fièvre me serre bien vivement. Où en êtes-vous de vos souffrances? L'ancienne médecine vous tire-telle d'affaire? Apprenez-moi cela par un petit mot.
Avez-vous une place de correcteur dans votre p. ». 4
maison à donner à un homme des plus recommandables et à qui je porte un très vif intérêt? C'est un littérateur inconnu, mais plus savant que les littérateurs ne le sont de coutume. Le français, le latin, l'anglais, l'espagnol lui sont presque également familiers. Je vous préviens que ce n'est pas un jeune homme. Il a un fils qui vient d'obtenir au concours la place d'essayeur à la Monnaie. 11 se nomme Pelouze. Il a beaucoup vécu avec les savants, et son caractère est des plus honorables. Quant à son exactitude, je vous en réponds; ce qui vous en répondra mieux, c'est que, né dans une imprimerie, il a conservé un goût déterminé pour l'état de correcteur. C'est pour n'être pas à charge à son-fils, tout bon fils qu'est celui-ci, que M. Pelouze voudrait se livrer à ce travail.
Voyez, mon cher Lebrun, si vous pouvez lui trouver place dans vos ateliers. Je suis sûr que vous n'aurez qu'à vous louer de cette acquisition. Si vous pouviez causer un moment avec cet homme, et qu'il voulût vous laisser lire dans sa pensée, vous concevriez de l'estime pour ce noble et bon caractère, qui n'a d'autre défaut qu'un peu de misanthropie.
Adieu, mon cher ami. Portez-vous mieux et ne m'oubliez pas. Béhanger.
Passy, 3 janvier 1635.
Comme je me suis trompé une fois, mon cher ami, je crains de me tromper deux. Peut-être comptez-vous sur moi pour lundi prochain. A tout hasard, je vous préviens que je suis toujours assez souflrant pour n'oser sortir si tôt, et je sens que j'en ai encore pour au moins huit jours. Celte fois,
rhoméopathie n'a pas fait merveille. Il est vrai qu'à peine ai-je vu mon médecin. Priez M""^ Lebrun de m'excuser si je ne lui ai pas rendu encore l'aimable visite qu'elle a bien voulu me faire.
J'ai vu le pauvre François à qui j'ai joliment lavé la tête. Je voudrais bien vous en débarrasser, mais ne sais comme. Ne pourriez vous pas le faire nommer à l'Académie? Il se contenterait de cette petite place, et vous savez que c'est un gaillard au bec et à la plume.
Adieu. Tout à vous de cœur. Béranger'.
Passy, 14 janvier [1835].
Mon cher Lebrun, votre lettre m'a causé une telle frayeur que, malgré l'heure avancée, je me suis mis à brocher une réponse officielle que vous trouverez ci-jointe. Je ne pense pas, malgré vos menaces, que le danger soit si grand que d'abord il m'avait paru, et je suis même un peu honteux d'avoir pris la chose si fort au sérieux. Pourtant, puisque malettre est faite, elle partira demain de très bon matin. Lisez-la, relisez-la, si vous en avez la patience; corrigez-la même, et effacez, afin que, si le péril se réalise jamais, vous puissiez la communiquer aux plus entêtés pour leur faire bien entendre raison. S'il n'y a que vous d'entêté, ce que je soupçonne, faites en votre profit à bas bruit, et soyez enfin bien convaincu que, bonnes ou mauvaises, mes raisons sont affaire de conscience pour moi.
A un autre point, qui va vous faire jurer encore contre moi 1 J'allais mieux ces jours derniers : hier, ma poitrine s'est rc-enrouée cl re-enrhumée. Je doute fort que je puisse avant la lin du mois aller
dîner en ville et revenir tard le soir, i^xcusez-moi donc pour lundi auprès de Madame, et exprimez à Thiers le regret quej'ai de manquer cette occasion de me retrouver avec lui. Je joue de guignon avec vos invitations et crains bien que vous ne veuillez plus m'en faire. Je ne suis pourtant qu'à plaindre, plaignez-moi donc.
A vous de cœur. Savez-vous qu'il est une heure et demie. Figurez-vous que j'ai été obligé de recopier cette diable de lettre. C'est vous pourtant qui me causez tout ce tintouin. Je vais me coucher et tâcher de dormir comme si j'étais... Bonne nuit, monsieur l'académicien. B.
Passy, 21 janvier 1835.
Votre lettre ne m'est arrivée que ce soir, mon cher Lebrun, et je me hâte d'y répondre, tant je suis affligé de voir que, depuis notre dernière conversation, vous ne vous rendiez pas encore aux raisons qui m'empêchent d'aller frappera la porte de l'Académie française. Vous devez pourtant être convaincu que ces raisons sont sérieuses, pour moi au moins, et surtout qu'elles sont très sincères.
Je vous répète donc que si j'avais fait autre chose que des chansons, je ne trouverais aucun obstacle, littéralement parlant, à m'inscrire parmi les aspirants au fauteuil; mais, par des causes trop longues à exposer, je tiens à ne pas enrégimenter académiquement ce petit genre, qui cessera d'être une arme pour l'opposition le jour oij il deviendra un moyen de parvenir. Et puis-je fournir, moi, à ceux qui ne manquent jamais d'attaquer les choix de l'Académie, l'occasion de rabaisser ce genre à qui
je dois tout, et que je suis parvenu à placer plus haut qu'il ne l'avait encore été? Ceux qui disent aujourd'hui de mes chansons que ce sont des odes seraient les premiers à crier que je n'ai fait que des chansons, que c'est bien peu de chose que des chansons! Avouez qu'il ne doit pas me convenir de leur donner lieu de prouver qu'ils n'ont que trop raison. Je ne puis me dissimuler d'ailleurs que l'on n'entre pas dans une société sans y contracter des engagements de devoir et de délicatesse. Or, il faut que je vous confesse, mon cher ami, que j'ai un ouvrage en tête qui ne peut être écrit dans un esprit académique. Pensez-vous qu'il me convienne, avec un pareil projet, de m'exposer à commettre un acte d'ingratitude? N'est-ce pas déjà trop que la reconnaissance que m'impose tout ce que vous me rapportez de la bienveillance de plusieurs de vos collègues? C'est parce que la reconnaissance est un culte pour moi que j'ai toujours craint de contracter même de légères obligations, et vous voulez m'en faire contracter de grandes! J'ai tout sacrifié au besoin d'indépendance. Ah ! ne me ravissez pas le seul fruit de tant d'efforts souvent si pénibles. Vous allez me répéter ce que vous m'avez déjà dit : les liens que l'Académie impose sont très peu embarrassants. Vous m'avez, à ce propos, cité La Fontaine, qui les a recherchés. Que vous ai-je répondu? La Fontaine était un bonhomme; moi, je suis un homme bon, je le crois; mais point du tout un bonhomme malheureusement. La pauvreté et l'expérience ont bien fourré un peu de philosophie dans ma cervelle, et je dois sans doute à la nature quelques qualités de Cd'ur, puisque j'ai toujours eu
bon nombre d'excellents amis, mais je n'ai jamais vécu de façon à assouplir mon humeur, et je vous assure que parfois elle n'est ni très raisonnable ni très douce. Avec une folle pareille, puis-je me hasarder à m'asseoir auprès d'hommes tous très estimables, sans doute, mais qui, certes, ont aussi leur humeur qui pourrait bien ne pas s'arranger du voisinage de la mienne, peu endurante et habituée àcasser les vitres, même celles des Tuileries s'il vous en souvient.
Observez ma conduite dans le monde; vous verrez que je n'ai guère fait que le traverser en curieux , tâchant toujours de ne prendre racine nulle part. Si, dans la foule, j'ai distingué quelques bons camarades, je leur ai donné rendez-vous loin d'elle, avec d'anciens et vieux amis que j'ai su conserver, et au nombre desquels vous savez que je suis heureux de vous compter. Ceux de ces amis qui ont monté trop haut pour moi, je m'en tiens éloigné, mais sans rien diminuer, pour cela seul au moins, de l'attachement que j'ai conçu pour eux autrefois. Cette conduite, mon cher Lebrun, tient à une règle que je me suis faite de bonne heure, car les gens qui ont eu beaucoup à souffrir sont obligés d'être sages dès le grand matin. Autant que je l'ai pu, je n'ai jamais accepté de position qui ne fût pas en rapport avec mon caractère et mes goûts ; avec mes goûts surtout qui, peut-être, par leur simplicité, m'ont tenu lieu de vertus et de raison. Et ne croyez pas que. cela ne soit pas rare dans la société, comme elle est faite chez nous. Des sots ou des gens qui ne me connaissent pas ont cru ou feint de croire qu'à la révolulion de juillet j'avais refusé des places et des dis-
tinctionspour me singulariser. Non, vous le savez; les distinctions et les places n'allaient ni à mes goûts ni à mon caractère.
