V.i fi^'ccmbre
On m'écrit simplement à Tours. Je fais prendre mes lettres.
Voilà bien longtemps, mon cher Lebrun, que je remets à vous écrire. Nous autres provinciaux, nous avons plutôt des nouvelles à demander qu'à donner. Aussi aurais-je bien voulu avoir des vôtres et de celles de madame plus souvent. Le peu qu'il m'en est parvenu indirectement me fait espérer que vous vous portez bien tous deux. Mais comment se portent nos amis ? Nous en avons plus d'un en commun. Il y a sans doute toujours une préfecture à Versailles et sans doute aussi un préfet. Comment va-t-on de ce côté du monde? Quand vous aurez le courage d'écrire jusqu'à Tours, donnez-moi des nouvelles de M'"^Aubernon et de Pauline. Pense-t on à la marier? Le temps approche, il me semble. En attendant, rappelez-min au souvenir de ces dames. Et Martin, que fait-il en Hanovre? N'est-il pas à distance convenable pour aller faire sa cour à la future duchesse d'Orléans? Que ne priHe-t-il sa jambe si dodue pour célébrer le mariage. Mais peut-être estil de retour à Paris pour se reposer de ses fatigues diplomatiques. Dites-m'en tout ce que vous saurez si vous m'écrivez.
Voyez-vous Thiers? Malgré mes prédictions, j'ai cru un moment qu'il allait se remettre en selle. Le point essentiel pour une ambition de second-ordre, c'est de redevenir possible, comme disent ces messieurs, et il a atteint ce but. C'est même du bonheur que de n'être pas rentré en ce moment. I^eut-être pourtant ne le croit-il pas.
Si vous me demandez ce que je fais, je vous dirai que d'abord j'ai eu de la peine à m'acclimaler, et que l'air et l'eau de la Loire, dont je buvais trop, m'ont rendu languissant pendantprès de deux mois. Mais la santé est revenue; et si je me trouvais heureux d'ôtre ici sans m'y bien porter, vous jugez combien maintenant ce bonheur est plus vif. Mon cher ami, une seule crainte me tourmente, c'est en pensant aux assauts que jai essuyés dans ma vie si troublée, que le destin n'ait encore quelque tuile h me jeter à la tête, qui ne m'enlève à ma douce retraite. Je jardine, mon ami ; je jardine ; j'ai une bêche et un râteau. Je fais planter et je guette les bourgeons, le tout sans me connaître à rien. Je voudrais me créer de l'ombre ; il en manque ici. Par malheur, je m'y prends bien lard, et si les trois jouvenceaux passaient, ils se moqueraient de moi. Figurez-vous que je ne sors pas de la Grenadière. Les trois arpents de son enclos suffisent à mes promenades, et comme je ne vois personne, je n'ai pas de visites à rendre. 11 faut vous dire que je travaille quelque peu. A quoi? m'allez-vous dire. A un ouvrage que je médite depuis longtemps et que je ne finirai sans doute pas, bien qu'il ne doive pas être volumineux, .l'éprouve une singulière difficulté à prendre une plume et à me placer devant une table pour rendre mes pensées. Quand on fait de la prose, il le faut pourtant. Mais j'avais une habitude de travail si diiïérente! L'espoir d'être utile me pousse loulclois, et je ferai mon possible pour vaincre l'antipalhie que i'é|trouve pour une écritoire.
Va vous, que l'aitcs-vous? Est-ce que l'Imprimerie royale absorbe tout votre temps? ou n'écoutez-vous que votre paresse qui vaut bien la mienne et dont
on doit vous savoir plus mauvais gré. Je suis persuadé que vous avez gagné à prendre du repos. Mais le trop prolonger serait une faute.
