‹ Lettres inédites à P. Lebrun et à Mme LebrunChapitre 4 sur 5 · ILS · texte numérisé non relu

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ce qu'on appelle les bonnes doctrines à rAcadémie el ailleurs, et qui pour la première fois ambitionne un honneur littéraire, encore a-t-il fallu pour cela qu'il y fût poussé par des amis qui sont eux-mêmes académiciens.

Adieu ; je vais voir un prisonnier qui ferait bien de l'honneur à l'Académie, surtout si elle était assez robuste de tempérament pour le nommer pendant qu'on l'empêche de faire des visites. (1)

A vous de cœur, ainsi qu'à Madame. B.

[Fontenay-sous-Bois,] 18 février 1841.

Mon cher Lebrun, à la réception de votre lettre, je^ m'étais empressé d'écrire à VVilhelm et à Antier pour qu'ils s'entendissent avec vous, au moins pour les moyens de retour. Un mot que je reçois de Wilhelm m'apprend que malheureusement Antier est de garde dimanche, que lui-même est enrhumé et qu'ils ne pourront venir. Je pense toutefois que Wilhelm n'est pas assez malade pour ne pas vous accompagner, si vous l'en pressez. Mais toujours est-il que je n'en compte pas moins sur vous à dîner après-demain, ainsi que vous me l'avez fait espérer.

Ne m'apportez pas vos beaux volumes : je les réclamerai quand je serai à Passy. Mais n'oubliez pas la Divine Epopée.

L'heure me presse. Adieu. Tout à vous.

liKRANGER.

[Fontenay-sous-Ilois], vendredi soir [fin de février 1841].

(1) Lamennais.

\iO --

Nous vous avons bien regretté hier, mon cher Lebrun, et avons surtout gémi de la cause de votre absence. En vérité, vous eussiez bien dû n'aller qu'un peu plus tard en consultation, et ce n'est pas par égoisme que je le dis. Je suis un peu plus au courant que vous de la capacité des opérations; je vous aurais mis en défiance des oculistes. lime semble que d'aliord vous eussiez dû voir un médecin digne de ce nom, qui vous eût dit s'il y avait lieu de recourir à l'homme spécial, et eût surveillé ses prescriptions. Vous devez concevoir que ce dernier ne voit que vos yeux, sans s'embarrasser de l'économie générale, que le médecin est habitué à considérer d'abord. Croyez-moi donc : comme il y a de la médecine dans votre fait, voyez un véritable médecin, qui de concert avec votre oculiste décide des médicaments à vous administrer et du régime à suivre. Au reste, votre mal n'est pas de ceux qu'on ne puisse guérir facilement et même en assez peu de temps. 11 a aussi cela de rassurant qu'il ne s'attaque pas à la vision. Qui sait d'ailleurs si vous êtes réellement menacé ? Un médecin vous prouverait peut-être qu'il y a peu à faire pour dissiper le mal dont vous souffrez momentanément. Eh! mon Dieu, les médecins ne doivent plus vous manquer depuis que vous les admettez à l'Académie de préférence aux poètes. Toutefois, ne prenez pas M. Elourens. Quoique notre faculté soit bien pauvre aujourd'hui, il y a mieux que cet académicien. En attendant, prenez du repos, plantez là les Quarante et les Pairs, tournez le dos au jour et à la lumière, et rappelez-vous les beaux vers que vous avez faits autrefois, pour vous remettre à en faire d'autres.

Vous y trouverez une grande consolation à ce petit mal.

Je vous remercie de m'avoir envoyé l'œuvre de Soumet. J'aurais voulu en savoir votre avis; mais peut-être ne l'avez vous pas lue. J'y ai déjà aperçu bien des vers retentissants dans le vide. Mais je ne juge pas au premier coup d'u'il et vaislire consciencieusement un livre élaboré avec conscience, car Soumet est iin poète soigneux et rélléchi. En voilà un qui ne s'est pas endormi : deux poèmes épiques à la fois ! Je vous reliens Jeanne d'Arc quand elle aura paru.

Adieu, cher collègue de M. Ancelot, tâchez de me rassurer sur vos yeux; présentez mes amitiés à Madame, et croyez-moi de cœur tout à vous.

BÉRANGER

[Fontenay-sous-Bois] 1" mars [1841].

Mon cher Lebrun, qui mieux que vous connaît Provins? Je me figure donc que vous savez le nom de chacun des habitants de cette adorable cité. Eh ! bien, pouvez- vous me donner des renseignements sur la famille Bourquelot? Savez-vous qu'un enfant de cette famille est un des travailleurs d'Augustin Thierry? Savez-vous que ce jeune homme a fait une histoire de Provins? 11 a une sœur mariée au maire de cette ville des roses.

Si vous pouvez me donner quelques renseignements sur ce M. Bourquelot, faites les moi parvenir le plus tôt possible, vous m'obligerez et obligerez une bonne mère, que je vous nommerai plus tard. Ces derniers mots vous disent assez dans quel but

je recours à vous et la discrétion qui m'est recommandée et que je vous recommande.

Jeregrettedenavoirpas de rapports avec Thierry; j'aurais été aussi aux renseignements de ce côté, car on me presse vivement.

Est-ce que vous n'êtes pas venu faire visite à M. (iuizot? J'ai mis deux fois ma carte chez lui. Vous lui en devez bien autant. Béranger.

8 mai il84l].

.l'ai eu bien regret de ne pas trouver M'"« Lebrun, il y a quelques jours. Un lui a dit sans doute mon nom. J'aimerais assez qu'elle voulût s'occuper des renseignements que je demande. Les femmes sont admirables pour ces sortes d'affaires. M. Pierre Dupont m'a adressé une chanson fort jolie.

D'après ce que m'ont dit Wilhem et Anlier, mon ciier Lebrun, je compte sur vous pour lundi prochain 18. Ne nous faites pas faux bond, je vous en prie.

Vous qui êtes pair, pourriez-vous me rendre un service ? M. de La Rochefoucauld-Liancourt (celui qui est mort sous laRestauration) a laissé plusieurs enfants. Sauriez-vous ou pourriez vous savoir positivement quel est celui de ses fils qui lui a succédé dans le conseil des hospices? J'aurais besoin d'une protection de ce côté.

Mille amitiés à Madame et tout à vous.

Bkran(;er.

14 octobre [1841|.

Si vous arrivez à découvrir ce La Rochefoucauld, tâchez aussi de savoir son adresse.

Mon cher ami, vous nous avez donné hier une bonne et belle leçon dont il faut profiler. En vous parlant de Ledo, le protégé de Manuel, je devais vous remettre en mémoire un autre imprimeur, le malheureux Louis Bertrand, qui serait si content de passer de Bicétre aux Récollets (Incurables). Voyez si parmi Messieurs des hospices, vous n'en trouveriez pas de plus facile à attendrir que M. de Liancourt. Ne laissons pas mourir le pauvre pécheur sans lui avoir rendu son filet.

A propos de vos crevettes pourprées, j'ai fait d'admirables vers qui doivent vous confirmer dans l'opinion que vous aviez d'abord sur le mérite de l'épithète. Les voici :

Je parcours un ruisseau qui dans les prés s'égare Et j'y vois frétiller l'anguille à la tartare ; Ou, rencontrant un fleuve aux rivages fleuris, Je m'amuse à pêcher un flot de goujons frits.

Adieu, je souhaite bien que vous ayez trouvé une voiture pour vous ramener chez vous. Sans cela, j'ai à craindre qu'une pareille course, par un temps pareil, ne vous dégoûte des dîners de Passy.

Mes hommages à Madame et tout à vous.

Bkranger.

Mardi, 16 novembre [1841].

Est-il vrai, mon cher ami, que vous repoussiez de l'Académie M. Ballanche? Je ne puis le croire, parce que vous n'avez jamais lu, [ pasj plus que moi, une ligne de ce Platon de notre époque. Or, je viens vous demander votre voix pour le susdit Platon; et vous devinez à qui je veux faire plaisir en vous sollicitant pour l'auteur de la Palirigénésie. Et puis, voter pour Ballanche, c'est faire une bonne œuvre;

le pauvre homme a besoin du traitement et des jetons. Après tout, c'est un collègue dont on peut s'honorer. Entre lui et M. Pasquier, je n'hésiterais pas. Il est vrai que M. Pasquier n'a pas de sérieux concurrent, puisque vous le préférez à de Vigny, qui n'est qu'homme de mérite. Le concurrent de M. Ballanche est, dit-on, un M. Patin. C'est sans doute un bien grand homme, quoique je ne le connaisse pas. Mais, quels que soient ses titres de gloire, ne pourriez vous les ignorer comme le public et porter toute votre influence sur ce pauvre Ballanche à qui cela ferait tant de plaisir, et qui n'a pas le temps d'attendre, comme M. Patin, l'élève de Cousin. Tâchez-donc, mon cher ami, de vous adoucir en faveur de ce vieillard, qui paraît avoir un rare mérite, celui de posséder admirablement la langue française, mérite que l'Académie ne doit pas trop dédaigner.

Allons, mon cher Lebrun, faites cette bonne action, et, en récompense, Dieu vous préserve de Vatout qui a, dit-on, bien des chances.

A vous de cœur. Béranger.

8 février 1842.

Wilhem et autres doivent prendre votre jour pour dîner ici ; ce que je ne dis pas pour gagner votre voix.

Quoique je vous aie parlé hier bien longuement de l'Académie, mon cher Lebrun, j'ai oublié de vous rappeler ce que je vous en dis un jour et que vous parûtes approuver: il s'agissait d'obtenir des prix de vertu pour les pauvres instituteurs primaires, si mal rétribués, si peu considérés, et qu'une pareille

distinction relèverait à leurs yeux et à ceux du public. Certes si un prix de vertu est dû à quelqu'un, c'est à l'instituteur de l'enfance, qui pendant un certain nombre d'années a enseigné avec science, conscience et patience. Il me semble que les sommes placées ainsi ne seraient pas une infraction aux volontés de M. de Monthyon, qui n'a trop su ce qu'il faisait, en dépit de ses bonnes intentions testamentaires. Je voudrais que votre passage à la perprtiiilr fut marqué par une proposition de ce genre, qui rencontrera quelque opposition sans doute, mais qui en doit triompher, il me semble, malgré des difficultés d'exéculion que je ne me dissimule pas.

Vous voyez, mon cher ami, que je m'occupe plus de la gloire de l'Académie que beaucoup de ceux qui ont le plus couru après ses fauteuils. Au reste, il n'en faut pas trop vouloir à ses membres du peu d'appui qu'ils lui prêtent. Vous êtes presque tous des chevaux à toutes selles, chargés de tant de diverses fonctions qu'il vous est impossible d'être de véritables académiciens. Et puis, continuez donc d'appeler des hommes politiques !

Adieu. Tout à vous de cœur. Béraîsger.

4 mars 1842.

Faites mettre chez Perrotin, place de la Bourse, l'ouvrage de M. Patin, avec mon nom sur l'enveloppe. Et si vous le voulez aussi, les d'Urfe.

Je vous remercie de tous vos cadeaux et des livres que vous m'avez prêtés, mon cher ami, dont deux vous ont déjà dTi être renvoyés par Perrotin. Je vous renverrai plus tard les d'IJrfé, qui, je pense,

ne m'intéresseront guère. 11 n'en est pas de même du théâtre grec que j'ai eu d'autant plus le temps de lire qu'indisposé de nouveau, il m'a fallu garder le coin du feu depuis plusieurs jours.