Ai-je fait retentir les journaux de mes refus désintéressés? On tombe dans la même erreur, je le sais, relativement à l'Académie. C'est de l'orgueil, dit-on ; les sots me croient donc bien sot. Vous connaissez la piètre idée que j'ai de mon mérite littéraire. C'est avec sincérité que j'en ai parlé dans la préface de mon dernier volume. Plût au ciel que je fusse de l'avis de mes amis sur mes ouvrages! Je n'ai que le sentiment, mais je l'ai bien, de l'utilité dont je fus à la noble cause que j'ai défendue. Mais ce sentiment-là ne donne pas de vertiges. Or, il faudrait en être frappé pour méconnaître l'importance de l'Académie française, qui, si elle le veut, est appelée à de si hautes destinées, et qui réunit un grand nombre de nos hommes illustres, auxquels peuvent se réunir demain toutes les illustrations qui brillent en dehors d'elle. N'avez-vous pas encore le fauteuil de Corneille et de Bossuet, de Montesquieu et de Voltaire ? Cuvier ne fait que de sortir de vos rangs. Mais je m'aperçois que c'est me mettre avec mes accusateurs contre l'Académie que de repousser aussi sérieusement l'imputation qu'ils m'adressent. Si je dois être surpris, d'après cela, c'est que quelqu'un à l'Académie, non un ami pourtant, remarque avec peine que je n'aspire pas à en faire partie, lorsqu'il existe aujourd'hui des renommées anciennes et nouvelles qui, pour n'avoir pas la popularité vulgaire de mon nom, n'en seraient pas moins pour les quarante d'une valeur i)ien plus réelle et bien plus utile; car moi, pauvre ignorant, je ne vousapporteraisaucunedesqualilésqui font le
•véritable académicien, et je vous défie de m'appliquer au moindre des travaux de votre classe, ou même aux fonctions solennelles que vous remplissez tour à tour. Ceci me fait remettre sous vos yeux celle de mes observations qui a paru le plus vous frapper, et qui a aussi frappé Dupin, un jour qu'il me faisait les mêmes instances que vous. J'ai horreur de livrer ma personne au public, et, comme l'auteur des Maximes, je suis complètement incapable de parler, même de lire quelques phrases dans une nombreuse assemblée, pas plus que de subir pendant une heure un compliment qui me serait adressé. Vous avez bien été avec une grande foule devant les tribunaux, me direz-vous? Parbleu ! comment s'y refuser ? Ils s'y prenaient avec tant de grâce. Si j'avais pu m'abonner avec eux à trois mois de prison de plus chaque fois, pour avoir permission de ne pas comparaître en si nombreuse société, j'aurais fait le marché de grand cœur. Du moins, sur la sellette, n'ai je jamais dit que mon nom. Regardez-moi donc comme incapable de prononcer un discours de réception, en supposant que je sois capable de le faire, ce qui est assez douteux. Puis, me voyez-vous en habit brodé, l'épée au côté, allant au chcàteau. Là, encore un discours : « Sire, je suis votre très humble serviteur. — Ah ! vous voilà donc, vous qui n'avez pas voulu nous venir x^isiter. — Je suis votre serviteur, sire. — Allez, et n'y revenez plus. Etc., etc., etc. »
Eh ! mon ami, ne sentez- vous pas que vos usages sont des impossibilités pour moi? Laissez-moi de grâce, laissez-moi dans mon coin, qui n'est pas celui du Misanthrope. Si les journaux querellent l'Académie parce qu'elle ne me nomme pas, veut-
on que je leur écrive que l'Académie n'a pas tort, et qu'un corps semblable se doit d'attendre qu'on sollicite l'honneur d'être admis dans son sein? Dictez tout ce que vous voudrez, j'écrirai. Mais, pour Dieu, détournez les amis que je puis encore y compter (hélas ! j'en ai déjà beaucoup vu disparaître!) de ne pas tenter de m'y faire entrer par une voie inusitée. Oui, mon cher Lebrun, si Je savais qu'on pût me nommer sans que je me misse sur les rangs, j'aimerais mieux sur-le-champ faire dix visites à chacun de vous, même à l'archevêque, et aller dès six heures du matin (il fait pourtant bien froid), attendre à la porte du secrétariat pour me faire inscrire. Une nomination non sollicitée ! vous figurez vous une entrée triomphale plus écrasante pour une pauvre réputation? Empêchez cela, je vous en supplie. Lisez cette lettre à vos messieurs, si vous le jugez nécessaire. Mais je suis fou, cette crainte est chimérique. Non, jamais l'Académie ne voudra descendre ainsi de sa haute position devant un poète de guinguette. Comment ferait-elle pour moi ce qu'elle n'a pas fait pour le divin Molière? Je ne suis qu'un chansonnier, messieurs, laissez-moi mourir chansonnier.
Encore quelques mots. Il m'est impossible de me faire à l'idée d'être asservi à une réputation. La sotte ! j'ai tout fait pour vivre séparé d'elle, et vous voulez que je la suive dans votre palais où elle n'a jamais eu mission d'entrer. Attendez, attendez un peu. D'ici trois ou quatre ans, il ne sera vraisemblal)lement plus question d'elle. Sans doute alors je serai assez peu philosophe pour en avoir quelque regret. Mais vous et moi, messieurs, nous ne serons plus contraints de nous en occuper. Même alors
VOUS pourrez rire des façons que j'aurai faites, et il vous sera permis de croire que j'en éprouve un repentir tardif. Ce qu'il y a de certain, c'est que j'en apprécierai encore mieux toute votre bienveillance actuelle.
Quant à vous, mon cher Lebrun, croyez que je serai en tout temps plein du souvenir de votre amicale insistance dans cette occasion, et que ma gratitude bien sincère s'étend à tous les académiciens qui ont pu désirer de m'avoir pour collègue.
Recevez mes plus tendres amitiés ; à vous de cœur et pour la vie. Béranger.
Mon cher ami, j'ai reçu aujourd'hui deux lettres de vous, et laissant de côté ce que vous me dites de Peyrat et ce dont il m'avait instruit, je vous dirai seulement, quant à l'ami de M. de Senne, qu'il m'est impossible d'obtenir de Laffitte ce qu'il demande. Laffitte ne veut recommander aucun solliciteur, et des personnes de sa maison se sont adressées à moi pour être recommandées à M. Conte, auprès de qui j'ai peu de crédit. Ce queje puis faire, c'est d'adresser M. Morillon à un de mes amis qui a un emploi assez élevé aux postes, et, par cet ami, de le faire recommander à M. Batbedat. Si M. Morillon vient, je lui proposerai ce moyen, sans trop lui répondredu succès. Dureste, dites à M. de Senne que je trouve mal qu'il se soit adressé à vous pour se faire recommander auprès de moi : il devait bien savoir qu'il se recommandait assez de lui-même.
Je relis votre première lettre, et je vois que vous me demandez des renseignements sur la famille de Peyrat. Je sais que son père fait le commerce des
vins dans l'Ariège et voilà tout. Ne dites pas qu'il est protestant, il craint que cela ne lui soit nuisible. Si je ne me trompe, je connais le général Barthélémy : fameux farceur ! mais brave homme au fond. Je vous verrai demain ainsi que Madame.
Tout à vous de cœur. Béranc.er.
26 janvier [183.^].
Voici une lettre de Charles Didier, que je m'empresse de vous faire passer. Vous savez ou vous ne savez pas que l'auteur de Rome souterraine est en Espagne depuis plusieurs mois. C'est un digne et brave jeune homme. Voyez si la proposition qu'il vous fait vous sourit et ne le laissez pas attendre la réponse.
Je suis toujours souffreteux et n'ose aller à Paris parce que mon docteur me le défend.
Mes amitiés à Madame.
Tout à vous. BÉRANGEH.
Passy, 30 janvier [ISS."?].
Le lettre de Didierpour vousétait sous mon enveloppe; celle pour moi était sous la vôtre. Voilà pourquoi je vous envoie ma lettre sans cachet.
Auriez-vous la bonté, mon cher ami, de prêter ou de donner (si cela est possible), à M. Pelouze dont je vous ai déjà parlé un exemplaire de l'enquête des Houilles et de celle des Fers, qu'on ne trouve pas dans le commerce. Je ne pense pas que cotle demande soit indiscrète, puisqu'il a été fait distribution de ces deux enquêtes. Dans tous les cas, M. Pelouze est un homme qui entendra raison.
Je suis bien aise que votre lettre m'ait appris que
VOUS allez mieux. Moi, je suis plus souffrant. Mes amitiés à Madame.
Tout à vous. Béranger.