Barthélémy m'aen\oyé sonAristote. Je le lis avec attention. Cela me paraît une belle œuvre, mais je ne puis en juger par comparaison, car je n'ai lu aucune autre traduction. Quant à l'impression, elle est bonne. Toutefois, je vous dirai que les grandes majuscules des titres pourraient être d'un meilleur modèle. Vos S ne portent pas. La ligne manque d'aplomb. Si un pauvre apprenti d'imprimerie de province .osait pousser plus loin ses critiques, il vous dirait qu'il lui semble étrange qu'on persévère dans les notes coupées en deux colonnes, ce qui ofFre de la confusion à l'œil et produit l'efTet le plus ridicule, quand il n'y a pas la valeur d'une ligne pleine, et qu'il faut couper cette ligne par un cadrât, quelquefois au milieu d'un mot. Sans doute il y a eu nécessité autrefois à cet usage, qui me semblerait devoir être réformé comme tant d'autres routines, dont notre monde marche surchargé. 0 temps passé, que tu fais payer cher au temps présent le peu de trésors que tu lui a laissés en héritage ! Vive notre siècle ! Rien de ce que nous faisons ne durera, sauf peut-être les briquets phosphoriques et les tire-bottes. Encore peut-on en douter.
Ce qui dure malheureusement trop, c'est l'hiver. Le doux climat de la Touraine n'est préservé ni de la gelée, ni de la neige. En octobre derni-er, il y gelait et neigeait. 11 y a deux jours encore, de la gelée et de la neige. C'est au reste un pays qui me semble beaucoup trop vanté, ce que j'attribue à la quantité de châteaux que la féodalité y avait entassés, à une époque où nos autres provinces étaient
dans un étatde soutlrance. Messe sont depuis enrichies par la culture et l'industrie, et celle-ci est tombée par l'abandon des grands seigneurs, que Paris et Versailles ont attirés. Mais la Touraine n'en a pas moins conservé sa réputation. Je vous assure pourtant que les environs de Paris me semblent bien plus beaux que ceux de Tours. Ce qui n'empêche pas la Grenadière d'être un ermitage tout à fait de mon goût, où je voudrais vous voir passer vos jours de vacances, car encore faut il bien se reposer un peu. Songez donc àSaint-Cyr, si doux pour vous.
Adieu. Mille amitiés à madame, et tout à vous de
coeur. DÉRANGER.
18 avril [1837].
Mon cher Lebrun, je ne confonds pas la négligence avec l'oubli ; aussi étais-je bien sûr que vingt fois, depuis le mois d'avril, vous aviez pensé à me donner de vos nouvelles, ce qui ne m'empêche pas de vous reprocher un long silence, qui eût pu m'inquiéter si de temps à autre je n'avais eu des nouvelles de vous par d'autres.
.le dois toujours aller en Picardie, mais je vous l'avouerai, il m'en coûte de quitter mon ermitage et surtout de traverser Paris, malgré tout le plaisir que j'aurai à embrasser toutes les personnes que j'aime. Mais quelle tâche pour moi, devenu provincial, que de me retrouver forcément dans cette foule dont j'ai toujours eu un peu de pour, bien que j'aie su le cacher. Ahl si tous mes amis occupaient le même toit, vivaient à la même table, se rassem-' blaicnt dans le même salon, ce serait charmant, .le crois même qu'alors je n'aurais pas quille la place. Mais il faut courir après ceux qui courent après vous
et dans une quinzaine de jours, à peine s'est-on entrevu. En revanche, on ett accosté, ennuyé, fatigué par des indifférents ou des curieux, amas de ronces qui croissent dans toutes les rues de Paris et se mettent t3ujours dans vos jambes quand vous voudriez voler vers les objets de vos sympathies. Depuis trois ans j'ai bien travaillé à me faire oublier ; cela est mon but et pour le peu que je vive encore, je l'atteindrai; clors, je pourrai revoir Paris sans crainte et vivre de mes amis au nez de mes connaissances, qui auront oublié jusqu'à mon nom.
N'est-il pas singulier, moi, qui étantjeune ai tant désiré la gloire, de m'entendre raisonner ainsi? C'est que la réputation a suffi pour m'apprendre que le bonheur n'est même pas dans la gloire, et j'en puis juger par ceux qui en ont obtenu une réelle de notre temps. Ah ! mon cher ami, combien je regrette de ne m'étre pas plus tôt voué à la solitude ! Je suis bien heureux ici. Mon jardin m'occupe presque exclusivement, bien que je m'y entende à peu de chose; mais j'y travaille beaucoup, et ne pense même pas à sortir. Je ne vois que les Bérard et mon médecin, homme aimable, très instruit et d'un esprit fort distingué. J'aieuquelquesvisites, mais rares. J'attends Dupont de l'Eure et Manuel (1) et personne autre. Vous voyez que c'est là de la solitude. Eh ! bien, les journées me semblent bien courtes. Je souhaite qu'il en soit désormais ainsi toujours.