Je viens encore aujourd'hui réclamer votre obligeance. Il s'agit d'un ouvrage d'éducation morale, Hélène et Laurence, présenté par M. Nodier pour le prix académique. L'auteur, M"® Crombach, a déjà obtenu, je crois, un prix de ce genre. Son nouveau petit volume mérite des encouragements, il me semble. Il offre de l'intérêt, est bien écrit, conduit son lecteur à de sages conclusions et je doute, si vous couronnez encore des livres d'éducation (car je me rappelle ce que vous m'avez dit pour le livre de Dumouchel fils), que vous trouviez beaucoup mieux dans les envois qui vous sont faits. Je dois ajouter que M"" Crombach a de vieux parents à soutenir ; qu'elle unit la plume à l'aiguille pour remplir ce devoir filial, et que le prix que vous accorderez à son livre sera en même temps un prix de vertu. Je vous dirai que je ne connais pas cette demoiselle, mais elle m'est recommandée par M"'" Tastu et quelques autres amis en qui j'ai confiance. Pourtant, si elle ne m'eût écrit que M. Nodier présentait son livre, ce que vous m'aviez dit m'eût empêché de vous importuner.

A vous de cœur. ]iiîiiAN(;Eii.

30 mars [1842].

Mon cher ami, je lis votre Journal des snvnnls et j'en suis enthousiasmé. Voili\ qui vaut mieux que toutes nos revues. Dites moi pourquoi il est si peu répandu. Oh! que je regrette de leconnaîtreaussi tardi

Ne pourriez -vous m'en prêter les numéros au fur et à mesure qu'ils paraissent ? Ce serait m'obliger. Je voudrais surtout avoir la suite des articles de M. Flourens sur Broussais. Ayez la bonté de les faire chercher et de les envoyer chez Perrotin. Celui du numéro d'octobre 1841 est excellent et met à néant la phrénologie que j'ai toujours regardée comme une billevesée dangereuse. De plus il est très bien écrit et pris de haut.

N'allez pas croire que j'admire nos savants, parce que leur Journal me cause tant de plaisir. C'est la science seulement qui m'émerveille, et encore n'est-ce pas les yeux fermés que je lui tends les bras; ce n'est pas une maîtresse que je voudrais me donner, mais une domestique que je ne veux prendre qu'après avoir examiné ses répondants et ses certificats. Les vieux ignorants doivent être en défiance d'elle.

Je n'ai pas encore lu le Patin, sauf les articles sur Horace, qui me semblent judicieux et qui devraient se borner à l'examen de l'œuvre de Walkenaër.

Je dois vous dire que Chateaubriand est très bien disposé pour ce candidat académique; toutefois, c'est Sainte-Beuve qu'il portera à la première élection.

A vous de cœur. Béranger.

[Timbre de la poste : IT mars 1842.]

Mon cher ami, vous avez appris la mort de notre pauvre Wilhem. J'ai eu le bonheur de le voir quelques heures avant la fin. On fera son convoi lundi, et l'on vient me demander de prononcer quelques mots sur sa tombe. Je ne puis, c'est la faculté qui

me manque pour remplir ce devoir. Je renvoie à vous etje vous prie de ne pas décliner cette mission qui ne peut être mieux ni plus convenablement remplie que par vous. Outre l'amitié qui vous unissait à Wilhem, il faut penser aussi, mon cher Lebrun, à la nécessité de donner, à ce moment suprême, du retentissement à son œuvre pour qu'elle se continue en France. Tout ce qu'on pourra faire pour l'illustration de l'auteur ajoutera à lavaleur de l'œuvre et assurera sa durée. Votre position dans le monde littéraire et politique concourra à faire atteindre ce but, et vous pourrez répandre là les parfums poétiques qui vous sont naturels et qui coloreront si bien les souvenirs d'enfance et de jeunesse communs entre vous et Wilhem.

Adieu, mon cher ami, je compte sur vous pour ce triste ministère, et vous donne rendez-vous sur la tombe de notre pauvre ami.

A vous de cœur. Héhamieh.

26 avril [1842. J

C'est M. Pompée, directeur de l'Ecole supérieure d'enseignement primaire, qui vous remettra cette lettre. Personne n'est plus capable d'ajouter à vos renseignements et nous lui devons de la reconnaissance pour l'intérêt qu'il portait à Wilhem et dont il donne tant de preuves à sa mémoire.

Mon cher Lebrun, je vous ai recommandé, il y a déjà des mois, le jeune Lédo employé à la typographie de votre administration. 11 eut bien désiré un emploi dans les bureaux, mais vous n'aviez pas de vacance; en attendant qu'il en survint une, je vous avais prie de le recommander à vos chefs d'atelier

pour qu'il eut part aux travaux les plus lucratifs. 11 paraît qu'on n'a pas tenu compte de votre bienveillance pour le pauvre protégé de Manuel et il m'écrit une lettre bien triste sur sa position et celle de sa mère. Tous deux ont été îa proie de maladies violentes et il serait bien urgent que le jeune homme put en atténuer l'effet par un salaire plus élevé, si l'entrée dans les bureaux n'est pas au nombre des chances heureuses que je puisse lui faire espérer. Faites donc, je vous prie, agir de nouveau votre bienveillance en sa faveur auprès de vos distributeurs de besogne.

Adieu ; mes amitiés bien dévouées à Madame et croyez-moi tout à vous. Bérangek.

28 mai [1842.]

Mon cher Lebrun, vous avez parlé à M. Flourens delà satisfaction que m'avaient causée ses articles sur Gall. Je vous ai donc l'obligation d'un joli volume qui vient de m'arriver de sa part, et dont je dois le remercier. Je ne sais pas l'adresse de M. Flourens. Je vous envoie une lettre et vous prie de la lui faire tenir. C'est une peine que je vous donne pour vous punir de votre indiscrétion.

Vous et Madame êtes venus lorsque j'étais à la campagne. Dites-lui que sans l'effroyable chaleur de notre été, j'aurais été déjà lui rendre cette visite. Quant à vous, qui avez des lois de régence à faire, je pense qu'on ne vous trouve guère aux heures où je voyage à Paris. Mais je tâcherai de m'y prendre adroitement soit un dimanche, soit un jour férié!

A vous de cœur. Bérangeh.

]6 août [18421.

Mon cher ami, j'ai un petit service à vous demander.

Un jeune professeur de rhétorique au collège royal d'Angers, reçu agrégé des classes supérieures depuis peu, se présente dans trois ou quatre jours pour obtenir le doctorat. U se nomme Edmond Arnould; c'est un poète que je détourne de la poésie pour le fixer dans l'éducation. Hein d'esprit, de raison, il ne sait pas montrer toujours tout ce qu'il a de science acquise. Aussi, malgré l'intérêt que lui porte Dubois, il a été obligé de s'y reprendre à deux fois pour l'agrégation, parce que nos petits tyrans d'école ne badinent pas. Avec une thèse sur Aristophane et une restitution d'une comédie de Ménandre, il se présente cette fois pour gagner le bonnet de docteur. Déjà ces morceaux ont passé par les mains de M. Le Clerc, et même par les mains de M. Patin, qui est doublement voire collègue. Ces messieurs vont le juger incessamment : je vous prie donc de le recommander le plus loi possible c'est àdire d'ici à trois ou quatre jours), à M. Patin, dont Arnould a déjà éprouvé la bienveillance. Vous sentez qu'il ne s'agit pas de lui trouver un mérite qu'il n'aurait pas; mais seulement de lui accorder l'intérêt qu'on n'aurait pas besoin de solliciter, s'il était élève de l'Ecole normale. Parlez en aussi à Cousin, si vous le pouvez, .le lui écris à ce sujet; mais votre voix sera plus puissanU' que la mienne. Arnould est une des meilleures et des plus généreuses natures (lue j'ai rencontrées. Sî.ns m'expliquer davantage, je vous dirai que je suis moi-même intére.ssé à ce (ju'il arrive au doctorat, pour voir enlin le terme des misères par lesquelles il a PU à pa.s.ser. r.p.i soit dit entre nous et

pour vous engager à montrer plus de zèle dans vos démarches. D'ailleurs si vous consultiez Dubois, il vous dirait combien Arnould mérite d'arriver. Dans un rapport sur le concours pour l'agrégation, il n'a pas craint de laisser voir que nommé le troisième Arnould eût pu l'être le premier, s'il eut été élève de l'Ecole normale, et le rapport a été imprimé. Mais vous sentez qu'auprès de M. Patin, ce n'est pas làdessus que vous devez vous appuyer.

Adieu, mon cher ami; présentez mes amitiés à M"^^ Lebrun, et quand Marie-Stuart vous procurera deux places de trop pour l'aller applaudir, envoyezles à la pauvre Judith, qu'Antier frustre depuis vingt ans du plaisir de voir votre tragédie.

A vous de cœur, Béranger.

14 novembre 4842].

Mon cher ami, si je n'étais retenu chez moi par une petite indisposition, je serais allé depuis plusieurs jours pour vous ennuyer de mes sollicitations. Voici de quoi il s'agit. J'ai un homme de 48 ans à pourvoir de moyens d'existence. Ancien professeur, le plus honnête et le plus modeste des hommes, quoique poète, c'est-à-dire rimeur, ce digne inconnu a été douze ans à corriger un journal pour le fond et pour la forme. Les journaux ne font pas fortune. 11 en résulte que le brave homme va se trouver sans pain. Avez-vous ou prévoyez-vous quelque vacance de correcteur dans votre grande maison? Le cas échéant, pouvez-vous et voulez-vous prendre M.Mauvielle à l'essai? 11 ne sait point les langues orientales, mais il est fort sur le latin et le français. Je vous dirais même qu'il a appartenu à l'Université, si cela prouvait quelque chose.

Quand vous en aurez le temps (et je crois que l'époque ne doit guère vous en laisser), répondezmoi un mot à ce sujet.

Vous aurez sans doute été hier chez M"« Rachel qui m'avait invité à sa soirée par un petit billet charmant. J'ai eu le courage de refuser; mais il m'en a coûté beaucoup. C'était prudent toutefois, car Chateaubriand qui a appris, je ne sais comment, que j'avais dîné chez vous, avec elle, en nombreuse société, dit déjà que je vais me perdre dans les délices du monde. Lamennais lui a répondu qu'il fallait que jeunesse se passât.

Faites de ma part mille bons souhaits à M "«* Lebrun, et quant à vous, je vous souhaite de la santé, un peu plus de repos et une vacance de correcteur à l'imprimerie.

A vous de cœur. Béranger.

30 décembre 1842.

J'ai presque promis de dîner d'aujourd'iiui en huit chez M'"" Aubernon. Presque...

Mon cher ami, je vous tourmente toujours. Cette fois, c'est pour une pauvre femme dont vous trouverez ci contre la supplique. Je ne connais pas la veuve Daigremont, mais la personne qui me la recommande me donne sur cette dame des détails qui confirment ce que contient la lettre qu'elle vous adresse et qui ajoutent même beaucoup à l'intérêt qu'elle doit inspirer. Je ne sais à quoi elle peut être employée, mais vous en déciderez; et ce que je dois ajouter, c'est que ne fut-elle rétribuée qu'à la journée, ce serait encore un avantage pour elle, vu la position où elle se trouve. Si vous avez du travail à lui

fournir, faites lui donc écrire un mot, pour qu'elle se transporte à l'imprimerie. Dans le cas contraire, vous savez que ce ne sera pas vos bonnes intentions que je mettrai en doute.