1" février [1835].
A peine m'aviez-vous quitté, mon ami, que je me suis rappelé que j'avais une prière à vous faire. 11 y a, à la Cour des Comptes, une place de référendaire de 1'^ classe vacante. Picard y a droit : il sera présenté; Barthe, qu'il a vu, le lui a bien promis. J'ai fait dire par Picard à son président qu'à ma première sortie je Tirais voir, et c'est en effet mon intention, car j"ai aussi à le remercier d'une chose qu'il a faite un peu à ma recommandation. Vous devriez, vous, mon cher Lebrun, si vos ceurses vous portaient de ce côté, le voir et lui recommander Picard, et lui dire que je ne vais pas à Paris, parce que je suis un peu souffrant, mais qu'il aura ma visite incessamment, si toutefois il ne va pas trop tôt à la Chambre des pairs.
Adieu. Tout à vous. Béranger.
Pour souvenir : M. Pelouze, ou à la Monnaie, chez son fils, essayeur, ou à l'entrepôt du gaz, rue de Rivoli.
Dites à M"" Amélie qu'on me cherche une habitation à Fontainebleau.
Vendredi soir [mars 18;<5.]
J'ai eu bien du regret, mon cher ami, de ne trouver ni vous ni madame à mon passage à Paris, lorsque je revenais de Picardie pour faire mes adieux à la capitale. J'y suis resté peu de jours en hôtel
garni, et j'ai eu mon temps occupé en affaires urgentes; sans cela je serais retourné vous voir et peut-être aurais-je été plus heureux.
J'étais du reste assez fatigué de mon voyage de Péronne, et les dîners de famille m'avaient causé un peu d'indisposition. J'avais donc hâte de rattraper mes pénates transportés à Fontainebleau pendant mon absence. Le repos ! le repos ! Me voici depuis le 20 août au milieu des bois. Le 19, j'avais accompli mes cinquante-cinq ans : c'était bien prendre mon jour pour m'aller confiner loin du monde. Je me trouve bien ici; mais le calme n'y a pas encore été assez complet; j'ai eu quelques embarras de ménage et plusieurs visites, non du pays, mais de Parisiens, et j'ai même des pensionnaires en ce moment, ce qui vous prouve que ma maison est encore trop grande pour moi.
Quant aux habitants de Fontainebleau, je ne vous en dirai rien, car je n'ai pas fait une visite; je n'ai pas même été voir M"" Amélie. Je suis assez voisin de la forêt pour n'avoir à traverser qu'une rue isolée pour m'y rendre, ce dont je profite le plus que je puis. Aussi n'ai-je encore montré qu'une fois mon nez dans la ville. J'espère qu'on n'y pense point à moi, et qu'avec ces manières d'ours, je n'aurai pourtant pas l'honneur de me faire la réputation d'un homme insociable. C'est tout ce que je souhaite.
Il me faudra, toutefois, payer un tribut de reconnaissance à la famille Salatz, et cela ne tardera pas. Sans les Hrack, mère et fils, ce serait déjà fait. Mais je veux que ceux-ci soient bien convaincus que j'ai l'intention de ne voir personne. Je me réserve pour les amis de Paris que j'ai été forcé d'abandonner et que je compte bien aller revoir de temps à autre.
En attendant que je me mette en route, dites bien des choses à M'"'^ Aubernon qui était au Havre quand je suis revenu à Paris. Ne m'oubliez pas non plus auprès de Martin, qui aura sans doute trouvé chez lui mon nom et mes adieux.
Exprimez à M™^ Lcibrun tous mes regrets de ne l'avoir pas rencontrée et écrivez-moi quelquefois, pour que je sache comment vous vous comportez tous, vous qui n'avez pas l'honneur d'être de ces hommes politiques dont les journaux donnent si ' souvent des nouvelles, nouvelles qui, aujourd'hui, font hocher la tête aux médecins les moins moroses.
Adieu, mon cher ami; conservez votre santé et votre place et croyez-moi tout à vous.
BÉRA.NGER.
Fonlamebleau, rue des Petits-Champs, 21, 13 septembre 1835.
Me voilà donc un dictionnaire de l'Académie ! Que je vous dois de grâce, mon cher ami, pour ce présent qui me met à même déjuger encore mieux de la petitesse de vue de Messieurs nos beaux esprits. Je n'ai pas besoin de vous répéter ici tout ce que je pense que devrait être un dictionnaire de la langue française ; c'est un sujet avec lequel je vous ai assez ennuie. Mais, pour Dieu, mon cher Lebrun, sans vous arrêter à mes idées, qui peuvent bien être fausses, examinez, je vous prie, quelques mots de ce gros livre, et vous tomberez de surprise par la niaiserie, la nullité des définitions, et surtout par l'absence totale de toute portée philosophique. Ce sont des philosophes, des philosophes non à la façon de M. Cousin, pair de France, mais des hommes qui sentaient que leur mission était autant
dans l'application des principes jque dans leur recîierche, qui ont inventé les alphabets, qui ont donné des lois au langage, et préparé à l'humanité une suite de traditions qui ne lui permet plus de retournei à son ignorance native. C'est donc encore et toujours à de véritables philosophes qu'il appartient de poser la loi des langues et non à une réunion plus ou moins brillante de rimailleurs ou d'écrivassiers qui ne se sor.t même jamais donné la peine d'approfondir la langue dont ils ne se servent trop souvent que comme de leurs jambes et de leurs bras, comme de leur fourchette et de leur cuillière (j'allais écrire cuillier comme votre Académie, j'en ai honte). Savent-ils que tout un peuple est dans son dictionnaire? Oh ! non. Lisez, lisez quelques articles. Et pourquoi, je vous prie, deux si gros volumes? Est-ce pour dire au mot Athée: C'est un athée; Il passe pour un athée; Une secte d'athées ! A quoi servent ces membres de phrases? Au moi Adieu, dans un des paragraphes : Adieu, en voilà assez: le dictionnaire ajoute, locution familière dont on se sert quand on veut congédier un importun. Trouvez-moi quelque chose de plus plat et de plus ridicule. Adieu, en twilà assez! La belle phrase à mettre dans un tel livre, et qu'elle est bien nécessaire ! Je n'en finirais pas de remarques si j'écoutais l'humeur que me donne une pareille œuvre. N'allez pas croire pour cela que je ne \ous ai pas une grande obligation de votre envoi. Je regretterais au contraire beaucoup de ne pas posséder ce livre, trop cher pour ma bourse. Si j'étais roi, ou seulement ministre, le Dictionnaire ne se vendrait pas ; il y aurait même une loi qui punirait ceux qui en tratiquei-aieut. Mais, tous les ans, il l'n-
serait tiré 100.000 exemplaires, 200.000, 300.000 même, si cela était jugé nécessaire, pour en pourvoir tous les établissements publics d'instruction et de simple administration; il en serait fait don au plus grand nombre possible d'enfants. Mais mon dictionnaire serait autre que celui-ci ; car il me semble que ce dernier ne coûte déjà que trop à l'Etat. Ce qui me fâche, c'est de penser que vos messieurs vont en entreprendre un qui ne sera pas meilleur, et qui coûtera sans doute encore beaucoup plus cher. Quand il paraîtra, je n'y serai plus; sans quoi je vous prierais de partager encore en frère envers moi, comme vous venez de le faire cette fois. Mais il est temps, je m'en aperçois, de dire à votre dictionnaire : Adieu, en voilà assez.
Non, mon cher ami, je ne sais pas quand j'irai à Paris. Ce n'est pas que je me cramponne ici, comme vous le dites ; c'est que Paris ne m'attire pas, bien qu'il garde la plus grande partie de ceux que j'aime. Ce goût exagéré de la solitude ne me durera sans doute pas; il m'étonne moi-même au point où je l'éprouve. Aussi, ai-je eu bien de la peine à me déterminer à faireavant-hierunevisite àM'" Brack. Son fils a été très malade; j'ai voulu l'aller voir, mais l'ai prévenu quesi je ne renonçais pasàfairedes visites, j'exigeais qu'on ne me les rendît pas. Un de ces jours, j'irai également voir M™'^Salalz et leur porterai Don Juan que je n'ai pas lu encore et qui ne me convient guère, à vous vrai dire. Je vous remercie toujours de me l'avoir envoyé.
Ah! çà! ne dites donc pas que je travaille. Savezvous que vous faites un gros mensonge? Je ne fais rien ou 1res peu de chose : quelqueschansonnettes, et voilà tout. J'ai sans doute bien quelques idées
que je croirais utiles de répandre; mais le courage de les fixer sur le papier, dans une forme quelconque, me manquera toujours, j'en suis sûr. Et puis, ma paresse semble augmenter avec l'âge. Rien ne m'ennuie maintenantcommed'écrire. N'ai-jepas d'ailleurs mon bras droit qui a l'air de s'enrhumatismer et qui ne me permet pas de rester au pupitre longtemps? Ne vous apercevez-vous pas que je gribouille affreusement?
