‹ Lettres inédites à P. Lebrun et à Mme LebrunChapitre 5 sur 5 · A VOUS · texte numérisé non relu

A VOUS

Mon Cher ami, ma jeune demoiselle vient d'envoyer à l'Académie son Acropole. La lettre doit être timbrée de Villandraut (Gironde).

Je vous confie la copie qu'elle m'avait adressée, et i'ai écrit en tête la devise du poème.

Si vous trouvez à la lecture que le morceau mérite quelque attention, tâchez de le recommander. Dans le cas contraire, laissez-le passer inaperçu. Je suis mauvais juge de ce genre de poésie..Je m en rapporte donc à vous, tout en souhaitant que cette diLe et recommandable personne obtienne un modeste encouragement. C'est celle-là qui mériterait bien un prix de vertu. A ce propos, n oubliez pas Moïse Lion, sur qui vous avez pris des notes. l>arlez-en à Mérimée, à MM. deSégur, Saint-Aulaire, Empis et Viennet; et appelez-en au témoignage de Lamartine, qui connaît ce brave el honnêlo professeur qui a un frère condamné, dont il soutient toute la famille, mais qui, faute de moyens, ne peut se faire recevoir licencié, bien qu'il ait un mémoire reçu à l'Académie des Sciences, sur une question de haute portée.

Adieu, mon cher ami, tout à vous de c-ur.

UÉRANGKH.

P. S. — Croiriez-vous que je me suis dit, en vous quittant hier, que vous vous effrayez peut-être à tort. Il y a promesse, mais non pas nomination. Or, dans ce pays-là, on ne tient pas toutes les promesses, nous le savons. * [4 janvier 1853.]

J'ai passé, hier, chez vous; vous veniez de sortir, mon cher Lebrun, et je vous écris aujourd'hui pour vous renouveler les recommandations que je vous ai faites en l'air, il y a quelques jours. J'en ajoute une que je mets en tête.

Un malheureux homme, élevé à balayer les cours d'un collège, et qui, tout en faisant des souliers avec son père, a eu le malheur de prendre goût aux livres et d'apprendre le latin, a publié, il y a plus d'un an, un volume de poésies. Il l'a envoyé à l'Académie l'année passée : il était trop tard. Il vient de renouveler cet envoi. Quoiqu'il n'y ait ni sonnet ni patois dans ce volume, il contient de fort bons vers, à qui l'Académie devrait accorder un prix Monthyon. Ce serait une action méritoire. Hippolyte Tampucci, que vous avez reçu avec beaucoup de bienveillance, est digne de tout l'inlérêt des gens de cœur. Il a les certificats les plus honorables, sans compter celui que je pourrais lui délivrer, moi qui le connais depuis vingt ans. Destitué d*une place qu'il occupait dans l'Aube, malgré l'appui du préfet, il végète à Paris pour nouri'ir une femme et deux enfants. Savez-vous jusqu'oii ce digne jeune homme est descendu ? Il s'est rappelé son métier d'enfance, et s'est remis à coudre des bottes. Tout travail lui est bon; aucune peine ne lui répugne pour rapporter du pain au logis. Le prix qu'il solli-

Cite, vous ne devineriez pas à quoi il sera en paille appliqué! A faire imprimer un ouvrage sur les secours à donner à l'indigence, matière qu'il a approfondie en province, dans les bureaux de la prélecture où il était placé. Voyez, mon cher Lebrun, si jamais prix fut mieux mérité, surtout le volume qu'il présente à l'Académie valant mieux que la plupart de ceux qu'elle couronne dans ce genre de concours. L'ombre de Monthyon y applaudira.

Mon autre recommandation est en faveur de M. Leconte de Lisle, dont je vous ai remis le volume plein de magnifiques vers, ainsi que vous avez pu vous en assurer. Je vous dirai, moi qui recommande plus les auteurs que les livres, que ce jeune homme est ici dans un état voisin de l'indigence; son père, s'opposant à ses goûts littéraire.^, veut, pour l'en dégoûter, le livrera tous les inconvénici.ls de la misère. La conduite de ce poète grec n'en est pas moins honorable.

Voilà les protégés que je place sous votre aile, mon cher ami. Plus tard, je vous en recommanderai un autre pour l'Armpo/r, qu\ sera donné celte ann.-e, comme l'atteste le ./oonnil ii>;.s .sv/t'a»/.v, quoique vous en doutiez. Vous voyez que je ne crains pas d.ibuser de votre bonté, qu'au reste je n'apprécie pas seul ; car le pauvre Tampucci esl venu me rendre compte de l'accueil que vous lui aviez fait, non seulement comme un liomme cliarmé, ravi, mais aussi comme un homme surpris, étonné: ce qui prouve que tout le monde ne vous res.semble pas, chose que peut-être vous ne vous êtes jamais dite.