J'avais lu dans les journaux que M""' Aubernon avait joué son rôle à Versailles, et j'en ai souffert pour elle. Ce que vous me dites des grâces et de l'esprit de Pauline ne m'étonne pas, mais je ne me
(1) Le neveu de l'orateur parlementaire.
mêlerai certes pas de la marier. Je craindrais de lui porter malheur.
Vous trouvez donc la duchesse d'Orléans à votre goût. Moi aussi, bien que je ne puisse la juger que de loin. Mais je la plains, si elle n'a pas autant de caractère qu'on lui reconnaît de bon sens et d'amabilité.
Voilà Martin obligé de faire de la diplomatie. Le roi Ernest lui taille de la besogne. Dites lui, quand vous lui écrirez, que je pense souvent à lui et que j'espère qu'il ne m'oublie pas.
Quand vous verrez Barthe, ayez la bonté de lui rappeler que je lui ai écrit en faveur d'un homme à qui je m'intéresse extrêmement et que je voudrais qu'il lui procurât de l'avancement avant de quitter le ministère. Il se vante de mes lettres ; il ferait mieux d'y répondre par un acte de justice.
Je n'ai pas encore lu les Voix intérieures; toutes les citations qu'on en a faites ne m'ont pas plu, en.tr'autres VArc de Triomphe dont je n'aime pas l'idée principale, malgré quelques strophes brillantes. Mais voulez-vous que je vous dise? Je crois que je ne m'y connais plus. Quant à la vertu, grand bien vous fasse de parler d'elle! Votre Monthyon était un vieux fou ! Il eût cent fois mieux fait de fonder des écoles et des salles d'asile que de fonder de pareils prix.
Adieu. Mille tendres compliments à Madame et croyez-moi comme toujours tout à vous de Cd-ur.
BlîKANGEH.
;jO juillet [1831).
Dites les choses les plus aimal)les à la famille Aubernon. .l'allais oublier de vous demander quand
vous viendrez visiter la Touraioe. 11 y a des ruines, de beaux châteaux et la Loire, un peu à sec. Et puis, vous verrez la Grenadière, qui a bien son prix.
Mon cher Lebrun, Béjot, mon bon et excellent ami, veut vous présenter un ouvrier très capable qu'il désirerait voir placé à l'Imprimerie royale. Si vous avez du travail pour l'homme à qui il s'intéresse, recevez-le de sa main, je vous prie, car vous pouvez être sûr qu'il ne recommanderait pas quelqu'un qui ne fût pas digne de votre bienveillance. Vous savez, de plus, que tout ce que vous ferez à sa considération sera une preuve d'amitié pour moi.
A vous de cœur. Béranger.
20 août 1837.
Je ne vous ai pas remercié plus tôt, mon cher ami, parce que votre lettre et vos envois m'ont trouvé dans une extrême perplexité. J'avais reçu des lettres de Péronne qui me faisaient craindre d'être obligé d'y aller cet automne, au lieu de remettre le voyage au printemps, comme je l'avais décidé. Mais ma vieille tante, qui m'écrit, insiste elle-même pour que cette remise ait lieu. Je ne voyagerai donc pas, je ne serai donc pas forcé de traverser et de retraverser Paris. Vous voyez où je veux en venir. Puisque vous avez la bonne intention de me venir voir, après votre visite princière àCompiègne, vous pouvez être sûr maintenant de me trouver au gîte, prêt avons faire tant bien que mal les honneurs de la Touraine, qui vient d'être copieusement arrosée et qui tremble pour ses mauvais vins
que la pluie ne dure autant que Tannée passée:
J'ai une bonne chambre à vous offrir, du moins dans ce moment. Dupont de l'Eure a été le dernier occupant. Blanc, mon docteur, que bien vous connaissez, doit venir aussi me voir. J'espère trouver le moyen de transformer la salle à manger en chambre à coucher, s'il vient en même temps que vous. Au reste, ne vous inquiétez pas et soyez assez bon pour vous dire ici d'avance ce que vous avez dû vous dire au camp : à la guerre comme, etc. Je vous attends donc.
Nous causerons du chef-d'a^uvre de l'Imprimerie royale. Chef-d'œuvre est le mot, malgré quelques observations que je me permettrai, mais pas par amour de chicane.