A propos de paresse, Martin laisse donc décidément la cour d'Hanovre dans le veuvage? Il intrigue ici, j'en suis certain. Dites-lui de demander l'ambassade de Fontainebleau. Il y serait bien plus utilement employé qu'à sa sotte résidence allemande. Nous ferionsdeladiplomatieensemble. En attendant qu'il l'obtienne, faites-lui toutes mes amitiés. Ne m'oubliez pas surtout auprès de M'^'^ Lebrun, qui voudra bien, je l'en prie, se charger, si elle va à Versailles, de mes compliments pour M-^^Aubernon et pour le Préfet, ainsi que pour Pauline.
Adieu, mon cher ami, portez-vous bien et croyezmoi tout à vous de cœur. Béranuer.
Fontainebleau. 5 novembre [1835].
Fontainebleau, 2 janvier 1836.
Oui, certes, mon cher Lebrun, je connais M'"« Hautin de Kerguidan, non sous les rapports qu'il pourrait vous plaire de supposer, mais au contraire sous des rapports fort honorables. C'est une personne recommandable, fille tendre et dévouée, qui soigne et soutient sa mère; elle a donné, et sans doute donne encore, des leçons de harpe, et moi et plusieurs de mes amis avons cherché à lui procurer p. B. ^
des élèves. Malgré tout le bien que je puis vous en dire, nous sommes brouillés, mais par ma faute. C'est à propos d'un roman qu'elle a fait et que j'ai eu l'ennui de lire, relire, corriger, etc. etc. L'ouvrage m'a, je crois, fait prendre l'auteur en grippe, et, avec la vivacité que vous me connaissez, je l'ai envoyée, par lettre encore, où il paraît qu'elle ne se souciait pas d'aller. Cela ne m'empêche pas de vous la recommander, si vous pouvez lui être utile. Mais comme elle n'est nullement au fait des usages de ce monde, je crains qu'elle ne vous fasse faire une démarche inutile. Elle est d'une famille de marins fort honorable ; elle m'a parlé quelquefois de son oncle, qu'elle ne voyait pas alors. La place de garde d'un port doit dépendre du ministre de la marine, et je me rappelle avoir apostille pareille demande pour Sébastiani quand ilétait à ce ministère. Thiers ne peut rien là, et y pùt-il quelque chose, ce serait perdre son temps que de recourir à lui. Je ne vois pas quel intérêt il aurait àplacerl'oncle de M"** Hautin. Elle et sa famille ont eu la protection de l'amiral Jacob, qu'elle n'a pas assez cultivé. Quoiqu'il ne soit plus au ministère, il pourrait plus que nous pour l'obtention de l'emploi que son oncle sollicite. C'est donc, selon moi, à M. Jacob qu'elle doit s'adresser, si c'est réellement une place de garde de port qu'elle sollicite pour le cher oncle. Ce serait faire une bonne action que de tirer de peine cette jeune femme et sa pauvre mère. J'y ai employé tous mes moyens, et n'ai pas eu le bonheur de réussir. Si vous pouvez être plus heureux, je crois que vous vous en féliciterez. M"" llautin a des travers d'esprit, selon moi, mais point de travers de conduite, au moins autant que j'aie pu en juger et qu'en a
jugé une femme qui l'a eue longtemps auprès d'elle. Vous voilà, une grande affaire académique sur les bras. Si je ne me trompe, le ministère se donne l'air de pousser M. Mole, mais désire au fond qu'il reçoive un camouflet. Une lettre de Barthe où il me parle de ce postulant et me presse de me mettre sur les rangs m'a fait naître cette idée. Vous en devez savoir plus que moi. Ce que je puis vous dire, c'est que je ne connais pas les titres littéraires de M. Mole. Quant à Hugo, puisqu'il vous fait l'honneur de rechercher ce fauteuil, pour Dieu ne le repoussez pas ! Le lier Sicambre vient présenter sa tête au baptême, que l'Eglise lui tende les bras 1 Je serais pourtant bien fâché qu'après la génuflexion, il se prît à adorer ce qu'il a brûlé et à brûler tout ce qu'il a adoré, En vérité, mon cher ami, après tant de choix ridicules, n'est-il pas temps pour votre vieille synagogue de se donner un pareil lévite ? Songez à tout ce qu'il y a de bon et de beau dans les œuvres de Hugo. Je sais mieux que vous tous, qui ne le lisez presque pas, ce qu'on peut dire contre son talent. Mais en dépit de ses défauts, n'est-il pas le poète le plus remarquable de notre époque et l'un de nos meilleurs prosateurs ? Eh bien ! vous verrez que les Duval, les Lemercier,ces fiers républicains, aimeront mieux un grand seigneur comme M. Mole, qu'un poète comme Victor Hugo. 11 vous a dit que si je me présentais, il se retirerait; il le ferait, j'en suis sûr, mais ce serait par adresse plus que par déférence. Il sait bien d'ailleurs qu'il n'a pas à craindre de me trouver sur sa route, et je m'étonne qu'on pensf- encore à moi quand il s'agit de prendre rang parmi vos faiseurs de dictionnaires, il faul (|ue vous sachiez (|U(', depuis certaines
lettres où, plein d'admiration pour son talent, je le tançais àpropos de Lucrèce et de Triboulet, Hugo m'a pris en grippe. Mais cela ne m'empêche pas de l'admirer quand il est admirable, et dans ce moment je lis son Crépuscule, et j'ai souvent occasion de lui rendre cette justice et m'étonne du peu de succès qu'a obtenu cette dernière publication. J'ai tort de dire que je m'étonne, car je me l'explique ; mais ce serait trop long à vous dire et je veux me réserver de la place pour vous réciproquer tous vos vœux de nouvelle année. Faites la part de M""^ Lebrun et veuillez bien l'embrasser pour moi. Dites-lui que j'ai été bravement voir la famille Salatz, il y a quelquesjours. Ces dames sont en bonne santé. M. Salatz seul est un peu indisposé d'un rhume. Celui que j'ai attrapé à Paris dure encore, ce qui ne m'a pas empêché d'aller voir notre forêt toute givrée. Faites bien mes amitiés à M™® Aubernon, qu'il ne m'étonne pas de voir résister aux fatigues préfectorales. Cela va aux femmes, et elle est femme, tout ange que vous l'aviez faite. Adieu, tout à vous.
BÉRANGER
A peine arrivé ici, mon cher Lebrun, je me vois contraint de vous tourmenter pour une chose qui, je le crains bien, ne sera pas du tout de votre goût. Mon premier mot vous la fera juger.
]yjme Xastu m'écrit que M. Rousseau, chef de votre typographie, est mort ou peu s'en faut. Sur ce, vous voyez déjà de quoi il s'agit. Oui, mon ami, c'est pour solliciter la survivance que je m'adresse à vous au nom de cette digne muse, qui vient de manquer de mourir à force de travail, car, seule, elle nourrit toute une famille, et tremble toujours de finir
d'épuisement avant que son fils soit en position de se suffire, avant que son mari ait un emploi quelconque. Celui-ci, quoi que vous en disiez, est fort capable de diriger votre typographie. Sans doute, il est un peu novateur, mais, entre nous, l'imprimerie royale est furieusement dans l'ornière, et il n'y a pas d'homme de l'art à Paris qui ne gémisse de la voir se traîner à la queue des typographies de second ordre. Certes, à l'époque d'un grand développement de l'imprimerie, à la veille d'un plus grand développement encore, il serait bon que cet établissement arrivât à un perfectionnement d'autant plus nécessaire que dans les établissements particuliers l'art sera de plus en plus négligé. Vous devez vous rappeler que c'est une des considérations que j'ai toujours fait valoir auprès du garde des sceaux pour la conservation de l'Imprimerie royale, qui, telle qu'elle est depuis longtemps, semble s'obstiner à combattre elle-même mon meilleur argument en sa faveur. Je sais que vous n'en jugez pas ainsi, mais je vous puis assurer que c'est l'opinion de tous les typographes. Je ne prétends pas que Tastu soit le messie attendu Vieille rue du Temple, mais je lui crois ce qu'il faut pour vous aider à diriger cette partie. Tastu ne vaudrait rien pour administrer une maison à lui, par cela même qu'il est propre à conduire un établissement royal. C'est un très honnête homme que des malheurs de fortune n'ont pas entaché. De plus, malgré ses airs gascons, c'est un homme d'humeur douce et facile, qu'il n'est que trop facile de mener quand on lui inspire de l'estime. Voilà ce que je puis vous en dire après avoir consulté, encore ce matin, quelqu'un qui peut l'apprécier et juger de sa capacité.