J'ai gardé la chambre pendant près de trois semaines; toujours un peu souffreteux, ce qui m'a remis à rimer quelques petites pièces, bonne fortune qui ne m'était arrivée depuis longtemps. Depuis doux jours, je cours la ville et vraisemblablement je ne larderai pas à atteindre la vieille rue du Temple. En attendant, faites toutes mes amitiés à M"'* Lebrun et croyez-moi tout à vous.

BÉKANGER.

3 février 1843.

Si vous voyez M Flourens, remerciez le pour l'envoi de son éloge de Candolle, que j'ai lu avec infiniment de plaisir.

C'est encore moi, mon clier ami, qui viens vous tourmenter.

J'ai tous les jours des connaissances nouvelles fort besogneuses. Dans le nombre se trouve un digne et bon jeune homme, très instruit, très modeste, très rangé, qui fait des chansons comme moi, comme moi a passé par bien des écoles et qui fait bien mieux que des chansons, ma foi! car il fait des tragédies. 11 avait un emploi, que des circonstances indépendantes de sa volonté lui ont fait perdre. Il en cherche un autre et je l'aide à chercher. Ce n'est pas un coureur de sinécures : il veut gagner l'argent qu'on lui donnera. Je vais au reste vous donner la mesure de son caractère : il aime mieux retourner cultiver la terre,

chez ses parents, que d'accepter le moindre prêt, de quelque façon qu'il lui soit offert.

Il a corrigé des épreuves. Voici donc ce qui m'amène à vous. Avez vous place pour essayez son savoir-faire dans ce genre? Je sais que le philosophe Mauviel n'a pas accepté vos propositions. Mon jeune homme s'en arrangerait bien, s'il y avait quelque vacance à l'imprimerie. Il peut corriger le latin, mais ne serait pas assez fort pour le grec. Voyez, mon cher Lebrun, si vous pouvez ou pourrez faire quelque chose pour lui. Voici son nom et son adresse : Le franc, place du carré Sainie-Geneviève, 10.

Si je n'avais peur de vous faire une lettre trop lourde, je vous enverrais quelques-unes des chansons de Lefranc. Elles m'ont fait lui prédire qu'il pourrait être mon successeur, et je lui enseigne tous les petits secrets du métier pour que la prédiction s'accomplisse. Quant à sa tragédie je n'en connais encore que le sujet, qui est d'un choix peu commun. N'allez pas cruire que les vers l'empêcheront de faire la besogne dont on le chargera. C'est un homme de devoir qui sera aussi niais que vous, et oubliera la rime pouraccomplir la làclie qui lui sera imposée. Pensez donc à lui. Quant à moi, je chercherai de mon côté à le caser coiivenablemenl.

Martin m'est venu dire adieu. Il me .semble un peu ennuyé d'avance de la solitude qui l'attend dans sa chère Normandie.

Tout à vous. Bkk.^nc.kh.

Dimanche (1843).

Mon cher Lebrun, c'est encore moi; cette fois

pourtant je commence par vous remercier de tout ce que vous avez fait de bon pour le n" 34. On m'a donné le détail de l'heureuse influence que vous avez exercée dans les premiers jugements portés sur ce morceau. Mais il paraît qu'on redoute aujourd'hui la sévérité de certains juges qui ne voudraient point accorder le prix. En vérité, c'est bien se faire tirer l'oreille pour deux pauvres mille francs. Toutefois, comme cette idée pourrait avoir de nombreux partisans, ne pourrait-on la combattre, en opposant la promesse formelle de faire toutes, les corrections et retranchements désirables? Celte promesse, je puis vous la faire pour le n^' ;}'i, et certain de vos amis, plus grand philosophe que moi, vous la confirmerait au besoin. Je sais qu'à cet égard vous ne pouvez prendre trop de garanties, ayant, à certaine époque, éprouvé les résistances d'un concurrent qui, aujourd'hui, en dit son meâ-culpà, avec un repentir sincère, et en parlant de vous avec une profonde reconnaissance. Faites donc valoir, je vous en prie, la certitude d'obtenir corrections et retranchements, et tâchez, par là, de conjurer l'humeur rigide de ceux de vos collègues qui se figurent que pour deux mille francs on peut avoir du Hugo ou du Lamartine.

Cette lettre doit être bien entre nous, car je ne veux entrer pour rien dans les affaires de l'Académie. Celle-ci ne m'a intéressé que par la situation de l'auteur; c'est presque toujours ainsi que tant d'affaires me tombent sur les bras, que je sois en santé ou malade.

C'est le cas de vous dire que je ne me guéris pas, et que les astringents qu'il me faut prendre pour ma blenhorrée me font plus souffrir que le mal même.

J'ai connu, il y a quarante ans, une maladie qui ressemble à celle-là, mais qui cause moins de douleurs et qu'on gagne beaucoup plus agréablement. Ah 1 mon ami, tous les bonheurs sont pour la jeunesse. Adieu, faites mes amitiés à Madame et croyez moi

lOUt à vous. BÉBANGER.

Lundi [23 cavril 1843].

Peut-être voulez-vous mettre votre carte chez Dupont de l'Eure. Il demeure rue des Saints- Pères, i;{. Il va mieux.

Seigneur, un bruit étrange est venu jusqu'à moi.

Oui, mon cher ami, un bruit académique est venu m'affliger hier, et je m'empresse de vous en instruire.

Figurez-vous que beaucoup de vos confrères croient que vous remplissez les fonctions de secrétaire perpétuel pour en toucher les émoluments. Cela vient sans doute de ce que Villemain a souvent répété qu'il ne touchait pas un centime de ce traitement depuis qu'il est ministre, ce qui est exact, à ce qu'il paraît. Mais comme vous n'avez pas, de votre côté, fait la même déclaration, on suppose que vous n'avez pas lieu de la faire. De là quelque jalousie inspirée à des collègues qui trouveraient juste d'avoir plutôt que vous les bénéfices de l'inlé-

rimât.

Il y a un précepte chrétien que j'ai toujours blâmé: « Que ta main gaucho ignore ce que fait la main droite. » Pourquoi la main droite ne donnerait-elle pas de bons exemples à sa sœur? Je me suis vu, dans plus d'une circonstance, obligé de

faire savoir une bonne action quej'avais eu le bonheur de faire, ou pour engager les autres à m'imiter, ou pour n'être pas exposé à des jugements erronés ou malveillants.

C'est votre cas, mon cher Lebrun ; avisez donc un moyen de redresser l'erreur qui se propage sur votre compte. Apprenez à vos messieurs qu'il serait à désirer que tout le monde eut votre délicatesse et votre désintéressement (Ij.

Vous devez croire que je ne suis pas resté muet devant ceux qui m'ont instruit de ce fait controuvé, et je dois ajouter que je n'ai pas eu de peine à convaincre ceux à qui j'avais à faire.

Vous voilà instruit pour vous-même, faites de votre côté et je suis sûr que Villemain vous aidera. Faites tous deux ce qu'il convient de faire pour éclairer vos chers collègues. Je voudrais qu'il fut aussi facile de leur donner toutes les autres lumières qui leur manquent, ce qui ne m'empêche pas de les respecter beaucoup.

A vous de cœur. Bkranger.

15 juin 1843.

Je vous enverrai bientôt le protégé de Charton, excellent jeune homme (Charton), directeur du Magasin pittoresque et de VlUustration. Son protégé est un compositeur, à qui il porte un vif intérêt.

(1) Note de Lebrun : Au sujet du traitement de secrétaire perpétuel que Villemain, ministre, avait déclaré ne pas touciier. 11 disait vrai, mais après sa cli/ile du ministère, il trouva ses traitements de plusieurs années qui l'attendaient dans la caisse de l'Instilut et que M. Lebrun avait refusé de toucher, ce qu'il aurait pu faire, en tout cas, très légi imement, car, comme il faisait le travail, il aurait pu en recevoir le prix.

Mon cher Lebrun, voici deux volumes à vous que je garde depuis six mois. Ce qui me rassure un peu, c'est que vous ne les auriez pas lus, quand je vous les aurais rendus plus tôt. Grand merci néanmoins de me les avoir prêtés et pardonnez- moi de ne les pas rapportermoi-même,ce que j'aurais fait aujourd'hui sans un ennuyeux qui me relient depuis plus d'une heure.

Faites mes amitiés, je vous prie, à M'"*^ Lebrun ainsi que mes souhaits pour l'année qui frappe à la porte, souhaits dans lesquels vous avez votre part,

A vous de cœur. BÉRANCiER.

30 décembre [1843].

Il est dit, mon cher Lebrun, que je vous tourmenterai sans fin. Avant-hier, je vous ai accablé de mes cousins, aujourd'hui je viens vous remettre en mémoire le brave Mauviel, qui s'ennuie de mourir de faim, tout vieux poète qu'il est, et que je vous avais, il y a dix huit mois, recommandé pour une place parmi vos correcteurs. Je vous envoie sa lettre pour que vous jugiez s'il vous est possible de faire quelque chose pour lui. 11 a été correcteur du National sous Carrel, qui en faisait grande estime, et pourrait se faire appuyer auprès de vous par M. Villemain, car il a été universitaire, et, ce qui doit vous toucher, c'est un poème à la gloire de Napoléon mort qui Ini a valu sa destitution.

p]n voilà pour un. Hier, j'ai apostille une pétition en forme pour un nommé Wagner, lithographe à l'Imprimerie royale, .l'ignorais que vous eussiez une lithographie. La famille Laflilte s'intéresse à ce jeune homme, et c'est M""' Aubernon qui vous re-

mettra la demande : vous ne pourrez donc pas résister. J'ajoute toutefois que ce n'est pas par pure complaisance que j'ai mis mon nom sur la requête.

Voici une autre affaire : ce sera la dernière. Le fils d'Antier, si promptement appelé à l'administration de la ville, paraît avoir assez bien réussi. Mais l'affaire de l'industrie terminée, et ce sera dans deux mois, que deviendra-t-ir?Or, dans ce moment, il va être accordé un surnuméraire au bureau du matériel à la ville; et déjà le chef de ce bureau, M. Buffet, a eu Ernest Antier avec lui et paraît. désirerl'avoir toujours. J'ai écrit àM. de Hambuteau; mais, si vous le voyez, demandez-lui de faire Antier d'auxiliaire temporaire auxiliaire employé, ce qui le fixerait dans cette administration. Au reste, je crois qa'Antier père ira vous voir pour cela et vous expliquera mieux encore que moi les termes qu'il convient d'employer avec le Préfet, car je me perds un peu dans toutes ces qualifications bureaucratiques.

J'ai dîné hier chez Laffitte, pour voir les débuts de salon d'une grande belle fille, qui se destine aux reines : elle est élève de Samson ; mais je crains qu'elle ne prouve qu'il n'est pour rien dans l'éducation de M"*" Rachel. Non qu'elle manque de qualités; elle a de l'énergie, un assez bel organe, des yeux à effet, mais la diction me semble de l'école des George et Duchesnois. Ce serait pourtant heureux si elle pouvait égaler cette dernière. Au reste, pressé par l'heure, je n'ai pu la juger que sur un passage de Clytemnestre. Ce serait une Elisabeth pour Marie Stuart.

Adieu. Mes amitiés à Madame. Tout à vous.

liÉRANGEK.

22 janvier [1844].

Mon cher Lebrun, je suis sorti pendant trois jours pour visiter des malades et me voilà moi-même repris de maux de tête, qui vont peut-être me claquemurer encore pendant plusieurs jours. Je voulais vous aller porter la pièce insignifiante que je suis obligé de vous envoyer. 11 s'agit toujours de ce prix de vertu dont M""*' Lacoste et moi nous vous avons ennuyé. Je voulais une autre narration, mais on n'a pu retrouver les signataires des premiers certificats. Je vous envoie toujours ceci comme souvenir pour vous.