Quant aux prix de vertu, vous avez traité la matière comme un vrai connaisseur. Convenez pourtant qu'elle est ingrate.
A propos, depuis trois mois Wilhem m'annonce sa venue, au point môme que je n'y compte plus et que j'allais l'oublier. Si pourtant vous le voyez, diteslui un mot de votre voyage: cela le déterminera peut-être. Dans ce cas, nous enverrions Blanc coucher chez Bérard, ou à l'auberge.
Je vous charge de toutes mes amitiés pour M""' Lebrun. Ne m'oubliez pas non plus auprès de M""' Aubernon et de Pauline, dont une duchesse me faisait, il y a peu de jours, un éloge qui m'a charmé : ce qui vous prouve qu'on reçoit aussi desduchesses à la Grenadière, et des duchesses qui embrassent les vieux ancêtres.
Adieu. Tout à vous, en vous attendant, avec une lettre d'avis. Bi-^uanckh.
6 septembre il8:J7J.
Il y a, aux deux grandes messageries, des voitures particulières pour Tours.
9 mai [1838.]
Mon cher Lebrun, pour que vous ne me croyez pas fâché de votre long silence, je me hâte de répondre à votre bonne et aimable lettre. Vos offres ne m'étonnent pas, et moins les raisons que vous me donnez pour me les faire accepter ont le sens commun, plus elles sont la mesure de la bonté de votre cœur et de l'amitié que vous me portez.
Si vous avez les avantages d'un emploi, c'est que vous en avez les charges, que je n'ai pas voulu avoir. Il est donc tout naturel que vous occupiez l'hôtel que vous occupez, et que moi je quitte la Grenadière, quand j'y vois de l'économie. Et parce que je vous ai aidé à vous caser convenablement, il n'en résulte pas non plus que vous ayez à vous reprocher ma pauvreté. 11 serait beau que j'allasse prélever le prix de quelques services ! Il est vrai que ce n'est pas ainsi que vous l'entendez; mais, en apparence, n'y aurait-il pas un peu de cela pour le public? Toutefois, mon cher ami, ne croyez pas que cette crainte m'empêchât de puiser dans votre bourse, si besoin était. Je n'aurais même pas attendu vos offres, soyez en sûr. Mais sachez que je ne vais pas manquer parce que je quitte la Grenadière. Mon libraire est accouru à mon secours, et de plus, mon ancien débiteur que j'avais contraint de ne plus me payer les arrérages de mon petit capital, à son tour, m'a forcé de rentrer dans ces arrérages : ce qui est une ressource, au moins pour quelque temps. Il est vrai que me faisant peu d'illusion sur
la durée de cette ressource, je n'en continue pas moins mes plans de réduction; mais elle m'aidera du moins à opérer la l^ansition, car comme je le répète souvent, les économies commencent toujours par des dépenses.
Quant à quitter la Grenadière, j'y pensais depuis longtemps. J'étais trop bien ici : il ne faut pas être trop bien ; rien ne m'y manquait. Cela ne me va pas. Quand nous manquons de quelque chose, nous nous faisons moins de reproches en pensant à ceux qui mancfuent de tout, gens à qui, par nature, je pense toujours. Voilà une de ces raisons qu'on ne donne qu'à un ami; vous devez le sentir. Je vous l'avoue, la demi-pauvreté où me voilà revenu me réconcilie avec mes principes et mes sentiments. Je vous surprends peut-être, et pourtant, je vous dis vrai. Mais gardez mon secret pour vous. Oui, j'étais tracassé de toutes mes satisfactions dans cette jolie retraite. Il n'y a là rien qui ressemble àl'humeur de J.-J. Rousseau, je vous prie bien de le croire. Je crains même de laisser percer cette disposition intérieure; mais elle influe beaucoup sur mes déterminations. Puis, j'ai vu combien était niais cet attachement pris pour des choses matérielles. En prolongeant mon séjour ici, qui sait si j'aurais jamais pu m'en arracher plus tard; et si, pour y rester, je n'eu&'se pas fait des sacrilices trop grands. Je me débarrasse de cette crainte. Au reste, ne croyez pas que j'aille dans un taudis. Nous avons un petit coin bien seul, entre deux jolies promenades, fenêtres donnant sur des arbres, et de l'air, et du soleil. I^e tout très propre. Judith voulait que nous ne prissions qu'une femme de ménage, mais je veux une domestique. Nous sommes vieux tous