Au reste, si ma lettre vous contrarie, vous aurez bien un autre assaut à subir. M'"'' Tastu doit vous aller trouver, et, ma foi, vous vous en tirerez comme vous pourrez; de poète à poète et d'homme à femme, que d'égards il faut avoir! Ici, c'est bien autre chose: une pauvre femme, une pauvre mère, des vertus, du courage, de la résignation, et, pardessus tout, votre cœur qui doit vous porter en faveur de tant de titres recommandables. Tirezvous-en comme vous pourrez, encore un coup ' Moi, j'y succomberais cent fois; cela m'est arrivé pour bien moins, et je ne m'en repens pas.
A propos, nous n'avons pas parlé de M"« Kerguidan-Hautin. M'a-t-elle donné assez de tracas, et malheureusement je lui ai été très peu utile. Avezvous mieux réussi que moi? Tenez, mon ami, il n'y a qu'une bonne chose en ce monde, c'est de servir les malheureux. Tout le reste laisse à peine un souvenir agréable. Les égoïstes ne savent pas ce qu'ils dédaignent. Plaignons-les.
Adieu. Faites bien mes tendres amitiés à M™'' Lebrun. Pardonnez-moi mon importunité et croyezmoi tout à vous de cœur. Béranger.
[Fontainebleau], 3 février 1836.
Bonjour au ministre de Hanovre.
Mon cher Lebrun, cette fois je ne viens pas vous demander un service; je viens essayer de vous en rendre un. L'éloquent François m'écrit qu'il y a une vacance d'emploi de con-cierge «à la Légion d'honneur, il me demande une lettre pour le maréchal Gérard, et je m'empresse de la lui envoyer. Mais il me dit aussi que cette affaire regarde M. Le
Bœuf, or, si ce n'estvous, c'est Duparquet qui connaît M. Le Bœuf, à ce qu'il me semble. Un mot de ce côté pourrait caser là notre pauvre diable et en débarrasser l'Imprimerie royale. Vous voyez donc qu'il s'agit d'un service à vous rendre, ce qui me rend très hardi à vous faire cette demande. Dans le cas où je me tromperais sur vos rapports avec M. Le Bœuf, vous pourriez charger de ma part Wilhem de le voir pour le succès de la demande. Lui, je suis sûr qu'il le connaît beaucoup. J'ai très à cœur cette affaire, parce que je ne puis me dissimuler que François doit être un objet de désagrément pour vous dans le poste qu'il remplit. Dans celui que je sollicite, ses défauts n'auront que peu d'inconvénients. Prenez donc en patience lapeine que je vous prie de vous donner pour lui et pour moi.
J'aiappris par un voisin que M""" Salatz était à Paris. Je regrette qu'elle ne m'ait pas fait savoir son départ; je l'aurais chargée des livres que j'ai àvous et dont peut-être vous avez besoin; c'est Luther.
Faites bien mes amitiés à M'"" Lebrun et à Martin, àqui je souhaite toutes les faveurs de Thiers, et même de M'"" Dosne.
A vous de cd'ur. HrcHANGEn.
6 avril [1836].
Fontainebleau, 14 avril [18361.
Quoi que vous veuillez bien en dire, mon cher Lebrun, le cousin François peut vous être à charge de temps à autre. C'est pourquoi j'aurais désiré que le maréchal Gérard put lui trouver place à la Légion d'honneur. Je ne vous en remercie pas moins des démarches que vous avez faites auprès de M. Le
Bœuf. 11 n'y a pas de notre faute dans le non-succès. Gérard m'a donné dix fois plus déraisons qu'il n'en fallait pour l'excuser : peut-être il n'y en a pas une de bonne, mais comme il est excellent homme, je tâcherai de profiter de ces premières ouvertures pour François. J'avais d'abord envie de défendre absolument à celui-ci de l'aller voir ; ensuite je me suis dit qu'il ne fallait pas se mettre en travers de la Providence, qui pouvait faire un miracle en sa faveur au point de le faire paraître charmant au maréchal, qui n'est pas très difficile en fait de farceurs, témoins La Boulaye et autres dont je l'ai toujours vu flanqué. Pourquoi pas François aussi? Au reste, j'ai préparé son introduction, de sorte que quelque sottise qu'il fasse, il ne puisse pas lui en arriver du mal.
Pourquoi pensez-vous que la pauvre muse m'apu dire du mal de vous ? Loin de cela, elle me semble revenue sur le compte de votre politesse, mais elle croit que son mari ne pourrait même pas obtenir d'entrer comme ouvrier dans votre boutique. Précédemment, je lui avais avoué que les gaucheries de Tastu étaient cause de l'effroi qu'il avait inspiré à l'imprimerie royale. Néanmoins, convenez qu'il est bien triste de voir une femme si recommandable s'exténuer à travailler pour nourrir enfant et mari, et tourmentée de la crainte que sa santé ne sombre entièrement avant d'avoir assuré du pain aux objets de sbn affection. Vous devez bien lui pardonner si quelquefois elle regrette que je ne sois pas à votre place. Elle ne se dit pas que peut-être je n'en ferais pas plus que vous. C'est pourquoi la place ne me tente pas plus que l'honneur de recevoir Salvandy à l'Académie- Si j'étais des vôtres, voilà pourtant
des corvées auxquelles je serais exposé. Ne remplace-t-il pas le bon Perceval? Vous ne vous plaindrez plus de la chétivité des concurrents. Voilà Guizot et Hugo derrière. J'espère bien que ce dernier ne sera plus repoussé quand il vous ôtera son chapeau.
Vous me demandez ce que je pense du présent et de l'avenir de notre politique. Le présent, vous êtes assez grand garçon pour en juger vous-même. Le roi a aplani bien des difficultés à Thiers, s'est débarrassé de M. de Broglie, qui gâtait toutes les affaires qu'on voulait bien lui confier, regrette peutêtre la valeur de Guizot plus que sa personne, et conduit seul les grandes manœuvres, sauf à laisser la broutille à ses premiers commis, Sauzet, Passy, etc., etc., etc. Quant à l'avenir, dépareilles choses n'ont pas d'avenir, c'est pourquoi elles durent ou peuvent durer longtemps; mais soyez tranquille; 1836 finira, 1837 viendra à son tour, plusieurs autres années encore après, et la France sera encore sur pied. Vous voyez qu'il y a de l'espoir pour nos enfants et même petits-enfants.
Je pense aller à Paris vers la fin du mois; je ne m'en soucie guère à vous vrai dire. J'y ai trop de fatigues quand j'y suis. Aussi ai-je manqué deux occasions de faire le voyage. Je voudrais me mettre à travailler sérieusement, et cette idée me préoccupe jour et nuit. Kn attendant, je chantonne quelque peu. Oui, l'on vous a dit vrai; j'ai eu l'envie d'aller jusque vers la Loire où l'on dit que l'on peut vivre pour rien. On marchandait la maison que j'habite, et me trouvant sur le pavé, je profitais de la circonstance pour faire route au midi. Kn vieillissant, il faut chercher le soleil et le repos. La maison
n'ayant pas changé de mains, je ne parle plus de la Touraine, mais il ne faut qu'un acheteur pour me faire penser à prendre mes passeports. N'allez pas croire pourtant qu'il ne m'en coûterait pas d'aller si loin de mes amis. Mais je ne pense plus leur être utile, et je me dis que seul j'aurais à perdre à cet éloignement, car à Paris on n'a pas le temps de regretter ceux qui s'en vont.
Avez-vu lu Jocelynl Ce poème m'a étonné et ravi. Voilà une poésie bien française, malgré ses longueurs et de nombreux et méchants vers. Je trouve qu'on n'apprécie pas convenablement cet ouvrage. Moi qui ai toujours rêvé une poésie qui fût bien à nous, qui fût bien nous, je vous assure que j'ai éprouvé un grand bonheur à cette lecture. Si cela pouvait faire tomber le prétendu lyrique dont on nous accable depuis tant d'années! Et Lamartine est un des coupables. Selon moi, Jocelyn est le plus beau monument de notre poésie nationale. Pourquoi faut-il qu'il soit déparé par une fatuité de négligence impardonnable.
Ce que je vous écris là, je l'ai écrit à dix personnes, et l'une d'elles m'a répondu qu'on voyait bien que j'étais de la province. Vous direz peut-être de même, et qu'ajouteriez-vous donc, si je vous avouais que j'ai pleuré en lisant certains passages de ce roman? Moi, pleurer en lisant des vers! je crois que cela ne m'était jamais arrivé.