La prétendante à la couronne se nomme Marguerite Jeanniot; les pièces régulières ont été envoyées à votre secrétariat par le sous-préfet d'Epernay, département delà Marne.

Moi qui ai vu les attestations, je pense que pour manquer d'éclat, par la faute de ses liistoriens, cette digne femme n'en mérite pas moins une des récompenses que l'Académie décerne. Je pense même que beaucoup d'actions isolées, mais plus dramatiques et mieux racontées, sont peut-être moins méritoires que toute la vie de sacrifices de Marguerite Jeanniot. Employez-vous donc pour elle, mon clier ami, en toute svireté de conscience.

Je vous rappelle ici mon cousin Auguste Hennebert, le serrurier. Quand vous en aurez besoin, faites demander votre pressier Angel Bauer, qui est son beau-frère.

Quand vos o'uvres paraîtront-elles? Je suis impatient.

Mille amitiés à M'"" Lebrun, que je me reproche de n'aller p.is voir. Hier, j'en avai.s eu le dessein, mais

le vent m'a fait peur, et aujourd'hui me voici les pieds à l'eau et la tête en feu.

A vous de cœur. Béranger.

H mars [184'»].

iiecevez tous mes remerciements, madame et amie, pour les fruits dont vous voulez bien vous priver pour moi. J'y ferai honneur, soyez-en sûre.

Je serai demain soir aux Français, mais seul. Judith fait mille remerciements à vous et à Lebrun; elle ne peut venir demain voir M"'' Rachel; mais elle sollicitera un jour de Lebrun un billet de deux places pour Marie Stuart, pièce à laquelle Antier doit la conduire depuis douze ou treize ans.

Je vais écrire à Mérimée pour lui annoncer que vous lui offrez une place dans voire loge. Je ne doute pas que, s'il est libre, il profite d'une si bonne occasion.

Recevez l'hommage de mon amitié toute dévouée.

BÉR-NCER.

Vendredi [commencement d'avril 184i].

Mon cher ami, Dupont de l'Eure m'emmène dans quelques jours passer au moins une quinzaine chez lui. Je comptais vous allez voir avant mon départ ; je crains de ne le pouvoir. Je voulais vous rafraîchir la mémoire d'un prix de vertu pour Marguerite Jeanniot, née à liiaucourt (Haute Marne), dont vous avez toutes les pièces. Les autorités du département de la Marne, et en particulier la famille Hémard, qui m'a fourni une grande quantité de renseignements, tous des plus favorables à la pauvre Marguerite Jean-

niot, ont attesté son droit aux récompenses que décerne l'Académie. Ayez la bonté, mon cher Lebrun, de vous occuper un peu d'elle, ne fût-ce que pour faire croire en Champagne que j'apprécie d'elle autre chose que son vin.

Mes amitiés à Madame et tout à vous.

BÉKANGER.

10 juillet 1844.

Mon cher ami, je vous ai écrit hier pour un prix de vertu ; je vous écris aujourd'hui pour un prix littéraire. Qu'est-ce d'abord que ce prix de I.jOO francs fondé, dit-on, par un M. Landry? Est-ce en effet pour un littérateur malheureux et méritant? S'il en est ainsi, peu de personnes, je le crois, ont plus de droit à ces 1.^00 francs que Lachambaudie, qui vous remettra cette lettre et un exemplaire de ses fables, les meilleures qui, selon moi, aient été publiées depuis Arnault, en dépit de tout ce qu'en pourrait dire l'Académie. Je regrette que vous n'ayez pas le temps de parcourir ce recueil : vous y verriez que l'auteur invente presque toujours ses sujets et que son style est aussi soigné que poétique.

Quant à la position de M. Lachambaudie (1), elle

(I) Huit aas plus lurd, Heranger iluL inlurvoiiir d'une autre façon en f'aveuf de F'ieirc Lacliainhaudie, arivlc lors tlu coup d'état. Voici les vers qu'il adressa alors en faveur de Lachambaudie .■ Ail prince Louis S'apoléon^ au nom de ijnelt/ues arlisa?iA' du Faubour;/ Sainl-Gerniain :

Prince, Lachambaudie est un [lauvre rêveur Que l'on veut iUoif,'ner pour le frapper au co'ur. Oh! ne pcrnieltiz pas si froide pulilique, Et celle tnclie front de votre républirpic. Songez, prince, songez que même en ce moment Il faut bien ([uebiuefois pour nous cire clément.

esi on ne peut plus digne d'intérêt. Je ne crains pas de le dire : je doute que jamais un talent réel ait été accablé déplus de pauvreté, et cela sans qu'il y ait de reproche à en faire au fabuliste. Je n'en dirais pas autant de La Fontaine, si souvent sans argent par sa faute.

Enfin, mon cher ami, si vous voulez couronner un auteur pauvre qui ne soit pas un pauvre auteur, je vous recommande Lachambaudie, mais j'ai la crainte d'arriver un peu tard. Je n'ai rien su de vos prix qu'hier, et j'en ai un vif regret. Scribe s'est déjà pourtant occupé de cette affaire.

Ne suis-je pas venu aussi vous rappeler trop lard Marguerite Jeanniot? Celle-là, au moins, vous en ai-je assez parlé!

Je pars après-demain pour la Normandie. Si vous aviez à m'écrire, voici mon adresse : chez M. Dupont, à Rougeperriers, parle Neubourg (Eure).

A vous de cœur. Déranger.

12 juillet 1844.

J'ai bien regretté, mon cher ami, de nem'étre pas trouvé à la maison lorsque vous y êtes venu. Vous sachant de retour, je rêvais un voyage à l'impri-

Savoir i'ermer les yeux ou détourner la léte Devant le grand artiste et le simple poète. Prince, il faut roublier, qu'il soit coupable ou .non, Et donner au.'; puissants cette belle leçon... Croyez ma voix, on juge assez bien de ma place. Usez en ma faveur de votre droit de grâce.

Février 1852. Béuanoek.

Grâce à ces vers, publiés seulement en 1903 dans VAinaleur li autographes, p. 138, Lachambaudie fut exilé et Saint- Arnaud en avisa Déranger.

méfie, mais j'ai été plusieurs fois indisposé. Il y a bien longtemps que nous ne nous sommes pas vus. Vous avez promis à Judith de venir dîner mardi; j'espère que vous ne l'oublierez pas. Lamennais sera des nôtres, c'est-à-dire qu'il y aura peu de personnes et peu de plats : vrai dîner de malade. Mille amitiés à M"'" Lebrun. Tout à vous.

BÉRANGER

Dimanche [6 octobre 1844].

Mon cher Lebrun, je m'y prends d'avance pour obtenir une faveur que je n'ai jamais sollicitée. Je voudrais un billet pour Tune des séances de l'Académie qui vont avoir lieu, soit la réception de Mérimée, soit, et plutôt, celle de Sainte-Beuve. Cette dernière, je l'avoue, me conviendrait mieux. Vous, le grand distributeur, pourrez-vous me gratifier d'une modeste place?

Je ne veux pourtant pas vous tromper: ce n'est pas pour moi que je la sollicite. Mais je veux faire un grand plaisir à quelqu'un, pour qui l'Académie est la merveille du monde. Croyez que ce n'est pas avec l'intention de dissiper une pareille idée que je partage complètement, que je vous prie de me réserver l'entrée que je transmettrai à ce fervent admirateur.

M. Saint-Marc |<jirardinj s'en est tiré en homme très habile. En le lisant, j'ai cru un moment que le pauvre Campenon avait été quelque ch<)>e. Quant à Hugo, il y a de très bonnes choses dans son discours, mais il a trop professé et d'un ton trop solennel. C'est plus qu'académique. L'habitude de trôner

est une mauvaise chose ; le roi Voltaire s'y entendait mieux. Peut-être est-il légitime.

A vous de cœur. Béranger.

18 janvier 1843.

C'est encore moi, mon clier ami. Voici un volume que M"" Colet m'a chargé de vous envoyer, non pour le lire, vous n'en auriez pas le temps, mais pour que vous l'appuyiez à la commission des traductions, comme ayantle mérite particulier d'être la première traduction des poésies de Campanella,et de nous avoir rendu lisible la Cité du soleil, anciennement mal traduite.

Mais voici une autre question. On a dit à l'auteur que la commission des traductions avait peu à distribuer, et que deux traductions du grec et du latin emporteraient peut-être tous les fonds disponibles. Ne vaudrait-il pas mieux alors que M'"* Colet renonçât à se porter concurrente de ce côté, pour aller offrir à la commission des prix Monthyon un volume d'historiettes morales? Retenez bien que ce serait comme pis-aller. Quant à moi, je préférerais que Campanella restât pour le prix de traduction. Ayez la bonté de m'écrire un petit mot à ce sujel, et continuez toute votre bienveillance à M""^' Colet.

A vous de cœur. Bérainger.

24 janvier 1845.

Mon cher Lebrun, j'ai été bien privé de n'avoir pu aller dîner avec vous chez Mignet. Outre le plaisir de m'y trouver avec vous, j'y avais presque à faire. Vous n'êtes plus perpi'tuel, je m'en suis aperçu au

billet que vous m'aviez promis pour la réception de Sainte-Beuve et qui ne m'est pas arrivé. Ce qui me fâcherait bien plus, ce serait que Lachambaudie eût à souffrir de votre non présence dans la Commission. Mérimée m'a déjà dit que M. Pasquiercabalait contre les fabulistes, et que M. de Ségur était mal disposé contre le petit volume du pauvre Lachambaudie. J'en ai écrit un petit mot à Scribe qui, sans doute, ne négligera rien pour assurer le succès. N'y pouvez-vous donc plus rien? Villemain doit être bien disposé à faire quelque chose qui vous soit agréable : parlez-lui en. Je crois que j'aurai aussi un prix de vertu à vous recommander, mais un tout petit prix : il ne s'agit que d'une vertu modeste. Je n'y gagnerai rien ; ce n'est pas comme celui de l'année passée, qui m'a valu quelques bouteilles d'excellent Champagne et un gigot de chevreuil. Cela m'avait donné l'envie de me mettre courtier pour les prix de vertu. Mais vous n'êtes plus en position de m'aider dans ce joli commerce. Tâchons du moins que notre fabuliste n'y perde pas trop, et parlez à ceux que son affaire concerne.

A propos, j'ai lu les poèmes de M. Dupont; il y a bien du talent dans ce volume. Si vous avez quelque pouvoir sur ce jeune homme, conseillez-lui de moins s'abandonner à sa facilité; il a de la sensibilité, de la poésie, il faut qu'il travaille â acquérir plus de sobriété, plus de force, et surtout qu'il étudiedavantage le secret du style.

Adieu, mon cher ami. Faites mille amitiés pour moi à Madame et croyez-moi tout à vous.

BlÏKAMIlOR.

4 mars [1845].

Quel temps! Jegarde la chambredepuis vendredi.

Mon cher ami, encore une recommandation. J'apprends qu'on dépouille déjà à l'Académie les envois de poèmes sur la vapeur. Or, j'ai lu un de ces poèmes : il est d'un jeune homme à qui je porte intérêt. On l'a inscrit sous le n° 22, et il a pour devise: et videf.., qiiod esset bonum. Est-ce bien cela ? Je crains d'avoir mal retenu ce latin de la Bible et de le plus mal écrire. Mais vous, latiniste, vous vous y reconnaîtrez.