les deux et pouvons nous trouver indisposés ensemble. Il faut avoir sous la main quelqu'un pour aller chercher le médecin. Cela me fait penser à tout ce que ce bon Bretoiïneau a fait pour nous avoir à sa maison de campagne. Excellent homme! Les Brétignères ont été parfaits aussi. Combien d'autres amis m'ont accablé d'observations accompagnées d'offres aimables ! Ce qui me fâche dans tout cela, c'est qu'on se figure toujours que c'est par fierté que je refuse. Or, c'est bien peu me connaître. Je trouve tout simple qu'on puise dans la bourse d'un ami, et puisque la mienne a été si souvent ouverte aux autres, on devrait penser que je ne vois rien d'humiliant à cela. Quant à l'argent du pouvoir, ce n'est plus la même chose, à part même les convenances d'opinion et de position. Je trouve qu'il existe parmi nous une détestable manie, c'est de recevoir de l'argent du trésor commun sans le gagner par des travaux quelconques. On devrait penser, comme disait le grand Colbert, que dans une pension de 3,000 francs, il y aies impositions d'une ou deux pauvres communes, etquecet argent est sorti encore plus des petites bourses que des grosses. Je ne ferais peut être pas tous ces beaux raisonnements, si je mourais de faim. Mais, rassurez-vous, mon cher ami, je sers encore pour plus de 1,'}00 francs de pension que je serais en droit d'interrompre. Ce doit vous être la preuve que je suis loin d'être à plaindre.
Je suis fâché que vous soyez, vous, rentré si tôt dans la pension que vous faisiez à ce bon M. Garnier. J'apprends sa mort avec peine; c'est un homme qui savait se rendre heureux et je conçois la juste douleur de M'"" Lebrun, à qui je vous prie de dire
toutela partque j'y preods. Je vaisdemeureràTours, rue Chanoineau. Devinez quel voisin j'aurai là ? Baour-Lormian, qui sans connaître ici personne, est venu à tâtons se loger dans une maison de 2,000 francs de loyer . Les académiciens ne badinent pas, peste! Je le connais fort peu, mais il a dit à Bretonneau qu'il voulait me visiter. Je l'attendrai dans mon logement de 300 francs C'est aux grands seigneurs à faire des avances. Déjà des vers de lui pour la fête du roi ont été insérés dans le journal de la préfecture. Est-ce qu'il est pensionné de la liste civile?
Connaissez-vous quelque chose de YAnge déchu ? Je suis bien curieux de savoir si le gentilhomme a persévéré dans la manière de Jocelyn, que j'estime toujours beaucoup, en dépit des critiquesde .Nisard et autres, même en dépit de Lamennais, qui ne peut pas souffrir ce poème, sans avoir pu m'en donner de motif raisonnable.
Je ne dois pas oublier de vous remercier du service que vous rendez à Béranlen remettant la recette générale en mémoire au garde des sceaux. C'était pour ne pas diminuer l'intérêt que je pouvais avoir à cette affaire, que je n'avais pas dit que j'avais fait avec un riche ami des arrangements qui me mettaient fort à mon aise. La mort de cet ami m'a replacé dans la situation vraie; ainsi ceux qui par attachement pour moi mettent plus de zèle à servir Bérard atteindront un double but : celui de replacer convenablement un brave et excellent homme, et d'ajouter à mes moyens d'existence. Mais à vous vrai dire, sans douter de la bonne volonté de Barthe, je ne crois pas au succès. Si Thiers redevenait ministre, il parviendrait peut-être à l'obtenir; mais
son règne me paraît s'éloigner indéfiniment. Jecrois que Guizot serait aussi un appui solide ; mais Fiarthe n'a que la bonne volonté, et c'est trop peu, comme nous l'avons éprouvé, il y a huit ou dix mois, que deux recettes sont venues à vaquer. Du reste, vous pouvez bien croire que c'est par amitié seulement que je mêle en cela mes intérêts à ceux de Bérard, c'est même une grande marque de dévouement que je lui donne et qui me conte plus que la perte démon modeste capital.