Dites-en ce que vous voudrez, je n'en ai pas moins sous les yeux un livre en vers qui m'est dédié et dont l'auteur m'appelle grand homme ou quelque chose comme ça. Et hier encore, un voyageur qui venait m'emprunter une pièce de cinq francs s'est écrié : le grand Déranger ! Avec de pareils témoi-
gnages en sa faveur, on peut bien se hasarder à juger les autres, et même à les louer. Je loue donc Jocelyn de toutes mes forces, au risque de passer pour un provincial.
Faites mille amitiés pour moi à M""'' Lebrun et à M"® Amélie, bien que je lui en veuille de ne m'avoir pas fait savoir son départ. Je vous reporterai vos livres tant soit peu déchirés par un accident qu'il serait trop long de vous conter ici.
Adieu, portez-vous bien et croyez-moi tout à vous.
BÉRANGER
Vous ne me donnez pas de nouvelles de M""" Aubernon.
Grand merci ! Je viens de lire M. de Salvandy. La pensée du discours était belle et féconde; mais ce boursouflé est une de ces poules maladroites qui brisent les œufs qu'elles ont à couver. Il y a quelques aperçus sur l'Académie naissante et sur Richelieu qui, sans être complètement exacts peut-être, me paraissent assez bien trouvés. Mais, je le répète, c'est un malheur que quelques bonnes idées tombent dans de pareilles cervelles; elles y meurent noyées dans une mare d'épithètes plus creuses et plus redondantes les unes que les autres.
Vous avez tort d'être surpris du succès de votre réponse. Plusieurs lettres m'avaient annoncé ce succès, et je vous assure, mon cher Lebrun, que je m'en suis bien rendu compte en la lisant. Vous voyez que le lecteur n'y a rien fait, et vous n'auriez pas mis la si jolie plirase qui me concerne que vous n'en eussiez pas été moins applaudi. Savez-vous que, <le bon compte, voilà deux fois que vous faites
retentir de mon nom les voûtes de votre temple? Ça m'a donné un moment le regret de n'avoir pas été à la place de Salvandy pour vous rendre la monnaie de votre pièce, et je serais en fonds, car dernièrement je relisais votre petit volume d'odes et votre poème de Napoléon. A ce propos, croiriezvous (oh ! oui, vous le croirez; vous savez le soin que j'ai de mes livres) que je n'ai jamais pu remettre la main sur votre poème de la Grèce, que j'aime tant. 11 y a un passage de votre discours qui m'a fait un grand bien, celui où vous parlez de la Pologne. Qu'aura dit notre ami Thiers, qui bannit de France les plus nobles débris de cette portion de notre famille? Et cela pour que deux principicules fassent le voyage d'Allemagne la cocarde tricolore dans leur poche.
Vous parlez aussi du dernier poème de Parseval de manière à le faire bien vendre. Il sera sans doute édité bientôt. Je suis bien curieux de connaître cet ouvrage, qui eût dû lui faire abandonner Philippe- Auguste, malgré le grand succès que vous prétendez qu'il a obtenu.
Vous vous plaignez que je ne vous mets pas au courant de ce que je fais : vous savez que ce n'est pas un besoin pour moi de parler de mes petits travaux. Je crains toujours d'ennuyerd'ailleurs. Quant au jeune homme qui a fait l'article indiscret dont vous vous appuyez, c'est un charmant garçon, parent de Manuel, qui a un très grand attachement pour moi parce que j'ai deviné ce qu'il y avait de facultés en lui, et peut-être aussi parce qu'il m'a soufflé une maîtresse. Excellent jeune homme, très répandu dans la littérature secondaire, lié avec Lerminier, Leroux et Quinet. M'ayanl fait connaître,
avant l'impression, différents sujets traités par ce dernier dans le poème de Napoléon, je crus devoir lui avouer quelques-uns de mes péchés, qu'on aurait pu croire un jour empruntés à cet ouvrage. Indiscret comme un journaliste, il a témoigné en public, avant d'être appelé par la justice. Je ne sais pas trop s'il ne m'a pas prêté des sujets auxquels je n'ai jamais pensé. Vous voyez que ma confidence était presque forcée. Mais il m'arrive quelque chose de pareil à ce que je redoutais du Napoléon, avec le discours de Salvandy: Dieu, dit-il, semble avoir fait pour Napoléon le rocher de Sainte- Hélène. Eh! bien, j'ai terminé, il y a peu de jours, un Tombeau de Sainte-Hélène, dont le sujet semble être pris de cette phrase de votre nouveau confrère. Comme lui, j'y parle même de César, dont la mort sert de date à mon petit poème de huit strophes. Ce sujet et son cadre étaient depuis plusieurs années dans ma tête, sans que j'eusse pu en venir à bout ; et comme il m'arrive toujours, j'ai été réveillé une belle nuit pour voir ma chanson venir au monde presque toute seule. C'est, je crois, ce que j'ai inventé de plus poétique, et je ne voudrais pas que ma pauvre souris passât pour n'être que la progéniture d'une grosse et lourde montagne toujours en mal d'enfant.
Si je suis discret pour mes œuvres, vous l'êtes pour vos rancunes, car vous ne m'aviez jamais dit que vous eussiez eu à vous plaindre de l'auteur de Jocelyn. Vous êtes d'une nature si peu amère, qu'il se pourrait qu'il n'eût eu de tort qu'envers un de vos amis; je sais que, dans ce cas, vous pardonneriez difficilement. Far hasard, aurait-il parlé mal
de l'un deux, vous présent? De moi, par exemple? On m'a rapporté qu'il m'aimait peu jadis. Dans une préface de je ne sais plus quoi, depuis 1830, en parlant des talents supérieurs qui s'étaient adonnés à l'instruction populaire, et particulièrement à la chanson, il les accusait d'avoir fomenté les haines et les passions mauvaises. J'avais envie d'écrire en réponse, Lamennais m'y engageait; mais mon bon sens prévalut; et, d'ailleurs, ayant remarqué qu'une peote insensible l'amenait à des idéessaines, l'intérêt de ma cause me dit de m'abstenir. J'avais pourtant beau jeu : lui et les siens, toujours placés sous les ailes du pouvoir, avaient bonne grâce à nous reprocher, mitraillés comme nous l'étions, d'avoir quelquefois mis des chevrotines dans nos fusils de chasse. C'est pourtant à cette époque de lutte qu'on chanta la Sainte Alliance des peuples, que, lui, ne comprenait sans doute pas encore. Et ce peuple, que nous poussions à la haine, comment s'est-il conduit, lorsqu'enfîn il se mit à l'œuvre et consomma la plus humaine de toutes les révolutions? Nous fomentions Venvie, disait aussi notre gentilhomme. Le principal accusé, car indubitablement c'était de moi qu'il s'agissait particulièrement, le principal accusé s'est montré bien propre à enseigner ce sentiment-là aux autres, n'est-ce pas? C'était sans doute par jalousie de ceux qui étaient placés là-haut, qu'il poussait à les renverser? Oh ! que j'aurais pu lui faire honte de sa courte vu-e ! Car, au fond, je le crois homme très loyal, malgré sa suffisance aristocratique. Tout bien considéré donc, j'ai mieux fait de me taire : un mot irritant eût pu effaroucher cette molle nature, et le rejeter dans le
camp qu'il semble déserter à petits pas et tout en regardant derrière lui si on ne s'aperçoit pas de son évasion.
Aujourd'hui, dites-vous, mon cher ami, il désire méconnaître. J'en doute; qu'il l'ait dit, cela était convenable, après la lecture du passage de ma lettre qui le concerne, bien qu'à vous vrai dire je ne me le rappelle pas bien, car j'en ai écrit à plusieurs personnes un éloge toujours semblable par le fond sans doute, mais plus ou moins mêlé d'observations critiques. En supposant que j'aie tort de soupçonner qu'il ait tenu jamais devant vous quelques propos sur mon compte, qui vous ait choqué, il est toujours à peu près certain que nous sommes deux natures antipathiques. Il fait partie de ce monde artificiel où l'on n'admet pas l'idée qu'une Muse puisse allumer son feu et vider son vase de nuit, plaisanterie à part, les deux actes les plus philosophiques, puisque l'un nous fait apprécier notre néant et que l'autre nous apprend à rendre grâce à Dieu qui nous a donné l'intelligence de l'élément créateur. Comme le bonhomme Job, c'est mon fumier qui m'a fait poète. Eux (les gens du monde, dont je ne fais pas partie), se croient des anges et s'étonnent de n'avoir pas deux ailes au dos, pour faire leurs courses dans Paris et aller le soir aux Boufies. et à l'Opéra. L'homme qui cache avec le plus grand soin le nom de Prat sous celui de Lamartine, et qui s'est déguisé en prince pour aller visiter la crèche où est né le fils du charpentier, celui-là doit avoir un superbe dédain pour l'auteur des Gueux el des Bohémiens. Je le lui pardonne do tout mon C(j?uret n'ensuis pas moins disposé à défendre /oce- ///« envers et contre tous. 11 a rendu un véritable
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service à la poésie française, car c'était bien de la poésie française, toute française, que cet ouvrage, en dépit de fautes de langue, qui eussent fait bondir de rage le pauvre Grandmaison, qui, comme vous le dites bien, était passionné pour la pureté du langage.