Il y a du talent dans le poème, de beaux passages, mais je crains que l'ensemble ne déplaise, faute d'une ordonnance claire et saisissable. Toutefois, si vous assistez à la lecture de ces vers, et que vous trouviez qu'on peut en conscience le soutenir, faites le, je vous prie.

L'auteur sera, je crois, un homme remarquable, si des singularités de caractère ne nuisent pas à une application raisonnable de tout ce qu'il a d'heureuses facultés.

Je vous tourmenterai sans doute encore pour un prix de vertu. Mais je tiens plus au prix de poésie en ma qualité de rimeur, et je réserve l'autre pour plus tard.

A vous de cœur. Béranger.

Mardi [12 mai 1845].

Grand merci, chère dame, de la célérité que vous avez mise à me fournir les renseignements qu'on me demandait. Je les trouve bien suffisants et ne recourrai point à Thierry. Je vous ferai part un jour du succès qu'ils auront obtenus, et vous reporterai la lettre de M. Micliaud, dont vous pensez bien que je n'ai donné que le sens, en cachant même à quelle

source j'avais puisé les détails qu'elle conlienl. Je ne sais trop quand je vous referai une visite: il m'est survenu depuis avant hier une espèce de demi-maladie, peu caractérisée encore, mais accompagnée d'un accès de fièvre si violent qu'il a fallu envoyer chercher le médecin. 11 pense que ce ne sera rien ; nous verrons ce qu'il dira aujourd'hui que la fièvre est, je crois, complètement passée, ,1e suppose que j'éprouve l'influence de la température ; elle est si extraordinaire que tout le monde en doit souffrir.

Je vous remercie de m'apprendre que M'"** Duhesme se rétablit. Je me réjouirai toujours de ce qui lui arrivera d'heureux. C'est une personne selon mon cœur.

Lebrun me demande ce que je pense des élections académiques. Je pense qu'on devait bien cela à M. de Vigny, qui, toutefois, eût dû, selon moi, remplacer Soumet. Quant à votre ami Vitet, je n'en dis rien, si ce n'est qu'on eût dû le donner pour successeur à Etienne, dont il partageait les opinions. Quant au dictionnaire, je crois qu'il eût gagné à voir entrer M. Le Clerc, que je n'ai pas l'honneur de connaître.

Sans doute, vous vous moquez de tout cela, et en véritable amie, vous vous occupez bien autrement de la pairie de Martin. C'est bien de votre part, mais je trouve que l'amitié vous pousse jusqu'à la révolte. Quoi ! vous croirez tout le mal que les journaux diront des ministres ! Songez donc où cela vous mènera. Que d'amis n'avez-vous pas qui ont porté ce titre! Martin m'a semblé prendre la chose plus doucement que vous et je l'en félicite. 11 est vrai que c'est pour se désennuyer qu'il désire la

pairie; vous savez qu'il a adopté la méthode iioméopathique.

Adieu, chère dame; je vous réitère mes remerciements et vous prie de dire mille choses aimables à Lebrun.

Votre ami tout dévoué. Béranger.

15 mai 1845.

Mon cher Lebrun, je vous en supplie, ne le dites à personne, même à ceux qui s'en doutent : rue de l'Orangerie, n" 10, auprès de la grille, demandez M"*' Frère et vous me trouverez. Mais venez dîner sans façon, soit demain, soit samedi. Je ne reçois votre lettre qu'à l'instant et je me hâte d'y répondre.

Vous devez bien connaître cette rue de l'Orangerie et celte grille, par où vous avez passé tant de fois, il y a déjà quelques années.

Mille amitiés à M"'® Lebrun et tout à vous.

BÉRANGER

Versailles, jeudi 3 heures [juillet 1845]. Ne laissez pas traîner ma lettre.

Connaissez-vous enfin, mon cher Lebrun, le nom des académiciens composant la Commission des livres utiles pour les prix ? Si nous y avons des amis, recommandez, mais très vivement, le Manuel pour la direction des salles d'asile, par M"" Cai'pentier. C'est un petit volume excellent, et que seule pouvait faire une personne de cœur placée à la tête de l'un de res modestes établissements qu'on ne saurait trop encourager et propager.

Je vous ai parlé d'un autre livre qui m'a pris à

l'âme; il est inlilulé : Science des bonnes gens, et porte pour épigraphe : Dieu, Vhumanité, la patrie et kl famille. J'ai peu lu d'ouvrages qui m'aient fait autant de plaisir que celui ci et que je croie venu plus à son temps. C'est un enseignement rempli de sérénité et de raison, de douceur et d'expérience, de résignation et d'espérance; cet enseignement, résumé de sagesse, écrit avec tout le talent convenable à la forme adoptée par l'auteur, s'adresse à toutes les classes de notre société dévoyée, et si j'étais homme du pouvoir actuel, je m'empresserais de le répandre par milliers. Malheureusement, les annonces par les journaux sont chose coûteuse et l'auteur, qui s'est fait imprimer à ses frais, n'a pas le moyen de se livrer à pareille dépense. Un prix académique y suppléerait, jusqu'à un certain point. Parlez donc de ce livre à vos collègues; tous, je crois, en ont reçu un exemplaire; mais les académiciens ne lisent pas, même ceux qui n'écrivent plus. Stimulez ces grands seigneurs; vous ferez une bonne œuvre.

Ainsi que je vous l'avais dit, j'ai écrit à Villemaiu pour lui recommander M"'' Carpentier. Je n'ai pu lui parler de la Science des bonnes gens, y ignorais qu'elle fut présentée au concours. Je lui ai dit un mot du jeune Labatut et lui ai rappelé mon idée de prix Monthyon pour les instituteurs primaires, que j'avais déjà recommandé à son attention. Il sera de ma lettre ce qu'il voudra. Klle était aposlillée d'éloges sur les preuves nouvelles qu'il vient de donner de son éloquence parlementaire. J'ai encore une prière à vous adresser, car en fait de pétitions, j'en ai la poche pleine. Il s'agit du n" 10 dans le concours sur le style de Molière. Le n" 10 m'inspire un

vif intérêt, et je suis sûr qu'il mérite toute l'attention de Messieurs de l'Académie. Je suis même très disposé à croire que personne d'aussi fort n'a dû concourir que l'auteur de ce travail. Parlez donc aussi, je vous prie, à vos commissionnaires. Mérimée doit en être. Il serait bon juge de la matière. Ayez la bonté de m'en écrire un mot, si vous savez les noms de tous ces examinateurs.

En voilà bien long. Je ne vais pas encore à Paris, mon vilain rhume persiste, ce qui m'empêche d'aller remercier la famille Aubernon de ses bons souve^ nirs.

Mes bien tendres amitiés à M"'*' Lebrun et tout à vous de cœur. Béranoer.

18 janvier 1846.

Ce n'est pas fini : il y a un emploi vacant à la ville. Je viens d'écrire au préfet pour Ernest Anlier une lettre très pressante. Si vous le voyez demain à la Chambre, joignez-vous à moi. Ernest est auxiliaire temporaire depuis deux ans, et travaille assiduement, tantôt pour .'} francs par jour, tantôt pour 2 francs. Il faut enfin qu'il soit à poste fixe. Le préfet me l'a promis dix fois et plus.

Mon cher Lebrun, je vous avais parlé d'un M. Vidal, qui a dû vous être présenté par M. Desenne. Il paraît que si le corps de son écriture eût été moins français, il eût pu obtenir des travaux lithographiques. Le caractère anglais domine chez vous, comme au Jockey Club : je ne vous en félicite pas, mais si vous pouviez trouver à employer M. Vidal de toute autre façon, vous m'obligeriez. Il fait des vers sans prétention, mais qui ne manquent pas d'esprit, et

— lai —

M. Desenne s'intéresse à lui. Sa position est malheureuse.

Martin, que j'ai vu hier, m'a dit que vous aviez manqué le grand convoi du 14. Je vous croyais à Bruxelles, mais vous aviez été mis en retenue par le garde des sceaux : grand écolier! Il n'eût tenu qu'à moi de faire route avec vous; j'ai préféré passer ce temps-là à La Celle. On dit que les récits qui vous sont parvenus vous ont consolé de n'avoir pas grossi le cortège du roi juif. 11 paraît que, parmi les nombreux courtisans de cette majesté dorée, il s'est trouvé beaucoup de désappointés, qui sont revenus criant un peu plus qu'ils n'en ont le droit.

Savez vous mon cher ami, ce que deviennent les prix académiques ? Les commissions ont-elles fondu à la chaleur? Je voudrais pourtant bien apprendre le sort du Manuel des salles (Tasilo. de M"" Carpentier et de la Science des bonnes gens. Quand vous en saurez quelque chose, ayez la bonté de m'en écrire un mot.

Mes amitiés à M'"" Lebrun. A vous de cœur.

BÉiUMîEn.

19 juin [1846].

Martin m'a appris hier votre retour à Paris. J'accours vous prier d'accorder votre bienveillance à l'un des ouvriers de l'Imprimerie royale. C'est un parent de Cauchois Lemaire, votre voisin aux Arcîiives, qui n'a pas osé aller lui-mômc vous le recommander. Il se nomme lleynier (Napol. Antoine). Je ne sais s'il est compositeur ou pressier. 11 s'agit pour lui de n'être pas renvoyé à l'époque où l'on remercie ceux des ouvriers qui cessent d'être utiles. Il ne peut qu'avoir de bonnes notes, mais il est de bien fraîche

date attaché à l'Imprimerie royale. Voyez pourtant s'il est possible de le garder, même de le pousser un peu, bien qu'il n'ait ni électeurs, ni députés dans sa famille.

Il me semble que vous avez fait un bien long séjour à Provins. J'ai appris que vous y aviez acheté un château et un parc immense. Je vous en félicite, surtout si les rivières de ce pays-là ne débordent pas.

Mes amitiés, je vous prie, à M"^« Lebrun que je ne tarderai pas à aller voir. A vous de cœur.

BÉRANGEH. Passy, rue des Moulins, 2, 11 novembre 1846.

Mon cher Lebrun, malgré les vœux que je vous envoie pour cette nouvelle année, et dont je vous prie de faire part à M""" Lebrun, ma lettre peut encore être mal venue, car je viens vous demander la réintégration dans vos ateliers d'un pressier nommé Clodomir Piat, âgé de vingt ans, qui a de très bonnes notes, mais que la morte saison a fait sortir de l'établissement au mois de novembre.

C'est le fils d'un homme persécuté par la Restauration, et qui même, alors, a été privé d'un brevet d'imprimeur. Réduit aujourd'hui à l'état de correcteur à Paris, il désire voir son fils attaché à l'Imprimerie royale, et il se désole de la mise en non activité de ce fils.

MM. Ernest de Girardin et Laboissière ont dû vous recommander le jeune Clodomir. S'il vous est possible, lâchez de le faire rentrer à l'Imprimerie royale.

Je vous demande pardon de vous im^portuner

ainsi, d'autant plus que mon cousin Angel Boher m'a ditaujourd'hui même que les travaux n'avaient pas encore repris leur activité.

Adieu, présentez mes amitiés à Madame, et croyezmoi tout à vous.

BÉRANGER

.3 janvier 1847.

V'ous sentez, mon cher ami, que, d'après les notes que vous avez sur le dit Clodomir Piat, je n'insiste pas pour sa réintégration. Son pauvre père est loin, sans doute, de se douter des reproches qu'on peut faire à son fils, dont il me faisait l'éloge.