Écrivez donc à Martin, et rappelez-moi à son souvenir. Judith vous remercie de celui que vous lui conservez. Elle est bien triste de quitter la Grenadière. Elle dit qu'elle n'est pas aussi philosophe que moi. Elle me fait l'honneur de prendre mon caractère pour de la philosophie.
Adieu, mon cher ami; faites toutes mes amitiés à M"^*^ Lebrun, que j'embrasse; ne m'oubliez pas auprès de M"'^ Aubernon, de Pauline, etc., etc., etc., et croyez-moi tout à vous. Béranger.
Faites donc obtenir le prix Monthyon à Brétignères.
Chateaubriand vient de m'envoyer son Congrès avec une petite lettre bien aimable. Son livre m'a beaucoup intéressé, moi qui suis de ce temps-là.
[22 mai 1838].
Je vous remercie, mon cher Lebrun, de l'empressement que vous avez mis à m'envoyer V Ange déchu, car je ne doute point que je ne vous aie cette obligation, bien qu'aucun mot n'accompagnât les deux volumes. Je vienç d'en achever la lecture et ne sais trop qu'en dire. Si vous l'avez lu aussi, et si vous
VOUS rappelez mes motifs fl'approbation pour Jocelyn, vous concevrez que ce dernier poème ne peut, ni quant au fond, ni quant à la forme, me causer une satisfaction égale. Je vous avouerai même que c'est pour moi une œuvre immense et tant soit peu contrariante, où je retrouve l'exagération de nos mauvais romans, le goût du hideux, le commun d'invention dans l'extraordinaire du sujet; mais à travers ces défauts, quelques passages pleins de grâce, de force même, des vers heureux et brillants, et plusieurs pensées qui ont de la hauteur, de la générosité, et qui m'ont rappelé le progrès philosophique déjà marqué dans Jocelyn. Toutefois, la tendance panthéiste y perce trop, en dépit de VAdonai, dont il est souvent parlé en très-beaux vers, ce qui, par parenthèse, témoigne que la logique n'est pas la muse du poète, ou du prophète, car c'est ainsi qu'il se donne au début du livre. Vous étiez-vous aperçu que votre collègue avait le manteau d'Isaïe? Quelle pauvre invention que ces visions d'un vieillard, mourant en Dieu, qui raconte une histoire aussi circonstanciée, et où le vieux fou descend jusqu'aux détails obscènes! Ceci me fâche moins pourtant que ses fautes de langue, que ses violations de toutes les règles, sans qu'il en résulte de beautés. Et quelles rimes, bon Dieu ! Cèdres et funi:hres, algues et vagues, toucher et chair, aimer et mer, etc., etc., etc. L'Académie doit être en révolution. Quant à moi qui tiens à la pureté du langag . comme si j'étaisgentilhomme élevé au collège, je ne puis digérer tant d'infractions aux lois qui ont gouverné Voltaire et llacine, et je veux aussi que, comme eux, on ait l'expression précise el claire, ce
qui n'est pas du tout Tavis du prophète député de Mâcon. En voici assez sur ce sujet.
Vous saurez que je déménage dans trois jours et que j'ai déjà ficelé tous mes livres. Brétignères a fait de nouveaux efTorts pour me retenir à la Grenadière. II est impossible d'être meilleur. J'ai eu, au reste, bien des témoignages d'intérêt. Cela a été si loin que l'envie d'accepter tout m'est venue, mais j'ai craint l'embarras des richesses, car le compte fait, je me serais trouvé avec douze ou quinze mille francs de rente. Croiriez-vous que Chateaubriand, obligé aussi, lui, de quitter pour les mêmes raisons que moi sa maison de la rue d'Enfer, qu'il avait plantée et arrangée pour y mourir, m'a fait les offres les plus aimables, sur lesquelles il est encore revenu dernièrement et en quels termes ! Cette conduite à mon égard, dont je suis si reconnaissant, vous empêchera de trouver, si vous lisez les notes du Congrès de Vérone, que je le loue un peu trop, comme quelques-uns me l'ont reproché. En cela, je n'ai fait que me laisser aller au souvenir de ce que je lui dois littérairement parlant, et au sentiment qui me porte à pousser Téloge aussi loin que la vérité le permet, envers les hommes supérieurs qui sont arrivés à la fin de leur carrière. J'aurais pu critiquer le Cid et les Horaces à leur apparition ; mais certes, j'aurais salué bien bas le vieux Corneille faisant ravauder son bas troué, rue Tirechappe.