Adieu. Mes amitiés respectueuses A Madame.

Tout à vous. Bkhamw.h.

22 janvier iKn.T.

Que vous êtes heureux de pouvoir vivre en repos, loin du bruit et de la boue de Paris ! Restez oîi vous êtes le plus longtemps que vous le pourrez. Je conçois que vous et M""* Lebrun soyez une bien douce et bien utile compagnie pour cette excellente Pauline, si terriblement éprouvée. Je me suis toujours dit qu'elle se consolerait bien difficilement, si elle se consolait jamais.

J'ai donné des nouvelles de votre raisin à Judith; mais il ne suffirait pour l'engager à l'aller cueillir depuis qu'elle a lu la façon d'agir de MM. les habitants de Provins. Voilà ce paradis terrestre que vous nous vantiez tant ! Peste ! quelles gens ! Ils n'y vont pas demain morte! 11 y a-t il deux ou trois Boue dans le pays? Je sais que vous me répondrez que de mémoire d'homme, on n'a rien vu de pareil à Provins. Vous aurez beau dire. Quelque crime toujours... et c'est dans cet heureux séjour que vous aurez pris le goût de la tragédie. Ah ! monstre!

Je puis donner à M'"" Duhesme des nouvelles de son oncle Achille. 11 est venu me parler des affaires que la Princesse sa cousine a eu à subir. Sans doute, vous savez tout cela, où vous êtes. Ici, c'est plus innocent qu'à Provins. Il paraît que la pauvre princesse a frisé l'interdiction, qui l'eût frappée sans Achille et sans son mari, qui, galamment, a pris la défense de sa femme. Je pense que ce dernier n'a pas été fâché de faire une niche à son gendre, qui avait provoquél'acte judiciaire contre Albine, et qui ne veut pas accepter chez lui la présence de M""* Murat, que votre collègue du Sénat voudrait imposer à sa famille. 11 se mêle à tout cela beaucoup de détails qui sont peu de bonne société, et que ma bégueule-

rie bien connue m'empêche de vous rapporter, quoique mon sexe n'y soit pas en jeu.

Toujours est-il que je vous envie le repos dont vous jouissez. Réfléchissez à Melun sur toutes nos misères, et plaignez ceux qui se mêlent d'en vouloir guérir quelques unes .

On parle peu du choléra ici, beaucoup de la cherté du pain et de la guerre d'extermination que le Czar veut faire. Heureusement que mon fils Dumas nous enivre d'une masse énorme de vérités, où j'ai manqué de jouer un rôle qui eût pu faire plus de bruit qu'on ne l'aime à mon âge. Je vous conterai cette mauvaise plaisanterie. Croiriez-vous qu'une députation desavants est venue me demander mon nom pour le tombeau d'Arago? Moi et les savants ! c'est une plaisanterie d'un autre genre.

Mille amitiés à M'"^ Lebrun et à vos hôtes.

Tout à vous de cœur. Béranger.

22 octobre [18.5.3].

Je voulais vous aller voir aujourd'hui, mon cher Lebrun ; le mauvais temps s'y est opposé.

Antier, que j'ai vu hier, m'a dit que vous deviez avoir des rapports avec M. Sauvé, son directeur. Quand cela arrivera, n'oublier pas de lui dire un mot de notre ami, dont j'irai bientôt traiter l'atlaire à fond avec ce jeune directeur, qui m'a promis de réparer envers Antier les injustices dont celui-ci a eu à souffrir, ainsi que M. Lande lui-même me l'a avoué.

Cn mot d'intérêt de votre part m'aidera dans cette occurence. M. Sauvé a de grands égards pour les gens haut placés.

Adieu, mon clier ami, faites mes amitiés à M"« Lebrun.

Tout à vous. , BÉRANGER.

5 décembre [1853].

Hélas ! oui, mon cher ami, le brave duc est mort, presque à son arrivée en Turquie. Depuis le départ de votre lettre, vous avez dû en avoir la confirmation. Est-il mort du choléra ou de je ne sais quelle maladie, voilà ce que je ne puis vous dire. Pour ceux qui l'ont suivi dans sa carrière militaire, il n'y a pas surprise égaïe aux regrets qu'il laisse. Il a, dit-on, presque toujours été atteint de maladie, à tous les grands déplacements auxquels il a été astreint dès sa jeunesse, et, cela je l'ai vu, il a eu besoin de recourir aux médecins pour des maux auxquels on ne savait quel nom donner. Malgré sa belle apparence, il y avait quelque vice dans le sang. Sa mère eût pu seule nous dire d'où cela lui venait.