Ce qui, sans le connaître, m'avait engagé à solliciter votre bienveillance, c'est que ce père m'avait écrit qu'on lui avait assuré que c'était pour s'être fait appuyer par des députés de l'opposition que son fils n'était pas rappelé à l'Imprimerie royale. Non seulement j'avais répondu pour repousser cette idée, mais je n'aurais pas été fâché que la rentrée du jeune liomme rendît le démenti encore plus complet. Comme cette rentrée n'est pas possible, laissons le sieur Clodomir où il est.

Vous êtes sans doute prêt à vous rendre à l'Académie. Vous aurez foule; je suis bien curieux de lire la réponse de votre président.

Décidément, vous allez donc nommer M. Le Clerc. Du moins Cousin m'a dit que la majorité (■ tait pour cet universitaire. .louy sera peut-être mieux traité par ce candidat que par tout autre. Je voudrais bien qu'on ne lui rendît pas la terre trop lourde. N'estce pas encore Dupaty qui répondra ? LA, du moins, il serait à sa place et ne pounail qu'on faire une Itollo au pauvre défunt.

Mille amitiés à Madame. Tout à vous.

DÉRANGER

J'irai voir Martin.

7 janvier 1847,

Mon cher Lebrun, j'ai bien regretté que vous soyez venu deux fois me voir lorsque j'étais sorti. A présent que le Luxembourg vous prend vos matinées, il doit être difficile de vous rencontrer, et puis le temps n'invite guère à aller dans votre vilain quartier; je tâcherai pourtant de vous rencontrer.

En attendant, je vous prie de m'envoyer, si vous les connaissez, les noms des académiciens qui composent la commission des livres utiles. J'ai à recommander là un livre laissé de côté l'année passée, intitulé la Science des bonnes gens, auquel on a préféré une histoire de La Boétie, dont toute l'histoire est dans Montaigne. Ce livre a été retouché, complété, et mérite, je vous assure, l'attention de ceux qui cherchent des livres utiles.

J'ai aussi à vous renouveler une recommandation que je vous ai faite, il y a un an, en faveur d'un nommé Guérin (rue Neuve-Sainte-Catherine, 12, au Marais), qui sollicite une place dhomme de peine à l'Imprimerie royale. Sa demande était appuyée par le maire du VHP arrondissement et par M. Hubert, de l'Orphéon. Il a de bons certificats et a dû se faire recommander aussi auprès de M. Desenne. Il est, je crois, parent de votre concierge. Je suis, dans ce moment, surchargé d'affaires, et à force de courir, je me fatigue plus qu'il ne convient à mon âge. Aussi, depuis deux ou trois jours, suis-je un peu indisposé. Mais ce ne sera rien, je l'espère.

— lo5 —

Vous ne devineriez pas que j'ai reçu de M"^ Hugo (la vicomtesse; une très aimable invitation pour ses soirées. Les expressions sontsi flatteuses que je me suis demandé à quoi je pouvais être bon à la Place Royale. Je n'ai pu résoudre la question. Etes-vous plus expert que moi? J'en serai quitte pour une copie de chanson, autographe que la vicomtesse sollicite pour sa loterie, et pour une visite dans la matinée, que je dois pour tant d'aimables flatteries.

Mille amitiés à M™^ Lebrun, et croyez-moi tout à

vous. DÉRANGER.

Passy, 10 février 1847.

Mon cher Lebrun, Judith n'a pas bien dit à M'"" Lebrun le nom du pauvre cousin que je vous prie de faire rentrer en grâce auprès de M. Rousseau.

Use nomme Angel Boher.

C'est un brave homme, qui est peu sensé, mais qui a à nourrir sa femme et une pauvre orpheline dont ils se sont chargés. Tâchez donc que M. Rousseau oublie les sottises qu'Angel Boher a pu faire et dire, et qu'il le mette à un travail lucratif.

J'ai beau faire, je ne puis suffire à tout, si quelqu'un ne m'aide à tirer d'affaire ceux qui recourent à moi.

Je compte sur vous, cher ami, dans cette occasion.

J'ai bien regretté de ne m'êlrepas trouvé là quand M""" Lebrun est venue. J'étais auprès de M""" Boudonville, dont leslarnKs ne tarissent pas.

Tout à vous. Biiit.wcEH.

\\ février [1847].

- ISG —

Moncherami, mon crédit auprès de vous vous sera funeste, et à moi aussi. Voici un nouveau solliciteur que je ne connais pas, mais qui vient muni d'un certificat qui n'est pas sans valeur. La maison Dondey-Dupré a imprimé de Foriental, et a toujours eu bonne réputation pour le travail.

Voyez si ce compositeur peut trouver place chez vous. Dans le cas où il viendrait d'autres demandeurs, je les écarterai, comme je pourrai.

J'ai reçu votre lettre et vous en remercie. Quand je le pourrai, j'irai voir M'"« Aubernon. Mille amitiés à M'"'' Lebrun.

Tout à vous. DÉRANGER.

3 mars [1847].

Mon cher Lebrun, je vous écris sans y voir. Mes yeuY toujours malades refusent de s'ouvrir.

Contentez-vous donc de la petite note ci-incluse et, s'il vous est possible, faites pardonner à ce pauvre Pennequin un moment d'inexactitude. 11 a de la famille, et son renvoi, dans ce temps de pénurie, mettrait tout ce monde sans pain.

A vous de cœur. Béranger.

22 mars [ISil].

C'est encore moi, mon cher ami, et cette fois pour des vers.

On a donc remis la Vapeur au concours ? .le m'intéresse au n" 2i, œuvre d'une femme qui n'est pas M""^ Colet. ,1e crains que ce numéro n'ait déjà passé, et peut-être n'a t-il attiré l'attention d'aucun de vous. Je l'ai lu il y a deux ans. 11 a dû être corrigé, mais je me rappelle qu'il n'était pas sans valeur, et

il me causa même une grande surprise, Fauteur ne m'ayant jamais laissé soupçonner son habitude de la rime. Si vous pouvez en lire quelques vers, vous verrez ce que vous pourrez et devrez faire pour ce poème.

Tout à vous. BÉRANGER.

23 mars [1841].

J'ai repris mes courses depuis huit ou dix jours, mais je n'ai encore pu aller jusque dans votre Cartier (que dites-vous de l'orthographe de ce mot? Je le laisse comme il m'est venu. Ceque c'est pourtant que de n'être pas de l'Académie I Je voudrais bien savoir, mon cherLebrun, où vous en êtes pourvus prix Montliyon. M. Labaume m'a dit que vous étiez bien bon pour lui et son livre. Je vous en remercie, car je m'en suis fait une affaire de conscience. De qui dépend maintenant le succès ? Villemain serat-il contraire? Je puis, par une voix indirecte, faire solliciter M. de Vigny. Y a-t-il nécessité? C'est encore là de ces gens qu'on n'aborde qu'à la dernière extrémité.

J"espèreque vous et M"" Lebrun vous portez bien. Mes yeux vont décidémeni mieux, grâce à Bretonneau, qui est venu leur rendre visite.

A vous de cœur. liÉHAMiKn.

Passy, 19 avril 1847.

J'ai aujourd'hui les deux tiers d'un siècle. C'est assez joli, je pense : ('»(» ans et S mois.

Mon ciier Lebrun, vous avez été obligé d'é\ incor de l'Imprimerie royale Clodomir Pyat, (ils d'un ancien maître imprimeur, aujourd'hui corrocleur,

parce que la Reslauralion lui enleva son brevet, .le viens vous demander pour le second fils de ce brave homme l'admission dans vos ateliers. C'est M. Hector Pyat, qui a été six ans dans la même maison (certificat de bonne conduite), qui vous remettra cette lettre. Si vous pouvez le faire employer, j'espère que vous n'aurez pas avec ce jeune homme les désagréments que son frère vous a causés, et vous obligerez infiniment M. Pyat père, ancien militaire digne de l'intérêt des bons cœurs.

Tout à vous. BÉRA.NGER.

Passy, 4 juillet 1847.

Je suis bien fâché, mon cher Lebrun, d'être sorti aujourd'hui à midi précis. Vous ayant manqué à mon logis, je tâcherai de vous aller faire mes adieux à l'imprimerie ainsi qu'à M™- Lebrun, qui désire sans doute beaucoup de voir le Val Saint-Père, où je n'aurai pas le courage de vous aller surprendre, ce qui pourtant serait un plaisir pour moi.

Ne comptant pas vous voir avant votre départ, j'ai mis, il y a trois jours, à la poste, une réponse que je devais à Martin.

Vous, je vous envoie ce queje vous avais promis (J). Mais vous sentez, mon cher Lebrun, que ces vers, qui n'ont d'intérêt que pour nous deux, ne doivent pas courir le monde. Je dois à mon libraire de ne donner aucune bribe de mes petits cahiers â personne, pour que les contrefacteurs, s'il y en a encore, n'aient pas à se vanter d'être plus riches que

(1) A cette lettre était jointe une copie autographe de la chanson intitulée : Mes craintes, composée en 1840, et qui a été publiée, en 18:n, dans les Dernières chansons, p. 22fi.

mon éditeur. Car MM. les libraires comptent leur richesse plus parle nombre des morceaux que par leur valeur. D'ailleurs, il y a dans ces couplets des passages dont je ne dois pas faire la confidence au public, qui pourrait bien crier à la vanité. C'est un péché qui, je crois^ ne m'est pas habituel : raison de plus pour qu'on ne me le pardonnât pas. On ne pardonne de manquer de modestie qu'à ceux qui n'en ont jamais eu. Aussi, voyez que de gens en vivent.

Adieu et bon voyage, ainsi qu'à M""^ Lebrun.

Tout à vous. BÉRANGER.

12 août 1847

P. S. — N'oubliez pas le jeune Hector Pyal, que je vous ai recommandé.

Mon chez ami, M. Charton, dont je vous ai parlé déjà, désire vous présenter lui-môme un jeune compositeur qu'il vous prie défaire entrera l'Imprimerie royale. Il vous répond du jeune homme, qui a déjà six ou sept ans de casse, et qui a toujours mérité l'estime des deux maîtres chez lesquels il a été placé.

l'aites, je vous prie, pour mon ami M. Charton ce que vous feriez pour moi-même si je vous présentais pareille supplique. Vous savez au reste tout ce que mérite d'égards le directeur du Magasin piltore.sijiw. et de V Illustra lion ; vous vous ferez donc un plaisir, j'en suis sûr, de lui ôtre agréable, si cela vous est possible.

A vous de cœur. Bérangeh.

[Janvier 1x48).

Mon cher ami, je vous adresse une nouvelle demande pour un ouvrier à la presse, qui m'est recommandé par ma sœur la religieuse. C'est un père de trois enfants, qui depuis trois mois est sans ouvrage.

Ma sœur me supplie d'obtenir son entrée à l'Imprimerie royale. Gomme elle prie Dieu pour que j'entre au paradis, vous sentez que ne puis refuser sa demande. Aidez-moi donc à m'acquittersur terre de tous les biens dont je jouirai là haut, grâce aux pater et aux aoe de Mère Marie des Anges, nom qui vous doit paraître fort poétique.

Son protégé se nomme Jac. Abel.

Rappelez-moi au souvenir de M™'' Lebrun, et croyez moi comme toujours tout à vous.

BÉBA.NGER.

Passy, 20 février 1848.