Il fait un temps affreux ici et l'air est encore froid. J'en ai de l'humeur. Ce que c'est que de vieillir. Autrefois, je m'étonnais qu'on se plaignît du temps. Cette humiditéa redonné la goutte au pauvre
Bretignères. Il est revenu ici bien touché de l'accueil que vous lui avez fait et de la complaisance que vous avez mise à pousser son livre à TAcadémie.
A vous vrai dire, je crains un peu que le retour qu'il vient de faire vers le monde, après dix-huit ans de retraite, ne lui ait fait sentir que le Petitbois était un lieu bien solitaire quoique fort joli. Sa compagne ne s'arrangerait guère d'une semblable idée. Au reste, je ne sais quel est son dessein, mais mon propriétaire m'assure qu'il veut garder la Grenadière pour son compte. Pense-t-il que j'y reviendrai? Il a grand tort, du moins dans mes projets actuels. Je lui en sais gré pourtant, et de beaucoup d'autres choses.
Eh! bien, il est donc bien vrai que M. de Talleyrand est mort. Pourquoi n'avoir pas permis qu'il fût exposé en habits pontificaux? Cela me semblait de sa part un trait d'esprit charmant. Ahl vénérable évêque d'Autun, que j'aurais voulu vous voir crosse, mitre! Robert Macaire serait venu vous jeter de l'eau bénite.
Adieu, mille amitiés à Madame, et à vous de
cœur. BÉHANOER.
Mon cher Lebrun, M. de Senne a fait entrer à l'Imprimerie royale une personne à qui je voudrais bien être utile. C'est un compositeur, qui aurait bien besoin de votre protection pour avoir part aux ouvrages lucratifs, qu'on ne distribue sans doute qu'aux plus favorisés. Faikemberg le père, frère d'un de mes bons amis, est le soutien d'une assez nombreuse famille, et c'est par dévouement pour
elle qu'un peu tard il s'est adonné à rimprimerie. Homme intelligent, il a fait des progrès assez prompts. Voyez donc, mon cher ami, si vous pouvez lui faire avoir une bonne part au gâteau. Je vous en aurai une véritable obligation et je pense que vous n'aurez pas à vous en repentir,
Je ne vous fatigue pas de lettres parce que j'ai eu lieu de m'apercevoir que vous n'aimiez pas trop à écrire. Actuellementque vous voilà conseiller d'Etat, vous devez avoir encore moins le temps d'user du papier pour vos amis.
Je me trouve très bien où je suis maintenant, quoique les journaux prétendent que je vais retourner à Paris, ce à quoi je ne pense guère. J'ai été un peu indisposé à l'entrée de l'automne, mais je suis parfaitement rétabli.
J'espère que votre santé et celle de M°"^ Lebrun sont bonnes. Faites-lui mille amitiés de ma part et à M'"® Aubernon, quand vous la verrez, sans m'oublier auprès de Pauline.
Tout à vous de cœur. Béranger.
9 novembre [1838.]
11 y a aussi une académie <à Tours. J'ai vu le moment qu'elle s'emparait de moi sans ma permission. J'y ai mis bon ordre à force de politesse, comme je fais toujours. Tous les moyens sont bons pour se tirer d'un mauvais pas.
Je prie M. Lebrun de vouloir bien prendre deux exemplaires du Masaniello de M. La Gecilia, proscrit
napolitain, père d'une nombreuse famille et réfugié à Tours.
11 obligera son ami.
BÉRANGER
Tours, 5 février 1839.
Si M. Lebrun peut faire placer quelques exemplaires de l'ouvrage, il peut s'en procurer chez M. Perrotin, rue Cassette, 20.
Le prix est de 1§ francs les deux volumes.