C'est une grande perte : ses vertus, son noble caractère, sa bonté, tout le doit faire regretter. Je lui portais une profonde estime.

Sa veuve est dans le château de M'"** Vatry, à Stains. Sa douleur doit être épouvantable; je la plains de tout mon cœur.

D'après ce que je vous dis, vous devez voir que M'"" Duhesme ne peut trouver là un sujet de crainte à ajouter à ceux que son mari peut lui causer. Il n'y avait aucun rapport entre l'organisation de ces deux excellents officiers. Au reste, il faut que j'ajoute qu'on meurt plus en France qu'autour delà Mer Noire. Le choléra fait assez de ravages dans les départements, et Paris n'est pas encore bien débarrassé de ce traître ennemi.

Restez donc où vous êtes, malgré les tremblements de terre, dont vous paraissez peu effrayés. Vous en avez tout juste ce qu'il faut pour vous distraire.

Saint-Sauveur est-il loin de Pau? Norvins vient d'y finir ses jours, à 85 ans, je crois. Il avait une forte pension ; mais qu'auront sa veuve et ses enfants?

Quant à moi, je suis toujours accablé des affaires des autres et préoccupé de la nécessité de chercher une pension meilleur marché que la nôtre.

Judith est très sensible à voire bon souvenir, et vous prie d'en remercier M''" Lebrun.

Etes-vous encore pour longtemps à Saint-Sauveur?

Faites mes compliments à vos dames et croyezmoi tout à vous de cœur. Béran(;er.

.3 août 18ii4.

P.-S. — J'ai eu à écrire à Villemain pour la famille du pauvre Souvestre. Il a été parfaitement bon, dans sa réponse, que j'ai envoyée à M""' Souvestre. Malheureusement, les grands prix étaient distribués, mais peut-être y aura-t-il lieu à quelque mention.

Mon cher ami, je vous écris à la hâte parce que j'npprends que mon fidèle Béjot vient demain matin mercredi, pour aviser avec moi, et nu dernier moment, sur ce qu'il nous faut faire dans une affaire très grave pour moi. Je vais être exposé k perdre de 14 à 1 [j()(J francs de revenu annuel dans une entreprise où j'ai des actions, qui jusqu'à ce jour me rapportaient 2.100 francs par an. Vous voyez que

la chose est importante, et Béjot revient de la campagne demain pour prendre un parti.

Pardonnez-moi donc de manquer à la partie de plaisir que vous avez eu la bonté d'arranger pour moi. Gardez-moi vos bonnes intentions pour un temps plus éloigné, après le départ de la reine d'Angleterre, je suppose.

Faites toutes mes amitiés à Madame Lebrun, que j'irai voir bientôt, et croyez-moi tout à vous de

cœur. DÉRANGER.

Lundi, in août 1855.

Mon cher Lebrun, j'ai fait hier un grand oubli. Je voulais vous parler d'un certain Ramus, grand professeur, assassiné à la Saint- Barthélémy par les catholiques, et qui fut une des plus vives lumières de l'Université de ce temps déplorable.

Un jeune professeur, M. Wadington, a écrit un bon et savant volume sur cette victime de MM. les catholiques. Le livre concourt pour un de vos prix. M. Wadington a fait de profondes recherches; de plus, il écrit très bien, et son livre a obtenu un véritable succès auprès des personnes qui lisent encore des livres sérieux, ce qui est rare, même à l'Académie. Tâchez donc, je vous prie, d'aider, s'il vous est possible, mon jeune professeur à obtenir une des couronnes que vous distribuez cette année.

Il doit vous aller rendre visite, et je ce sais par quel hasard j'ai oublié hier de vous faire la prière que je vous adresse aujourd'hui. Je crois en vérité que ma pauvre tête s'en va. Le cœur reste encore bon et il est tout à vous. Béranger.

Lnndi malin, 10 mars [185(5.]

Mon cher Lebrun, l'examen sérieux des douze ou quinze pièces sur saint Augustin commence demain.

N'oubliez pas, je vous prie, le n° 82, qtie je vous ai déjà recommandé, et qui est, comme je crois vous l'avoir déjà confié, de M. Pécontal, bibliothécaire de la Chambre.

Vous me ferez grand plaisir.

Je ne vais pas mieux, .le ne sors presque plus. Mille amitiés à Madame et tout à vous.

DÉRANGER

23 juin [1856.]

Mon cher Lebrun, je suis toujours soufîfaiii!, quoiqu'envoie de guérisun.

Sans cela j'aurais été vous voir et vous demander l'adresse de Heine Barbe, car j'ignore où elle habite.