En voilà bien long, mon cher ami, pour arriver à vous dire qu'il n'y a pas nécessité à ce que je me rencontre, par fait exprès, avec votre illustre collègue. Vous me demandez quand j'irai à Paris pour arranger ce dîner. Ici, il y a une autre difficulté : depuis une quinzaine, je souffre de la poitrine; hier même, j'étais presque malade; je pense que cet hiver qui ne veut pas finir est cause de ce malaise. Avant de songer à m'aventurer de nouveau dans vos boues de Paris, il faut que je me remette tout à fait. La vie de votre monde ne me va plus et coûte d'ailleurs un peu trop cher. Double raison pour hésiter. J'ai eu dernièrement une triste occasion de vous aller voir. Je crois vous avoir dit que ma vieille tante n'avait pu se faire ici. Elle a voulu entrer à l'institution de Sainte-Périne. J'ai obtenu son entrée au l""^ mars, moyennant 4.100 francs et un trousseau qu'il m'a fallu compléter; ajoutez-y les frais de transport et d'installation; vous jugerez que cela a dû monter très haut. Eh ! bien, la pauvre femme, qui se trouvait heureuse de sa nouvelle situation, est morte le 18 avril d'une attaque d'apoplexie. Comme elle a perdu connaissance dès le premier jour, et que j'étais déjà fort souffrant, j'ai cru inutile de me rendre auprès d'elle, d'autant plus que deux personnes amies surveillaient les soins qui lui étaient donnés. J'aurais bien voulu qu'elle puisse jouir plus longtemps du sacrifice que j'avais fait.
bien que sa mort me fasse héritier de 500 francs de pension que j'ajçutais aux avantages que lui procurait sa dot", qu'il ne m'est pas possible de ne point regretter- un peu, 4,700 ou 800 francs. Pour quarante-huit jours, c'est un peu cher! qu'en ditesvous ?
Vous voyez que j'ai eu l'occasion de vous aller voir. Croyez qu'à mon premier voyage, je ne vous laisserai pas ignorer mon arrivée, mais ce serapour leplaisirde vous voir, ainsi que M"'" Lebrun, et non pour l'honneurde me trouver avec M. de Lamartine, qui, vraisemblablement, sera alors dans ses terres, avec ses chevaux et ses chiens, entre son curé et son garde.
Vous savez ce que j'ai toujours pensé de la nomination de M. Guizot. Je regrette toutefois qu'il cumule trois fauteuils; c'est deux de trop. L'Institut devrait bien s'imposer cette loi; il faut convenir que tant qu'elle ne sera pas rendue, il est difficile à un homme qui serait ce qu'était Bailly de ne pas rechercher trois couronnes au lieu d'une. Ce qui me fait de la peine, c'est d'apprendre par votre lettre que Mignet, qui a tant de temps devant lui, poussé par Thiers, sans doute, qui veut contrebalancer le choix de Guizot, vienne se mettre en travers de Hugo. Mignet est si sûr d'arriver un jour, qu'ici ne devrait pas empêcher un homme qui a autant produit d'obtenir enfin une récompense publique de ses nomi)reux travaux. Hugo a même besoin du traitement, taudis que Mignet est grassement pourvu. Avec son caractère modéré, je m'étonne qu'il ne sente pas combien il y aurait de convenance de sn pari, et combien le public lui saurait gré de céder la place à son jeune concurrent. Je ne veux pas me p. B. 0
faire meilleur qu'un autre, mais si j'avais été ambitieux de vos honneurs, je suis sûr que de semblables considérations m'auraient fait bien souvent me retirer devant des hommes que j'aurais jugés plus dignes et surtout plus besogneux. Quelle singulière société que la nôtre oîi, avec toutes les qualités qui doivent poussera bien faire, on se laisse aller à faire mal ! C'est là le plus constant sujet de mes méditations, et ce sera sans doute le fond de l'ouvrage qui me préoccupe lant, mais dont je n'ai parlé et ne parlerai à personne, jusqu'à ce que je sois bien sûr d'avoir au moins une partie des forces nécessaires pour traiter un sujet si exigeant. J'essaye ma monture avant de me mettre en route, mais je crains que le cavalier ne soit jamais bien en selle. Que de plumes à qui je porte envie et qui ne s'en doutent pas !
Mais voilà deux heures au moins que je bavarde, et vous devez être las de ce long monologue! Prenez-vous en à mon indisposition, qui ne me laisse point aller dans la forêt depuis cinq jours. 11 est bien sage à moi de m'être imposé cette privation qui contribue, dit-on, au mieux que j'éprouve aujourd'hui.
Mille amitiés à M'"'' Lebrun, ne m'oubliez pas auprès de M"« Amélie, ni auprès de Martin, qui doit avoir bien froid au Hanovre. Rappelez-moi au souvenir de M""' Aubernou et de Pauline.
Adieu, mon cher ami, pardonnez-moi de m'être livré à tant d'idées biscornues en vous répondant, et croyez-moi pour la vie tout à vous de cœur.
BÉHANGER.
Konliiini bleaii, 2 uni 1836.
P-S. — Les bons correcteurs d'épreuves que messieurs de l'Imprimerie royale!
Page 39, ligne 9^, au lieu de : croyait fuir, lisez : finir.
N'oubliez pas de recommander de ma part à Vatout mon protégé M. Laurérisque, pour qui je lui ai écrit une longue lettre.
Je vous prie de dire aussi à Pascalis que je m'intéresse à un jeune homme d'Elbeuf, nommé Guillemard, condamné à six mois de prison pour aflaire galante, et dont le recours en grâce a été présenté il y a peu de jours. S'il peut servir ce jeune Lovelace, Pascalis me fera plaisir.
Je ne reçois plus de vos nouvelles, mon cher Lebrun; heureusement, M"'" Salatz m'a appris que vous et Madame étiez en bonne sanlé. Je me porte bien aussi; j'espérais vous l'aller dire, mais des raisons d'économie me forcent à partir directement de Fontainebleau pour Tours, où je viens de louer uo nouveau gite. Les journaux vous l'auront peutêtre appris; peut être aussi avez vous lu dans Balzac une description f xacte de la Grenadière; je ne vous entretiendrai donc pas de tout cela. Qu'il vous suffise de savoir que je compte être dans une quinzaine un vrai Tourangeau du village de Saint-Cyr, aux portes de la ville de Louis XL
Aujourd'liui, en vous exprimant le regret d'aller si loin sans pouvoir aller prendre congé de tous mes amis, j'ai votre obligeance à réclamer, l'n digne homme, qui, malheureusement, n'est plus
jeune, vient d'éprouver des désastres. C'est M. Lequaire, ami d'Antier; il a été longtemps dans l'imprimerie (c'est à cette industrie qu'il devait la fortune que les bons d'Espagne et un fripon lui ont ravie), et la correction des épreuves a été son occupation favorite. Avez-vous quelque coin dans votre grand établissement où le pauvre diable puisse gagner un salaire suffisant pour nourrir deux petits enfants dont la mort de sa fille l'a laissé chargé? Ce serait une bonne œuvre, et, si vous y pouvez quelque chose, je ne doute pas que mes prières jointes à celles d'Antier ne vous fassent accueillir avec bienveillance la demande de M. Lequatre, ancien imprimeur à Fontainebleau.
Je ne vous en dirai pas plus long, car je me rappelle qu'une beaucoup trop longue lettre de moi à vous adressée, il y a quelque sept ou huit mois, vous a tellement effrayé que oncques depuis n'ai vu votre écriture.
Présentez mes civilités amicales à Madame, et croyez-moi comme toujours tout à vous.
BÉRANGER
24 novembre 1836.
Rappelez- moi au souvenir de M'"'' Aubernon, quand vous la verrez.
[Fontainebleau,] l^' décembre [1836].