Votre lettre lïi'a fait d'autant plus de plaisir, mon cher Lebrun, qu'avec mes idées d'un autre monde, je craignais que votre nouvelle grandeur ne vous eût contrarié. Je vois que loin de là vous en êtes flatté ; je n'ai donc qu'à vous féliciter de cette docilité aux arrêts de la fortune. Mais pour Dieu ne me mettez pour rien dans ce qui vous arrive aujourd'hui. Si je vous ai un peu aidé à faire le premier pas, ce n'était pas avec la prétention de vous ouvrir la Chambre des Pairs. Mon désir d'être utile à mes amis est plus modeste. 11 reste terre à terre pour les autres comme pour moi. Aussi votre nouveau titre ne me sourit pas, comme vous pouvez le voir. Déjà surchargé de tant de travaux, il va en augmenter le nombre. Ce n'est pas peu de chose que de faire des lois et de juger des prévenus. Cette dernière partie de vos fonctions m'effraie surtout. C'est un vilain métier que d'être à tout jamais juré spécial et juge omnipotent. Mais il faut bien que les dignités coûtent quelque chose. Vous en avez une autre, par intérim il est vrai, qui ne doit guère vous causer moins d'embarras en ce moment. Je vois d'après ce que vous me dites que vousjn'êtespas pour Berryer.
N'est-ce pas un peu la faute des classiques de l'Académie, si Hugo rencontre ce concurrent? Nos anciens libéraux, dit-on, se sont coalisés avecles légitimistes pour fermer la porte au chef des romantiques. En vérité, l'envie d'être des vôtres eût-elle dû me venir jamais, cette injustice envers Hugo suffirait pour me dégoûter du titre d'académicien. Et je vous assure que les opinions de Berryer n'y sont pour rien. Il serait cent fois plus légitimiste, s'il l'était surtout d'une manière désintéressée, que si je lui connaissais d'autres titres littéraires que ses discours, je trouverais bien qu'il fût admis au nombredesquarante. Mais quoi ! vous allez donc préférer uti parloteur politique à un vrai poète, à un vrai littérateur? N'avez-vous pas assez deDupin, qui, du moins lui, a écrit tant bien que mal, et peut être un travailleur utile, si on travaille à l'Académie. Vous êtes bien plaisant d'en appeler à mon patriotisme pour me jeter au milieu de ce conflit. A l'exception de deux ou trois d'entre vous, où rencontrerait-il de la sympathie? Tout au plus m'emploierait-on comme, il y a huit ans, on a employé Viennet à repousser Constant. Vous dites que je suis revenu des vanités de ce monde. En vérité, ce n'est pas de ma faute. Ce que je souhaite, c'est de n'avoir pas à revenir de mes amitiés. Aussi je demande à tous ceux que j'aime de rester bons et consciencieux, très disposé d'ailleurs à leur passer toutes les petites faiblesses compatibles avec les qualités que j'exige. Vous êtes de ceux sur qui je me repose le plus souvent, et je suis persuadé d'avance qu'entre Berryer et Hugo, vous n'hésiterez pas à voler pour ce dernier, comme je suis sûr que, juge ti la Chambre des Pairs, vous vous rendrez
assez compte de tout ce qu'il y a de tant soit peu illégal dans vos fonctions judiciaires pourêtre toujours du parti de la douceur et de la clémence.
Depuis mon séjour à Tours, j'ai eu quatre fois la fièvre tierce. On me la coupe assez facilement, mais j'en crains les retours. Je viens encore de changer de logement: cette fois, pour vingt-cinq francs de loyer de plus, nous avons de l'espace et un bout de jardin. Malheureusement, il n'y a pas de chambre d'ami dans notre bicoque. J'espérais en pouvoir faire arranger une, mais elle manquerait d'escalier ou il m'en coûterait beaucoup d'argent. J'y renonce donc. Ainsi, mon cher Lebrun, si vous exécutez jamais la bonne idée que vous avez de me venir rendre visite, vous aurez l'ennui de coucher à l'auberge et de loger loin de moi, car je suis à une des extrémités de la ville. Je ne compte point au reste sur ce voyage. Vous avez trop d'occupations pour cela, et c'est ce qui m'afflige surtout dans vos nouvelles fonctions.
Embrassez Martin pour moi, je vous prie. Comment a-t-il pu se résoudre à quitter le roi auprès de qui il est accrédité? Ce me semble être une petite merveille. Pendant qu'il sera à Paris, il devrait bien me donner de ses nouvelles.
Mille tendres amitiés à M""" Lebrun et croyez-moi toujours à vous de cœur. Béranger.
Tours, 15 novembre 1839.
Mon cher Lebrun, puisque vous êtes momentanément secrétaire perpétuel de l'Académie, je viens réclamer votre bienveillance pour un ouvrage admis, après une première épreuve, à concourir