Il est trop lard pour que je lui annonce sa bonne fortune; mais si j'ai son adresse, j'écrirai pour la féliciter de ce que vous avez fait pour elle.

Vous n'êtes peut-être pas pour longtemps ici. Faites mes compliments à Madame, qui, sans doute, est restée à la campagne.

Voilà un temps qui doit vous y retenir.

Adieu donc et tout à vous. Bérangeh.

1"- août [1856].

Mon clier Lebrun, Lapointe me prie de vous rappeler que vous lui avez promis un mot pour le directeur del'Odéon. Si vous avez le temps d'écrire ce mol, dans le peu d'heures que vous allez passera l'aris, faites cette bonne action.

Comment votre monde va-t-il A la campagne

Ici, nous n'allons pas très bien. Judith est malade. Moi, je traîne toujours.

Mille amitiés à madame, qui sans doute n'est pas revenue à Paris, et rappelez-moi au souvenir de M. et M'"'^ Duhesme.

Tous à vous. BÉRANGRR.

26 au soir [1856],

Mon cher Lebrun, pouvez-vous quelque chose pour les pensionnés de l'Académie qu'on meta la réforme ? La pauvre M'"*' Colet m'assure que votre autorité peut l'empêcher de perdre 1.000 ou l.TiOO francs qu'on menace d'ôter à ses pensions. Si vous pouvez empêcher qu'on rogne ainsi les ongles d'une muse, agissez; et calmez les justes inquiétudes de cette excellente M'"^ Colet, qu'autrefois m'a recommandée la bonne Dufresnoy (1).

Tout à vous. BÉRANGER (2)^

Je suis toujours souffrant.

[Avril 1851].

Mignel à Lebrun, sur les funérailles de Déranger.

Paris, 27 juillet 185'.

Mon cher ami, je ne veux pas vous faire venir à Paris trop tôt. On y brûle, et vous êtes mieux à Pro-

(1) La poétesse M"'« Dufresnoy (Adélaide-Gliletté Billet), née à Nantes le .'? décembre 17G5, morte le 7 mars 1825, auteur d'un volume à' Elégies, et à qui Déranger dédia la chanson Ma lampe (1821).

(2) Trois mois plus lard, le. ICi juillet, Déranger décédait. On l'enteria le lendemain, et Lebrun ne put pas assister aux funérailles, dont Mignel lui paile dans la lettre suivante.

vins. Au lieu de demain mardi que vous me proposez, voulez-vous que nous nous réunissions mercredi vers deux heures? Vous devancerez ainsi de peu le moment oîi vous devez être ici pour le Journal des savants, et votre jambe aura encore moins à craindre Tirritation d'un déplacement. Je vais de ce pas prévenir M. Perrotin, et nous vous attendrons l'un et l'autre avec le précieux recueil des derniers chants de notre pauvre et immortel ami Béranger. Vous les connaissez tous. 11 m'en avait communiqué un certain nombre à Passy. Je les ai depuis quelques jours lus et relus. Il y en a d'admirables, de charmants, et quelques-uns d'une poétique et puissante originalité. Mais il y en a aussi de faibles, et qui redisent, sous une forme moins heureuse, sans autant de verve, de grâce ou de force, j'ajoute avec peu d'opportunité, ce qu'il a dit autrefois si bien et si à propos. Nous verrons.

Nous vous avons beaucoup regretté le triste jour où nous avons conduit notre ami à sa dernière demeure. Thiers, Cousin et moi regardions à chaque instant de tous les côtés, avec l'espoir de vous voir arriver. La veille au soir, vers dix heures, en apprenant que les funérailles étaient aussi précipitées, j'ai dit à M. Antier de vous en avertir la nuit même par une dépêche télégraphique. Il devait le faire, mais dans son trouble, il n'a songé à vous envoyer un exprès, par le chemin de fer, que le vendredi malin, lorsqu'il n'était plus temps. Nous avons déposé les restes de Béranger, comme il en avait exprimé le désir, à côté de ceux de Manuel, que nous conduisions ensc^mble, il y a trente ans, dans le lieu où ils sont réunis, dans \.\n monument austère et simple. Ainsi que vous, je ne cesse de penser à lui,

et je demeure encore plus attaché aux vieux amis qui me restent. Adieu, mon cher Lebrun, tout à vous bien affectueusement. Mignet.

Je suis bien aise que vous ayez pu laisser dans le Journal des savants les passages que j'ai ajoutés à mon article depuis sa coupure. Ils étaient nécessaires, et je vous en remercie.

lin. lyp. A 1)AVY. )J, nie Miidaiim. - Téléphone.

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