P. S. — #acques Abel demeure rue des Marais Saint-Germain, n'^' 9.

Ma chère dame, Antier, avant que j'eusse reçu votre petit billet, m'avait appris la solution donnée à votre afFaire. Je revenais de la rue de Verneuil, où j'avais pensé vous trouver, d'après ce que j'avais vu. Je ne m'attendais pas au miracle opéré par vos braves ouvriers, que tous deux vous devez aimer plus que jamais, car ces gens-là veulent vivre et mourir avec vous (1).

fil Xole de Lebrun : Dans un discours fait plus tard par M. Lebrun, à l'occasion d'une réunion électorale, se trouve le fait qui a donné lieu à celle lettre (V. (H-hivres, l. IV) : " (iomme direclcur de l'Imprinieiie alors royale, charge du sort et du hien-rlre de huit cents ouvriers, j'ai mérité, periiietle/-uioi de m'en vanter devant vous comme du plus

Convenez que quelques tracasseries sont bien peu de chose auprès des témoignages que cet événement vous a valus. Lebrun doit être bien fier de se voir ainsi rendre justice.

A vous de cœur. Béranger.

Passy, 28 février [1848].

Mon cher Lebrun, M'"'* Aubernon m'écrit pour recommander son fils à M. Crémieux. Il est un des auditeurs les plus remarquables par son assiduité, ses études et sa capacité. Il y a longtemps que je le sais, et je suis sur qu'il doit être sur la liste de nomination des maîtres des requêtes qui doit être présentée bientôt à la nomination du gouvernement.

Vous savez quelle ancienne amitié me lie avec la famille Aubernon. M™'' Aubernon est la nièce de Laffitte. Le mari y a perdu sa préfecture, mais y a laissé un nom des plus honorables. Je voudrais donc pouvoir servir le fils auprès de M. le ministre de la Justice. Mais je lui ai déjà fait une semblable demande pour le fils de Pascalis. M. Crémieux m'a écrit, à ce sujet, une lettre qui m'a doublement touché, car il m'accordait ma demande et me parlait de vous de façon à charmer l'amitié que je vous porte.

Mais je n'ose pas revenir à la charge pour (îeorges

grand honneur de ma vie, qu'au lendemain de février, quanl le gouvernement provisoire envoyait un de ses agents occuper ma place, tous ensemble allî-rent à IHôtel <\e ville réclamer leur cli f Une émeute, j'en demande pardon à l'ordre, uie remit immédiatement à la place ou cependaul mes opinions ne me rappelaient pas, et que jai dû (|uitter bientôt de luoi-uirmc par un sentiment de conscience et île dignité ».

Aubernon. Ne pourriez-vous, mon cher ami, voir M. le ministre et lui demander si Georges est sur la liste de présentation des maîtres des requêtes. Dans ce cas, nous n'aurions qu'à attendre pour voir ce jeune homme récompensé de son zèle. Dans le cas contraire, je me déciderais à importuner encore une fois M. Crémieux, qui, j'en suis sur, est heureux toutes les fois qu'il peut adoucir les malheurs politiques qui frappent une famille sincèrement dévouée à la patrie.

Faites donc, je vous prie, mon cher Lebrun, la démarche que je réclame de vous.

A vous de cœur. Béka.nger.

Passy, 13 mars 1848.

Mon cher ami, vous aviez promis à David d'Angers de placer à l'imprimerie nationale un compositeur nommé Dulay ou Duloy, je ne sais lequel. David prétend que, depuis cette promesse, quinze, vingt, trente compositeurs sont entrés à l'Imprimerie. S'il vous est possible, réparez cet oubli.

A vous de cœur. Béranger.

30 mars [1848].

Mon cher Lebrun, M. et M"" Orlîla, ainsi que le général Changarnier prennent un vif intérêt à M. Machureau, qui vous remettra cette lettre. Ce jeune homme a besoin d'un emploi de bureaucrate, et je viens appuyer sa demande auprès de vous pour une place dans vos bureaux.

Je sais que les vacances y sont rares, mais le mouvement politique a peut-être fait des vides qu'il

- Ifi.-^ -

vous faut remplir. Tâchez, en faveur de M""^ Orfila qui m'écrit pour me recommander M. Machureau, et du général Changarnier qui m'écrirait sans doute s'il ne partait pas pour l'Afrique, de trouver chez vous un coin pour ce jeune homme, marié et père de deux enfants.

Il a de l'éducation et une belle écriture, chose importante.

A vous de cœur. BérAiNGEk.

Passy, !«' mai 1848.

P.-S. — Je n'ai pu trouver Charles Blanc, pour remplir la mission que m'avait confiée M"'« Lebrun, mais à ma seconde visite, j'ai fait écrire par le secrétaire de Ch. Blanc une note favorable à M"^« GfuéJ. La pension est si minime qu'on m'a assuré qu'il n'y serait pas touché. Je retournerai au ministère pour plus de sûreté.

Je vous envoie le livre de votre représentant. (1) Vous verrez qu'il n'est rien moins que ce qu'on vous a dit, ce qui ne veut pourtant pas dire qu'il doive vous convenir beaucoup.

J'ai écrit àCousin pour lui rappeler A/oj-^ï H morti, et il m'a répondu qu'il comptait sur vous pour l'aider à triompher d'une ligue formée contre le susdit mémoire. Il doit parler à Mignet; parlez-lui en aussi, même à M. Ampère, à Mérimée, etc., etc.

A vous. B.

Mon cher Lebrun, je vous envoie une lettre de David d'Angers, que j'ai reçue ce matin. Je désire

(1) Soierie Lebrun : Ce représentant du peuple était un ouvrier serrurier à ProvinK.

que vous répondiez vous-même à ce collègue de rinstitut, dont il me semble que vous avez eu à vous louer, comme chef de l'Imprimerie royale. Aussi suis-je étonné qu'il se soit adressé à moi pour une chose qu'il pouvait vous demander. Je le lui ai fait comprendre, dans une réponse, mais il le verra mieux si vous jugez convenable de lui adresser un petit mot. Dans le cas où cela vous contrarierait, dites-moi ce qu'il faut que je lui écrive. A vous de cœur. Béranger.

14 décembre [1848].

C'est aujourd'hui jour d'Académie, mon cher Lebrun; rappelez-vous Génin et son poème de Roland. Parlez en faveur de l'impression à M. Vitet et à d'autres membres de la commission, si vous en rencontrez. N'oubliez pas non plus d'en dire un mot au directeur de l'imprimerie.

Génin lui enverra copie de la demande au ministre.

Vous savez qu'il ne s'agit pas d'une impression à moitié frais ; ce qui ne serait pas du tout chose avantageuse au poème de liuland.

Tout à vous. BÉRA.\UER

22 novembre [1849J.

Cher voisin, je voulais vous rendre visite, hier soir, et presser la main à toute la tribu des Aubernon ; mais une belle dame m'est arrivée pour me présenter son jeune mari; il m'a fallu leur donner ma soirée.

Outre le plaisir de vous voir, un motif pressant me poussait chez vous. N'est-ce pas aujourd'hui la

fameuse séance académique des Noailles et Saint- Priest? Vous n'avez sans doute pas oublié que je dois être inscrit depuis trois mois sur votre carnet pour un modeste billet.

Je viens vous le réclamer de grand matin afin d'avoir le temps de l'expédier à celui qui me l'a demandé comme la plus grande grâce que je puisse lui faire.

Mes hommages à la voisine et tout à vous.

BÉRANGER

6 décembre [18491.

Mon cher Lebrun, comme je ne pourrai pas vous voir avant votre départ, jetez, je vous prie, un mot à la poste, pour m'appreadre la décision définitive de l'Académie en faveur du livre.

N'oubliez pas non plus de dire un petit mot à Villemain sur le Ménandre dArnould et les imitations en vers.

Bon voyage. Bëranger.

'.) iuin IlSîiO].

Moucher Lebrun, si vous trouvez l'occasion, et pensiez qu'il vous soit convenable de parlera votre secrétaire perpétuel de la Iraduclion de .So/j//or/r, vous pourrez, lui dire qu'elle est d'un universitaire distingué, quoiqu'il ne soit que professeur de seconde au lycée de Poitiers. M. Faguet est jeune et grand travailleur ; il a bssoin d'encouragement. Un mot dit delà pré.scnlal ion de son œuvre serait la récompense de ses efl'orts, qui certes n'eut pas engagé l'Académie. On remarque dans cet ouvrage une sorte do mouvement dramatique rare chez les

traducteurs. S'il y a quelques incorrections, elles sont rachetées par des morceaux entiers bien écrits et qui ne sentent pas les excès des mauvaises écoles.

Les arguments mis en tête de chaque pièce sont fort spirituels, ce qui n'est pas commun non plus chez les traducteurs. M. Faguet admire son modèle, mais sans aveuglement, ce qui donne une bonne idée de sa critique et de son avenir littéraire.

Brodez là-dessus, mon cher ami, si vous y trouvez convenance, mais ne dites mot de moi. Votre prétendu fou a toujours été en défiance de moi. Ne lui dites surtout pas que je trouve qu'il a plutôt alourdi qu'enrichi son Tableau de Véloquence chrétienne, que je vous renvoie, pour qu'il ne tombe pas sous la main de mes déménageurs, qui doivent commencer demain le transport de mon petit mobilier.

J'irai dire adieu à madame.

Tout à vous. BÉRANGER.

27 juin 1850.

L'envoi de la traduction de Sophocle a été fait, il V a six mois.

Parmi les visiteurs que j'attends et que j'éviterais avec plaisir, il en est un cependant qu'il me faut voir. Je ne puis donc déjeuner avec vous, cher voisin; mais, si j'en ai la liberté, j'irai vous voir prendre le café.

Tout à vous. B.

Vous ne me dites pas si le n° 3 a été rejeté ou réservé. Répondez-moi un mot à ce sujet, par mon courrier.

[Passy, juin 1850].

Cher voisin, j'ai un mot à vous dire: si vous sortez avant que je sois chez vous, ayez la bonté d'entrer un moment à mon logis.

Tout à vous. BÉRANGER.

[Passy, 30 juin 1850].

Judith prétend que vous avez dit : à vendredi. Je prétends, moi, que vous m'avez dit: à samedi. Décidez, mon cher Lebrun, qui des deux a raison, et faites-nous savoir le jour que vous choisissez. Je vous confirme que Judith préfère le samedi, mais son goût n'est motivé par rien d'important; il ne s'agit que de la qualité des mets qui, dit-elle, court le risque d'être inférieure vendredi.

Encore un coup, décidez àvotre guise; faites-nous le savoir, et s'il vous convient, comme cela nous conviendrait, amenez-nous ou M""' Lebrun ou Martin, que l'un et l'autre nous n'oserions pas inviter, tant notre table est étrangère aux us et coûtâmes des tables du beau monde.

Réponse donc, et croyez-moi tout à vous.

BÉRANGER

Paris, 2i décembre [1850].

Mon cher Lebrun, j'ai encore besoin de votre appui à l'Académie.

Cette année, me dit-on, la Commission des livres utiles se compose de MM. Saint-Aulaire, Flourens, Scribe et de Ségur. Scribe est le seul de ma connaissance, et je suis sûr qu'il s'occupera fort peu de l'examen. Or, j'ai promis assistance aux Soiréea de Vimvrier, par Hyp. Violeau, déjà couronné pour un volume devers, il y a deux ou trois ans.

C'est un chrétien très fervent, et ses ouvrages peu-

vent être très utiles à la classe ouvrière, dont il fait partie. Il est le recommandé des hommes les plus honorables de la Bretagne, son pays. Ses Soirées, que j'ai lues, peuvent exercer une grande influence parce que le ton est à la portée de tous.

L'autre livre, que j'ai lu aussi et auquel je prends un vif intérêt, est intitulé : Conseils aux mères pour la première éducation du cœur, par M"" Fanny Maréchal.