Ktes-vousfou, mon cher Lebrun? Moi, vous avoir écrit quelque chose d'ironique? Je me suis, il est vrai, moqué de votre paresse, et convenez qu'il y a de quoi. Mais, en vérité, je n'ai mis rien de sérieux là-dedans, et si j'avais eu quelque reproche à vous faire, ce n'est pas sur ce ton que je me le serais per-
mis. Au reste, votre lettre m'a fait rire : concevezvous unhommequi n'écrit pas, etqui cherche querelle à son ami de n'en pas' recevoir de lettres? Toutefois, je puis répondre péremptoirement. Je ne vous ai pas prévenu démon projet, parce que ce sont de ces choses qu'il ne faut dire qu'aux indifférents, s'il est possible; les observations que ceux-ci vous font ne tirent pas à conséquence. Avec les amis, ce n'est pas la même chose : ceux-ci ont toujours une bonne raison à opposer à votre résolution. Si au dernier moment il faut en venir à révéler le fatal secret, cette bonne raison de l'amitié se sait dans l'impossibilité de faire revenir sur les arrangements pris. Mon intention étant d'ailleurs de passer par Paris, je vous aurais fait ma petite allocution à ce sujet ; mais forcé de renoncer encore à ce plaisir que je m'étais promis, je vous ai fait part à l'instant même du dessein que j'allais accomplir, car la lettre que vous a remise Aulier n'a été écrite que deux jours après que j'ai eu renoncé avons aller faire mes adieux.
Mais vous, ne vous moquez-vous pas un peu du choix que j'ai fait de la Grenadière, illustrée par M. de Balzac ? Je conviens qu'il y a prise, et je m'en suis moqué moi-même. Figurez-vous que sur le nom seul, je ne voulais pas voir la maison. J'allais même repartir sans l'avoir visitée, bien que je n'eusse rien trouvé à mon entière convenance dans tous les environs de Tours. Une lettre que je reçus, qui m'annonçait que les maçons et les couvreurs avaient envahi mon logis de Fontainebleau, me força de prolonger mon séjour, et la so'ur de Hérard me conduisit presque malgré moi à cette (irenadière que
je croyais un noble manoir féodal, qui, vu sa renommée, était bon à faire auberge. Quelle fut ma surprise de voir une pauvre vieille bicoque, deux pièces en haut, deux en bas, mais dans Texposilion la plus charmante et la plus saine. On me la lit 400 francs. Je conclus avec des propriétaires on ne peut plus aimables, qui vont en un mois dépenser la moitié decequeje leur donnerai en trois ans, pour faire les réparations que j'ai demandées.
Vous voyez que la providence en a décidé plus que moi, car puisque nos ministres ont pris l'habitude de référer à son intervention, pourquoi ne se mêlerait-elle pas des affaires d'un vieux chansonnier? Elle eût dû sans doute placer la Grenadière un peu plus près de Paris. Mais, n'en eût-il pas toujours été alors comme à Fontainebleau, où j'ai vu plus souvent des étrangers que mes amis, retenus qu'ils sont à Paris par les emplois ou les intérêts de toute nature qui permettent peu les fréquentes absences. Combien peu d'amis ont pu me venir voir ici plus de deux fois ! Il en est qui n'ont pu y venir du tout. Ainsi donc aller à Tours ne peut faire un grand changement dans mes rapports avec eux, puisque, ne voulant faire que deux voyages à Paris dans l'année, je pourrai aussi bien être vingt heures que six en route.
Vous voyez, mon cher Lebrun, que je ne suis pas sans réponse à beaucoup d'objections. Des sots m'ont, à propos de ma retraite, accusé de misanthropie, comme s'il n'y avait pas des hommes partout. D'ailleurs, je prouverai peut-être un jour combien cette accusation est ridicule. Ce qui est vrai, c'est qu'en perdant beaucoup des moyens d'obliger
que j'eus longtemps, j'ai pu me permettre de quitter Paris sans craindre de perdre l'occasion d'être utile.
Mais je m'aperçois que je ne réponds qu'à vous, ftl j'ai cependant à remercier M"'" Lebrun dont l'envoi m'a été remis hier par M. Salafz. Sa lettre est bien plus aimable que la vôtre, et ne me fait pas de ces vilaines chicanes auxquelles je ne suis pas non plus habitué de votre part. Je prie Madame de bien remercier Martin, et de lui dire qu'une fois installé à Tours, je lui écrirai pour savoir comment il conduit nos intérêts dans le royaume d'Hanovre. Cela me préoccupe beaucoup. Que M™^ Lebrun sache bien que, si vous ne m'aviez forcé de faire une lettre si longue, elle en aurait eu une particulière où je lui aurais exprimé tout le plaisir que me fait le bon souvenir qu'elle garde de moi, dans la ville où l'on oublie si promplement les absents. Quand elle m'a dit qu'à la visite de Mignet pour sa candidature, vous lui aviez montré une lettre de moi, j'ai cru d'abord que c'était celle où je le blâmais de vouloir barrer le chemin à Hugo. Mais j'ai vu ensuite que c'était celle que je vous écrivis certaine nuit. Si j'avais été à Tours alors, je n'aurais pas eu à vous l'écrire. Ah ! je vous brave maintenant, d'autant plus que la Gazelle de hrance assurait, il y a quelque temps, que j'étais bien mort. Ceci me ramène à vous (lire que mon nouvel enterrement, vu la longueur du convoi, commencera lundi. Ce jour-là vous ne me trouverez plus que chez Pi:hhotin, rue deV Arhre- Ser, auprès de il/'"" /^/«r/f. .l'y dois rester jusqu'au jeudi ou vendredi. Pourroz-vous venir dans ce peu (le jours? Au reste, mon inlonlion est d'aller à Paris au printemps, ce qui ne m'empêciierail pas de vous
voir avec bien du plaisir, si, d'ijci à huit jours, vous pouviez venir jusqu'ici.
Mes amitiés bien tendres à Madame, et tout à vous. B.
P. S. — Je prie M™® Lebrun de faire toutes mes amitiés à la Préfète et au Préfet et à la bonne Pauline.
C'est de la Touraine, madame et amie, que je vous écris pour vous remercier du bon Tonneins que vous m'avez envoyé à Fontainebleau. Il ne s'est pas perdu dans mon immense bagage.
Me voilà arrivé et installé à cette Grenadièi-e à laquelle je ne reproche que la réputation que le plus fécond de nos romanciers lui a faite, réputation qui m'a d'abord fait résister à l'envie de m'y établir. Aujourd'hui, je me trouve heureux d'avoir surmonté cet inconvénient. La famille Bérard, qui m'attendait ici, avait fait arranger à merveille pour moi cette maisonnette qui doit à sa position son plus grand charme. La vieille amie que j'ai amenée avec moi éprouve du bien-être à sentir un air moins froid, moins âpre que celui de Fontainebleau. Quant à moi, je regretterai longtemps la forêt, dont je m'étais déclaré le seigneur et maître. Ici, il n'y a encore à moi qu'une chambre et un cabinet fort commode, où beaucoup de mes amis se trouveraient très heureux de travailler. J'espère y pouvoir dormir tout mon soûl. Dans ce pays, dormir et manger sont les principales occupations, et j'ai bonne envie de devenir un véritable Tourangeau.
L'appétit ne'me manque pas. Peut-être le dois-je au voisinage et à l'eau de la Loire. Au reste, je vous
dirai que notre large fleuve est beaucoup, plus raisonnable que la Seine, qui me fait craindre d'apprendre quelque jour par les journaux que quelqu'un de mes amis a été noyé dans une des maasardes qui avoisinent Montmartre. La rivière doit être venue vous rendre visite, vous, gens du Marais. Les bateaux vont remplacer les omnibus, si cela continue. La Loire ne fait pas de ces folies-là. Elle se contente de couler à pleins bords, et je la traverse dans un esquif à voile pour arriver au pied de mon château. Oh ! si jamais Lebrun a besoin de faire un petit voyage de santé, envoyez-le ici. J'ai une chambre d'amis d'où la vue est charmante .le vous assure que cela vaut bien la vieille rue du Temple.
Il a été bien bon dé me donner un tout petit jour à Fontainebleau. Avec ses occupations, les écoles buissonnières sont difficiles, aussi n'ai-je pas osé insister pour le retenir quelques heures de plus.
J'ai fait mes adieux à M. et à M'"" Salatz, mais non à M"^ Amélie, dont le séjour à Montargis s'est prolongé pour l'installation du frère. J'ai chargé M'"" Salatz de mes adieux pour elle.
Avez-vous des connaissances ou des amis dans l'expédition de Constantine? Je souhaite que vous n'ayez là personne à regretter. Faites toutes mes amitiés à Lebrun, et quand vous écrirez à Martin, rappelez-moi à son souvenir. Ne m'oublie/, pas non plus auprès de M. votre père, qui m'en voudra peutêtre d'avoir rogné sa portion de Tonneins. Il y a de quoi, car c'est un excellent tabac.
Adieu. Recevez tous mes remerciements et inos nouvelles assurances d'attachement bien sincère et bien dévoué. F^khancek.