M"^ Maréchal a été votre voisine à Passy ; elle a obtenu l'approbation du pape et de l'archevêque, après avoir eu la mienne, ce qui est bien glorieux pour un saint de ma trempe. Son ouvrage est vraiment remarquable, sinon pour le style, au moins pour le sentiment plein d'onction qui l'a inspiré. Tâchez que l'Académie ne se mette pas en désaccord avec le Saint-Siège et l'Archevêché : votre nouveau confrère ne vous le pardonnerait pas.

Je dois ajouter que M"'^ Maréchal, qui retranche sur un mince nécessaire pour porter secours au malheur, ne sollicite un prix académique que pour avoir plus d'aumônes à répandre.

Vous aurez donc votre pari dans les prières des indigents, si vous parvenez à faire récompenser l'auteur de ï Éducation du cœur.

Pardonnez-moi cette double commission, qui va vous causer quelque peine, et croyez-moi, ainsi que Madame, tout à vous. Bérangek.

6 février 1851.

Martin m'est venu voir sans me trouver. J'ai eu pareille mésaventure aujourd'hui, où je l'allais chercher, en boitillant un peu, car j'ai un pied qui semble vouloir me refuser le service.

Passy m'avait écrit un mot qui, arrivé avant votre lettre, m'a appris cette triste nouvelle. Je ne pouvais en revenir et croyais rêver en lisant le nom de Martin : il semblait qu'il dût me parler de quelque autre. H y a deux ou trois ans, j'aurais été moins surpris. Mais cette année, sans que notre pauvre ami me parût bien fort, rien ne me faisait plus croire à sa fin prochaine. C'était un homme remis sur ses jambes, qui n'avait plus qu'à marcher avec précaution pour aller loin encore. Quel mal Tadonc pris tout à coup? Ce n'est pas cette maudite grippe qui me tient à la chambre depuis quinze jours? Qu'importe, au reste I Nous avons perdu un véritable ami. Combien vous avez dû souffrir, et combien vous souffrez de ce qu'il vous reste à faire? M""' Lebrun n'est sans doute pas moins affligée que vous et doit s'inquiéter pour votre santé, que ce coup et ses suites peuvent altérer.

Je regrette de ne pouvoir vous venir en aide. Mais nous faisons un hôpital à nous deux, Judith et moi, et n'avons plus personne pour nos tisanes. Bonne et portière, toutle monde est pris de la grippe.

Ce qui m'étonne, c'est que vous ne me parliez pas des obsèques. S'il y aune cérémonie ici, le saurai-je?

Ne vous prodiguez pas plus que de raison. Je ne vous le dirais pas s'il s'agissait d'un malade.

Tout à vous de cœur. Bkranger.

Paris i mars 18;il.

J'ignorais, mon cher Lebrun, que l'on s'occupât déjà ;i l'Académie du prix de Mettray. J'avais un morceau à vous recommander. D'après ce que m'a dit Cousin, hier, il paraît que ce morceau se recom-

mande lui-même, car vous le lui avez cité comme étant celui qui vous a le plus frappé.

C'est un récit fait à Strasbourg par un jeune liomme que Mettray a sauvé d'une position de perdition, etc., etc. Le récit est en alexandrins, divisés par octaves.

Si Cousin m'a bien rapporté ce que vous lui avez dit, c'est l'ouvrage dont j'ai une copie entre les mains et sur lequel je voulais appeler votre attention et votre bienveillance. Le poème est d'Ârnould, à qui vous avez déjà rendu pareil service. Il m'a plu commeà vouset je voudrais bien qu'il plût à une vingtaine de vos collègues. Je n'ai pas besoin d'ajouter que si vous pouvez lui faire une recrue de protecteurs, vous rendrez à l'auteur le plus grand service; car le pauvre diable est toujours à court d'argent, résultat d'un passé horriblement pénible.

Il a dû vous envoyer une Théorie sur le style, qu'il voudrait bien que l'Académie eût l'idée de récompenser. Or, comme l'Académie n'a que les idées qu'on lui prête, Arnould a écrit à Cousin, qui est excellent pour lui et va sonder Villemain qu'Arnould a préparé pour cette affaire. Peut être pourrez-vous aider le philosophe à cette autre bonne œuvre, en faveur de mon pauvre ami, que les études de son fils à Paris mettent dans la nécessité de courir plusieurs lièvres à la fois. Je ne sais s'il réussira^ mais la police, elle, est parvenue à attraper le fils dans la dernière émeute. Heureusement, elle l'a relâché. Les pauvres parents n'ont pas eu le temps d'en avoir la peur.

J'ai été voir samedi M'"'' Aubernon : je l'ai trouvée en bon train de rétablissement. En sortant de chez elle, avec mon reste de grippe, j'ai reçu touteentière

cette pluie diluviale dont vous avez eu peut-être quelque chose à Passy. Je suis rentré noyé. Depuis ce moment, la grippe a entièrement disparu. Indiquez le remède à vos amis.

Cousin m'a assuré que M""^ Lebrun et vous alliez parfaitement. Est-ce vrai ? Je ne m'y fie pas trop, car, en fait de santé, il ne s'occupe guère que de la sienne. Ecrivez-moi un mot pour confirmer la bonne nouvelle qu'il m'a donnée.

Adieu, mes amitiés à Madame et tout à vous.

BÉRANGER

Pari?, 24 mars [1851] .

Mon cher Lebrun, est-ce que vous ne venez plus à Paris? Je craignais que vous ou Madame fussiez malade. J'ai appris avant-hier, chez M'"** Aubernon, qu'heureusement il n'en était rien. Moi, depuisplus de trois semaines, j'ai été pris d'un mal qui ne permet ni de marcher ni de s'asseoir; c'est bien terrible pour un homme qui n'aime pas le lit. Aussi ai-je horriblement souffert de plus d'une façon. Depuis quelques jours je vais mieux et commence à me permettre quelques courses un peu lointaines; mais Passy est encore hors du cercle qu'il m'est possible de parcourir. J'espère pourtant l'aller visiter avant Pâques.

Depuis quelques jours j'entends beaucoup parler du prix académique de Mettray. On assure qu'un morceau, appuyé par M. Ancelot, obtient l'avantage sur tous les concurrents. J'en serais fâché pour mon pauvre Arnould. S'il y a justice, je n'y puis rien dire toutefois.

Je vous prie néanmoins de veiller à ce que justice soit faite : car je me défie un peu des distractions de

l'Aréopage, et je puis vous assurer, de plus, que mon protégé ne partagera avec aucun de ses preneurs le prix de 2.000 francs dont il a grand besoin. S'ous me comprenez. Cela soit dit d'ailleurs sans nuire au chef-d'œuvre de l'autre concurrent. Je porte trop d'intérêt à la colonie de Metlray, pour ne pas désirer qu'elle soit célébrée le mieux possible. Au meilleur donc le prix I A moins pourtant que l'Académie n'en veuille couronner deux, ce qu'elle a le moyen de faire. Alors, aux deux meilleurs le prix ! Qu'en dites-vous?

Il circule un bruit dans notre pension : on parle d'aller nous loger à Beaujon. Il n'y a rien d'arrêté encore. Si ce dessein s'accomplit, vous pensez que j'en serai bien joyeux, car il n'y aura plus qu'une fort jolie promenade d'été et d'hiver entre nos deux ménages.

Adieu ; faites toutes mes amitiés à M""' Lebrun, de la part de Judith et de la mienne, et croyez-moi tout

à vous. BÉRAVGEH.

li avril 1851.

P. S. — Je n'ai pas encore mis mes bas à l'envers ; cela viendra peut-être.

Ne pouvant courir, mon cher Lebrun, je vous accable de lettres. Je viens de changer de douleurs; après la grippe, les hémorroïdes ; à présent d'horribles douleurs de tête, dont je ne puis deviner la cause et qui, je le crains, vont me retenir quelques jours à la chambre. Sans cela, je serais allé causer avec vous de mon pauvre Arnould, qui, épuisé par un arriéré, résultat de dix ans de pénurie, aurait eu bien besoin du prix Mettray, dont Cousin m'avait

conté la mésaventure avant que je reçusse votre bonne lettre.

Arnould à dû écrire de nouveau à Villemain, qui lui avait fait espérer que la Théorie, si elle était imprimée, pourrait lui mériter un prix à part. Cousin devait s'en entendre avec le secrétaire perpétuel ; mais je vois qu'il trouve honteux pour un officier de l'Université comme Arnould d'en être à demander une espèce d'aumône. Il aurait peut-être raison si Arnould était professeur à la Faculté de Paris; ces messieurs-là sont riches, surtout quand on ne leur fait pas attendre longtemps l'honneur d'une de ces chaires.

11 n'y a pas longtemps que lui-même a sollicité une semblable faveur pour un recteur de province. A son défaut (car, dit-il, il va se loger à Bellevue et n'en veut plus revenir pour les séances académiques), pourriez-rous tâter Villemain, à qui Arnould vient de faire connaître sa position pénible. Je vous donne là une commission assez ennuyeuse, mais je ne résiste pas au désir de tirer d'affaire Arnould et sa famille.

Adieu, mon cher ami, présentez mes amitiés à M""" Lebrun, et croyez-moi tout à vous de cœur.

DÉRANGER

■1-2 avril ISaL.

Mon cher ami, il parait que l'Académie se met en dépense de prix de toute sorte, .l'apprends par M"" Allart que vous avez demandé un éloge do liernardin de Saint-Tierre, et qu'elle aencore concouru ; mais qu'instruite par son échec du concours pour M""' de Stai'l, elle s'est tenue dans des proportions raisonnables, quant au nombre de pages.

Elle a le n- 4 . Voulez-vous en prévenir Mignet et autres ; en dire même un mot à l'un des membres de la Commission spéciale, s'il y en a une, et enfin lui prêter votre appui, autant que cela se pourra faire? Elle me dit être en froid avec Sainte-Beuve. Ne ne lui en parlez pas moins, pour le cas où elle aurait négligé de l'instruire.

Entre nous, je doute un peu de la valeur de l'œuvre, car le sujet ne me semble lui convenir en rien . L'éloge de Paul et Virginie ne lui va guère ; les Études de la nature sont en dehors de ses habitudes d'esprit, etc. , etc., etc. Enfin, vous verrez. D'ailleurs, qui sait? Je vous recommande donc le n° 4, quand il passera sous vos yeux.

A force de courses, je me suis réenrhumé, et je suis tout brisé. Il me faut pourtant courir encore aujourd'hui. Si ce n'eût point été jour d'Académie, j'aurais été vous porter ma réclame.

Tout à vous. BÉRANGER.

26 février 1852.

Mon cher ami, je voudrais bien avoir un billet pour votre distribution des prix académiques. Cela vous sera-t-il possible? Ce n'est pas pour moi, mais pour une jeune muse, qui brûle de voir couronner M'"" Colet.

Si vous obtenez cette faveur, ayez la bonté de mettre le billet sous enveloppe, à l'adresse de il/"'* Blanchecolte, rue Saint- André-des- Arts, '21 .

Vous irez sans doute voir la fête; je suis désespéré, moi, de n'avoir pas, à la campagne, un coin pour me garer de la foule et du bruit.

Tout à vous. BÉRANGER.

14 août 1852.

Mon cher Lebrun, je vous ai parlé de ma poétesse, M'- Blanchecotte. Elle concourt pour je ne sais quoi à votre Académie J'ai écrit à ViUemain. On va vous remettre un nouvel exemplaire. Aidez, si vous le pouvez, à faire obtenir une mention au volume des Rêves et réalités.

Lisez-le d'abord. Je suis sûr que vous serez satis-

BÉRANGER

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